Étude d’impact

sur le peuplement en coléoptères troglobies

de l’aménagement en « via souterrata »

des Avens Yvon  et  des Jurassiens

(Caille, Alpes-Maritimes)

 

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Jean-Michel Lemaire

Jean Michel Pascal Raffadi

 

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Juillet 2005


 

1.    Description des cavités, et historique de leur aménagement

 

Les grottes Yvon et des Jurassiens se développent dans un lapiaz de calcaire portlandien, situé sur la commune de Caille, à 1400 m d’altitude.

L’aven Yvon a été répertorié sous le numéro 28-H et topographié par le Club Martel Spéléo de Nice en mai 1949. C’était à l’époque une « cavité difficile à trouver, connue seulement de quelques spéléologues » (Créac’h 1967). L’aven « des Jurassiens » a été reconnu par le groupe de recherches spéléologiques de Draguignan en 1971, et topographié par le Club Martel en  1979 sous le numéro 28-Z.  Les deux cavités, très proches, ont fait chacune l’objet de plusieurs opérations de désobstruction durant les trente dernières années; la liaison entre les deux a finalement été déblayée en avril 1998 par le Club Martel de Nice.

 

Début 2004, l’association « Lou Païs » a proposé à la commune de Caille d’aménager le parcours en via ferrata souterraine ouverte au public. Les travaux ont été réalisés au printemps 2004, et l’exploitation a commencé le 1er juillet 2004. Le site est ouvert tous les jours en juillet-août, et le week-end au printemps et à l’automne. Il accueille environ 25 visiteurs par jour en été.

 

2.    Notre mission, nos méthodes

 

       Nous avons été sollicités début 2004 pour établir un inventaire des insectes cavernicoles présents dans le réseau Yvon-Jurassiens, dans le cadre des études d’impact préalables à tout aménagement du domaine souterrain.

       Du fait d’autres obligations, nous n’avons pu prendre contact avec le président de l’association « Lou Païs », Gilles Charles, qu’en juillet, après l’équipement de la grotte et son ouverture au public. Devant l’affluence des visiteurs, nous avons jugé préférable de ne commencer nos prospections que fin août. Nous avons effectué une première visite du site le 23 août, une seconde le 23 octobre, et enfin une troisième et dernière le 4 juin 2005.

Selon notre méthode habituelle de chasse, nous avons disposé des pièges le long du parcours emprunté par les visiteurs, ainsi que dans certaines zones non accessibles au public (cf. relevé topographique). Ces pièges sont de simples bouteilles de bière ou de soda de 25cl, remplies au cinquième d’un mélange attractif stabilisé, mis au point et utilisé avec succès depuis 30 ans par l’un d’entre nous. Ces bouteilles sont disposées sous des pierres, de façon à recréer un micromilieu favorable …et à les dissimuler à la vue des curieux (photo 1)).

Lors de notre seconde visite, les pièges ont été relevés et réamorçés. Bien entendu, ils ont été tous retirés durant notre troisième et dernière visite.

 

 

 

 

3.    Résultats

 

         Nos piégeages ont confirmé l’existence dans la grotte de trois espèces de coléoptères troglobies, toutes trois endémiques de l’arrondissement de Grasse, et déjà connues d’autres cavités du massif de l’Audibergue.

Nous n’avons pas observé d’autres arthropodes remarquables.

 

3.1 Isereus colasi Bonadona 1954 (Superfamille Staphylinoidea, famille Cholevidae, tribu Leptodirini ( = Bathysciinae ss. Jeannel)) (photo 2 )

 

Cet insecte constitue à lui seul la principale richesse faunistisque du site, puisqu’il représente plus de 98% de la population d’insectes troglobies :

Isereus colasi est un endémique strict du massif de l’Audibergue : il a été décrit de l’aven de la Glacière, et retrouvé dans plusieurs grottes voisines. Il y est toujours très abondant, et le réseau Yvon-Jurassien ne fait pas exception : on peut l’observer facilement à vue dans les endroits favorables, notamment au fond de la grande salle traversée par la passerelle suspendue, et chacun de nos pièges en renfermait jusqu’à vingt exemplaires à chaque relevé. La présence dans chaque relevé d’individus immatures et âgés en mélange montre que l’insecte est probablement actif toute l’année.

