Difficile de présenter le dernier ouvrage de Bernard Heidsieck
publié par Al Dante (faisant suite à La
Poinçonneuse dans le programme de réédition
des œuvres du poète), Derviche/Le Robert.
Première difficulté : quel rapport peut-il diable
y avoir entre un derviche et le Grand Robert de la langue française ?
Cet “ abécédaire malgré lui ”
est présenté par Heidsieck dans les précieuses
“ notes à posteriori ” qui retracent
la genèse des poèmes comme résultant de deux
souhaits : “ Le premier consistait à
tenter de réaliser une suite de poèmes sonores qui,
enregistrés, eussent dû donner l’impression de
tourner sur eux-mêmes, dans l’espace. D’osciller
entre un nombrilisme circulaire et une lévitation extatique :
de là cette référence aux derviches tourneurs
dans le titre. ” Et le second souhait consistait
à “ réaliser un abécédaire
à partir des dix premiers mots de chacune des lettres de
l’alphabet de Grand Dictionnaire Le Robert, et dont le sens
m’était totalement inconnu. ME DEVAIT L’ETRE. ”
Mais, deuxième difficulté, on se rend vite compte
que cet abécédaire ne contient pas, à de rares
exceptions près, de définition de ces mots :
ni “ glossaire j’y serre mes gloses ”
à la Leiris, ni hommage à l’esprit de système
du dictionnaire (Michèle Métail, à laquelle
le poète fait d’ailleurs référence pour
montrer que son travail se situe précisément à
l’opposé du sien), c’est justement là
que se situe toute la singularité de la démarche heidsieckienne.
Il s’agit de faire œuvre à partir de ces “ trous
noirs ” que deviennent les mots inconnus, de tourner
autour de ces trous pour rendre son ignorance créatrice :
dénués de toute signification, ces mots sont de l’ordre
de l’abstraction pure, ils ne renvoient qu’à
leur propre occurrence. Cependant il n’y a pas pour autant
d’abandon aux prestiges du Verbe ou de jeu sur l’impression
sensible, sonore de ces mots (comme chez Leiris ou dans les jeux
de mots de Rrose Selavy), comme on aurait pu s’y attendre
de la part d’un poète sonore (ce qui montre cela dit
en passant qu’en aucun cas la poésie sonore ne saurait
être assimilée à un culte de l’oralité
fondé sur la “ musique des mots ”..).
En fait, comme l’explique J.P Bobillot (Bernard Heidsieck,
poésie action, ed. J.M Place, 1995), ce qui intéresse
le poète ici, c’est non tant la relation du signifiant
au signifié, d’ordre sémantique, “ que
celle, qu’il faut bien qualifier de sémiotique et de
pragmatique à la fois, du sujet parlant aux termes qu’il
utilise. ”. C’est bien le sujet qui est en jeu
ici : “ Personnellement questionné par
ces mots inconnus – inconnus de moi, et, à la limite,
de moi seul, peut-être – apostrophé par eux –
et ce fut le jeu même de mon travail - , s’imposaient
des réponses personnalisées, subjectives donc. ”.
Un “ précipice de subjectivité ”
s’ouvre ici, contrairement à ce qui se passait dans
les “ biopsies ” et “ passe-partout ”
par exemple, dans la mesure où ces mots inconnus sont “ spécifiques
aux voies suivant lesquelles je me suis approprié cette langue,
je m’y suis constitué comme sujet parlant. ”(Bobillot).
Le “ je ” se voit donc mis au premier plan,
mais aussi mis en danger par l’aveu même de son ignorance.
En effet, dans les “ notes à posteriori ”
et dans un certain nombre de poèmes on retrouve tout un lexique
du danger, de l’accusation, de l’aveu qui va jusqu’à
être mis en scène dans des “ mini-psychodrames ”
(lettre S). Le sujet est provoqué, “ fatalement
impliqué, malgré lui, dans le cadre de dialogues et
empoignades sur chacun de ces rings de combat ”.
Et effectivement le poème prend souvent l’allure d’un
ring, le “ je ” se voyant alors poussé
dans ses derniers retranchements par une instance autoritaire, une
voix inquisitrice (qui n’est autre que celle du poète
pourtant, comme si cette autorité était interne),
comme c’est par exemple le cas dans la lettre “ C ” :
“ CABUS…vous connaissez ?/ OOOHHhhh !
vous insistez !…vous insistez !…C’est
odieux ! (…) JE-NE-LE-SAIS-PAS ! NON !… ”,
ou encore dans la lettre “ S ” qui met en
scène de dix façons différentes une situation
d’aveu. Ou bien le sujet se voit littéralement, physiquement
agressé par ces mots inconnus, dans la lettre “ E ”
il est proprement menacé d’étouffement, enrubanné
par les mots qui lui tournent autour, et dans “ N ”
les mots-bourdons tournent autour de sa tête (on retrouve
nettement, ici comme dans le reste de l’œuvre, le motif
initial de la giration). Dans le même ordre d’idées,
les mots inconnus sont souvent présentés, personnifiés,
comme “ hautains, snobs ” ils “ toisent ”
le poète de toute leur splendeur au point que dans “ L ”
le locuteur en vient à “ tourner, tourner autour
des mots dressés pour rendre hommage à leur mystère ”.
