En
2002, Frédéric Léal sortant Selva
! chez POL, après avoir publié chez
des éditeurs de poésie, tel Mismatch
chez L’Attente, ne proposait pas, loin s’en faut,
un texte de poésie visuelle, malgré la très
forte articulation esthétique du texte, mais une tentative
de nouer une nouvelle forme de prosodie, ou plus précisément
de renouer, ce que le langage “journalistique” a
peu à peu effacé. C’est ainsi que face au
question de Marie-Laure Picot pour le Matricule
des Anges n°41, il répond que ce texte
n’est pas du tout un bordel, et que sa seule autocritique
serait que la part formelle soit aussi prégnante. Car
selon lui il avait bien realisé, avec Selva!,
une prose :” Un fil narratif cadre tout. Et malgré
les apparences, c’est quasiment de la prose. Un narrateur
s’y exprime à la première personne. Simplement,
le présent du livre est détourné par les
voix des autres”.
In terroir gateau se présente
de la même manière, pages explosées en bloc-textes,
phrases éparses, onomatopées et encore lieux communs
dits à la va-vite, qui se succèdent sur trois
colonnes principales.
Il est important de dire cela d’emblée, que tout
se joue dans l’entrelacs de ces trois colonnes, au sens,
où le titre, à la fois clé et énigme,
résonne avec cette division de l’espace interne
des pages. Car il est vrai que le titre, à première
vue, n’est que question, redoublé par le point
d’interrogation collé sur la couverture.
In terroir gateau est un croisement
de dépositions, cela se passe au commissariat. Mais ces
dépositions se caractérisent non pas selon la
focalisation sur un personnage principal et son discours —à
l’instar des films, où d’un coup lorsque
le héros s’exprime, toutes les autres voix se transforment
en brouhaha murmué inintelligible — mais selon
la dispersion de l’oreille de la page. La page
devient une membrane qui enregistre, selon une simultanéité
fragmentaire, la diversité des strates langagières
qui sont concomitantes dans l'espace.
Frédéric Léal, depuis les années
2000, renoue ainsi avec les recherches issues du dramatisme
puis du simulatnéisme qui apparaissent avec des écrivains
comme Barzun. Le simultanéisme qui fut en ses débuts
recherche davantage orale qu'écrite, comme le rappelle
Jean-Pierre Bobillot, même si peu à peu la composante
graphique est devenue essentielle(1).
Le simultanéisme cependant peut ne pas en passer par
la graphie. C’est en quelque sorte ce qu’avait voulu
faire Bernard Desportes dans La vie à l’envi
(ed. Maurice Nadeau). Le texte sans ponctuation, trés
proche de la prose poétique, joue sans cesse sur les
empiètements temporels entre les diverses descriptions.
Les phrases ne donnant à entre-apercevoir à chaque
moment que des fragments d’instants.
Toutefois, quelle que soit la qualité du livre de Desportes,
il est certain que le travail graphique permet au simultanéisme
de se concrétiser. En posant la page comme un espace
mimétique de la présentation des phénomènes,
est possible une spatilisation qui est absente dans la seule
prose poétique.
Dans in terroir gâteau, Frédéric
Léal en découpant l’espace en trois zones,
loin de poser statiquement trois flux de diffusion, joue des
porosités entre les trois espaces. Ceux-ci étant
davantage des espaces physiques du volume-sonore-visuel de chaque
fragment que des espaces neutralisés et à disposition
[d'où un renfoorcement de la mimésis spatio-temporelle
de l'audition]. Ainsi, jouant sur la taille de la font,
sur la graphie, et sur la proximité au centre, il compose
la polyphonie des phrases qui se télescopent.
A n’en point douter, l’intentionnalité simultanéiste
du début du siècle avait parfaitement compris
que cet artifice de la spatialisation était propre à
rendre la complexité du monde. Même, si cet artefact
reste un artefact, et vise en quelque sorte à dupliquer
le tissu des événements, des êtres et des
choses.
Pour Frédéric Léal, dans ce texte, cette
complexité à saisir, dans l'isnstantané
dynamique de l'enchaînement de bribes, se constitue de
l’enchevêtrement des discussions et dépositions
qui composent l'anecdotique sonore d'un commissariat. Cette
complexité n’est pas seulement celle des affaires
qui impliquent des enquêtes, mais elle est aussi celle
qui se dit tout bas au telephone :
|
| Allô
? Allô ? |
Oui. |
Ah, c'est
toi. |
...........................................Mais
non j’ai pas oublié. |
| .............................................................................................Oui,
ce soir. |
| ............................................................................................................................................................Non. |
| .....................................................................................................;;Je
t’aime...................
|
| ...............................................................................................................................................................................................Oui. |
Mais
au creux de tout ce qui est dit, sur une effraction de voiture,
sur les tags, sur la disparition d'une femme, se joue aussi
un autre drame, non pas en contrebande, mais en contre-pli de
ces bribes, drame qui revient par intermitence, que l’on
connaît de toute évidence et que l’on reconnaît
alors immédiatement malgré le peu d’information
: le World Trade center.
Oh
!
My God !
[films amateurs tournés sur le vif]
Par ce texte simultanéiste, nous entrons non pas dans
une compréhension du monde qui vise la déconstruction
ou le parasytage des structures hégémoniques et
des appareils d’Etat, mais dans la parole au quotidien,
qui face à l’attentat de N.Y peut dire ::
“ouais, bé, en direct
de Washington, les gars, vous êtes bien gentils
le monsieur a sans doute à faire, alors la politique
mondiale"
Jouant sur les juxtapositions, la narration est tout à
la fois distendue et condensée, et se déroulant
parfois dans de vrais dramaticules, où les protagonistes
enchevêtrent chacun leur motif, aveuglément, sans
jamais réellement voir que les autres sont presents,
à attendre, rien qu'un peu d'attention.
Dans ce type de texte, nous sommes cependant loin du travail
de montage, démontage, contextualisation/décontextualisation
qu’opère par exemple Vannina Maestri par le cut'up,
même si le formalisme pourrait prêter parfois à
confusion. Le livre de Frédéric Léal, moins
moderne en un certain sens qu'il ne le laisse paraître
esthétiquement, tient surtout au processus de prisme
du temps qu'il met en place, et à sa manière d'y
faire cohabiter les différentes séquences, l'ensemble
parsemé d'un humour grinçant. |
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(1)Cf. Trois essais sur
la poésie littérale, Jean-Pierre Bobillot, Al
dante. pp.55-58.
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