Dans son dernier livre, Les
Fils maudits de la République. L'avenir des intellectuels
en France (Fayard, 2005), l'historien Gérard
Noiriel oppose aux intellectuels de cour et aux prophètes
révolutionnaires — dont il fustige ces figures
archétypales que sont pour lui Sartre et Nizan —
ceux qui, par delà leurs divergences, peuvent et doivent
se regrouper en communauté pour mettre leurs savoirs
et savoir-faire particuliers au service du débat démocratique.
Il ne fait ainsi que reformuler la position de Pierre Bourdieu,
qui disqualifie les intellectuels traditionnels et les faux
intellectuels (doxosophes) au profit des intellectuels
spécifiques, qu'il invite à se réunir
en collectifs. Au reste, dans un numéro de
Critique consacré à Bourdieu (n°
579-580, août-sept. 1998), Gérard Mauger pose
que le sociologue opère le dépassement de l'opposition
établie par M. Foucault (cf. «Vérité
et pouvoir», L'Arc, n°
70, 1977) entre «l'intellectuel universel»
(le défenseur des valeurs universelles dont Sartre,
qui se situe dans la lignée de Voltaire et de Zola,
est le parangon au XXe siècle) et «l'intellectuel
spécifique» (l'expert que l'on ne consulte
ou qui ne prend la parole qu'au sujet de problèmes
concernant son domaine) — opposition qui ressortit à
celle entre, d'une part, philosophie et sciences humaines
(Bergson vs Durkheim), et, d'autre part, philosophie du sujet
et philosophie du savoir. Sartre est donc considéré
comme un intellectuel classique, c'est-à-dire comme
un type d'intellectuel universaliste qu'il convient de dépasser
(cf. «L'Engagement sociologique», pp.
674-696).
Il faudra passer outre ces subtilités rhétorico-dialectiques
pour s'interroger sur le rôle de l'intellectuel critique
contemporain : faut-il voir, après Sartre et à
partir de Bourdieu, la fin de l'intellectuel classique, ou
au contraire les considérer tous deux comme des figures
idéaltypiques de l'intellectuel critique, c'est-à-dire
deux modèles dont les fondements anthropologiques sont
différents ? D'où ces pierres d'achoppement
que constituent ces autres questions : quelles philosophies
de l'action et quelles pratiques d'écriture un tel
engagement nécessite-t-il ? Quels sont ses limites
et à quelles conditions peut-il échapper à
l'aporie et au paradoxe ?
De
Sartre à Bourdieu : la fin de l'intellectuel classique
?
Avant
comme après la disparition de Pierre Bourdieu (1930-2002),
les innombrables parallèles avec Sartre, qui ont été
établis aussi bien dans les champs médiatique
et politique que dans le champ intellectuel, nous ont offert
un point de vue pour le moins ambivalent. D'une part, le sociologue
est rangé dans la catégorie des «intellectuels
à l'ancienne», des «intellectuels classiques»
(de Zola à Sartre) — d'autant qu'il a su retrouver
face aux cheminots, à la gare de Lyon en 1995, la même
posture inconfortable que celle du philosophe à Boulogne-Billancourt
en 68, celle d'un imprécateur «porte-parole des
humiliés» (voir, en août 1998 dans Le
Figaro, la déclaration d'Henri Weber,
sénateur PS de Seine Maritime, mais aussi Philippe
Tesson dans Le Figaro littéraire
du 3 septembre 1998, Arnaud Viviant dans Les Inrockuptibles,
29 janvier-4 février 2002,…). Toutefois, on peut
également trouver un rapprochement d'une tout autre
nature : dans Bourdieu autrement.
Fragilités d'un sociologue de combat
(Textuel, 2003), Philippe Corcuff le classe parmi «les
grands intellectuels critiques du siècle dernier»,
aux côtés de Sartre, Merleau-Ponty, Foucault,
Deleuze… Inversement, d'autres insistent sur la rupture
entre cet expert qui descend dans la rue et la tradition française
de l'intellectuel (cf. Catherine Portevin dans Télérama,
n° 2716, 30 janvier 2002), jugement que peuvent résumer
ces lignes d'Emmanuelle Anizon dans La Vie
du 24 septembre 1998 : «Aujourd'hui, on est "bourdivien"
ou "bourdieusien", comme on a été
sartrien. […]. Pourtant, Bourdieu n'est pas Sartre.
Celui qui se définit comme un "militant scientifique"
ne fonde pas ses engagements sur des convictions personnelles,
mais sur ce qu'il considère être une science,
la sociologie». De façon moins simpliste (qui
pourrait sérieusement souscrire à cette antinomie
réductrice : intellectuel incompétent, naïf
et irresponsable versus expert compétent et responsable
?), Pierre Bourdieu lui-même s'est opposé à
Sartre, se livrant à une critique constante et parfois
virulente de celui qui, au XXe siècle, incarne par
excellence «l'intellectuel à l'ancienne, présent
sur tous les fronts de la pensée, détenteur
de toutes les réponses […]» (Questions
de sociologie, Minuit, 1980 ; rééd.
1998, p. 73). A tel point qu'on ne peut s'empêcher de
rapporter à sa relation à cet emblème
de l'intellectuel contemporain, qui, pour l'étudiant
qu'il était dans les années cinquante, constituait
une figure fascinante mais repoussante (1)
la maxime qu'il énonce dans son Esquisse
d'une théorie de la pratique (Droz, 1972)
: «[…] certains anathèmes […] ne
revêtiraient sans doute pas une telle violence s'ils
n'avaient une saveur d'autocritique, consciente ou inconsciente»
(rééd. Seuil, «Points», 2000, p.
270). Aussi conviendra-t-il d'éclairer le différend
Bourdieu/Sartre pour être en mesure de montrer en quoi
ils représentent deux figures d'intellectuel critique
différentes mais non antithétiques.
Une
critique constante du modèle sartrien
Dès le début des années soixante-dix,
Pierre Bourdieu opère une critique radicale des intellectuels
centrée sur le modèle sartrien : il leur reproche
d'universaliser le rapport inconscient qu'ils entretiennent
à leur objet, faute d'une analyse critique efficace
de leur position dans le champ du pouvoir comme dans leur
champ d'appartenance (philosophique, littéraire, etc.),
mais aussi de leurs déterminations génériques
et spécifiques.
Conformément à la méthode scientifique
qu'il a mise au point dès 1971 dans «Champ
du pouvoir, champ intellectuel et habitus de classe»
(Scolies, n°1, pp. 7-26), commençons
par considérer le point de vue qu'il adopte sur les
relations entre champ intellectuel et champ du pouvoir. Son
premier grief à l'encontre des intellectuels universalistes
trouve sa meilleure formulation dans son entretien avec Loïc
J.D. Wacquant : paradoxalement, ces champions de la connaissance
ignorent les «mécanismes collectifs de la subordination
politique et éthique», et cette ignorance est
l'une des raisons qui «ont trop souvent conduit les
intellectuels les plus sincèrement progressistes (comme
Sartre) à rester complices des forces qu'ils croyaient
combattre» (Réponses,
Seuil, 1992, p. 166). Pire, décident-ils de se livrer
à un exercice d'autocritique, «ces classeurs
inclassables» (La Distinction,
Minuit, 1979, p. 550) qui souffrent d'une incapacité
générique à se situer socialement sombrent
alors dans la mauvaise foi : «Proclamer : "Je suis
un intellectuel bourgeois !", comme Sartre aimait à
le faire, est à peu près sans conséquence.
Mais dire : "Je suis un assistant à Grenoble parlant
à un professeur parisien", c'est m'obliger à
m'interroger sur la part de ce que je dis où se dit
non la vérité, mais la vérité
de cette relation…» (Réponses,
p. 167). Leur seule chance de suppléer à leur
irréalisme et leur duplicité, qui ont pour corollaires
l'inefficacité pratique et l'aveuglement, c'est de
prendre conscience de leur position ambiguë dans l'espace
social : partie intégrante des dominants, en tant que
détenteurs d'un fort capital culturel — voire
d'un certain capital social et/ou économique —,
mais relégués dans la fraction dominée,
puisque dépourvus de pouvoir politique ou économique,
ils sont enclins à contester l'ordre établi
et à se sentir solidaires des déclassés,
mais ils n'ont pas intérêt à ce que soit
bouleversée une société dans laquelle
ils occupent un rôle prestigieux. Pour avoir méconnu
la subordination du champ intellectuel au champ du pouvoir,
Sartre s'est condamné à ne percevoir les déterminismes
sociaux qui ont pesé sur Flaubert qu'à travers
le prisme du conditionnement familial, ne pouvant ainsi comprendre
que l'opposition entre Gustave et son frère aîné
est homologue de celle entre l'écrivain Flaubert et
l'écrivain bourgeois. Vingt ans après ces analyses
parues dans Scolies, Bourdieu met
l'accent sur la projection de Sartre sur cet «idiot
de la famille» : c'est pour conjurer son angoisse d'écrivain,
liée à cette position paradoxale dans le champ
du pouvoir, qu'il développe le mythe de l'artiste créateur
; et le sociologue de dénoncer ce «narcissisme
par procuration» (Les Règles de l'art,
Seuil, 1992 ; «Points», 1998, p. 312).
Cette situation structuralement équivoque prédispose
les intellectuels à jouer le rôle de porte-parole.
Toutefois, parler pour les autres, c'est parler «en
leur faveur, mais aussi à leur place», de sorte
que ces intermédiaires «sont portés à
tromper, le plus souvent de bonne foi, aussi bien ceux dont
ils parlent que ceux à qui ils parlent» (Esquisse
d'une théorie de la pratique, p. 226).
C'est ici mettre l'accent sur l'une des contradictions de
l'engagement sartrien qu'a examinées Benoît Denis
dans Littérature et engagement de Pascal
à Sartre (Seuil, «Points»,
2000 ; cf. pp. 59-62). Au reste, cet engagement est des plus
ambigus : la position radicale de l'intellectuel engagé
que Sartre invente à partir de 1945 n'a pu s'imposer
au sein du champ intellectuel comme de l'espace social qu'au
prix d'un compagnonnage tumultueux avec le PC (Cf. Anna Boschetti,
Sartre et «Les Temps Modernes» :
une entreprise intellectuelle, éditions
de Minuit, «Le Sens commun», 1985, pp. 137-144)
qui a contraint «l'intellectuel pétitionnaire
et solidaire» à lui servir de «caution
symbolique» (P. Bourdieu, Contre-feux
2. Pour un mouvement social européen,
éditions Raisons d'agir, 2001, p. 10) et l'a conduit
à commettre les erreurs les plus communément
dénoncées. Quant à la philosophie même
de l'engagement, dans plusieurs travaux majeurs (de l'Esquisse
d'une théorie de la pratique jusqu'aux
Raisons pratiques), Bourdieu récuse
son irréalisme abstrait. Pour lui, Sartre constitue
en effet la meilleure illustration de «l'anthropologie
imaginaire du subjectivisme» (Le Sens pratique,
Minuit, 1980, p. 71) : dans L'Etre et le Néant,
le monde de la praxis se réduit à un univers
imaginaire dans lequel se projette librement une conscience
définie comme pur projet ; même dans la Critique
de la raison dialectique, le dualisme et le
«volontarisme activiste» (p.73) de Sartre
lui font privilégier la praxis individuelle —
et, partant, rejeter l'objectivisme sociologique. Or, concevoir
l'acte engagé comme le produit d'un choix volontaire
et non déterminé par des facteurs conjoncturels
et/ou les conditions sociales d'existence relève d'«un
moralisme de l'intention pure» proprement inconcevable
pour le sociologue : «On ne peut pas fonder des
vertus durables sur une décision de la conscience pure,
c'est-à-dire, à la manière de Sartre,
sur quelque chose comme un serment…» (Raisons
pratiques, Seuil, 1994 ; rééd.
«Points», 1996, pp. 164 et 238). Seule l'émergence
d'univers sociaux autonomes tels que le champ philosophique,
le champ littéraire ou le champ scientifique, régis
par une logique anti-économique selon laquelle prévalent
les bénéfices symboliques, a permis de créer
durablement les conditions économiques et sociales
de la production de l'universel.
Dans Les Règles de l'art,
Bourdieu estime que, pour comprendre l'«effet Sartre»,
à savoir le triomphe de l'écrivain-philosophe
engagé que l'après-guerre a érigé
en prophète d'une nouvelle religion, l'existentialisme
— ou, mieux, en prophète des temps modernes !
—, il faudrait analyser
«les conditions sociales de l'apparition de la demande
sociale d'une prophétie pour intellectuels : conditions
conjoncturelles, comme les expériences de rupture,
de tragique et d'angoisse associées aux crises collectives
et individuelles nées de la guerre, de l'occupation,
de la résistance et de la libération ; conditions
structurales, comme l'existence d'un champ intellectuel autonome
doté de ses institutions propres de reproduction (Ecole
normale supérieure) et de légitimation (revues,
cénacles, éditeurs, académies, etc.),
donc capable de soutenir l'existence indépendante d'une
"aristocratie de l'intelligence", séparée
du pouvoir, voire dressée contre les pouvoirs , et
d'imposer et de sanctionner une définition particulière
de l'accomplissement intellectuel» (p. 350,n.).
A «la doxa intellectualocentrique», il oppose
ainsi le «concept d'arbitraire culturel»(Réponses,
p. 145) : tout comme n'importe quel autre champ, le champ
intellectuel est mû par des passions, des intérêts
et des croyances socialement déterminés. La
croyance en la toute-puissance de la pensée ou au créateur
incréé s'explique donc — sans s'y réduire,
car il n'y a pas de pensée mécaniste chez Bourdieu
— par la position dominante de la philosophie et de
Sartre dans le champ intellectuel. Autrement dit, ses prises
de position (sa philosophie de la liberté tout entière,
et la notion de «projet originel» en particulier)
comme son «hubris du penseur absolu» (RA,
p. 313) sont à mettre en relation avec sa position
d'«intellectuel total», qui a été
conquise grâce à un sens pratique extra-ordinaire
: après avoir réussi à transgresser les
frontières entre professeur et créateur d'une
part, philosophie et littérature d'autre part, Sartre
accomplit «une action historique extrêmement importante,
qui consiste à unifier des univers séparés,
à constituer une sorte de champ intellectuel global»
dans lequel, en s'appuyant sur des instances externes (public
cultivé, forces politiques de gauche — c'est-à-dire,
surtout, un parti communiste dont il se rapproche), il impose
ses vues à ses adversaires (Camus, Bataille, Blanchot,
Merleau-Ponty…). Nous sommes maintenant en mesure de
percevoir la différence entre le constructivisme de
Bourdieu et la phénoménologie sartrienne, dans
le prolongement de laquelle il se situe néanmoins (nous
y reviendrons) : avec la notion de stratégie, il prend
ses distances vis-à-vis de ce qu'il considère
comme un volontarisme subjectiviste en posant que le sens
de l'orientation sociale est socialement acquis. Ce qui, ramené
au cas de Sartre, peut se formuler ainsi : son habitus petit-bourgeois
(parisien élevé dans le culte des lettres par
un grand-père agrégé d'allemand, il a
suivi ensuite un cursus scolaire conforme à ses origines
— au cours duquel, ayant découvert les auteurs
contemporains, il se détache des classiques, sans pour
autant renoncer à être le Hugo du XXe siècle)
le prédisposait à se mouvoir avec aisance dans
la République des lettres, à opérer,
par rapport au champ intellectuel des années trente,
«de ces transgressions de la règle prévues
par la règle» («Le Fonctionnement…»,
p. 20).
