in terroir gâteau

Frédéric Léal

 
éditions de L'Attente—2005—8€
En 2002, Frédéric Léal sortant Selva ! chez POL, après avoir publié chez des éditeurs de poésie, tel Mismatch chez L’Attente, ne proposait pas, loin s’en faut, un texte de poésie visuelle, malgré la très forte articulation esthétique du texte, mais une tentative de nouer une nouvelle forme de prosodie, ou plus précisément de renouer, ce que le langage “journalistique” a peu à peu effacé. C’est ainsi que face au question de Marie-Laure Picot pour le Matricule des Anges n°41, il répond que ce texte n’est pas du tout un bordel, et que sa seule autocritique serait que la part formelle soit aussi prégnante. Car selon lui il avait bien realisé, avec Selva!, une prose :” Un fil narratif cadre tout. Et malgré les apparences, c’est quasiment de la prose. Un narrateur s’y exprime à la première personne. Simplement, le présent du livre est détourné par les voix des autres”.
In terroir gateau se présente de la même manière, pages explosées en bloc-textes, phrases éparses, onomatopées et encore lieux communs dits à la va-vite, qui se succèdent sur trois colonnes principales.
Il est important de dire cela d’emblée, que tout se joue dans l’entrelacs de ces trois colonnes, au sens, où le titre, à la fois clé et énigme, résonne avec cette division de l’espace interne des pages. Car il est vrai que le titre, à première vue, n’est que question, redoublé par le point d’interrogation collé sur la couverture.
In terroir gateau est un croisement de dépositions, cela se passe au commissariat. Mais ces dépositions se caractérisent non pas selon la focalisation sur un personnage principal et son discours —à l’instar des films, où d’un coup lorsque le héros s’exprime, toutes les autres voix se transforment en brouhaha murmué inintelligible — mais selon la dispersion de l’oreille de la page. La page devient une membrane qui enregistre, selon une simultanéité fragmentaire, la diversité des strates langagières qui sont concomitantes dans l'espace.
Frédéric Léal, depuis les années 2000, renoue ainsi avec les recherches issues du dramatisme puis du simulatnéisme qui apparaissent avec des écrivains comme Barzun. Le simultanéisme qui fut en ses débuts recherche davantage orale qu'écrite, comme le rappelle Jean-Pierre Bobillot, même si peu à peu la composante graphique est devenue essentielle(1).
Le simultanéisme cependant peut ne pas en passer par la graphie. C’est en quelque sorte ce qu’avait voulu faire Bernard Desportes dans La vie à l’envi (ed. Maurice Nadeau). Le texte sans ponctuation, trés proche de la prose poétique, joue sans cesse sur les empiètements temporels entre les diverses descriptions. Les phrases ne donnant à entre-apercevoir à chaque moment que des fragments d’instants.
Toutefois, quelle que soit la qualité du livre de Desportes, il est certain que le travail graphique permet au simultanéisme de se concrétiser. En posant la page comme un espace mimétique de la présentation des phénomènes, est possible une spatilisation qui est absente dans la seule prose poétique.
Dans in terroir gâteau, Frédéric Léal en découpant l’espace en trois zones, loin de poser statiquement trois flux de diffusion, joue des porosités entre les trois espaces. Ceux-ci étant davantage des espaces physiques du volume-sonore-visuel de chaque fragment que des espaces neutralisés et à disposition [d'où un renfoorcement de la mimésis spatio-temporelle de l'audition]. Ainsi, jouant sur la taille de la font, sur la graphie, et sur la proximité au centre, il compose la polyphonie des phrases qui se télescopent.
A n’en point douter, l’intentionnalité simultanéiste du début du siècle avait parfaitement compris que cet artifice de la spatialisation était propre à rendre la complexité du monde. Même, si cet artefact reste un artefact, et vise en quelque sorte à dupliquer le tissu des événements, des êtres et des choses.
Pour Frédéric Léal, dans ce texte, cette complexité à saisir, dans l'isnstantané dynamique de l'enchaînement de bribes, se constitue de l’enchevêtrement des discussions et dépositions qui composent l'anecdotique sonore d'un commissariat. Cette complexité n’est pas seulement celle des affaires qui impliquent des enquêtes, mais elle est aussi celle qui se dit tout bas au telephone :
Allô ? Allô ?
Oui.
Ah, c'est toi.
...........................................Mais non j’ai pas oublié.
.............................................................................................Oui, ce soir.
............................................................................................................................................................Non.
.....................................................................................................;;Je t’aime...................
...............................................................................................................................................................................................Oui.
Mais au creux de tout ce qui est dit, sur une effraction de voiture, sur les tags, sur la disparition d'une femme, se joue aussi un autre drame, non pas en contrebande, mais en contre-pli de ces bribes, drame qui revient par intermitence, que l’on connaît de toute évidence et que l’on reconnaît alors immédiatement malgré le peu d’information : le World Trade center.
Oh !
My God !

[films amateurs tournés sur le vif]


Par ce texte simultanéiste, nous entrons non pas dans une compréhension du monde qui vise la déconstruction ou le parasytage des structures hégémoniques et des appareils d’Etat, mais dans la parole au quotidien, qui face à l’attentat de N.Y peut dire ::
ouais, bé, en direct de Washington, les gars, vous êtes bien gentils
le monsieur a sans doute à faire, alors la politique mondiale
"
Jouant sur les juxtapositions, la narration est tout à la fois distendue et condensée, et se déroulant parfois dans de vrais dramaticules, où les protagonistes enchevêtrent chacun leur motif, aveuglément, sans jamais réellement voir que les autres sont presents, à attendre, rien qu'un peu d'attention.
Dans ce type de texte, nous sommes cependant loin du travail de montage, démontage, contextualisation/décontextualisation qu’opère par exemple Vannina Maestri par le cut'up, même si le formalisme pourrait prêter parfois à confusion. Le livre de Frédéric Léal, moins moderne en un certain sens qu'il ne le laisse paraître esthétiquement, tient surtout au processus de prisme du temps qu'il met en place, et à sa manière d'y faire cohabiter les différentes séquences, l'ensemble parsemé d'un humour grinçant.
 

(1)Cf. Trois essais sur la poésie littérale, Jean-Pierre Bobillot, Al dante. pp.55-58.