La métaphore
utilisée par Jérôme Meizoz dans le titre de
son dernier essai, qui offre un clin d'œil à un autre
critique genevois, le réputé Jean Starobinski (L'Œil
vivant, Gallimard, 1961), convient parfaitement à
l'optique choisie : exposer la spécificité d'une sociologie
du champ dont la dimension dominante est spatiale, la féconde
intersection entre sociologie et littérature, après
un siècle de méfiance ou d'ignorance réciproque.
C'est dire que l'auteur prend soin de rappeler les principaux apports
du modèle théorique progressivement mis au point par
Pierre Bourdieu (1930-2002) en une trentaine d'années : l'objectivation
du rapport aux modèles dominants (par exemple, l'historicisation
du textualisme permet d'échapper à la fétichisation
du texte) et l'explication du conservatisme critique («les
catégories de la critique littéraire sont souvent
des conceptualisations calcifiées de poétiques anciennes
qui ont réussi» — p. 42) ; sur le plan méthodologique,
la constitution d'un objet et d'un corpus d'étude indépendamment
du système normatif, la construction de l'espace des possibles
— c'est-à-dire des problématiques, des valeurs,
ou des auteurs en vogue — comme condition sine qua non de
toute analyse des œuvres retenues, la redéfinition des
notions d'«auteur», de «genre», ou de «style»,
et, toujours grâce au mode de pensée relationnel, la
fructueuse confrontation des textes littéraires aux autres
discours sociaux… Jérôme Meizoz n'oublie pas
pour autant de synthétiser les diverses critiques, même
s'il ne mentionne pas directement la plupart de celles que contient
le volume collectif dirigé par Bernard Lahire, pourtant cité
en bibliographie (Le Travail sociologique de Pierre
Bourdieu : dettes et critiques, La Découverte,
2001) : l'«universalité problématique»
du concept de champ ; le réductionnisme et le dominocentrisme
d'un modèle qui fait prévaloir l'objectif sur le subjectif,
les données et les stratégies sociales sur la singularité
des individus et de leurs discours, et se focalise sur la production
hexagonale, les auteurs et les genres dominants… D'où
la variété et l'intérêt des travaux qui
revendiquent l'héritage critique de Pierre Bourdieu. Les
plus marquants s'attachent à la diffusion et la réception
des textes, au processus de légitimation, aux productions
mineures, aux «conditions concrètes de possibilité
d'une innovation littéraire sur fond de la production moyenne
d'une époque» (p. 26)…
Quant au travail propre de Jérôme Meizoz, il offre
tout d'abord un prolongement aux «pistes théoriques»
ouvertes par Pierre Bourdieu «à partir d'études
sur de nouveaux objets» (p. 74). C'est ainsi qu'en s'appuyant
sur «les enjeux du style légitime» dégagés
par l'éminent sociologue, l'essayiste rend compte des polémiques
autour du «roman parlant» (Céline, Cendrars,
Giono, Poulaille, Ramuz…) qu'entretiennent, dans l'entre-deux-guerres,
écrivains, linguistes, grammairiens, pédagogues et
critiques de presse ; ou encore du plurilinguisme propre à
de nombreux écrits romands aux XIXe et XXe siècles,
tant certains écrivains — de Mme de Charrière
à Novarina, en passant par Töpffer, Ramuz et Chappaz
— n'hésitent pas à émailler de traits
dialectaux la langue dominante. Mais surtout, cet ouvrage apporte
une double contribution à la sociopoétique, qui combine
sociologie historique et poétique formelle pour appréhender
les textes au double plan macro- et microstructurel. La première
consiste à développer la théorie des prismes
élaborée par Alain Viala, qui concerne les relations
médiatisées des textes aux contextes ; Jérôme
Meizoz distingue, non pas quatre mais sept prismes : «prisme
du marché», «prisme du champ littéraire»,
«prisme du support», «prisme des autres textes»,
«prisme de la textualité», «prisme des
producteurs» et «prisme des consommateurs». La
pertinence d'une telle approche éclate dans les chapitres
consacrés aux 152 proverbes mis au goût
du jour (1925) de Paul Eluard et Benjamin Péret,
et à «Liberté» (1942) du même Paul
Eluard. D'une part, le sociologue montre comment l'opération
surréaliste de détournement des proverbes est la retraduction
dans le champ de clivages morphologique, générationnel,
culturel, générique et économique : la restructuration
du champ occasionnée par une première guerre mondiale
des plus meurtrières (parmi les victimes, 525 écrivains
!) favorise l'avènement de jeunes auteurs qui, dotés
de nouvelles dispositions socioculturelles, sont enclins à
bouleverser les formes littéraires et le mode de circulation
des textes. D'autre part, il met en lumière la façon
dont le processus de structuration et d'écriture d'un poème
qui, désormais célèbre, a fait l'objet d'une
série d'appropriations historiquement situées, s'explique
par une lecture prismatique qui porte sur les effets de champ indirects
qu'a engendrés la censure, mais encore sur l'engagement communiste
de l'«auteur», les divers supports ayant assuré
au texte une large diffusion, ainsi que la relation de ce texte
à des traditions populaire (chanson) ou savantes (poésie
médiévale et surréaliste).