La socio-analyse des intellectuels que Bourdieu a commencé
d'élaborer au moment où, dans l'Esquisse
d'une théorie de la pratique, il s'interrogeait
sur la relation objectiviste de l'ethnologue à son
objet d'étude repose sur un «mode de pensée
génétique et générique»
(Réponses, p. 108). Pour
l'auteur des Méditations pascaliennes (Seuil, 1997),
la meilleure façon de lutter contre l'implicite est
de recourir à cette double historicisation qui consiste
à situer les prises de position dans l'histoire collective
(genèse du champ et des catégories de pensée)
et dans une histoire individuelle (étude d'une trajectoire
faite de placements et de déplacements qui ne peuvent
se comprendre que si l'on ajuste le système des dispositions
subjectives au système des positions objectives —
c'est-à-dire si l'on prend en compte cette intériorisation
de l'histoire collective qu'est l'habitus). L'impensé
qui sous-tend le rapport de l'intellectuel à son objet
est de trois ordres : il ressortit à la doxa épistémologique,
celle-là même qui, propre au champ philosophique,
est corrélative de la doxa générique
(doxa scolastique) ; enfin, il est lié à l'habitus
primaire, dont il vient d'être question dans le paragraphe
précédent.
Tout d'abord, la doxa propre à l'univers scolastique
qui a le premier conquis son autonomie éclaire l'ethos
et le discours philosophique de Sartre : celui qui, somme
toute, a toujours respecté la barrière scolastique
entre sujet et objet (pour-soi/en-soi, praxis/pratico-inerte)
partage avec ses pairs l'illusion de la toute-puissance de
la raison pure, à ce point libératrice qu'elle
permet à elle seule de cerner les limites de la connaissance
objective, et, partant, souscrit plus ou moins consciemment
à ces présupposés de la réflexion
philosophique traditionnelle que sont l'affirmation de la
philosophie comme fondement des autres discours, le refus
de toute historicisation (la «pensée antigénétique»
de Sartre s'inscrit en droite ligne du «refus husserlien
de toute genèse du sujet absolu» cf. Sens
pratique, p.84 (note) et Les règles
de l'art, p.312) et de l'objectivation du sujet
de l'objectivation. Quant à la disposition scolastique,
elle est engendrée par la skholè, cette disponibilité
constitutive de tous les champs savants : tout penseur occupe
une position privilégiée, dans la mesure où
la nécessaire coupure épistémologique
se double d'une coupure sociale. Ce rapport distancié
au monde est renforcé par un lieu d'enfermement scolastique
par excellence, l'Ecole normale supérieure, dont il
décrit ainsi les effets dans ses Méditations
pascaliennes :
|
«Les
effets de l'enfermement scolastique, redoublés par
ceux de l'élection scolaire et de la cohabitation prolongée
d'un groupe très homogène socialement, ne peuvent
que favoriser une distance intellectualocentrique à
l'égard du monde : la coupure sociale et mentale ne
se voit jamais aussi bien, paradoxalement, que dans les tentatives,
souvent pathétiques et éphémères,
pour rejoindre le monde réel, notamment à travers
des engagements politiques (stalinisme, maoïsme, etc.)
dont l'utopisme irresponsable et la radicalité irréaliste
attestent qu'ils sont encore une manière de dénier
les réalités du monde social» (p.
53).
|
D'après
le sociologue, les errements du Sartre de l'après-guerre
s'enracinent dans la vie indépendante qu'il a menée
entre 1924 et 1928, dans ce que Simone de Beauvoir appelle
une «insouciance», une «disponibilité»
qu'«il était tentant de […] confondre avec
une souveraine liberté» (La Force
de l'âge, Gallimard, 1960, p. 24). Dans
son Esquisse pour une auto-analyse,
l'ancien normalien revient à la charge contre cette
École «dite normale et prétendue supérieure»
— pour reprendre une formule de Nizan dont il se déclare
plus proche que de Sartre —, qui permettait aux élus
de «se consacrer en toute innocence» à
leur mission «de magistère universel de l'intelligence»
: «ces sortes d'enfants prodiges par décret
se croyaient conférer, à vingt ans, les privilèges
et les obligations du génie» (p. 39).
Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce que
l'intellectuel lui serve de modèle anthropologique.
A plusieurs reprises, P. Bourdieu insiste sur le fait que
l'homme sartrien est la projection de sa vision de l'intellectuel
: pour lui, ce «professionnel de la conscience voué
à l'illusion de la "conscience sans inertie",
sans passé et sans extérieur» (Le
Sens pratique, p. 77), n'a de cesse que de soustraire
l'être humain à toute détermination, que
d'en faire — contre Marx et Freud ! — un être
inconditionné «pour affirmer la transcendance
de l'ego contre "ce que Comte appelait le matérialisme,
c'est-à-dire l'explication du supérieur par
l'inférieur"» . L'Etre
et le Néant, surtout, est l'universalisation
d'un point de vue singulier : «Sartre convertit
en structure ontologique, constitutive de l'existence humaine
dans son universalité, l'expérience sociale
de l'intellectuel, paria privilégié, voué
à la malédiction (bénie) de la conscience
qui lui interdit la coïncidence béate avec lui-même
et de la liberté qui le met à distance de sa
condition et de ses conditionnements». Dans cette
ontologie, l'antinomie pour-soi/en-soi sert d'opérateur
de distinction. L'intellectuel étant l'incarnation
du Pour-soi, il n'est point de situation ou de position qu'il
ne puisse dominer : la distance étant constitutive
de son être, il se différencie de la bourgeoisie
comme du peuple, transforme sa marginalisation sociale en
affirmation de sa liberté et va jusqu'à retourner
à son avantage sa relation au Parti communiste, s'instituant
«conscience fondatrice du parti» pour «s'assurer
ainsi un brevet de vertu révolutionnaire» sans
pour autant hypothéquer «la pleine liberté
d'une adhésion élective qui se vit comme seule
capable de se fonder en raison» (RA,
pp. 349-350).
Parce que Sartre a développé une philosophie
du sujet tout-puissant et d'une liberté inconditionnelle
qui est celle, transposée à l'homme, du Dieu
de Descartes, parce qu'il a inventé le mythe du «créateur
incréé» — et, ce faisant, radicalisé
le credo des intellectuels —, il leur a fourni leur
idéologie professionnelle. La doxa intellectualiste
à laquelle le philosophe-idéologue a donné
une formulation extrémiste présuppose encore
une foi démesurée dans le logos et le langage.
Dans cette perspective, savoir c'est vouloir (dimension éthique),
et vouloir c'est pouvoir (dimension politique) — lequel
pouvoir s'exerce par le biais du langage : parler, c'est agir.
Ce dernier dogme, corrélatif du scholastic bias, contient
en germes deux principaux dangers. Le premier, que Bourdieu
appelle le campus radicalism, est «la propension
à un révolutionnarisme sans objet et sans effet»,
c'est-à-dire «à prendre des révolutions
dans l'ordre des mots, ou des textes, pour des révolutions
dans l'ordre des choses» (Contre-feux2,
p. 35). Le second est le penchant au terrorisme : le logocentrisme
s'accompagne d'une volonté de puissance qui, non seulement
trouve à s'exprimer au sein du champ intellectuel même,
mais en plus cherche des débouchées dans le
champ politique, c'est-à-dire dans un domaine où
les affrontements ne sont pas que verbaux, où la violence
n'est pas que symbolique (cf. Questions de sociologie,
p. 66).
Avant même, dans son auto-analyse posthume, d'opposer
la réflexivité critique de Karl Kraus aux dérives
de cette «figure exemplaire de l'intellectuel»
qui a inventé «la mythologie de l'intellectuel
libre» (p. 37), le sociologue trouve regrettable
que ceux qui surestiment leur liberté et leur pouvoir
opposent un refus irrationnel à l'objectivation. Cet
hubris entraîne les intellectuels à l'ancienne
vers la dérive prophétique, travers qui consiste
à abuser de son capital social pour intervenir dans
un domaine hors de sa compétence spécifique.
Dans sa critique des «spécialistes en généralités»,
Bourdieu rejoint M. Foucault, qui raillait «ces politiques
de la docte ignorance» regroupées sous le nom
d'engagement : «Quand on est tant soit peu au courant
en linguistique, en histoire, en sociologie, en ethnologie
et en philosophie, en économie, on ne peut plus faire
des topos à la Sartre» (CFDT
aujourd'hui, n° 100, mars 1991, p. 120).
Ce qui revient à prendre clairement position en faveur
d'un nouveau type d'engagement, celui de l'intellectuel
spécifique — dont il se pose comme le plus
digne représentant aujourd'hui, lui qui possède
une réelle compétence technique dans des disciplines
multiples et variées des sciences humaines.
Le
différend Bourdieu/Sartre
Inéluctablement, Bourdieu se heurte à la difficulté
majeure engendrée par la construction même de
la position idéaltypique de Sartre : se définissant
en définissant, il est amené à opérer
des simplifications abusives. Se positionnant par rapport
au modèle de l'intellectuel (à la)Sartre qui
a marqué ses années de formation, il se consacre
avant tout à ce qu'il est convenu d'appeler le «premier
Sartre» — sans pour autant prendre le soin d'analyser
en détail Situations, II
—, et, lorsqu'il s'aventure à évoquer
la Critique de la raison dialectique
(1960) ou L'Idiot de la famille
(1971-1972), c'est de façon plus ou moins schématique
ou partielle : outre que dans des ouvrages aussi volumineux
que l'Esquisse d'une théorie de la pratique
ou, plus encore, Le Sens pratique,
on aurait pu s'attendre à ce que la Critique
de la raison dialectique soit traitée
autrement qu'en trois ou quatre pages et moins de dix notes,
on ne peut qu'être surpris que la méthode biographique
de Sartre ne soit presque exclusivement abordée qu'au
travers des pages de L'Etre et le Néant
sur la psychanalyse existentielle (quatrième partie,
chap. II, section I) et d'un extrait de L'Idiot
de la famille paru dans Les Temps
Modernes sous le titre de «La Conscience
de classe chez Flaubert» (nos 240-241, mai-juin
1966). Il va de soi que rien n'empêchait le sociologue,
après avoir lu les trois volumes de l'étude,
de reconsidérer son point de vue dans Les
Règles de l'art. Qui plus est, ne pas
tenir compte de Situations, II dans
son intégralité — ou, comme le fait G.
Mauger, ne se référer qu'à la seule «Présentation»
des Temps Modernes (1er octobre 1945) — et passer sous
silence les deux textes sur les intellectuels recueillis dans
Situations, VIII («Plaidoyer
pour les intellectuels» et «L'Ami du peuple»),
c'est passer à côté d'une pensée
et d'une action complexes qui n'ont cessé d'évoluer
— ou, du moins, c'est s'exposer au réductionnisme.
Certes, l'auteur de Situations, VIII
déplore la disparition des intellectuels universalistes
au profit des spécialistes (cf. «Plaidoyer pour
les intellectuels», 1965, in Situations,
VIII, Gallimard, 1972, p. 377). Il est certain
aussi que, dans ces mêmes Situations, VIII,
puis dans le film réalisé par A. Astruc et M.
Contat (Gallimard, 1977, p. 12), Sartre fait son mea culpa,
après un mouvement de mai 68 qui a remis les intellectuels
en question : il reconnaît qu'il est un intellectuel
classique, à savoir un «type qui tire une bonne
conscience de sa mauvaise conscience par les actes (qui sont
en général des écrits) que celle-ci lui
fait faire en d'autres domaines» (p. 461) et qui, tout
en se prétendant porte-parole des opprimés,
se contente de tenir des discours théoriques. Il en
arrive à la conclusion suivante : «Il faut
d'abord qu'il se supprime en tant qu'intellectuel. […].
Il faut qu'il mette ce qu'il a pu retirer des discours
qui lui ont appris la technique de l'universel directement
au service des masses. Il faut que les intellectuels apprennent
à comprendre l'universel qui est désiré
par les masses dans la réalité, dans le moment,
dans l'immédiateté» (p. 467). Quant
à lui, son âge lui interdit de rien faire d'autre
que poursuivre sa somme sur Flaubert… Il n'hésite
d'ailleurs pas à confier qu'il ne faut attendre de
lui aucune métamorphose, vu qu'il ne saurait pas plus
aller à l'encontre d'une œuvre qui constitue son
intérêt idéologique que d'un passé
— et plus particulièrement d'une enfance —
qui le conditionne. De quoi ne pas décevoir le sociologue
! D'autant que, dans la deuxième conférence
du Plaidoyer pour les intellectuels,
il décrit à sa façon la situation de
dominé qu'occupe l'intellectuel dans le champ du pouvoir,
invariant sociologique que Bourdieu n' exposera qu'un peu
plus tard : «La classe dominante l'ignore : elle ne
veut connaître de lui que le technicien du savoir et
le petit fonctionnaire de la superstructure» (p. 400).
