L’Arme Légendaire du Seigneur Premier

Montée sur son destrier blanc, au sommet de la grande Colline Royale, Princesse Nyssalie du petit royaume allié de Nyss contemplait la majesté de Majaal Râ, la Cité Royale du plus grand royaume de la carte connue : Quaalis, premier joyau de la Couronne de Lumière.
     En comparaison, Nyss, le « neuvième joyau », faisait figure de vicomté. Néanmoins, Nyssalie était fière de ses origines. Son petit royaume était prospère, chose que Quaalis avait parfois à lui envier, et bien qu'il ne comptât que quatre villes importantes, Nyss avait une histoire riche qui remontait à des dizaines de générations.
     Cela n'empêchait pas Nyssalie d'admirer, ce jour-là, les tours d'argent et d'or de la splendide cité de Majaal Râ, dite la Majestique. Cette ville aurait pu loger à elle seule la moitié de la population de Nyss ; c'était la plus grande cité de la Couronne de Lumière, mais là n'était pas la seule raison pour laquelle on la surnommait la Majestique. Car Majaal Râ était bâtie au bord des immenses falaises qui séparaient les Neuf Royaumes de l'immensité bleue d'un océan sans limite. Ces mers translucides, pures et limpides, que personne n'avait jamais réussi à traverser, portaient le nom des Eaux de Qyxxa, et si elles n'étaient pas infinies, elles étaient suffisamment vastes pour dresser derrière Majaal Râ la plus infranchissable des frontières.
     Le regard de la jeune princesse parcourut la cité resplendissante et s'arrêta sur une figure dressée sur la falaise, au-dessus de l'océan. Elle connaissait cette prodigieuse silhouette, aussi savait-elle qu'elle contemplait deux des cinq merveilles de la Couronne de Lumière. La première était la figure elle-même. Taillée dans la pierre, dans la masse de ce qui fut un unique piton rocheux, elle représentait un homme dressé face à l'océan. Haute de plus de cent mètres, cette statue gigantesque représentait l'œuvre d'une génération entière et datait d'innombrables terizens. Elle symbolisait le Seigneur Premier, fondateur des Neuf Royaumes de la Couronne de Lumière. La seconde merveille, que Nyssalie ne pouvait voir, figurait au front de la statue. C'était un diamant de couleur rosée, une gemme d'une perfection éblouissante dont l'origine était voilée de mystère, mais qui avait été enchâssée là-haut, au front du Seigneur Premier, lorsque la statue avait été achevée.
     La pureté seule de la gemme ne faisait pas sa légende. Il y avait aussi sa taille. Car si Nyssalie était venue à Majaal Râ par voie de mer, elle aurait discerné les miroitements de ce joyau dès que son navire aurait franchi l'horizon. Personne ne savait comment la génèse d'une telle gemme s'était effectuée, ni quels artisans avaient réussi à la tailler pour en faire un joyau étincelant. Toujours était-il que « l'Œil du Seigneur » avait la taille d'une tête de buffle.
     À regret, Princesse Nyssalie s'arracha à la contemplation de la cité et du colosse de pierre qui scrutait éternellement les eaux bleues. Deux qarizens auparavant, un messager était arrivé au palais de Nyss, convoquant la princesse à la Cité Royale de Quaalis. Nyssalie ignorait ce que le Roi voulait d'elle, mais elle soupçonnait qu'il y avait un lien entre cette convocation et … l'événement dont toute la Couronne de Lumière parlait depuis la dernière Aube. N'obéissant qu'à son devoir, la jeune princesse avait rangé sa rapière à sa ceinture, passé son arc en bois bleu et son carquois en bandoulière, et enfourché son destrier. Deux qarizens plus tard, elle était ici, à Majaal Râ, cité qu'elle avait contemplée pour la dernière fois à l'âge de dix-sept myatzens.
     Le regard de Nyssalie monta vers le ciel.
     Dans un firmament uniformément bleu brillaient les quatre soleils noirs des Eaux de Qyxxa. La lumière négative, avait appris Nyssalie, avait les mêmes propriétés que la lumière ordinaire, à cette différence qu'elle ne blessait pas les yeux. Il était donc permis de contempler longuement les astres diurnes, ce que Nyssalie avait pour habitude de faire lorsqu'elle était préoccupée. Levés depuis cinq qarizens seulement, les quatre soleils n'avaient pas encore atteint leur zénith.
     L'autre, le cinquième, non plus.
     Jamais cinq soleils ne s'étaient-ils levés sur les Eaux de Qyxxa. Jamais cet astre noir à la couronne rougeoyante n'était-il apparu.
     Pourtant, depuis la venue de l'Aube, il brillait tranquillement, narguant les hommes, annonçant la venue d'un malheur que chacun ressentait, mais qui n'avait encore aucune définition.