Totems, ces mots deviennent figures de pouvoir et dans une certaine
mesure c’est bien la question du pouvoir de la langue qui
est posée de façon sous-jacente, ou plutôt de
la maîtrise de la langue comme source théorique de
pouvoir, ce que souligne entre autres la présence, à
la lettre “ K ”, de Joseph K, figure par excellence
de l’individu persécuté par un pouvoir arbitraire.
Le poète ne va pas jusqu’à s’identifier
à Joseph K, loin de là, mais sa présence fonctionne
malgré tout comme un signe qui oriente vers cette question
de l’autorité. Et, finalement, le fantasme de maîtrise
totale de la langue est critiqué et mis à mal, Bobillot
parle de “ deuil de la maîtrise ”, deuil
qui passe avant tout par l’humour, très présent
dans ces poèmes et souvent désopilant, ainsi que par
la référence constante au quotidien, qui constitue
un axe majeur dans la lecture/audition de ces poèmes.
Ces mots abstraits apparaissent en effet comme autant de trous dans
le quotidien qui est omniprésent, comme matériau sonore,
verbal, ou comme situation de dialogue. Ce quotidien apparaît
en effet d’abord comme un matériau sonore, non pas
simple “ ambiance ”, mais élément
a part entière du poème : on retrouve les bruits
de métro de La Poinçonneuse
dans la lettre “ B ”, mais on entend aussi
les cliquetis des machines à écrire et des ordinateurs
de la banque (“ U ”), le bruit d’un
marteau-piqueur, d’une soufflerie etc.…C’est aussi
un matériau verbal, notamment à travers l'emploi du
lexique bancaire (qui faisait partie du quotidien de Heidsieck,
celui-ci étant banquier) et de nombreux clichés, (par
exemple dans “ Q ”, composé entièrement
à partir de dix clichés auxquels s’opposent
les mots inconnus : “ Veuillez alors croire,
cher Monsieur, à l’expression de mes sentiments très
distingués - Quibus ”). Enfin, c’est
une situation de dialogue (le quidam qui entre dans une banque
de la lettre “ U ”, la consultation bancaire
lettre “ I ” etc.). Ainsi, comme le dit Heidsieck,
“ bien qu’abstraits, ces mots inconnus ont fini
par devenir les crampons concrets d’une descente dans le banal
et le quotidien ”. Comme si au fond il y avait exorcisme
réciproque, comme si le quotidien dans lequel faisaient irruption
ces mots agressifs de par leur étrangeté en permettaient
l’exorcisme (“ B ” : “ Et
tout cela…alors même (…) que ces dix
mots (…) me ramèneraient bien plutôt…et
cela sans coquetterie ! bien plutôt…à mon
trajet quotidien “ Pont-Marie ”/ “ Chaussée
d’Antin ” (Aller/Retour), accompli… ”),
et vice-versa. La lettre “ I ” est très
significative à cet égard : cette séquence
met en scène un banquier en train de prodiguer des conseils
à un client, mais des mots inconnus surgissent dans la bouche
du banquier en train de manier la langue de bois et tout le “ prêchi-prêcha ”
habituel…l’inconnu, le non maîtrisable surgit
au sein même du langage policé du pouvoir, et en cela
ce poème fonctionne un peu à la manière d’un
autre poème de Heidsieck “ B2/B3 ”,
dans lequel un énoncé de type purement bancaire, tout
ce qu’il y a de plus aride, se voyait contrebalancé
puis parasité par des cris de plus en plus fort sur la piste
de droite, cris inarticulés, langage non policé du
corps qui venait perturber le discours premier pour finalement l’exorciser.
“ B2/B3 ” est d’ailleurs diffusé
en sourdine dans “ M ”, poème dans
lequel le verbe “ se contredire ” est conjugué
à toutes les personnes et à tous les temps…car
il y a ici une contradiction réelle, les mots inconnus revêtant
tour à tour le visage de l’autorité, de la maîtrise
du langage, et le visage opposé de l’inconnu comme
moyen d’exorcisme. Et la contradiction est une figure majeure,
structurante de la poésie de Heidsieck : être
poète et banquier, telle est la difficulté principale
que l’on retrouve dans son œuvre et plus particulièrement
ici comme moteur. Ainsi le poète désignait-il “ B2/B3 ”
comme “ une tentative de résolution de trajectoires
inversées, d’un exorcisme réciproque d’activités
apparemment contradictoires ”, ce qui peut s’appliquer
non seulement à “ I ” et “ M ”,
mais aussi à l’ensemble de Derviche/Le Robert.
“ SWIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIITCH ”
, voilà selon Heidsieck le bruit que fait cette transition
quotidienne, difficile entre la banque et la poésie, “ switch
mental ”, bond d’un monde à l’autre
qui est relaté dans “ D ”, où
se côtoient, sur la piste de gauche le langage quotidien de
la banque, sur la piste de droite des extraits d’autres poèmes-partitions
(“ Vaduz ”, “ Tu
viens chéri(e) ”, “ Canal
street ”, “ D2 ”
etc…), mais qui infuse l’ensemble, tant les références
à la banque et les citations d’autres poèmes
s’y croisent. L’œuvre acquiert plus que jamais
une dimension métapoétique, peut-être celle
d’un bilan, d’un bouclage, tant la circularité
y est importante, la giration du derviche permet in fine de boucler
la boucle, l’exorcisme réciproque opère, et
comme toujours nous y trouvons notre compte.