Toujours est-il que, pour en revenir à l'entretien
intitulé «L'Ami du peuple»
(1970), Sartre n'en ajoute pas moins qu'il s'est «mis
progressivement en question comme intellectuel»
(p. 468) et qu'il pense avoir évolué. Cinq ans
plus tôt, il affirmait déjà que, les arguties
étant susceptibles de masquer des préjugés
intériorisés dans l'enfance, l'intellectuel
doit soumettre sa pensée à un type de réflexivité
qui consiste à s'appréhender comme universalité
singulière : la dénonciation du racisme en-soi,
par exemple, ne saurait offrir une garantie suffisante contre
un racisme profondément ancré en soi. Et, conscient
de son être-situé, il doit «sans cesse
lutter contre l'idéologie sans cesse renaissante»
par «une autocritique perpétuelle»
(p. 420) et par une série de tâches ayant pour
objectif de soutenir concrètement l'action des classes
populaires (détruire l'image fausse, parce qu'idéologique,
qu'elles se font d'elles-mêmes ; «user du capital-savoir
donné par la classe dominante» — c'est
moi qui souligne — pour faire accéder à
la culture et à des professions intellectuelles un
maximum de membres des classes défavorisées
; poser des fins universelles à réaliser par
tous «contre tout pouvoir», et s'en faire le gardien
— pp. 423-24). C'est le moment de rappeler son action
concrète en cette fin des années soixante et
jusqu'au crépuscule de sa vie : il dirige et distribue
La Cause du peuple, prend part
au lancement de Libération,
s'engage dans des luttes politiques et humanitaires qu'on
ne saurait réduire à cette image d'Epinal qui
hante les mémoires, celle de l'Intellectuel perché
sur un tonneau afin de haranguer les ouvriers de la Régie
Renault, renversant par là même, au cours d'un
exercice périlleux d'équilibriste, l'archétype
du philosophe qui, tel Diogène, ressent souvent le
besoin de se réfugier dans son tonneau… Sans
compter qu'il suffit, même à un lecteur inattentif,
de parcourir, si ce n'est l'ensemble d'un volume dont il ne
faut pas oublier que le sous-titre est «Autour de
68», du moins la table des matières, pour
saisir en quoi des écrits peuvent se transformer en
véritables brûlots, en pavés jetés
dans la mare d'une époque avec laquelle le philosophe-écrivain
est à la fois aux prises et en prise, dans laquelle
il situe toute chose et se situe : «Viêt-Nam :
le tribunal Russell», «Achever la gauche ou la
guérir ?», «L'Idée neuve de Mai
1968», «Les Communistes ont peur de la révolution»,
«Il n'y a pas de bon gaullisme…», «"Le
Tiers Monde commence en banlieue"», «Israël,
la gauche et les Arabes»…
Sans solidarité avec lui-même (Carnets
de la drôle de guerre, Gallimard, 1995,
p. 512), l'intellectuel Sartre a constamment pratiqué
l'autocritique, allant jusqu'à écrire des livres
contre lui-même (cf. Les Mots,
Gallimard, 1964, p. 135). Il a toujours analysé son
être-situé afin de prévenir la renaissance
de l'idéologie, comme, par exemple, dans le film d'A.
Astruc et M. Contat : bien que faisant partie des anti-chiens
de garde qui, néanmoins, «demeurent élitistes
même quand ils professent des idées révolutionnaires»,
et que, ayant décidé de poursuivre L'Idiot
de la famille, il ait continué d'écrire
pour un public bourgeois, par un tout autre côté
de lui-même, il refuse ses «intérêts
idéologiques», se conteste lui-même comme
intellectuel classique, «refuse d'être un
écrivain élitiste qui se prend au sérieux»
; de sorte que, ayant ainsi réussi à dépasser
son être-de-classe, il se retrouve parfois «au
milieu des hommes qui luttent contre la dictature bourgeoise»
(pp. 11-12)… La duplicité ne caractérise
donc pas tant son être que son être-situé
: l'(h)ontologie sartrienne n'a rien d'abstrait. Déchiré
entre son être-bourgeois et son être-pour-le-peuple,
il est, plus généralement, dans la situation
de tout intellectuel contemporain, qui n'est qu'un produit
historique traduisant les contradictions d'une société
donnée : ressentant d'emblée une contradiction
entre l'égalitarisme humaniste qu'on lui a inculqué
et son statut privilégié (qu'il soit héritier
ou élu qui a franchi toutes les étapes de la
sélection «démocratique», son savoir
lui confère une certaine importance sociale), il est
en plus soumis à une tension entre son particularisme
de classe (il est le représentant d'un ordre établi
qu'il a intériorisé) et son universalisme professionnel,
tension que connaît également la société
bourgeoise, puisqu'elle est en quête de valeurs universelles
tout en veillant à imposer son idéologie. Au
XVIIIe siècle, un tel conflit était inconnu
et de la classe bourgeoise et de ses intellectuels organiques
: la bourgeoisie se percevait comme classe universelle et
les philosophes des lumières considéraient comme
universelles les valeurs qu'ils revendiquaient (c'est ainsi
que, par exemple, sous le nom de «Liberté»,
ils entendaient, en fait, la liberté de faire du commerce
et d'exprimer leurs opinions —et par là même
de contester le pouvoir autoritaire de l'Ancien Régime).
Deux siècles plus tard, la «fausse universalité
bourgeoise» (S. VIII, p. 405),
qui propose une vision essentialiste de l'homme, détachée
des conditions politiques, économiques et sociologiques,
et conforme aux intérêts des dominants, est l'apanage
des faux intellectuels, dont la contestation est truquée,
puisqu'ils ne sont pas les partisans du non, mais du «non
mais» (p. 408) : ce sont ceux-là mêmes
qui, à l'époque de la guerre d'Algérie,
se disaient anticolonialistes, mais condamnaient, au nom de
ce principe universel qu'est le refus de la violence, la rebellion
indigène — se faisant ainsi les complices de
la violence impérialiste, sous prétexte qu'elle
ne se manifestait pas de façon aussi éclatante.
En revanche, la contestation des intellectuels authentiques
— c'est-à-dire de ceux qui, se saisissant dans
le malaise comme des monstres (p. 410), ignorent la conscience
de survol (p. 413) et jouent le rôle d'inquiéteurs
— doit déboucher sur la praxis collective : tous
leurs efforts doivent tendre à inscrire des valeurs
abstraites dans la réalité concrète —
à mettre en place une universalité concrète
indéniablement utopique. D'ailleurs, dans la note qui
inaugure la quatrième partie de ces Situations,
VIII («Les Intellectuels»), Sartre
assigne à l'intellectuel la tâche de dépasser
le «stade de la conscience malheureuse (idéalisme,
inefficacité)» (p. 374) pour se transformer en
«compagnon radicalisé des forces populaires»
(p. 373), ce qu'il deviendra à la seule condition «qu'il
prenne une distance nouvelle par rapport à […]
son être social et qu'il comprenne qu'aucune dénonciation
politique ne pourrait compenser le fait qu'il est objectivement
l'ennemi des masses»…
En fait, comme l'indique Jean-François Louette dans
la partie de son ouvrage Sartre contra Nietzsche
portant sur l'engagement sartrien, «il existe chez
Sartre une tension constante et irrésolue entre pensée
de l'universel et pensée du situé»
. C'est ainsi que, même dans la «Présentation»
des Temps Modernes — largement
mais partialement citée par G. Mauger —, l'écrivain-philosophe
précise clairement qu'il ne faut nullement «aller
chercher dans un ciel intelligible» les «valeurs
d'éternité» dont il se réclame
(Situations, II, Gallimard, 1948,
rééd. 1980, p. 15). L'écrivain-clerc
qui se livre «à la contemplation exclusive de
l'Eternel» (p. 133), tel que le décrit Julien
Benda, est celui du Moyen Age… «En situation dans
son époque» (p. 127), l'écrivain, qui
vise «l'universalité du genre humain»
au travers du «groupe concret et historique de ses
lecteurs» (p. 129), n'ignore pas qu'il est une
conscience malheureuse condamnée à jouer le
rôle de «parasite de "l'élite"
dirigeante» (p. 130), conflit dont la forme objective
est l'antagonisme entre son public réel (conservateurs)
et son public virtuel (progressistes). Aussi, dans la dernière
partie de Qu'est-ce que la littérature
?, Sartre entreprend-il de se situer par rapport
à l'esprit objectif de l'entre-deux-guerres, à
savoir la culture comme pratico-inerte, l'ensemble des canons
esthétiques et des impératifs culturels qu'expriment
les œuvres de cette époque : se rattachant à
la troisième génération d'écrivains
contemporains, qui, en ces années tragiques, ont brutalement
découvert leur historicité, il s'applique durant
plusieurs dizaines de pages à montrer en quoi ces «écrivains
métaphysiciens» (p. 251) ne pouvaient que
remettre en question la philosophie idéaliste, l'humanisme
abstrait et le mythe romantique du «grand homme»
dans lesquels ils avaient baigné à vingt ans,
en quoi ils ne pouvaient écrire que «des
romans de situation» (p. 252) ressortissant à
une «littérature des situations extrêmes»
(p. 250), diamétralement opposée à celle
«des situations moyennes» (p. 249) que
pratiquaient leurs aînés, des écrivains
bourgeois dont la littérature de consommation était
«une littérature d'alibi» (p.
213) dominée par les thèmes de la famille, de
l'amour et du voyage. Dès lors que ces pages font suite
à un précis d'histoire sociale de la littérature
centré sur la condition des écrivains et, surtout,
leurs rapports avec leur public, comment peut-on soutenir
que la pensée de Sartre est antigénétique
?
Du pratico-inerte il est encore question dans le troisième
tome de L'Idiot de la famille —
que Bourdieu a passé sous silence —, où,
associant dialectique et psychanalyse existentielle, Sartre
met en œuvre cette «anthropologie structurelle
et historique», définie dans le premier
tome de la Critique de la raison dialectique,
qui vise à rendre compte des relations entre individuel
et collectif : alternant les phases d'analyse et de compréhension
pour dérouler la spirale d'une vie, il commence son
essai par les conditions objectives qui ont déterminé
l'enfant et le termine par l'objectivation de l'œuvre,
la totalisation de l'artiste dans un roman (Madame
Bovary) qui imprègne l'époque
en lui présentant un miroir critique de la bourgeoisie
et de l'idéal romantique. Comme son Art-névrose
est situé par rapport au milieu familial et à
l'Esprit objectif, à savoir les normes esthétiques
de la période post-romantique qu'il a intériorisées,
le Flaubert de Sartre, pas plus que l'homme sartrien en général,
n'est un être inconditionné. Seulement, si l'auteur
de Madame Bovary est «universalisé
par son époque», il l'exprime singulièrement
: la praxis transcende le pratico-inerte. C'est pourquoi,
dans un article intitulé «Pour une anthropologie
concrète : Sartre contre Bourdieu» (Les
Temps Modernes, n° 596, nov.-déc.
1997), Arnaud Tomes estime que, contrairement au sujet bourdieusien,
«le sujet sartrien n'est pas seulement un point
dans un espace social»(p. 48) : parce qu'il s'est
arrêté au stade descriptif du pratico-inerte
et qu'il n'a pas réussi à «sortir
de la vision aristotélicienne de l'hexis qui s'actualise»
(p. 49), Pierre Bourdieu s'est condamné à ne
pas pouvoir rendre compte du changement social, et plus particulièrement
à ne pouvoir expliquer «pourquoi tout petit-bourgeois
n'est pas Flaubert ou même pourquoi Flaubert devient
écrivain, et non médecin comme son père».
On ne peut, il est vrai, que rejoindre A. Tomes lorsqu'il
démonte le modèle ultra-subjectiviste que Bourdieu
construit de la philosophie sartrienne : la Critique
de la raison dialectique ne contient aucune
trace de ce qui, dans L'Etre et le Néant,
est susceptible d'être interprété comme
un dualisme (pour-soi transparent/en-soi opaque), vu que la
praxis et la matière n'existent qu'à l'intérieur
du champ pratique (la première adapte les moyens à
des fins qui lui échappent parfois, comme c'est le
cas dans la praxis-processus, et la seconde n'est pas pure
matière mais matière ouvrée). Précisons
qu'il y a d'autant moins dualisme que l'on ne saurait figer
les couples antinomiques dialectique/anti-dialectique, praxis/pratico-inerte,
singularité/altérité, identité/aliénation
: l'originalité de la dialectique sartrienne tient
à ce que, ignorant le dépassement des contradictions,
elle réside dans un tournoiement incessant des ensembles
pratiques, un mouvement circulaire qui fait se succéder
indéfiniment totalisations et détotalisations.
Par ailleurs, il ne faut pas oublier que, dès ses débuts,
Sartre a voulu élaborer une philosophie concrète
qui s'oppose à la fois à l'idéalisme
et au matérialisme. A ce propos, il est symptomatique
que ce soit à un cours de Brunschvicg que, dans un
exposé intitulé «Nietzsche est-il
philosophe ?», il présente pour la première
fois ses idées sur la contingence. C'est dire sa volonté,
dès 1928, de s'inscrire à l'encontre de ce rationalisme
absolu qui nie la perception des choses comme étape
propédeutique de la connaissance : pour reprendre la
terminologie de Meyerson — auquel l'auteur de Situations,
I s'attaque également dans son article
sur Husserl —, Brunschvicg ignore les réalités
particulières pour s'attacher aux essences intelligibles,
c'est-à-dire aux objets ; or, c'est à la revalorisation
des choses que va s'attacher le jeune philosophe après
avoir lu Husserl, pour qui la conscience dissout d'autant
moins les choses qu'il n'y a pas de «sens» sans
les propriétés de l'objet visé par elle.
Et dès lors que Sartre intègre l'objectif au
subjectif, il va à l'encontre du clivage classique
entre sujet connaissant et objet de connaissance : récusant
l'egologie cartésienne et même husserlienne,
c'est au sein du sujet qu'il introduit un clivage (pour-soi/en-soi
; praxis/exis). Peut-on encore, dans ces conditions, parler
de dualisme ?
En revanche, il est impossible de souscrire à la démarche
d'A. Tomes qui revient à opposer à un réductionnisme
un autre réductionnisme : pas plus que la pensée
de Sartre ne peut être qualifiée de subjectiviste,
celle de Bourdieu ne saurait être taxée d'objectiviste.
En effet, en pleine période structuraliste, dans l'Esquisse
d'une théorie de la pratique (1972),
Bourdieu affirme qu'il faut dépasser l'opus operatum
vers le modus operandi : il ne faut pas s'arrêter
à la seule analyse des structures structurées,
mais s'intéresser à la façon dont elles
deviennent structures structurantes au travers de l'habitus.