 

 Le genre Isereus a été créé pour une espèce de la Grande Chartreuse (xambeui Argod 1885) ; on lui rattache trois espèces vicariantes des Alpes-Maritimes, distribuées d’ouest en est de Séranon (serullazi Fagniez 1914), Caille (colasi Bonadona 1951), jusqu’à Caussols (giordani Bonadona 1981). Les quatre espèces sont inféodées à des cavités froides situées à plus de 1000 m d’altitude : ce sont des cavernicoles stricts, dont la morphologie (allongement du corps et des appendices) montre une adaptation poussée à la vie dans les grottes. Ils se nourissent de matières organiques en décomposition, et sans doute plus précisément de la microflore fongique qui s’y développe.

Les trois espèces de notre région se distinguent par la forme de l’apex des élytres et de l’organe copulateur du mâle : l’échancrure des élytres (photo 3) et l’apex du pénis effilé (photo 4) caractérisent bien l’espèce colasi.

 

3.2 Bathysciola ochsi Jeannel 1924 (Superfamille Staphylinoidea, famille Cholevidae, tribu Leptodirini ) (photo 5)

 

Cet insecte de la même tribu est beaucoup plus rare, puisque nous n’en avons capturé qu’un seul exemplaire lors de notre deuxième relevé ! Décrit de la grotte d’Eynesi à Courmes, il occupe principalement les plateaux de Caussols et de Calern. Seules quelques rares captures de cet insecte avaient déjà été signalées dans des grottes voisines (Cafart et Cabreiret à Andon, Murette à Caille), mais situées plus à l’est. Il s’agit donc d’une capture très intéressante.

Les Bathysciola, bien que dépigmentés et totalement dépourvus d’yeux, ne sont pas de vrais cavernicoles, à la différence des Troglodromus et des Isereus. Ils font partie de la faune du « milieu souterrain superficiel » ; une espèce voisine, plus répandue, Bathysciola aubei Kiesenwetter 1850, vit dans les mousses et les accumulations de détritus végétaux. Leur forme ramassée et leur petite taille (3,5 mm) correspond à une adaptation à ce milieu.

Neuf espèces différentes de Bathysciola sont actuellement connues des Alpes-Maritimes.  La forme de la saillie intercoxale du mésosternum (photo 6) permet de les identifier sans hésitation.

 

 

3.3 Duvalius voraginis Jeannel et Ochs 1938  ssp. impar Bonadona 1955 (Famille Carabidae, sous-famille Trechinae) (photo 7)

 

Nos prélèvements confirment la présence de l’espèce Duvalius voraginis Jeannel &Ochs. Dans le premier relevé, une dizaine d’exemplaires ont été recueillis, surtout dans la partie supérieure de l’Aven Yvon (puits d’entrée, salle du « canyon »). Le deuxième relevé nous a fourni une vingtaine d’exemplaires, répartis dans tout le réseau.

 Décrit en 1938 par Jeannel et Ochs sur un couple provenant de l’aven de la Pélissière à Saint-Vallier, Duvalius voraginis est répandu sur les plateaux calcaires situés entre Saint-Vallier et Fayence au sud et le versant nord de l’Audibergue, sans être jamais très abondant.

Les Duvalius regroupent plus de deux cents espèces en Europe, dont une quarantaine dans le sud-est de la France. Comme la plupart des Carabidae, les Trechinae cavernicoles sont des carnassiers, reconnaissables à leurs mandibules longues et acérées ; chez eux l’atrophie des yeux est compensée par le développement d’un système de soies bien individualisées, disposées sur le corps et les appendices, et sensibles aux moindres vibrations de l’air. Parmi les Trechinae cavernicoles, les Duvalius sont ceux dont les  caractères morphologiques sont les moins évolués : dans l’Est de l’Europe il existe d’ailleurs des espèces pigmentées et oculées. Les ancêtres des Duvalius vivaient très probablement dans l’humus froid et saturé d’humidité des forêts tertiaires à Lauracées : ils ont survécu aux épisodes chauds du pléistocène en s’enfonçant dans le milieu souterrain superficiel et dans les grottes, à la recherche de l’humidité et de la fraîcheur indispensables à leur survie. Du fait de leur isolement, les espèces cavernicoles se différencient en races locales plus ou moins bien caractérisées.