Lorsque vous vous présentez au Palais Royal, vous êtes accueillie avec un soulagement évident. Les servants du palais s'empressent de s'occuper de votre monture et de votre équipement, de vous parer de la couronne honoraire des visiteurs de haut rang, de vous offrir maints rafraîchissements, et enfin, de vous guider vers la chambre où le Roi doit vous accorder une audience.
     De plus en plus mystifiée, vous devez faire un effort pour vous souvenir qu'en dépit de votre jeune âge, vous êtes la princesse héritière de l'un des neuf joyaux de la Couronne de Lumière. Vous allez donc être informée dans les plus brefs délais de la situation qui a nécessité votre convocation.
     Lorsque vous entrez dans la chambre d'audience, vous remarquez qu'il y a déjà foule, relativement parlant, autour de la table de bois-de-feu massif qui trône au centre de la pièce. Le Roi y figure, mais aussi un assortiment de nobles et de chevaliers de haut rang. En vertu de votre éducation, vous identifiez aisément les huit grandes maisons de la Famille Royale. Le fait qu'elles soient toutes représentées dans la même chambre prouve que la situation est grave.
     — Prenez place, princesse Nyssalie, demande le Roi.
     Vous vous asseyez sur un siège libre devant le monarque. Du coin de l'œil, vous observez les nobles rassemblés et remarquez qu'ils évitent votre regard. Quelque chose les met mal à l'aise.
     — Je vous écoute, dites-vous.
     Le Roi vous regarde dans les yeux et prend la parole.
     — Connaissez-vous, Princesse, la légende du Seigneur Premier ?
     — Ce que chacun en sait, répondez-vous.
     Le Roi hoche la tête.
     — C'est donc dire que vous ignorez toute la vérité. Voilà deux aniazens, le fondateur de la Couronne de Lumière, qui avait lui-même régné, prétend-on, pendant deux aniazens entiers, livra une lutte prodigieuse contre une force que la légende a baptisée le Froid sans Fin. Secondé par sa fille unique, celle que nous appelons aujourd'hui l'Enfant de Lumière et qui figure dans toutes nos religions, il empêcha, au terme d'un combat épique, la destruction et la mort de tous nos ancêtres. Ce combat, dit-on, lui coûta la vie de sa fille. En outre, pour triompher, le Seigneur Premier dut façonner une arme dont la puissance l'emplit de terreur.
     Vous hochez la tête.
     — Je savais presque tout cela.
     — Ce n'est pourtant pas tout. Ce que les légendes oublient souvent, c'est que la fille unique du Seigneur Premier n'était pas son enfant unique, et qu'il avait aussi deux fils.
     — Je ne l'ignorais pas, assurez-vous. Toute la Famille Royale de Quaalis descend en droite ligne du Seigneur Premier. Cela n'aurait pas été possible si son enfant unique avait disparu.
     Vous remarquez une nouvelle fois les regards fuyants des nobles, les hésitations, le trouble apparent des chevaliers et des barons rassemblés. Mais sans vous donner le temps de réfléchir, le Roi reprend la parole.
     — Le Seigneur Premier a laissé une prophétie. Il savait que le Froid sans Fin tenterait de revenir, et que son arme, son arme terrible, ne devait pas être détruite. Mais il savait aussi que s'il la laissait à la disposition de ses descendants, il viendrait un jour des hommes qui en feraient un instrument de conquête. La prophétie est simple et brève : Lorsque paraîtra le cinquième astre, celui dans lequel coulera mon sang se lèvera pour vous sauver. En ce jour seulement, la porte sans serrure s'ouvrira. Le sens de ces mots est clair pour nous : seul un descendant direct du Seigneur Premier peut retrouver l'arme derrière la porte sans serrure et l'employer pour nous sauver tous.
     — Et … vous êtes certains que ce « Froid sans Fin » est de retour ?
     Le Roi hoche la tête.
     — Depuis deux Jours et deux Nuits déjà, le royaume de Quaalis est troublé par des rumeurs préoccupantes. Des forces maléfiques seraient à pied d'œuvre, préparant la venue d'un grand malheur. La venue du Cinquième Astre concrétise nos craintes. Ce cinquième soleil annonce le retour du Froid sans Fin.
     Vous parcourez la table du regard. Tous les nobles ont les yeux baissés.
     — Et alors ? demandez-vous. Je ne comprends pas en quoi cela me concerne. Vous avez ici tous les descendants du Seigneur Premier dont vous avez besoin. En quoi puis-je vous rendre service ?
     Le Roi tousse dans son poing.
     — Nous avons ici tous les imposteurs dont nous avons besoin. Voyez-vous, Princesse, voilà un aniazen, la famille royale de Quaalis, devenue décadente, connut le courroux du peuple. Renversés, assassinés, bannis, ils perdirent toute autorité, mais pour préserver l'intégrité de la Ligne, ils furent remplacés par de faux descendants du Seigneur Premier, inventés pour l'occasion. Tout cela afin que le peuple croyant – ou crédule – soit satisfait. Personne dans cette chambre n'est un véritable descendant de notre Fondateur. Nos experts en généalogie sont formels : dans tous les Neuf Royaumes actuels, une seule famille connue descend toujours en droite ligne du Seigneur Premier. Cette famille, c'est la vôtre – et celle qu'il nous faut, c'est vous.