Dans cette perspective, qu'il va développer progressivement,
ce n'est qu'en fonction des propriétés acquises
à l'état objectivé (héritage)
ou incorporé (les jugements et les comportements, constitutifs
de l'ethos et de l'hexis corporelle, qui se sont formés
au sein de la famille — habitus primaire — et
du milieu scolaire, universitaire et professionnel —
habitus secondaire) que le sujet social se fait une idée
— plus ou moins juste — de ses possibles, qu'il
se représente — avec plus ou moins de lucidité
— le système des positions à l'intérieur
du champ auquel il croit se destiner mais auquel, en fait,
il est pré-destiné, ainsi que les contraintes
inhérentes à ce champ (génériques,
thématiques et formelles, en ce qui concerne le champ
littéraire). Cependant, les mécanismes de la
reproduction n'ont rien de systématique, la dialectique
des dispositions et des positions ne saurait se réduire
à un déterminisme total : l'actualisation de
l'hexis dépend de deux facteurs, l'état
du champ — ou, plus exactement, de la structure des
possibilités objectivement offertes, à un moment
donné, par le marché et l'espace hiérarchisé
des positions à l'intérieur du champ —
et les dispositions envers l'héritage et l'habitus,
qui varient en fonction de la relation au père et/ou
à la mère, de la place occupée au sein
de ce champ particulier qu'est la famille… L'habitus
n'étant fonctionnel que si se trouvent reproduites
les conditions objectives et les dispositions subjectives
dans lesquelles il a été produit, on comprendra
qu'il n'est pas un destin : il n'est pas impossible, en effet,
de rencontrer diverses situations d'inadéquation entre
les conditions de production et les conditions d'actualisation
de l'habitus, qui entraînent des effets d'hysteresis.
Indépendamment de ces circonstances exceptionnelles,
les habitus singuliers diffèrent des habitus génériques
pour la simple raison qu'ils se restructurent perpétuellement
en vue de s'adapter aux conjonctures nouvelles, déterminant
ainsi des trajectoires inévitablement divergentes,
puisque les expériences vécues par les membres
d'un même groupe social ou d'une même classe d'âge
ne peuvent être absolument homogènes.
Pour revenir au cas de Flaubert, tel que Bourdieu l'expose
dans Les Règles de l'art,
il s'est construit comme sujet créateur à la
fois grâce à ses déterminations et contre
elles. Alors que, doté d'un capital économique
et d'un capital culturel, et ayant bénéficié
d'une éducation bourgeoise, il est prédisposé
à faire carrière dans la médecine ou
le droit, sa relation au père — qui, contrairement
à ce que pense Sartre, encourage probablement la «vocation
littéraire» de son fils cadet — et au frère
aîné — qui incarne le Bourgeois honni dont
il sera le «parent pauvre» en tant qu'artiste
— l'incline à se tourner vers l'univers des lettres,
et, à l'intérieur de ce champ, à déroger
une seconde fois en ne s'orientant pas vers l'art bourgeois
ou le genre majeur qu'est la poésie, mais vers le roman,
qu'il va néanmoins métamorphoser, en genre noble
par le fait même de «bien écrire le médiocre»
: cet idiot de la famille bourgeoise qui se trouve embarqué
dans un espace social subordonné au champ du pouvoir
— dans lequel il pouvait légitimement prétendre
occuper une place conforme à ses origines — éprouve
l'impérieux besoin de se distinguer ; aussi est-il
amené à opérer une révolution
éthique et esthétique en inventant un nouveau
rôle social de l'artiste et en créant cette position
originale qui consiste à dépasser les antinomies
entre art et morale (bourgeoise), forme et sujet, art bourgeois
et art social. Le fait que cet héritier soit prédisposé
par sa trajectoire à «une vue plus haute
et plus ample de l'espace des possibles» (p. 177)
et qu'il cumule capital économique et capital social
— qui lui permettent de se vouer tout entier à
l'écriture et de mobiliser ses relations au besoin
(que l'on se souvienne du procès de Madame Bovary…)
—, mais encore capital culturel et, après le
retentissement de Madame Bovary,
capital symbolique, explique sans doute son «refus
actif de toutes les déterminations associées
à une position dominée dans le champ intellectuel»
(p. 177), les dispositions aristocratiques qui lui font souhaiter
être inclassable. Et inclassable, il l'est remarquablement,
puisque son œuvre se situe singulièrement au carrefour
des tendances classique, romantique, réaliste et parnassienne.
Cette œuvre n'est donc le produit, ni de son habitus
primaire, ni de son habitus secondaire, ni du champ littéraire,
ni, plus généralement, de l'espace social :
Flaubert est devenu Flaubert en faisant évoluer son
habitus au contact d'un champ qu'il a contribué à
transformer.
Puisqu'il ne s'agit pas ici d'entrer davantage dans le détail,
venons-en au fait. La «dialectique de l'intériorité
et de l'extériorité, c'est-à-dire de
l'intériorisation de l'extériorité et
de l'extériorisation de l'intériorité»
(Esquisse d'une théorie de la pratique,
p. 256), n'est pas la même chez Bourdieu que chez Sartre
: tandis que, pour ce dernier, la relation dialectique s'établit,
à l'intérieur du champ pratique, entre praxis
(individuelle ou commune) et pratico-inerte, la première
étant pourvue d'une force totalisatrice qui lui offre
la constante possibilité de transcender la seconde,
même si ses projets sont immanquablement appelés
à être réifiés par les contre-finalités
du monde matériel ou la force d'inertie des collectifs,
Bourdieu, lui, dès 1972, définit la pratique
comme la relation dialectique entre habitus et situation (cf.
pp. 261-262), le premier s'ajustant à la seconde par
une conduite intelligente, une stratégie plus ou moins
adaptée selon le système de pratiques et de
représentations intégrées, c'est-à-dire
une connaissance sans conscience. Nous touchons ici ce qui
fondamentalement sépare la pensée de Sartre
et celle de Bourdieu : l'opposition entre sujet ontologique
et sujet social. Le sujet sartrien est classique au sens où,
irréductible, il ressortit encore à une métaphysique
de la liberté — et donc à l'ontologie
cartésienne. A la fois hexis et praxis,
il est tantôt passif, tantôt actif, mais toujours
libre : même en situation d'aliénation, il conserve
son libre arbitre, puisque son intériorisation des
structures sociales est volontaire (la praxis se
fait hexis). Ainsi, dans un premier temps, c'est
de son plein gré, ce qui ne signifie pas en toute conscience,
que le Flaubert de Sartre adhère aux idées hexis
de cette organisation sérielle qu'est la famille et
de l'esprit objectif ; mais ensuite, il s'arrache au pratico-inerte
pour choisir la passivité, la fuite dans l'imaginaire
— choix qui, pour être conditionné, n'en
est pas moins le produit d'une libre praxis. Enfin, Sartre
se rattache d'autant plus à l'ontologie classique qu'il
fait de la praxis individuelle le fondement de la
praxis commune, c'est-à-dire de la dialectique
historique. Quant au sujet social, à la fois inertie
et spontanéité, collectif et individuel, c'est
un «transcendantal historique dont les schèmes
de perception et d'appréciation (les systèmes
de préférence, les goûts) sont le produit
de l'histoire collective et individuelle» (Les
Structures sociales de l'économie, Seuil, 2000, p.
259). Il est plutôt informé par le modèle
chomskyen de l'activité linguistique : sa réaction
à une situation donnée n'est pas véritablement
immédiate — comme le pensent les interactionnistes
—, elle est spontanée tout en dépendant
de l'appréhension qu'il en a suivant cette «matrice
de perceptions, d'appréciations et d'actions»
qu'est l'habitus (Esquisse d'une théorie…,
p. 261) ; cette réponse, généralement
élaborée de façon pré-réflexive,
non par un sujet totalisateur ni une conscience pure qui poserait
ses propres fins, mais par un «principe générateur
de stratégies» (p. 257) — que l'on
pourrait appeler, en réunissant deux termes jugés
inconciliables par Kant, raison empirique —, est une
performance qui actualise la compétence socialement
acquise — et par là même extériorise
cette extériorité intériorisée
qu'est l'habitus. Et dans la mesure où cette compétence
qui sous-tend le choix rationnel est limitée, Bourdieu
rejoint le behavioriste H. Simon, dont il rejette pourtant
la philosophie de l'action. On le voit, par sa volonté
de dépasser les alternatives entre objectivisme et
subjectivisme, déterminisme et liberté, passivité
et activité, mécanisme et finalisme, Bourdieu
prend ses distances vis-à-vis de la philosophie cartésienne
et sartrienne comme de la sociologie rationaliste (Théorie
de l'action rationnelle et individualisme méthodologique).
De cette divergence conceptuelle concernant le sujet pratique
(projet organisateur/principe organisateur d'actions), il
résulte que, si, pour l'écrivain-philosophe,
l'espace social n'existe qu'à travers le projet d'une
conscience singulière, au contraire, pour le sociologue,
tout point de vue singulier n'existe que par rapport à
un espace social particulier. Cependant, il faudrait analyser
scrupuleusement ce que la vision bourdieusienne de l'art et
du monde social doit à la philosophie du second Sartre
: on s'apercevrait sans doute que l'habitus est pour le sujet
social la synthèse passive «d'un univers
de significations déjà constituées»,
que les œuvres sont des «productions sans totalisateur»…
Mais si, dans l'Esquisse d'une théorie
de la pratique (cf. p. 267), P. Bourdieu reconnaît
très implicitement qu'il apprécie ces aspects
de la Critique de la raison dialectique,
il s'indigne que soit assignée à la sociologie
«la tâche, fort suspecte parce que essentialiste,
d'étudier la "socialité d'inertie"».
En retour, faisant fi de ce que nous avons rappelé
précédemment à propos de L'Idiot
de la famille, il fait de Sartre un représentant
— avec Lanson et les structuralistes !— d'un mode
de pensée substantialiste suivant lequel les œuvres
originales sont la création d'une individualité
singulière (cf. «Champ du pouvoir,
…», pp. 7-10 et 12-15, et RA,
pp. 312-314). Au passage, il est amusant de noter qu'à
l'antinomie sartrienne regardant/regardé, constitutive
de la lutte intersubjective, succède cette autre, classant/classé,
caractéristique de la lutte sociale. (Pour le dire
autrement, dans son dialogue avec Sartre, se sentant classé
dans la catégorie dévalorisante des techniciens
du pratico-inerte, il réagit en le classant dans celle
des essentialistes).
Cette réaction s'explique quand on connaît tous
ses efforts pour redorer le blason d'une discipline qui, à
l'époque où il passait brillamment l'agrégation
de philosophie, était encore plus mal considérée
que l'ethnologie. S'il n'a eu de cesse que d'en faire une
science autonome, c'est principalement pour qu'elle pût
tenir la dragée haute à une discipline reine
méprisante. Qu'il ambitionne pour la sociologie la
position dominante dans le champ intellectuel apparaît
clairement à la (re)lecture de ses entretiens. Par
exemple, lorsqu'il affirme que «la sociologie libère
en libérant de l'illusion de la liberté, ou,
plus exactement, de la croyance mal placée dans des
libertés illusoires» (Choses
dites, Minuit, 1987, p. 26), il faut entendre
qu'elle permet de se prémunir contre l'erreur intellectualiste
dans laquelle sombre la philosophie. (Mais en suggérant
que la vraie liberté est celle que procure la sociologie,
en louant les vertus et les bienfaits de la science sociale,
en prônant le principe spinoziste qu'«une loi
ignorée est une nature, un destin» et que, en
revanche, «une loi connue apparaît comme la possibilité
d'une liberté» , lui qui reconnaît avoir
un «côté Aufklärer» et faire
preuve d'un «optimisme un peu scientiste»
(Respectivement Questions de sociologie,
p.45; Les Usages sociaux de la science,
INRA, 1997, p.59; "Questions à Pierre Bourdieu",
in G. Mauger et L. Pinto, Lire les sciences sociales
: 1989-1992, Belin, vol. 1, 1994, p.318), ne
tombe-t-il pas dans l'illusion rationaliste qu'il a pourtant
dénoncée avec véhémence ?). Qui
plus est, dans ses Réponses à Loïc
J.D. Wacquant, il va jusqu'à ranger le dévoilement
sociologique parmi les grandes révolutions de la pensée,
dont, bien évidemment, il exclut la philosophie : «Aux
trois "blessures narcissiques" qu'évoquait
Freud, celles qui ont été infligées à
l'humanité par Copernic, Darwin et Freud lui-même,
il faut ajouter celle que la sociologie nous fait souffrir,
et spécialement lorsqu'elle s'applique aux "créateurs"»
(p. 108). Selon cette logique, quelques lignes plus loin,
il disqualifie la figure archétypale de l'intellectuel,
sorte de Platon attardé dont le champ de production
se circonscrit à ce domaine heuristiquement sans valeur
qu'est la mythologie : Sartre «a produit la forme
la plus accomplie du mythe fondateur du créateur incréé
avec la notion de "projet originel" qui est à
la notion d'habitus ce que le mythe de la genèse est
à la théorie de l'évolution».
Se profile ici une coupure épistémologique entre
la sociologie — discours scientifique rigoureux —
et les discours concurrents, rejetés dans la doxa.
La meilleure illustration de cette stratégie épistémologique
se trouve dans le préambule d'un article de Louis Pinto,
qu'il convient de citer dans sa quasi-intégralité
tant il est révélateur :
|
|
«"Foucault
apporte aux gens ce dont ils avaient besoin : une synthèse
éclectique où Robbe-Grillet, le structuralisme,
la linguistique, Lacan, Tel Quel, sont utilisés tour
à tour pour démontrer l'impossibilité d'une
réflexion historique". Ce jugement peu bienveillant
de Sartre sur Foucault illustre bien l'une des stratégies
inhérentes à la polémique intellectuelle
qui consiste à rabaisser le concurrent en "l'expliquant"
par la seule loi du marché intellectuel. Ce que le rival
menacé perçoit bien, quoique de façon confuse
et imprécise […] : pour lui, les caractéristiques
internes du discours nouveau sont moins pertinentes que l'accord
de ce discours avec les attentes globales de ceux qu'il nomme
vaguement "les gens". Or, au moment même où
il croit découvrir des facteurs purement externes au
principe de la réussite d'un nouvel entrant, adoptant
ainsi cette posture réductrice souvent associée
à l'idée commune de la démarche sociologique,
Sartre reste prisonnier des limites que lui impose sa position
puisqu'il interprète le clivage entre intellectuels dans
la logique pure d'un débat théorique censé
opposer la "structure" et l'"histoire",
la "mort de l'homme" et le "sujet"…
Lucide, cet "acteur" intéressé au premier
chef à l'issue des luttes qui divisent le groupe des
intellectuels longtemps dominé par lui discerne l'ensemble
de ceux qui peuvent remettre en cause la domination, mais sa
cécité consiste à ne pouvoir saisir les
fondements objectifs de la transformation de l'espace au sein
duquel s'affrontent les concurrents» («Tel
quel. Au sujet des intellectuels de parodie», Actes
de la recherche en sciences sociales, n° 89,
oct. 1991, p. 66).
|
La dichotomie
épistémo-axiologique est on ne peut plus manifeste
: d'un côté, les non-initiés, dont les
intuitions sont d'autant moins fondées qu'elles servent
leurs intérêts particuliers, dont la cécité
et la partialité ne peuvent que conduire à un
réductionnisme polémique ; de l'autre, les savants,
dont la clairvoyance et l'impartialité sont d'autant
plus grandes qu'elles se fondent sur la connaissance des structures
objectives du champ et des facteurs expliquant telle ou telle
mutation. Pour sa part, Bourdieu prend l'exemple — qu'il
rappelle encore dans Les Usages sociaux de la
science (cf. p. 37) — de la polémique
ayant opposé, à la fin des années cinquante,
Raymond Aron et Simone de Beauvoir : tous deux présentaient
comme objectif un point de vue particulier hostile aux «intellectuels
de gauche» (L'Opium des intellectuels)
ou à «la pensée de droite» (articles
des Temps Modernes). Les implications
théoriques qu'il en induit sont formulées dans
Les Règles de l'art : les
«objectivations partielles de la polémique»,
tout comme «la complaisance narcissique de la critique
projective» (p. 317), dues au défaut d'auto-objectivation,
sont un obstacle au vrai travail d'objectivation du champ
intellectuel qu'opère le sociologue — qui, comme
Bourdieu ne cesse de le marteler plus ou moins ouvertement,
fort de son expérience du monde social et de sa pratique
scientifique, qu'il sait rendre réflexive au besoin,
ne saurait connaître le même aveuglement que les
intellectuels profanes.