La population de Duvalius voraginis de l’Audibergue a été décrite comme sous-espèce propre (impar Bonadona 1955) sur des exemplaires provenant de la grotte de la Murette (28-E). Ayant constaté ultérieurement (Bonadona 1984) que les caractères morphologiques de cette population ne sont pas absolument constants, son descripteur a mis sa ssp. impar en synonymie de voraginis s.str.. Cependant, tous les exemplaires récoltés par nous dans le réseau Yvon-Jurassien  répondent bien aux critères de la ssp. impar : épaules plus anguleuses, stries externes plus marquées que dans la forme nominale. Nous proposons donc de conserver cette sous-espèce dans la nomenclature.

 


 

4.   Conclusions

 

1)   Le réseauYvon-Jurassiens abrite trois coléoptères endémiques du milieu souterrain karstique de l’arrondissement de Grasse, dont une espèce et une sous-espèce endémiques stricts du massif de l’Audibergue ;



2)   Après un an d’exploitation de la « via souterrata », nous n’avons pas constaté de diminution des populations de ces insectes ;



3)   L’aménagement de la grotte, et les visites, telles qu’elles sont actuellement pratiquées, n’ont donc eu à ce jour aucun impact négatif sur les populations de coléoptères troglobies.  Au contraire, l’excellent état de propreté du circuit, que les exploitants du site assurent, et qu’ils enjoignent les visiteurs de préserver, est à nos yeux un élément très favorable à la conservation du milieu.



4)   Il est donc essentiel qu’aucun autre aménagement ne soit effectué ; en particulier :

a.    l’éclairage fixe de tout ou partie du circuit est à proscrire absolument ;

b.    il en est de même de l’usage par les visiteurs de lampes puissantes ou polluantes (carbure) ;

c.    les zones actuellement exclues de la visite doivent le rester et être traitées comme des réserves biologiques intégrales.


 

BIBLIOGRAPHIE

 

Argod-Vallon 1885  : Ann. Soc. Ent. Fr. , Bull. p CLXIII  (Troglocharis xambeui)

 

Bonadona 1954 : Notes Biosp. 9 : 119 (Isereus colasi)

 

Bonadona 1955, Notes Biosp. 10 : 108-109 (Duvalius voraginis ssp.impar)

 

Bonadona, 1984, L’Entomologiste 40 (2)  : 55-64

 

Bonadona 1981 : Synopsis du genre Isereus et description d’une espèce nouvelle appartenant à ce genre, L’Entomologiste 37 (4-5) : 180-183 (Isereus giordani)

 

Bonadona 1985, les Bathysciola du Var et des Alpes-Maritimes (Coleoptera Bathysciinae), L’Entomologiste 41(1) : 1-8

 

Bonadona et Giordan 1988, Description de Bathysciola Jeannel nouvelles des Alpes-Maritimes et du Var , L’Entomologiste 44(5) 241-248.

 

Creac’h 1967 : Inventaire Spéléologique de la France, Alpes-Maritimes, Editions du BRGM.

 

Fagniez 1914 : Bull.Soc.Ent.Fr. : 408-411 (Isereus serullazi)

 

Jeannel 1924, Arch.Zool.Exp.Gén, 58(1) : 76-118 (Bathysciola ochsi)

 

Jeannel et Ochs 1938, RFE 5(2) : 73-74  (Duvalius voraginis)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


 

ILLUSTRATIONS

 

 

 

Topographie du réseau Yvon-Jurassiens,

figurant l’emplacement des piéges posés et les zones les plus riches à protéger

 

 

 

 

Photo 1 : piège en place

 

 

 

 

Photo 2 : Isereus colasi

 

 

Photo 3 :Isereus colasi, apex des élytres

 

Photo 4 : Isereus colasi, apex du pénis et des paramères

 

Photo 5 : Bathysciola ochsi, unique exemplaire capturé

 

Photo 6 : Bathysciola ochsi, vue latérale montrant la saillie mésosternale

 

 

Photo 7 : Duvalius voraginis impar