Vous mettez un long moment à vous remettre de votre surprise. Pourtant, vous ne mettez pas la parole du Roi en doute, car les attitudes des nobles rassemblés prennent maintenant tout leur sens. S'ils avaient pu trouver la moindre solution ne nécessitant pas cette révélation, ils l'auraient choisie, avant d'avouer ce que le Roi vient d'avouer. Car s'il vous prenait maintenant l'envie de révéler à la population ce que vous venez d'apprendre, la grande Famille Royale de Quaalis tomberait avant le prochain Crépuscule.
     — Que … Qu'attendez-vous de moi ? demandez-vous d'une voix mal assurée.
     Le Roi ne se perd pas en tergiversations.
     — Nous ignorons combien de temps il nous reste. Vraisemblablement, la venue du Froid sans Fin ne sera pas immédiate, mais nous n'osons pas attendre. Dès l'Aube, nous avons tenu conseil, et décision fut prise de vous faire venir. Comme toutes les filles de la lignée royale de Nyss, vous avez reçu l'entraînement des princesses guerrières de jadis. Par ailleurs, vous êtes une archère hors pair qui a remporté de nombreux tournois. Vous êtes jeune, mais idéalement désignée pour accomplir cette mission. Votre mère, même si elle marie vos qualités à son expérience, n'est pas descendante du Seigneur Premier, et votre père, quoique connu pour sa diplomatie, est un être beaucoup trop mou, vous en conviendrez, pour endosser le poids d'une telle responsabilité.
     — Et si je devais échouer ?
     — Alors notre seul espoir reposerait sur les épaules de votre sœur cadette, la princesse Nyssaëlle, qui n'a que dix-huit myatzens d'âge, mais qui serait tenue de tenter l'impossible.
     Vous sentez un nœud se former dans votre gorge. Votre petite sœur n'a aucun espoir de réussir une mission de cette envergure. Cela vous ancre immédiatement dans une détermination farouche, car s'il fallait que vous trépassiez, vous signeriez aussi la condamnation à mort de Nyssaëlle.
     — Qu'attendez-vous de moi ? demandez-vous à nouveau.
     — L'arme du Seigneur Premier est scellée derrière ymmill'mayya, la « porte sans serrure », un terme qui se traduit aussi par la « serrure sans clef ». Ce portail existe tout au fond du royaume de Lyvv, notre septième joyau.
     Vous tressaillez.
     — Mais le voyage à lui seul durera un Jour !
     — Nous en sommes conscients. Vous devrez pourtant brûler les étapes de telle sorte à arriver avant la prochaine Nuit, car nous risquons que le prochain Jour ne se lève jamais pour nous. Vous partirez dès que nos derniers préparatifs seront complets, sur l'étalon personnel du Roi. Auparavant, vous visiterez Majaal Râ à pied, en touriste, pour détourner les soupçons. Pendant ce temps, le Prince Lim partira vers Taxis, la ville qui marque la frontière entre les royaumes de Quaalis et Lyvv. Il sera accompagné de son escorte et d'un contingent armé. Nous espérons ainsi attirer l'attention de tout ennemi à l'affût, et détourner son regard de vous, Princesse, qui représentez notre seul et véritable espoir.
     Vous demeurez silencieuse, écrasée par la portée des paroles du souverain.
     Dans le ciel au-dehors, le Cinquième Astre émet sa lumière noire, ceinte d'un halo rouge, tel un présage de mort.

>
Rendez-vous au 1

©2006 The Oiseau