Et pourtant, depuis une vingtaine d'années, de nombreux
chercheurs ont démontré que l'impensé
n'est pas absent des travaux mêmes de Pierre Bourdieu.
Ce qui ressort en premier lieu, c'est son ethnocentrisme intellectuel,
qui est un dominocentrisme. Selon Bernard Lahire, il ne perçoit
le rapport au monde social qu'à travers le prisme d'un
schème d'action particulier : lui-même impliqué
dans le jeu, le sociologue généralise abusivement
un contexte spécifique, celui des luttes pour la conquête
du pouvoir au sein d'espaces sociaux prestigieux ; en outre,
conformément à la «réduction logocentrique
de la réflexion à la réflexion savante»,
il est amené à privilégier le seul genre
d'habitude non réflexive . Dans Le Savant
et le Populaire. Misérabilisme et populisme en sociologie
et en littérature (1989), Claude Grignon
et Jean-Claude Passeron, quant à eux, mettaient en
exergue son légitimisme, c'est-à-dire le point
de vue dominant à partir duquel il appréhende
la culture populaire. Enfin, l'ouvrage collectif dirigé
par Bernard Lahire, Le Travail sociologique de
Pierre Bourdieu. Dettes et critiques (1999),
nous fournit deux autres analyses critiques, l'une sur l'approche
bourdieusienne des médias et l'autre sur La
Misère du monde (1993). Tout d'abord,
pour Cyril Lemieux, le principal grief à l'encontre
de la télévision, à savoir son emprise
sur une grande partie de la population, est empreint de misérabilisme.
Arrêtons-nous ensuite sur l'article de Jean-Claude Monod.
Pour lui, si le sociologue confond avec l'ensemble des dominés
les agents sociaux qui constituent la «main gauche»
de l'Etat — universalisant ainsi des intérêts
spécifiques —, c'est parce qu'il partage avec
eux la même contradiction structurale : méprisé
par les dominants, il se sent proche de dominés dont
il est objectivement séparé en tant qu'auxiliaire
de l'ordre en place. En fait, l'opposition entre la «main
gauche» et la «main droite» de l'Etat traduit
le conflit intérieur entre son universalisme scientifique
et son particularisme social de «dominé parvenu»
(p. 238). Ce déchirement permet de comprendre son agressivité
à l'encontre de la «noblesse d'Etat» et
du champ intellectuel. Ajoutons que cette position structuralement
ambiguë de dominant-dominé explique que, tout
comme Sartre, il s'intéresse à Flaubert. Cette
identification projective est d'autant plus forte qu'il est
plus ou moins consciemment persuadé d'avoir introduit
dans le domaine des sciences humaines et, plus largement,
dans l'ensemble du champ intellectuel, les mêmes ruptures
libératrices. En effet, il se présente constamment
comme celui qui, conformément à ce modèle
de grand novateur, a toujours su dépasser les alternatives
auxquelles il a été confronté : entre
Marx et Weber, Sartre et Foucault, intellectuel irresponsable
(Sartre) et maître à penser le social (Durkeim),
intellectuel total et intellectuel-militant, fatalisme scientifique
et volontarisme utopiste (sociologisme et utopisme), sociologie
conservatrice et sociologie populiste, mécanisme et
finalisme, objectivisme (holisme et structuralisme) et subjectivisme
(individualisme méthodologique et phénoménologie),
histoire littéraire et critique, approches critiques
externes et approches internes… Si bien qu'on pourrait
être tenté de prendre pour une dénégation
cette phrase d'Homo academicus (Minuit,
1984) : «la sociologie porte trop peu à l'illusion
pour que le sociologue puisse se penser un seul instant dans
le rôle du héros libérateur»
(p. 16).
Le plus troublant est que Bourdieu semble s'appuyer sur cette
position qu'il a voulu exceptionnelle, corrélative
d'un intérêt à l'universel pour se soustraire
habilement au débat critique : J.-C. Monod insiste
sur le fait que, adoptant un point de vue surplombant —
renforcé par une stratégie qui consiste à
déprécier comme idéologique toute résistance,
toute réaction à son discours scientifique —,
le sociologue entend situer sans être situé,
classer sans être classé, relativiser —
en rapportant les prises de position aux positions occupées
dans le champ — sans toutefois être l'objet d'une
relativisation. C'est dire le risque que la sociologie s'oriente
vers le même hégémonisme que celui reproché
à la philosophie. Toujours selon J.-C. Monod, même
dans La Misère du monde
(1993), où, malgré la volonté affichée
de rendre la parole aux exclus, Bourdieu réintroduit
la distinction qu'il a récusée entre philosophie
et sens commun, nous avons affaire à un discours qui,
«tout en se développant, pose sa propre démarche
comme norme implicite à l'aune de laquelle il mesure
tout, non seulement les discours médiatiques, intellectuels
et politiques, mais toutes les pratiques sociales et étatiques
[…]» (p. 233). En tant qu'il a parfois tendance
à s'ériger en archidiscours, il est certain
que le discours sociologique s'expose à la même
critique que le discours philosophique. Cette dérive,
et ce n'est pas là le moindre des paradoxes, est favorisée
par un choix méthodologique des plus rigoureux et féconds
: la construction d'objets transversaux, qui procède
de fait à l'extension du champ d'étude de la
sociologie. Le «tout est social» rejoint
alors le «tout est philosophique». C'est
ainsi que, dans Les Structures sociales de l'économie
(Seuil, 2000), l'étude du marché de la maison
offre la possibilité à Bourdieu de dépasser
les frontières entre sociologie, anthropologie, économie
et politique. Mieux, il s'attaque à la suprématie
du discours économique : en mettant entre parenthèses
«les modèles déductifs des économistes
qui sont de simples mises en forme et en formules mathématiques
d'une intuition de sens commun»(p. 13) — tout
en se défendant d'un quelconque «annexionnisme
réductionniste» — et en contestant «la
vision antihistorique de la science économique»
(p. 16) pour «construire une définition réaliste
de la raison économique» (p. 234), il intègre
ce «fait social total» (Mauss) qu'est la pratique
économique dans une économie générale
des pratiques humaines. Au reste, revenant sur ses débuts,
celui qui n' a pas été épargné
par l'aristocratisme normalien (cf. p. 130) confie dans son
auto-analyse (2004) que sa lutte pour réunifier une
discipline atomisée en de nombreuses «spécialités»
l'a fait se trouver «présent à la totalité
du champ des sciences sociales», de sorte que son entreprise
a pu «apparaître comme une manière de poursuivre
les ambitions démesurées de l'intellectuel total»
(p. 89)… Ira-t-on pour autant jusqu'à dire avec
Aron que Bourdieu souffre du même handicap que Sartre,
celui d'avoir eu «"un système de concepts
trop tôt"» (p. 48) ?
En fait, nostalgique du «temps où on identifiait
sociologie et socialisme» (cf. Propos sur
le champ politique, PUL, 2000, p. 43) —
où, dans les années trente exactement, Marcel
Mauss était consulté par les socialistes —,
Bourdieu souhaite que les sciences sociales retrouvent une
place importante dans la société — au
risque que le sociologue ressemble au philosophe platonicien
qui détient les rênes du char étatique,
à savoir, comme l'avance J.-C. Monod, qu'il substitue
«à l'actuelle technocratie "main droite"
des énarques et des élites arrogantes, une technocratie
"main gauche", exprimant l'universalisation des
intérêts confondus du sociologue et des fonctionnaires
sociaux de l'Etat» (p. 250). Dans ces conditions,
la radicalité de sa contestation n'est peut-être
pas plus authentique que celle de l'intellectuel classique,
dans la mesure où la véhémence verbale
masque la revendication institutionnelle d'un dominant-dominé
: tout comme Sartre, qui, dans Situations, IV
(Gallimard, 1964), avoue ne pas souhaiter la disparition de
l'ordre bourgeois (cf. p.147), Bourdieu est un révolté,
et non pas un révolutionnaire. D'où les deux
nouveaux paradoxes que souligne J.-C. Monod : d'une part,
le sociologue doit sa position dominante dans le champ intellectuel
à sa lutte contre la domination symbolique ; d'autre
part, se contentant de dénoncer la violence symbolique,
il n'offre aux dominés qu'une libération formelle.
Dans cette perspective, il n'est pas étonnant que,
poussé par sa mauvaise conscience — qui n'est
qu'une forme exacerbée de conscience malheureuse —,
il s'en prenne à tout l'univers symbolique. De même,
sa fascination pour Sartre est alors tout à fait compréhensible
: ce grand contestataire qui est «l'incarnation la plus
accomplie» de «l'intellectuel autonome»
(La Noblesse d'État, Minuit,
1989, p. 302) s'est toujours défié de la reconnaissance
institutionnelle, ni universitaire, ni professeur au Collège
de France… Peu après la mort de l'illustre philosophe-écrivain,
dans le numéro de Libération
daté du 31 mars 1983, il laisse d'ailleurs libre cours
à son enthousiasme pour «ce qu'il y avait sans
doute de plus rare et de plus précieux dans le modèle
sartrien de l'intellectuel et de plus réellement antithétique
aux dispositions "bourgeoises" : le refus des pouvoirs
et des privilèges mondains(s'agirait-il du prix Nobel)
et l'affirmation du pouvoir et du privilège proprement
intellectuels de dire non à tous les pouvoirs temporels».
Deux
figures différentes d'intellectuel critique
Ainsi, pas plus que le philosophe, le sociologue n'échappe
à l'impensé. Néanmoins, plutôt
que de verser dans un relativisme polémique et aporétique,
il s'agit maintenant d'aller plus loin que l'«incompatibilité
d'habitus» avouée dans la revue French
Cultural Studies (1993) et de saisir en quoi
et pourquoi Bourdieu s'est constamment défini par rapport
à Sartre, le critiquant pour mieux s'en différencier.
(Et on a pu constater que, s'il était encore besoin
de le démontrer, le novateur, dans quelque domaine
que ce soit, ne fait pas forcément partie des commentateurs
les plus avisés : derrière l'analyse apparaît
en filigrane le réquisitoire et/ou l'apologie pro domo,
positionnement dans le champ oblige). Dans cette optique,
il faudrait reconstituer précisément sa trajectoire
qui n'a de sens que par rapport aux différents états
du champ intellectuel dans lesquels il a été
amené à adopter ses prises de position. D'une
telle étude il ressortirait sans doute que ses critiques
les plus virulentes à l'encontre de Sartre appartiennent
à ce qu'on pourrait appeler les phases de formation
et de consécration de son itinéraire : durant
la première, qui correspond aux années 60 et
70, selon un mouvement de double translation théorique,
il se sert du structuralisme pour prendre ses distances vis
à vis de la philosophie sartrienne et, inversement,
il se prémunit contre l'objectivisme en élaborant
un constructivisme structuraliste qui s'enracine en partie
dans la phénoménologie sartrienne ; au cours
de la seconde (années 80), il se voit élu à
la chaire de sociologie du Collège de France et de
plus en plus reconnu à l'intérieur d'un champ
intellectuel duquel ont disparu les figures dominantes que
représentaient Sartre, Barthes et Foucault. Cet itinéraire,
toutes proportions gardées, ressemble à celui
de l'écrivain-philosophe : après avoir conquis,
grâce à une œuvre considérable, les
bénéfices symboliques adéquats, après
avoir fait de la sociologie une discipline majeure et, partant,
s'être hissé à une position dominante
dans le champ sociologique comme dans le champ intellectuel,
l'auteur d'une sociologie qu'il a toujours voulu engagée
(décrire les mécanismes de la domination symbolique,
c'est, non pas les abolir, mais les dénoncer), s'est
logiquement, et de plus en plus à partir de 1995, rattaché
à la tradition «d'ouvrir sa gueule» sur
laquelle il dialogue avec Günter Grass, Prix Nobel de
littérature 1999 (Le Monde
du 3 décembre 1999/entretien diffusé sur Arte
le 5 décembre). Reconnu, il accorde de nombreux entretiens
— dont certains contiennent des fragments d'«autobiographie
parlée» (expression de Ph. Lejeune à propos
de Sartre), notamment ses Réponses à Loïc
J.D. Wacquant, qui proposent une «anthropologie réflexive»
— et prend position dans de multiples conférences,
qu'il regroupe sous le titre, non pas de Situations, mais
de Contre-feux.
Et le succès que Bourdieu a rencontré durant
ses dernières années s'explique tout autant
que celui de Sartre à la Libération, par des
conditions conjoncturelles qui viennent renforcer des conditions
structurelles : d'une part, l'avènement du néo-libéralisme,
avec son cortège d'avatars boursiers, de «restructurations»,
etc., le retour de la droite au pouvoir en France entre 1993
et 1997, et en particulier les mesures impopulaires prises
par le gouvernement Juppé, ont suscité la forte
demande sociale d'un éclairage sociologique, dont témoignent
les chiffres de vente des petits volumes publiés par
les éditions Raisons d'agir, ainsi que des mouvements
sociaux dans toute l'Europe, dont celui de décembre
1995, significativement qualifié de «décembre»
des intellectuels français par J. Duval, C. Gaubert,
F. Lebaron, D. Marchetti et F. Pavis (Raisons
d'agir, 1998) ; d'autre part, dominant un champ
sociologique devenu autonome, le sociologue a été
non seulement professeur au Collège de France et directeur
d'études à l'EHESS, mais en plus a dirigé
la collection «Le Sens commun»
aux éditions de Minuit, les éditions Raisons
d'agir et les Actes de la recherche en sciences sociales,
revue dont l'influence n'a cessé de croître depuis
1975… Remarquons toutefois que la reconnaissance sociale
dont bénéficie Bourdieu, plus tardive que celle
de Sartre, est aussi moins tapageuse. Contrairement à
son illustre prédécesseur, le sociologue —
qui n'a pas été conditionné, il est vrai,
par un habitus secondaire suivant lequel prime une originalité
qui confine à la marginalité, y compris en matière
de mœurs — s'est beaucoup moins exposé,
intervenant dans les médias, mais beaucoup moins fréquemment
tout de même, se gardant, en outre, de donner dans l'exhibitionnisme
et de dépasser les limites de son domaine de compétence.
