Conclusion

Lorsque vous vous réveillez enfin, vous êtes allongée dans un lit, entre des draps blancs. Des élèves du pensionnat se pressent tout autour de vous, encombrant ce qui est visiblement une chambre d'hôpital. C'est un véritable concert d'exclamations excitées qui vous accueille lorsqu'elles voient que vous avez ouvert les yeux ! Quelque peu étourdie par le bruit et encore à demi léthargique, vous trouvez néanmoins l'énergie de vous redresser et de caler votre oreiller dans votre dos. Toutes les filles qui étaient présentes lors du rituel sont là et vous reconnaissez aussi vos voisines de chambrée et beaucoup de vos camarades de classe. A en juger par les commentaires qu'elles vous adressent et la façon admirative dont elles vous regardent, même celles qui n'ont pas assisté à vos exploits en ont entendu parler.

Lorsque vous leur demandez finalement de vous raconter ce qui s'est passé depuis que vous avez perdu connaissance, elles veulent toutes répondre en même temps et vous avez l'impression passagère de vous retrouver au beau milieu d'une volière. Vous parvenez néanmoins à saisir qu'une élève a eu l'initiative d'appeler les pompiers et que ceux-ci se sont frayés un chemin jusqu'au pensionnat. Lorsqu'ils y sont arrivés, toutes les élèves, des plus jeunes aux plus âgées, étaient réveillées et la rumeur des évènements commençait déjà à se propager parmi elles. Confrontés au chaos ambiant et à l'absence inexplicable de toutes les sœurs, les pompiers ont à leur tour appelé la police. Vous étiez la seule blessée et ils vous ont donc emmenée à l'hôpital. Les jeunes filles qui vous entourent s'empressent de préciser que vous n'avez rien de sérieux : quelques contusions et brûlures et beaucoup d'épuisement. Vous avez, semble-t'il, dormi plus de douze heures d'affilée.

Le matin s'est finalement levé sur le pensionnat, sans dissiper pour autant le marasme dans lequel il était plongé. Les professeurs et les surveillants extérieurs sont arrivés un à un, pour être confrontés à la situation incompréhensible et aux questions de la police. Ne sachant que faire d'autre, certains d'entre eux ont pris l'initiative de contacter les parents des élèves. En attendant leur venue, toutes les pensionnaires sont donc en vacances forcées, sous une surveillance minimale.

Vous digérez ces informations sans trop de difficulté. Après ce que vous avez vécu cette nuit, elles vous donnent l'impression réconfortante que le monde est enfin revenu à la normale. Soudain, vous remarquez une pile de livres épais, entrecoupée de carnets de note et de coupures de journaux, qui se trouve posée sur une chaise à proximité de votre lit. Suivant votre regard, quelques-unes des filles que vous avez sauvé du rituel vous expliquent alors qu'elles ont profité du reste de la nuit pour s'introduire dans la chambre de la mère supérieure et la fouiller de fond en comble. Elles y ont découvert beaucoup de choses étranges, quelquefois incompréhensibles, et notamment de nombreux livres portant sur l'histoire et l'ésotérisme. Apparemment, l'endroit où est bâti votre pensionnat a un passé mystique particulièrement riche ! Des légendes plus ou moins lugubres y étaient déjà attachées pendant l'Antiquité. Au Moyen-Age, les histoires parlaient de sabbats de sorcières, ce que vous trouvez assez approprié. Les détectives amateurs vous disent qu'elles ont également trouvé des références à des évènements étranges dans le monde entier.

Elles sont sur le point de vous décrire leurs autres découvertes lorsque survient une infirmière, furieuse du bruit occasionné depuis votre réveil. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, elle fait évacuer votre chambre, ignorant totalement les protestations de vos visiteuses.

Restée seule, vous examinez un moment la pile de documents qui vous a été laissée. Les livres ont l'air des plus rébarbatifs et vous ne vous sentez pas le courage de vous y attaquer maintenant. Poussée par la curiosité, vous saisissez néanmoins une coupure de presse qui se trouvait au sommet de la pile. Il s'agit d'un article assez volumineux, incluant une photo en noir et blanc. La date figurant au sommet de la demi-page indique qu'il remonte à presque exactement dix ans.

Dès les premières lignes de l'article, vous éprouvez un profond sentiment d'irréalité, assaisonné de déjà-vu. Le journaliste, qui ne voyait sans doute là qu'un fait divers très curieux, décrit le violent incendie qui a ravagé en pleine nuit un établissement scolaire privé comptant de nombreuses pensionnaires. La tragédie n'a été évitée que grâce à une jeune fille de quatorze ans qui a donné l'alerte et permis à toutes les élèves d'évacuer le bâtiment. Fait le plus étrange : aucun corps n'a été découvert dans les décombres, mais les responsables de l'établissement sont restés totalement introuvables après le sinistre. Une enquête policière aurait été ouverte. Vous vous demandez à quelles conclusions elle a bien pu parvenir. Le journaliste termine son article par un éloge humoristique des jeunes filles qui font des escapades nocturnes aux heures où elles sont censées dormir.

La photo représente l'héroïne de l'occasion et a été prise avant même que les pompiers ne parviennent à maîtriser l'incendie. Vous y découvrez une jeune fille aux longs cheveux emmêlés, dont le visage est noirci par endroit. Elle est emmitouflée dans une couverture. Ses yeux écarquillés disent clairement le choc qu'elle vient de subir, mais elle semble pourtant très calme. L'espace d'un fugitif instant et en dépit des années qui vous séparent, vous vous sentez plus proche de cette fille inconnue que vous ne l'avez jamais été de qui que ce soit d'autre.

Puis la porte de votre chambre se rouvre, laissant passer une autre infirmière chargée d'un plateau-repas. L'odeur qui parvient à vos narines vous fait instantanément saliver. Vous vous rappelez soudain que vous n'avez jamais eu l'occasion de satisfaire la faim qui vous a fait vous relever la nuit passée. Vous replacez la coupure de presse au sommet de la pile tandis que l'infirmière amène le repas jusqu'à votre lit. Vous saisissez alors le plateau pour le poser sur vos genoux. La nourriture ne semble pas très différente de celle dont vous avez l'habitude au réfectoire mais, en ce moment précis, vous ne l'échangeriez contre aucune sorte de récompense. Saisissant un couvert dans chaque main, vous entreprenez avec bonheur de combler enfin le creux qui vous ronge l'estomac.

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