Tout a lieu dans Fenêtre, porte et façade, longue prosodie,
selon la question du regard, d’un regard qui établit
le livre comme une vision synthétique de lui-même,
comme ce qu’il aurait vu et dont il devrait se séparer
pour poursuivre sa propre vue. Ainsi, ce livre, de Jérôme
Mauche apparaît immédiatement comme une sorte d’accumulation
de détails du visible, redonnés d’un point de
vue général parcellisé : « le panorama
compile, vus de si loin, des faits et des gestes regardables »
, nous explique-t-il. En effet, par les portes, les fenêtres,
ou caché par les façades, dans les tiroirs ou les
placards, ce qu’il donne à voir n’est pas tant
le remarquable, que le regardable, ce qui peut s’inscrire
dans la vue et qui parfois s’échappe d’elle si
elle recherche trop le remarquable, à savoir ce qui sort
de l’ordinaire, car « la porte est perforée de
toute part pour ouverture et renfermement facile » .
Ce livre, serait donc un recueil du regardable regardé, le
recel des remarques sur le vu de la vue, qui accueilli pourtant
s’échappe du simple constat pour s’exprimer à
hauteur de langue.
En effet, Jérôme Mauche nous prévient d’emblée,
sans en avoir l’air, au cours d’un premier texte qui
est une lettre qu’il adresse à son livre. Une lettre,
où il explique qu’il y aura bien eu jeu de la langue,
jeu de cette langue qui s’est joué de ce qui a été
vu au cours d’un voyage en Allemagne, créant par sa
matérialité des « pièces montées
contentieuses et des joint-ventures préparées à
la va-vite ». Ainsi le regardable ne sera pas seulement un
regardé passif, mais l’acte d’appropriation linguistique
d’une nouvelle prise en garde de ce qui n’est pas le
remarquable. Le livre se déploie comme un ensemble de notes,
disjointes et distantes, qui renvoient à un anodin transfiguré
par la langue, rejointé, déjointé, voire déjanté
parfois dans les tours et détours de celle-ci.
Donc : fenêtre, porte et façade, se présente
comme le lieu de torsions et de pivot entre la perception visuelle
et le perçu articulé, entre le sensible dans sa donation
et le sensible redonné dans le témoignage de celui
qui le reçut.
L’ensemble du texte se constitue alors comme un flux dense
de notes, qui se succèdent sans logique, comme si l’œil
avait été pris d’un clignotement intempestif
face au regardable, sautant de plan en plan, les recomposant sans
chercher à les enchaîner, à les lier, à
les constituer comme un tissu homogène. Ce qui est recherché,
semble-t-il, c’est la conservation de séquences éphémères
qui se dissolvent dans le magma immanent du monde, et que seul la
perception et sa remise en jeu dans la langue peut conserver. Car
si le remarquable, c’est ce qui tient, survit, marque la mémoire
au point qu’elle ne puisse s’en jouer, mais n’en
être que la surface passive de réception bien souvent,
ce n’est pas du tout le cas face aux « séquences
hilarantes positivement dotées d’une espérance
de survie moindre » qui constituent l’inapparent du
réel, car elles pourraient disparaître dans l’anonymat
du flux qui amnésique paraît tout renvoyer dans l’imperceptible
du bain amniotique urbain. C’est pour cela que ce qui a lieu
là, comme forme de témoignage littéraire, est
bien plus qu’un flux sans ordre, aux formulations parfois,
voire souvent absconds : « un soupçon de vérité
frôle le témoignage qui croqua le morceau » .
Dès lors, le titre semble prendre toute sa mesure : il n’y
aurait qu’à compter dans le livre le nombre d’occurrences
de chacun des termes qui le constitue, mais aussi de percevoir leur
porosité avec les autres points de vue possible : le balcon,
le tiroir, le seuil, la boîte, le panier, la toiture, etc…
Ainsi, si « une définition un peu stricte de la fenêtre
ne permet de s’y accouder que d’un seul côté
» , le regardable permet d’en dépasser cet aspect
et de la faire devenir lieu de croisements entre intériorité
et extériorité, le regardable se croisant dans la
réversibilité de la vue possible : regard de l’extérieur
vers l’intérieur, regard de l’intérieur
vers l’extérieur. De même pour chaque cadre de
vue, n’impliquant aucune unilatéralité du sens,
mais toujours ouvert dans le double sens de la perception. Ces pivots
de la vue sont les lieux de la distorsion de la langue, ses spectres
au sens photographique, lieu où le regardé se déplie
et se recompose selon l’œuvre de la langue, qui ne se
veut aucunement administratrice de cela qu’elle reçoit,
mais seulement le lieu d’un dépôt sensible du
vu par sa transfiguration imagée, car « l’administration
est accusée de décerner des actes frauduleusement
vieillis avant l’heure » .
Par ce travail de prose poétique ce qui ressort du livre
de Jérôme Mauche tient alors à la mise en évidence
du sujet littéraire comme lieu de reprise du sensible par
sa transformation, déflagration linguistique. En quelque
sorte, il rejoint ce que pouvait exprimer Christian Prigent dans
La langue et ses monstres lorsqu’il parlait de la «
littérature moderne » : une volonté de retarder
toute éclosion du visuel par le jeu de la langue, «
espacer l’apparition des associations visuelles, c’est-à-dire
les enchaînements de figures, d’images, de blocs de
significations, de représentations fantasmatiques, de scènes,
dont l’exploitation esthétique caractérise les
formes artistiques plus ou moins liées à la tradition
surréaliste » ou post-surréaliste. Le jeu linguistique
ne se découvre pas comme association ou reformulation de
significations sensibles devant créer un onirisme du monde,
mais comme des mélanges de qualités (pragmatiques,
sensibles, conceptuelles, sociologiques, cliniques ou thérapeutiques),
mélanges qui repoussent justement le visuel au profit de
la matérialité linguistique donnant le regardable
dans la nécessité de la dialectique de cette autre
vue de la pensée, comme pouvait l’expliquer Lyotard
dans Discours, Figures.
Par conséquent, le regardable-source n’est plus de
la même nature que le regardable donné par le livre,
plus de la même qualité, au sens où justement,
ce qui tient du regardable vu par l’auteur est issu de ce
tissage entre ce donné perceptible qu’il a vu et ces
données intellectives dont sa pensée est striée.
« Le renversement qualitatif de la proposition profita du
clair de lune pour résoudre son vrai-faux problème
entêtant »