De ce point de vue, il faut souligner la cohérence
d'une action qui s'inscrit dans une même logique anticapitaliste
: qu'il joue le trouble-fête à la télévision
(en particulier dans l'émission «Arrêt
sur image» du 23 janvier 1996, animée
par Daniel Schneidermann) et dans la presse (on se souvient
qu'en 1998 le numéro spécial des Inrockuptibles
dont il était le rédacteur en chef invité
s'intitulait «Joyeux Bordel» !), qu'il proteste
contre la suppression d'une émission de France-Culture
(«Staccato»), qu'il soutienne Arte
ou Télérama, qu'il
se mette à l'écoute des dominés, qu'il
s'attaque au modèle américain, à l'ambiguïté
de l'Europe ou à la dépolitisation de la politique
française actuelle, il s'agit toujours de lutter —
avec une générosité toute sartrienne
— contre une violence qui est économique, certes,
mais aussi — et de plus en plus — symbolique.
En particulier, il s'agit, contre l'hégémonie
du champ économique et du champ médiatique,
de sauvegarder l'autonomie de tous les champs de production
intellectuelle, c'est-à-dire de préserver la
vertu essentielle qui rend les intellectuels indispensables
à la lutte sociale : l'intérêt à
l'universel.
En exhortant tous les producteurs autonomes à défendre
leur singularité pour mieux défendre les valeurs
universelles, plus encore dans ses Contre-feux 2 (cf. p. 91)
que dans Les Règles de l'art (cf. «Pour un corporatisme
de l'universel», pp. 543-558), Bourdieu rejoint le théoricien
de l'universel singulier, qui reprend à son compte
le rapport établi par Hegel entre universel et individuel.
Ce faisant, il ne craint pas d'affronter un nouveau paradoxe,
qui consiste à prendre sciemment le parti de celui
dont il a constamment stigmatisé le prophétisme
:
|
«Il
n'est personne qui ait cru plus que Sartre à la mission
de l'intellectuel et qui ait fait plus que lui pour apporter
à ce mythe intéressé la force de la croyance
sociale. Ce mythe, et Sartre lui-même, qui, dans la
splendide innocence de sa générosité,
en est à la fois le producteur et le produit, le créateur
et la créature, je crois (par un effet, sans doute,
de la même innocence) qu'il faut le défendre
à tout prix, envers et contre tous, et peut-être
avant tout contre une interprétation sociologiste de
la description sociologique du monde intellectuel : même
s'il est encore beaucoup trop grand pour les plus grands des
intellectuels, le mythe de l'intellectuel et de sa mission
universelle est une de ces ruses de la raison historique qui
font que les intellectuels les plus sensibles aux profits
d'universalité peuvent être conduits à
contribuer, au nom de motivations qui peuvent n'avoir rien
d'universel, au progrès de l'universel»
(2004, p. 40).
|
Non sans
précaution (au moyen d'une parenthèse ajoutée
au texte publié en 1993 dans French Cultural
Studies), et tout en combinant l'authenticité
requise par l'auto-analyse et une argumentation qui s'appuie
sur Hegel, le sociologue prend le risque de se faire taxer
d'élitisme en faisant de l'intellectuel l'incarnation
de l'universel. On ne peut en effet que s'interroger sur ce
privilège : en dehors de toute perspective idéaliste
(néo-platonicienne, si l'on veut), dans nos démocraties,
en quoi l'intellectuel serait-il le seul ou le mieux à
même de défendre des valeurs universelles ? A
quel poids social et symbolique prétendre dans une
société médiatico-marchande où
le modèle républicain et universaliste est mort
? Ce qui explique sans doute la conclusion désabusée
que Serge Halimi tire dans le numéro du Monde
diplomatique paru en septembre dernier : «Mais
peut-être ferait-on mieux de ne plus penser que les
intellectuels seront nécessairement à l'avant-garde
des prochaines transformations sociales» (n°
618, p. 31).
Cependant, puisqu'un tel défaitisme est absent chez
Bourdieu, il importe de considérer à présent
les raisons pour lesquelles il s'est engagé dans le
débat public et la façon dont il a renouvelé
les pratiques intellectuelles. Dans ses Contre-feux
2 (2001), le sociologue avoue lui-même
que son habitus scientifique l'a longtemps soustrait à
sa responsabilité d'intellectuel : «J'ai
souvent mis en garde contre la tentation prophétique
et la prétention des spécialistes des sciences
sociales à annoncer, pour les dénoncer, les
maux présents et à venir. Mais je me suis trouvé
conduit par la logique de mon travail à outrepasser
les limites que je m'étais assignées au nom
d'une idée de l'objectivité qui m'est apparue
peu à peu comme une forme de censure» (p.
75). De sorte que, occupant une position qui lui donne voix
au chapitre social, celui en qui Jacques Bouveresse voit «le
dernier grand représentant en France» d'un «modèle
de l'intellectuel critique […] devenu désuet»
, a assumé sous les feux médiatiques ce point
d'aboutissement d'une sociologie critique que constitue la
posture inconfortable, anti-wébérienne par excellence,
de savant et politique (Cf. Jacques Bouveresse, Bourdieu,
savant & politique, Agone, 2004, pp. 67
et 97-133). D'où les réserves émises,
et pas seulement par les adversaires de Bourdieu : l'engagement
ne nuit-il pas à la qualité scientifique des
travaux ? Pire, ne révèle-t-il pas leur nature
fondamentalement idéologique ? Sans négliger
les fragilités d'une sociologie de combat (selon la
formule de Philippe Corcuff dans son essai paru en 2003),
dont il a déjà été question et
sur lesquelles nous reviendrons encore, on peut opposer à
ces interrogations, somme toute légitimes, qu'elles
ne sauraient faire oublier la puissance théorique et
pratique de l'œuvre , que Bourdieu lui-même a pris
soin de distinguer textes de militant et ouvrages scientifiques
et qu'une telle pratique a pour corollaire paradoxal le développement
de l'imagination sociologique (fonction heuristique de «stimulant
cognitif») .
Pour l'auteur des Contre-feux2,
deux raisons expliquent principalement cet engagement devenu
total : l'urgence de la situation — qui lui fait retrouver
des accents sartriens pour stigmatiser le silence responsable
des économistes (p. 9) et exalter «le volontarisme
universaliste» (p. 23) — et le triomphe des nouveaux
chiens de garde. En effet, parce que le néo-libéralisme
assoit sa domination économique sur une domination
symbolique à laquelle contribuent une armée
de mercenaires intellectuels, professionnels européens
du lobbying ou têtes pensantes regroupées en
think tanks, pour lui il est grand temps de libérer
l'énergie critique qui circule en vase clos, de faire
réagir l'homo academicus et par là même
de «faire sortir les savoirs hors de la cité
savante» (p. 9). Faute de quoi disparaîtraient
l'un des derniers obstacles au triomphe complet du totalitarisme
néolibéral ainsi que, du reste, ce type d'intellectuel
défini par Sartre comme «quelqu'un qui se
mêle de ce qui ne le regarde pas et qui prétend
contester l'ensemble des vérités reçues
et des conduites qui s'en inspirent au nom d'une conception
globale de l'homme et de la société […]».
Dès les années soixante, l'auteur des Situations,
VIII soulignait déjà que ce qui
sous-tend l'anti-intellectualisme est la volonté d'anéantir
les adversaires pensants du capitalisme : «Chez
nous, on annonce leur mort : sous l'influence d'idées
américaines, on prédit la disparition de ces
hommes qui prétendent tout savoir : les progrès
de la science auront pour effet de remplacer ces universalistes
par des équipes de chercheurs rigoureusement spécialisés»
(p. 377). Et Sartre était conscient que ces techniciens
supérieurs du savoir pratique ne pourraient se multiplier
que si le pouvoir en place réussissait à aliéner
l'université aux intérêts industriels
et commerciaux. Or, depuis la fin du siècle dernier,
règnent un anti-intellectualisme exacerbé et
un mercantilisme institutionnel sans précédent.
C'est pourquoi l'heure est à la revanche de ceux que
Nizan qualifiait de chiens de garde, c'est-à-dire,
non plus des professionnels de la pensée qui ont trahi
leur mission en véhiculant la pensée bourgeoise,
mais des journalistes et des intellectuels médiatiques
qui font leur pâture des sujets à la mode : ce
sont, déclare Bourdieu dans son entretien avec Hans
Haacke, «des Zola qui lanceraient des "J'accuse"
sans avoir écrit L'Assommoir ou Germinal, ou des Sartre
qui signeraient des pétitions ou mèneraient
des manifestations sans avoir écrit L'Etre et le Néant
ou la Critique de la raison dialectique» (Libre-échange,
Seuil, 1994, p. 58). Ces pseudo-penseurs, que le sociologue
nomme doxosophes en référence à Platon,
sont imputables du même travers que dénonçait
Sartre dans Situations, VIII : en
jouant un rôle actif dans la société du
spectacle, en collaborant avec les forces conservatrices —
par le fait d'écrire dans des journaux et hebdomadaires
de droite ou de soutenir la campagne présidentielle
d'un candidat conservateur —, ou en s'instaurant les
Défenseurs des Droits de l'Homme, se faisant ainsi
les auxiliaires d'un humanitarisme d'alibi, d'un impérialisme
occidental qui n'a de cesse que de pacifier et d'uniformiser
la planète afin d'imposer le Nouvel Ordre économique
(comment ignorer, par exemple, que, depuis la première
guerre du Golfe, les interventions militaires sont à
ce point humanitaires que les «forces libératrices»
comportent des unités spéciales chargées
de défendre les intérêts des pays dominants
en concluant un maximum de marchés ?), ces essayistes
mondains mettent l'universel dont ils se réclament
en tant qu'intellectuels au service de l'ordre dominant. On
remarquera d'ailleurs que, significativement, la disparition
de Bourdieu n'a pas mis fin au réquisitoire. Ainsi,
dans Existe-t-il une vie intellectuelle en France
? (Verdier, 2002), Jean-Claude Milner décrit
«l'intellectuel d'aujourd'hui» comme «pusillanime
devant les forts, dur aux faibles, ambitieux sans dessein,
ignorant sous les oripeaux de la pédanterie, imprécis
en style pointilleux, inexact en style détaillé»
(p. 24). Dans Bourdieu, savant & politique
(Agone, 2004), Jacques Bouveresse se montre encore plus polémique
:
«C'est
le modèle de l'intellectuel déférent
qu'adopte Sollers lorsqu'il caractérise notre époque
comme étant "une époque de pluralités,
d'incertitudes, de visages sans cesse nouveaux, de surprises,
de croisements, de confrontations, de singularités
irréductibles" et recommande à l'intellectuel
d'accepter désormais, en les traitant sur un pied d'égalité,
toutes les formes de contradiction et de débat, quelle
que soit leur provenance et le degré de compétence
et de sérieux de ceux qui expriment un point de vue
différent du sien. Finkielkraut s'exprime de façon
encore plus claire quand il suggère que, contrairement
aux apparences, ce n'est pas au pouvoir abusif des médias
que s'attaque Bourdieu. Ce contre quoi il réagit est
ce qu'on peut appeler l'"incontrôlabilité
démocratique"» (p. 69).
|
Ainsi,
déplorant la déconsidération actuelle
des intellectuels critiques, dans ses Contre-feux
(Raisons d'agir, 1998), Bourdieu inscrit sa réflexion
et son action dans le prolongement de celles menées
par Marx, Nietzsche, Foucault et… Sartre ! Rien d'étonnant,
donc, à ce que quelques formules attestent qu'il se
rattache à la même sensibilité révoltée
que Sartre, représentant comme lui «le sentiment
du non», pour reprendre l'expression de Gracq dans
Préférences (1961)
: il est mû, en effet, par «une sorte de fureur
légitime» (p. 7), «un sentiment de scandale»
(p. 67)… Et il n'est guère difficile non plus
de constater, surtout à la lumière de ses derniers
textes, que le sociologue partage globalement la même
conception de l'intellectuel que celle de l'écrivain-philosophe
: il incarne «le gardien de la démocratie»
pour l'un (S. VIII, p. 430), un
contre-pouvoir critique pour l'autre (CF,
p. 16). Au reste, Bourdieu se retrouve dans la même
situation que Sartre, critiqué par la droite comme
par la gauche, et préconise envers toute organisation
politique la même position que Sartre envers le PC,
«une collaboration dans la séparation»
(Propos sur le champ politique,
p. 105). Toutefois, il reprend quelque distance vis-à-vis
de ce «grand intellectuel irresponsable et en même
temps magnifique» (p. 79) en posant que la pensée
politique critique ne peut plus «être l'œuvre
d'un seul, maître à penser livré aux seules
ressources de sa pensée singulière»
(CF 2, p. 36) : aux productions
des groupements d'experts conservateurs (think tanks), à
cet «universalisme de façade» (p. 38) que
constitue la globalisation, il est urgent d'opposer le «travail
collectif d'invention politique» (p.36) accompli par
la réunion en «un véritable intellectuel
collectif» (p. 35) d'«intellectuels résolument
universalistes, c'est-à-dire réellement soucieux
d'universaliser les conditions d'accès à l'universel»(p.
39). Cette tâche consiste à passer le discours
économiste dominant au crible d'une triple critique
— logique, sociologique et scientifique — et à
résoudre des problèmes économiques, écologiques
et culturels à l'échelle planétaire,
même et surtout par le biais d'utopies réalistes.
Et si, en raison du caractère scientifique que revêt
aujourd'hui le discours dominant, Bourdieu estime que les
savants doivent remplir le rôle prépondérant
au sein de ce groupement d'intellectuels engagés, il
n'en est pas moins persuadé que seuls les écrivains
sont en mesure de «donner de la force symbolique, par
les moyens de l'art, aux idées, aux analyses critiques»
(p. 40). (Que l'on songe à Annie Ernaux, qui, dans
ses autosociobiographies comme dans ses ethnotextes, met en
scène les rapports de domination afin de les dénoncer
; à Valère Novarina, qui, dans L'Atelier
volant ou L'Origine rouge,
montre à l'œuvre le travail d'asservissement des
langues mécaniques — que ce soit celle de l'habile
et volubile Boucot, qui, dans une stichomythie bouffonne,
cloue le bec à son ouvrier-sans-nom-et-sans-langue
par une kyrielle de noms en «-ing», ou celle de
la machine à dire voici, qui impose son flux significativement
insensé — ; ou encore à Christian Prigent,
qui confronte langagement et novlangue ...).