Arrêtons-nous maintenant sur la principale contribution de
cet essai. Contre la conception bourdieusienne du discours comme
actualisation d'une position, l'énonciateur tirant son autorité
de sa situation dans le champ, Jérôme Meizoz recourt
à l'interactionnisme de Goffman et à la linguistique
pragmatique pour poser que l'image publique de soi que l'«auteur»
délivre dans ses discours comme ses conduites non-verbales
résulte des complexes interrelations entre position et prises
de position, la première expliquant les secondes et les secondes,
en tant que performances particulières, construisant ou modifiant
la première. Définir l'auteur comme «agir postural»,
«posture auctoriale», met le sociologue en mesure de
comprendre, entre autres, la singularité du polémique
Michel Houellebecq : si une violente controverse éclate après
la parution de Plateforme (2001), c'est
que «l'auteur pseudonyme se met à la traîne
de sa fiction […], à rejouer machinalement
dans l'espace public le personnage d'antihéros aux propos
"socialement [in]acceptables" auquel il a délégué
la narration» (p. 202). Reste qu'il conviendrait de s'interroger
en profondeur sur la multiplication de ce genre de mise en scène
médiatique : le recours à une démarche de type
sociogénétique s'imposerait afin de faire le départ
entre posture et imposture, marketing littéraire et innovation
véritable, bluff et positionnement original…
De même, un an et demi avant ce livre qui, malgré certains
chapitres trop courts, atteint pleinement son objectif de défendre
et illustrer une méthode, avec brio et sans aucun systématisme,
le sociologue réussit à mettre en lumière le
caractère exceptionnel de la posture rousseauiste : jouant
à «qui perd gagne», l'écrivain-philosophe
transforme en atout sa marginalité géopolitique, sociale
et religieuse, inventant ainsi une nouvelle forme de légitimation
intellectuelle qui fera son chemin de Vallès à Ernaux,
en passant par Péguy et Céline. Ainsi, en une centaine
de pages, Jérôme Meizoz nous brosse un portrait de
Rousseau en gueux philosophe, formule empruntée à
Voltaire pour mieux souligner le gouffre qui les sépare :
à l'universalisme abstrait d'un pur produit du système
mécénal s'oppose la pensée démocratique
d'un philosophe plébéien qui, en cette fin d'Ancien
Régime où les petite et moyenne bourgeoisies sortent
de l'ombre, donne la priorité à l'expérience
et réclame le droit à la parole des hommes du commun.
Cette démarche sociopoétique a le mérite de
rattacher les conduites et les textes de Rousseau à un champ
qui voit l'émergence d'un véritable marché
littéraire assurant aux auteurs une plus grande autonomie,
mais aussi d'aborder l'originalité d'un tel positionnement
dans une étude de réception qui permet de poser le
problème de la minorité littéraire sans tomber
dans le triple travers culturaliste, universaliste et textualiste.