Passant de la théorie à la pratique, il a donné
l'exemple de ce que peut être un intellectuel collectif
: éminent membre de l'ARESER (Association de réflexion
sur les enseignements supérieurs et la recherche),
qui a publié ses Diagnostics et remèdes
urgents pour une université en péril
(Raisons d'agir, 1997), il a en outre collaboré (avec
C. Debons, D. Hensche et B. Lutz) aux Perspectives
de la protestation (Syllepse, 1997) ; que ce
soit au sujet de la guerre des Balkans ou, en février
2001, des atteintes aux droits de l'homme perpétrées
par un régime algérien que soutenait l'État
français, il a participé, essentiellement dans
Le Monde, à des prises de
position collégiales ; c'est à la tête
d'une équipe de chercheurs que, avec La
Misère du monde (Seuil, 1993 ; «Points»,
1998), il a initié un projet à la fois généreux
et ambitieux qui, en donnant la parole aux exclus tout en
dressant rigoureusement un état de la misère
sociale dans un pays occidental — en reconstruisant
objectivement le point de vue particulier des personnes interrogées,
c'est-à-dire en analysant leurs conditions sociales
objectives sans les réduire «à l'état
de curiosité entomologique» (p. 11) —,
visait à rien moins qu'un certain universel singulier
; enfin, engagé dans le mouvement social européen,
qui possède son site Internet et se trouve à
l'origine de manifestations diverses, il s'est montré
solidaire d'autres mouvements sociaux anticapitalistes, dont
il a examiné les caractéristiques communes dans
ses Contre-feux 2 (à la fois
particularistes et internationalistes, ils inventent de nouvelles
formes d'organisation et d'action au nom d'une valeur suprême,
la solidarité), collaborant avec AC ! (mouvement de
lutte contre le chômage) ou ATTAC (Association pour
la taxation des transactions financières pour l'aide
aux citoyens), qui représente d'autant plus un intellectuel
collectif qu'elle regroupe des intellectuels spécifiques
à visée universaliste dont aucun n'est doté
d'un «capital vedette» dans le champ médiatique
comme dans le champ intellectuel.
En ce qui concerne Sartre, la spécificité de
son engagement est plutôt à chercher du côté
de son activité littéraire. Mais en quoi consiste
l'engagement de l'écrivain ? A exprimer une expérience
à la fois singulière et universelle grâce
à une utilisation particulière du langage commun
visant à lutter contre sa fonction informative et signifiante
— à «faire de son être-dans-le-langage
l'expression de son être-dans-le-monde» (p.
448) —, nous répond-il dans le Plaidoyer
pour les intellectuels. C'est dire que, plus
essentiellement encore que l'intellectuel, dont la «conscience
malheureuse» ne naît que de la contradiction entre
son universalisme professionnel et son particularisme idéologique,
celui qui, dans son métier même, est animé
par la tension entre universel et singulier — tension
qui peut, comme c'est le cas pour Sartre, être exacerbée
par celle entre son public idéal (l'humanité
entière) ou virtuel (la petite bourgeoisie intellectuelle
et une partie du prolétariat non communiste) et son
public réel (bourgeoisie cultivée) —,
est un miroir critique de son temps : l'œuvre critique
est un objet littéraire autonome qui fait passer «la
collectivité […] à la réflexion
et à la médiation», lui fait acquérir
«une conscience malheureuse, une image sans équilibre
d'elle-même qu'elle cherche sans cesse à modifier
et à améliorer» (S. II,
p. 316). Jean-François Louette parle d'engagement négatif,
dans la mesure où le style est requis pour faire passer
le contenu subversif. Il montre également que le style
est le seul moyen efficace de dépasser la contradiction
radicale entre universel (le langage d'autrui) et singulier
(la parole individuelle) .
Afin de comprendre en quoi réside l'engagement de Sartre
dans ses écrits (auto)biographiques (son auto-objectivation),
il suffit de mettre en écho les propos de B. Denis
— pour qui «l'interrogation biographique»,
qui «joue le rôle d'élément régulateur
de son engagement», «est à la fois
questionnement sur ce qui fonde tout engagement et dépassement
de celui-ci dans une connaissance empathique de l'homme»
(p. 273) — et ce qu'écrit J.-F. Louette dans
«Ecrire l'universel singulier» et la
dernière partie de Sartre contra Nietzsche
(«Sur l'engagement sartrien»). Là où
il démontre qu'avec Les Mots,
Sartre livre aux intellectuels de sa génération
une autocritique exemplaire : la dialectique met Sartre en
mesure de se situer historiquement et sociologiquement et
ainsi, par ce travail d'autodémystification et de libération,
d'offrir un modèle d'«invention totalisante de
soi» et de politique de la «transparence oblique»
(p. 384) ; dans Sartre contra Nietzsche,
il ajoute que, grâce à cette méthode dialectique,
Sartre narrativise une critique de la troisième République,
opère la genèse d'une conscience malheureuse
qui a plus de points communs avec l'aventurier qu'avec le
militant et représente ironiquement ses rapports avec
les communistes.
En définitive, on ne peut pas dire que Bourdieu ait
rompu avec le modèle sartrien de l'intellectuel. Confronté
au même problème que Sartre (le rapport entre
l'individuel et le collectif, la liberté et le déterminisme,
l'universel et l'être-situé), il a remplacé
la question sartrienne : comment et dans quelle mesure
l'intellectuel peut-il réaliser en lui-même mais
pour tous le modèle de l'homme total, c'est-à-dire
totaliser l'humain, être à la fois universel
et singulier ?, par cette autre : comment et dans
quelle mesure l'intellectuel peut-il, d'une part, s'objectiver
en tant qu'intellectuel avant de prétendre tenir un
discours sensiblement objectif sur le monde social, et, d'autre
part, après avoir déjoué du mieux possible
le piège de l'autoprojection, aboutir à une
compréhension scientifique de l'objet analysé
qui prenne en considération son point de vue particulier
?
En fait, Bourdieu, tout comme Sartre — qui, quoiqu'il
ait inéluctablement commis des erreurs, est un modèle
d'autocritique —, représente un type d'intellectuel
critique un peu différent de l'intellectuel classique,
au sens où il adhère à cette idée,
qu'il essaie de mettre en pratique, que tout intellectuel
doit faire précéder toute critique d'une critique
de l'intellectuel ou, plus précisément, de son
être-intellectuel. Sartre et Bourdieu sont ainsi deux
intellectuels critiques, c'est-à-dire ni universalistes
ni spécifiques, dont les moyens, les visées
et la vision du monde divergent : d'un côté,
un utopisme humaniste qui, alimenté non seulement à
une philosophie de la liberté mais encore à
une mythologie personnelle (cf. Les Mots)
et une mythologie collective qu'a favorisée l'autonomisation
du champ — contre lesquelles Sartre n'a cessé
de se prémunir —, et s'appuyant sur le marxisme,
le raisonnement dialectique, ou encore la psychanalyse existentielle,
offre un modèle héroïque de l'intellectuel-artiste
(cette «conscience malheureuse» qui, incarnant
les tensions et les paradoxes de la sphère sociale,
s'engage dans le monde et dans son œuvre), mais aussi
une anthropologie concrète trouvant sa meilleure expression
dans des écrits (auto)biographiques qui réalisent
l'auto-objectivation du sujet écrivant (l'écrivain
atteint alors l'«universel singulier») ; de l'autre,
un utopisme réaliste qui, fondé sur l'expérience
sociale de la désillusion et avec pour outils scientifiques
la double historicisation, l'exégèse herméneutique
et l'enquête statistique et qualitative, vise à
révéler aux agents les contraintes qu'exerce
leur champ sur eux au travers de leur habitus, et par là
même s'érige contre toutes les formes de domination
symbolique — qui, en proposant le modèle de l'intellectuel
collectif et «l'objectivation du sujet de l'objectivation»,
vise à lutter contre la dérive prophétique
de l'intellectuel classique.
L'intellectuel
critique aujourd'hui : de la praxis individuelle à
la praxis commune
Être
et faire
Si, jusqu'à présent, les intellectuels français
n'avaient pas vraiment eu intérêt à ce
que soit radicalement bouleversée une société
dans laquelle ils occupaient une place non négligeable,
désormais ils ne peuvent que s'inquiéter. D'abord,
parce que l'autonomie de leur champ est plus qu'en péril
: tandis que s'accroît le nombre d'«intellectuels
précaires» (Cf. Anne et Marine Rambach, Les
Intellos précaires, Hachette, «Pluriel»,
2002), que les crédits pour la recherche sont dérisoires
et que s'est enclenché le processus de regroupement
en pôles de compétitivité de chercheurs
dont le statut nuit à leur indépendance et leur
efficacité, l'existence même des intellectuels
est menacée dans une société médiatico-marchande
qui les tourne en dérision et dans un système
de reproduction du corps enseignant qui favorise le technicisme
dans le secondaire (la prolifération de ceux que Sartre
appelait les techniciens du savoir pratique) et, dans le supérieur,
l'académisme et le carriérisme ; en outre, les
lois du Marché régissant les sphères
culturelles, les créateurs les plus audacieux ont de
moins en moins de visibilité, victimes d'une production
de masse qui aboutit à la sensure (Néologisme
de Bernard Noël dans une lettre de novembre 1984 adressée
à Serge Fauchereau (cf. «La Pornographie»,
in Le Château de Cène,
Gallimard, 1969 ; rééd. «L'Imaginaire»,
1990 p. 180)), censure économique qui sanctionne tous
effets de sens (et notamment ceux engendrés par l'invention
de nouvelles formes) par le biais des canaux de production,
de diffusion, de vente et de réception critique. Sur
un plan plus directement politique, leur position est des
plus inconfortables depuis que, avec sa fondation destinée
à favoriser les échanges entre penseurs, chercheurs
et syndicalistes modérés, l'UMP a lancé
une OPA sur les milieux intellectuels et universitaires afin
de rénover les fondements idéologiques d'un
«libéralisme à la française»
(exception culturelle oblige !), et que les fast thinkers
conservateurs n'ont de cesse que de se faire les chantres
de la «mondialisation de la démocratie»
et, tout à fait logiquement, les pourfendeurs de l'irresponsabilité
des intellectuels — emboîtant ainsi le pas au
Michel Crozier du rapport de la Commission trilatérale
(«The Crisis of Democracy», 1975), pour
ne citer que l'un des pionniers en la matière —,
de l'anti-américanisme, des survivances archaïques,
des conservatismes corporatistes, etc. Voilà autant
de raisons particulières qui, s'il en était
besoin, devraient pousser les intellectuels français
— connus, reconnus, méconnus ou inconnus —
à (re)mettre leurs compétences au service de
leur propension à se révolter, c'est-à-dire
à renouer avec la tradition «d'ouvrir sa gueule»
en faisant rendre raison à la Raison économique
et en observant d'un œil critique un «monde de
l'après 11 septembre» où les Maîtres
brandissent (avec succès !) l'épouvantail du
terrorisme et autres alibis pour remettre en place un dualisme
fédérateur qui leur faisait défaut depuis
la chute du Mur (au conflit est/ouest s'est substitué
celui entre nord et sud, qui, consubstantiel à une
vision manichéenne — civilisation vs barbarie
—, prend l'allure d'une antique croisade contre les
forces du Mal), et où la barbarie capitaliste a pris
un visage humain, les Grands feignant «la compassion»…
En cette aube du XXIe siècle où il est matériellement
plus facile de créer un lieu d'expression (revue, site
internet…) et où les universités et les
divers centres de recherche disposent encore d'une certaine
autonomie et d'un peu de moyens, il est grand temps qu'un
maximum d'intellectuels poursuivent et renouvellent la voie
ouverte par Sartre et Bourdieu. Mais que peut bien recouvrir
aujourd'hui le label «intellectuel critique» ?
Une pratique, et non un état ou un statut symbolique.
Conscient qu'«on a raison de se révolter»
et qu'être c'est faire, il s'agit pour tout intellectuel
critique de mettre à distance son être-intellectuel
pour adopter une démarche qui produise des effets critiques.
Tout le problème est de savoir comment mettre sa compétence
au service des dominés sans perdre une spécificité
capable de garantir l'efficacité de l'action. (Peut-il
y avoir révolte sans pensée de la révolte
?). Car il serait vain que l'intellectuel mette entre parenthèses
sa différence d'habitus avec le routier, le cheminot
ou tous les «sans», pour feindre d'être
comme «le peuple» : l'être-avec est préférable
à un ersatz d'être-comme. Il importe donc de
ne pas se lancer dans un militantisme de bonne conscience.
Il n'est pas non plus indispensable que les penseurs soient
les acteurs : les intellectuels ne sont peut-être pas
les mieux prédisposés à l'Agit Prop ou
à l'intervention médiatique... Bref, tout intellectuel
n'est pas José Bové, mais tout José Bové
n'est pas intellectuel..
C'est ici qu'il faut d'abord s'interroger sur la notion même
d'intellectuel collectif, avant de réfléchir
sur la constitution d'un collectif et les conditions de son
engagement. Pierre Mounier y voit «une contradiction
dans les termes», jugeant problématique, non
seulement l'extension au collectif d'un mode d'intervention
individuel, mais encore l'exportation de ce mode d'action
dans l'ensemble du monde social : «si la ruse de
la raison peut fonctionner à l'intérieur du
champ intellectuel du fait précisément de l'autonomie
de ce champ, en transformant les intérêts particuliers
des individus en intérêt pour la raison, qu'en
peut-il être lorsque ceux-ci sortent précisément
du champ pour intervenir dans un espace social qui n'a pas
les mêmes valeurs ?» (2001, p. 224). Aussi
faudrait-il plutôt parler de «collectif d'intervention
démocratique», de «groupe de réflexion
politique»… Afin d'éviter l'institutionnalisation
et l'agrégation d'intérêts particuliers
en groupe de pression, ce type de formation devrait être
à chaque fois un groupe en fusion qui, apparu dans
des circonstances favorables, s'organise selon un modèle
de type fédératif, et non pyramidal, et s'appuie
sur des forces capables de «travailler à
inventer et à construire un ordre social qui n'aurait
pas pour seule loi la recherche de l'intérêt
égoïste et la passion individuelle du profit,
et qui ferait place à des collectifs orientés
vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées
et approuvées» (Contre-feux,
p. 119). Une telle organisation pluridimensionnelle et occasionnelle
serait en mesure de fournir des garde-fous contre l'intellectualocratie
et l'intellectualocentrisme — lequel réside dans
l'universalisation d'un ethos et d'intérêts particuliers.
Car il ne saurait y avoir de véritable objectivation
qu'interindividuelle : seul un groupe interdisciplinaire et
réellement pluriel pourrait favoriser la double historicisation
des prises de position (leur situation par rapport à
des trajectoires individuelles et à la doxa épistémologique
et scolastique) ainsi qu'une réflexion sur la construction
de l'objet et les limites des modalités d'application
théorique qui déterminent les limites des modalités
d'intervention. Dès lors, apparaîtrait une forme
d'engagement qui se distinguerait de la stratégie individuelle
: il s'agirait de mobiliser dans le domaine public des expériences
acquises individuellement ou collectivement (au sein d'un
groupe de chercheurs ou d'une association quelconque) ; quelle
que soit sa trajectoire dans son champ d'appartenance —
quel que soit son capital symbolique —, chaque intellectuel
devrait actualiser sa rupture avec un certain élitisme
et différencier nettement son œuvre individuelle
et ses contributions à une stratégie collective.
Petit
exercice critique : Que le néo-libéralisme n'est
pas un humanisme…
Dans la perspective d'une sociologie critique, le démasquage
d'une idéologie dominante d'autant plus efficace que
produite et/ou relayée par des think tanks et divers
médiateurs socioculturels, peut s'opérer au
moyen d'un examen historicisant et herméneutique des
concepts, topiques et stratégies discursives. C'est
cette approche qui guidera ici ma micro-analyse de ce que,
dans la France d'aujourd'hui, j'appellerai le néo-libéralhumanisme.
Une telle orientation idéologique, qui se ressource
dans la pensée de Tocqueville, Constant, Aron et, sur
le plan économique, Cannac, sert de ciment aux diverses
fractions d'une droite qui se veut moins dogmatique et plus
pragmatique — une «nouvelle droite» qui
se démarque du courant étatiste de l'après-guerre
et de celui qui, proche du néo-libéralisme anglo-saxon,
a prévalu — et échoué — entre
1986 et 1988 (bref, celle de Jean-Pierre Raffarin et de Dominique
de Villepin, par opposition à celle de Alain Madelin
et de Nicolas Sarkozy ). On prendra comme point de départ
la «charte des valeurs» que l'UMP a lancée
en novembre 2002 («Liberté, solidarité,
responsabilité, nation, Europe») et des points
de vue révélateurs de nos deux derniers chefs
de gouvernement : pour J.-P. Raffarin, il faut demeurer dans
«l'esprit de mai» (cf. Cent minutes
pour convaincre, France 2, 26 septembre 2002)
— façon de confronter malicieusement l'esprit
qui s'est amorcé lors de la réélection
de Jacques Chirac et la «pensée 68» —,
et, rejoint en cela par son alter ego «humaniste»,
Dominique de Villepin, c'est l'homme qui a charge de son destin,
et non la société.
L'un des livres dans lequel cette droite s'est immédiatement
reconnue est celui que Luc Ferry et Alain Renaut ont fait
paraître chez Gallimard en 1985, qui rend subtilement
responsable la pensée 68 (celle des Foucault, Derrida,
Bourdieu, Lacan...) d'un individualisme contemporain que Gilles
Lipovetsky, dans L'Ere du vide (1983),
qualifie de problématique — parce que, entérinent
les deux auteurs, l'individualité s'est désintégrée,
le sujet est devenu hétéronome. Selon eux, en
effet, cette pensée 68 a provoqué rien moins
qu'une catastrophe ontologique, le sujet autonome cédant
désormais la place aux structures, aux déterminations
inconscientes et socio-économiques, à l'altérité,
la différance... Ce qu'ils récusent est ce qu'on
pourrait appeler la topologisation du sujet, son altérisation
: pour eux, un double anti-humanisme fait de l'homme un lieu
d'expression d'antagonismes socio-économiques et le
lieu de l'avènement de l'Etre. S'ils reconnaissent
que «la philosophie française des années
68 a eu le mérite (s'il n'en est qu'un, ce sera celui-là)
de remettre en question les fondements métaphysiques
de l'humanisme traditionnel et naïf» (p. 24),
ils rejettent ce qui la rapproche de la métaphysique
traditionnelle, à savoir son caractère réifiant.
Et s'ils acceptent une dimension existentialiste déjà
présente chez Rousseau, Kant et Fichte, ils exigent
«que soit prise en compte la signification de cette
ouverture constitutive de l'ek-sistence [...] : l'idée
d'humanité ne surgit comme telle que si l'ouverture
peut être pensée à partir de cet horizon
d'autonomie qui lui confère son sens et sa représentabilité»
(p. 265). Leur point d'aboutissement, malgré qu'ils
en aient, est donc des plus traditionnels : avec pour tremplin
la bonne vieille dichotomie liberté/déterminisme,
leur humanisme revient à réaffirmer la capacité
de l'homme à choisir ses propres fins.
La même année, dans leur troisième tome
de Philosophie politique, Des droits de l'homme
à l'idée républicaine (PUF,
1985), ils avaient proposé de voir dans l'idée
républicaine une conciliation légitimiste —
une synthèse molle — d'une pensée libérale
légaliste qui, privilégiant les droits-libertés,
préconise une politique de l'entendement, et d'une
pensée socialiste métaphysiciste qui, accordant
la priorité aux droits-créances, opte pour une
politique de la raison. La quête entreprise par Luc
Ferry d'un humanisme non métaphysique le conduit à
faire de positivité vertu : s'interroger sur le sens
de la vie (cf. L'Homme-Dieu ou le sens de la vie,
Grasset, 1996), c'est donner dans un humanisme spiritualiste
qui «a ceci de commun avec le religieux qu'il reconnaît
le mystère de l'homme, de sa conscience pour elle-même,
son statut unique et hors nature, sa vocation morale, et fait
de l'amour une expérience capable de donner un sens
à la vie» — un humanisme spiritualiste
qui a trouvé à s'épanouir dans un «univers
laïque et individualiste, qui laisse à la liberté
de l'homme toute sa place» (entretien dans Sciences
Humaines, n° 25, sept. 1996). Lequel univers
laïque est né à la fin du XVIIIe siècle,
en même temps que l'idéologie des droits de l'homme
et des valeurs individualistes : «L'humanitaire
est inséparable de la naissance de la famille et de
l'amour moderne, c'est-à-dire du mariage d'amour, qui
introduit le sentiment entre les époux et entre les
parents et les enfants. L'amour de ses proches peut servir
de médiation pour accéder à l'universel».
Son credo : l'homme est libre ; derechef, les sciences humaines
sont coupables de réductionnisme... Et si d'aventure,
au détour de phrases introductives (cf. Qu'est-ce
qu'une vie réussie ?, Grasset, 2002),
il déplore le triomphe de la raison instrumentale,
de la logique de la concurrence au détriment de la
logique du sens, ce n'est pas pour remettre en question le
nouvel ordre économique, mais pour revenir sur la sagesse
de l'Homme-Dieu. Dix ans plus tôt, c'était le
nouvel ordre écologique qu'il dénonçait
comme rétrograde (Grasset, 1992) : exalter la pureté
de la nature, c'est oublier que l'homme, contrairement à
l'animal, n'est pas déterminé par sa nature.
S'ériger en chantre de l'Homme, c'est assurément
se donner le bon rôle : tout le monde sait qu'il ne
sied pas de jouer les Cassandre...
Ce moralisme néo-néokantiste est à mettre
sur le même plan que les pensées néo-rationalistes.
La pensée libérale, qu'elle soit d'ordre philosophique,
sociologique ou économique (que l'on songe à
l'individualisme méthodologique, aux théories
rationnelles de l'action ou à l'économisme de
Gary Becker, prix Nobel d'économie en 1992 et théoricien
du «capital humain»), est par nature essentialiste
et antigénétique. Se défiant de l'État
— toujours suspecté de porter en soi le germe
d'un collectivisme uniformisant et d'un dirigisme totalitarisant
—, elle conçoit l'individu comme un être
rationnel capable de se déterminer librement —
ce qui est une façon de se démettre sur lui
de toute responsabilité et, plus insidieusement encore,
de le rappeler à l'ordre (un individu responsable est
un être-de-devoir : l'ordre rationnel dissimule un ordre
moral). Tout comme la liberté, la solidarité
s'accompagne d'un garde-fou conservateur, absent de la charte
celui-là, car implicite : le non-assistanat. On le
voit, si, en théorie, ce libéralhumanisme qui
prend pour appui une philosophie rationaliste et volontariste
prône une liberté inconditionnée (tout
individu est libre de ses choix et tous les individus sont
libres en droit), dans les faits cette liberté doit
souffrir de sérieuses restrictions normatives, psychologiques
et socio-économiques : l'individu-citoyen doit indéfiniment
prendre ses responsabilités et remplir ses devoirs
; l'individu-consommateur est à ce point un être
autonome (rationnel et donc libre) que la société
marchande s'adresse en permanence à l'homme pulsionnel,
le stimulant sans cesse — avec succès ! —
; l'homo communis — c'est-à-dire l'exclu de toute
méritocratie et de toute oligarchie — n'a pas
l'opportunité de poser librement ses fins (non seulement
il ne dispose pas des capitaux — économique,
social et culturel — nécessaires à la
réalisation de ses projets, mais en plus il est conditionné
à «garder sa place»).
Le moralisme, l'intellectualisme ou l'essentialisme sont des
luxes — voire, des ruses — de dominant qui permettent
d'en rester au «débat d'idées» et
de faire l'économie d'une réflexion sur les
rapports de force et sur l'individualisme contemporain : tandis
que la pensée substantialiste se nourrit de grands
principes (liberté, solidarité,...) sans se
préoccuper des conditions de leur application et procède
par réification, en posant par exemple que l'homme
postmoderne est destructuré, la pensée génétique
prend pour objet la structuration de l'espace social (la prédominance
du champ économique sur tous les autres champs), le
mode de fonctionnement du champ du pouvoir et les modalités
d'exercice de la domination, les facteurs psychologiques,
culturels, idéologiques et socio-économiques
susceptibles d'expliquer certains invariants dans les comportements
des acteurs, les conditions subjectives et objectives de différenciation
entre les acteurs, ou encore le processus d'individuation
qui dévoile la violence symbolique. C'est ainsi que,
en suivant la logique de Bourdieu — et en synthétisant
à l'extrême —, on peut rendre compte de
l'individualisme contemporain par le triomphe de la pensée
néo-libérale : elle a en effet réussi
à imposer «l'individualisation de la relation
salariale» (Contre-feux,
p. 111) et, par le biais du vote et du sondage, la sérialisation
«démocratique». Comme il l'affirme dans
une conférence de 1973 : «Avec le sondage,
ou le vote, comme avec le marché, le mode d'agrégation
est statistique, c'est-à-dire mécanique et indépendant
des agents» (Propos sur le champ politique,
p. 85). Or, «le mode de production atomistique et agrégatif
cher à la vision libérale est favorable aux
dominants qui ont intérêt au laisser-faire et
peuvent se contenter de stratégies individuelles (de
reproduction) parce que l'ordre social, la structure, joue
en leur faveur» (p. 87). Quant à la fameuse «crise
des valeurs» et à la désagrégation
du sujet, elles sont liées à un individualisme
consumériste qui exalte le pulsionnel, à une
situation d'anomie tout à fait particulière
qu'on pourrait qualifier de pannomique : dans une société
marchande hyperrelativiste, où les incitations au travail
ne peuvent rivaliser avec les invitations au divertissement
et où, parce que «tout se vaut», c'est
à chacun de faire son choix, c'est-à-dire de
se donner les moyens d'assouvir ses envies, c'est bien la
déréglementation axiologique qui crée
le malaise dans la civilisation. (Sans oublier non plus l'anomie
économique, que Durkheim définit comme un décalage
entre les aspirations matérielles des individus et
leur situation).
Reste à évoquer la stratégie discursive
des défenseurs de la pensée néo-libérale
(politiciens et doxosophes), des partisans de la révolution
conservatrice : leur coup de force rhétorique consiste
à inverser les rapports dominant/dominé (à
faire passer pour dominante la pensée dominée)
; leur imposture à adopter la posture critique propre
aux avant-gardes politiques et artistiques (aux minorités
originales) pour fustiger une pensée unique qui n'est
plus la pensée dominante mais la critique de la pensée
dominante. Quelques exemples de cette rhétorique révolutionnaire-réactionnaire
: ce n'est pas l'impérialisme américain qu'il
faut combattre, mais l'anti-américanisme ; nos nouveaux
MaîtresXXV, gavés de la «pensée
Bourdieu-Bové», ne sont autres que les communautaristes,
les «zélotes des ONG», les féministes,
les gays, etc. ; le pouvoir n'appartient pas aux décideurs
politiques et économiques, mais aux antimondialistes
qui (se) manifestent dans les rues (déclaration de
Jean-Marie Meissier lors d'une des dernières émissions
de M. Field sur France 3) ; les vrais privilégiés,
ce sont les fonctionnaires et tous ceux qui bénéficient
d'acquis sociaux ; l'anticonformisme aujourd'hui, c'est de
contester l'idéologie permissive née de 1968...
Cette rhétorique est d'autant plus pernicieuse que,
vu la suprématie des forces néo-libérales,
elle envahit une bonne partie de l'espace public. Les conservateurs
ont donc toutes les chances de remporter la lutte sociale
pour la conquête de labels valorisants : innovation
vs conservation ; réforme vs conservatisme ; moderne
vs archaïsme ; humanisme vs anti-humanisme ; anticonformisme
vs conformisme ; individualisme vs étatisme ; libéralisme
vs totalitarisme...
Oui, décidément oui, il est temps pour l'intellectuel
«d'ouvrir sa gueule». Non, décidément
non, le néo-libéralisme n'est pas un humanisme.
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(1)Cf.
Pierre Bourdieu, Les Enjeux philosophiques des années
50, Centre Georges-Pompidou, 1989, p. 18, et son entretien
avec Franz Schultheis sur Sartre, d'abord paru dans Süddeutsche
Zeitung, 15 avril 2000, puis dans une version française
revue par F. Thumerel et corrigée par l'auteur, dans
L'Année sartrienne. Bulletin du Groupe d'Études
Sartriennes, n° 15, juin 2001 (cf. pp. 194-195), sans
oublier son Esquisse pour une auto-analyse, Raisons d'agir,
2004 (cf. p. 21)
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