Tokyo-human-mutation
La société japonaise est l’un des laboratoires
les plus développé de la mutation sociale liée
aux technologies. Laboratoire grandeur nature, où après
l’intégration du télévisuel via les publicités,
le jeu et l’information en temps réel et taille surréelle,
c’est depuis quelques années la dimension numérique
et les connections wire-less qui se sont répandues,
de l’i-mode développé par DOCOMO qui
a généré une toute nouvelle approche de l’espace
et de la liaison à autrui, jusqu’aux dernières
avancées qui concernent la construction d’un espace totalement
cybernétique grâce aux u-tags (étiquette
électronique), à savoir la construction intégrée
à la géographie matérielle, d’une deuxième
dimension entièrement numérique, dans laquelle on navigue
avec son téléphone portable, son palm, sa balise GPS,
que cela soit à travers internet ou des bulles privées,
dédiées à des localisations et impacts spécifiques.
Mais cette transformation rencontre la mémoire indélébile
de la catastrophe de Hiroshima, mémoire obsédante non
seulement dans la culture conventionnelle mais aussi dans les cultures
émergentes, tels le manga ou bien encore le cinéma cyberpunk,
et elle implique une transformation non seulement de cette mémoire
mais aussi de ce sur quoi elle se focalisait. Tokyo,
le dernier livre d’Eric Sadin, qui depuis quelques années
observe le Japon, tente, à travers un ensemble de strates qui
retranscrivent des dimensions de cette nouvelle réalité,
de donner à voir cette mutation non seulement de l’espace
et des comportements mais aussi peut-être des paradigmes qui
déterminent la possibilité de comprendre une telle transformation.
Hiroshima, catastrophe atomique, a marqué le Japon, non seulement
par la destruction qu’elle a entraîné, mais aussi
par ses retombées dans le temps, à savoir les séquelles
du nucléaire, la mutation organique des corps que l’anniversaire
d’Hiroshima nous a rappelé : les hibakushas,
discriminés, comme une trace que l’on voudrait effacer.
C’est en ce sens que la littérature et le cinéma
se sont attachés à penser la question de cette mutation.
Tel Abe Kobo, dans son dernier livre, le Cahier kangourou
(Gallimard, 1993), où un homme voit sur sa cheville pousser
de l’alfalfa (kaiwaredaikon en japonais), sorte de
salade. Dégénérescence incontrôlable, produisant
non seulement, une mutation des rapports humains, mais aussi l’événement
de la monstruosité du corps en tant que trace incicatrisable
de ce qui a eu lieu. Depuis 20 ans, ce qui a pris le plus en charge
cette obsession de la dégénérescence cancéreuse
liée à la mutation du corps n’est autre que le
cinéma et l’animation. De Akira
de Oshii, où l’on voit Tetsuo, le personnage central,
peu à peu se transfigurer en masse organique sans forme, à
la série inoubliable de Tsukamoto : Tetsuo.
Premier vrai film cyberpunk, où le corps se développe
comme machine de guerre qui se métastase en composant biotechnologique,
qui vient au final, du deuxième volet (body armor),
pulvériser Tokyo, ne pouvant faire autre chose que de ravager,
de décharger une violence incontrôlable.
Le symptôme qui apparaît dans bon nombre de ces œuvres,
plus que d’être celui de la viralité qui imprègne
nombre d’auteurs occidentaux d’avant-garde, est celui
du cancer, de la perturbation cellulaire et du déploiement
des métastases. Toutefois, ces œuvres mettant en avant
la mutation organique du corps, et donc ontologiquement la dimension
matérielle, n’ont pensé la mutation qu’à
partir de la monstruosité singulière, et d’autre
part selon une logique matérielle de la prolifération
: à savoir toute dégénérescence cellulaire
est une perturbation du reste de la dimension matérielle, une
catastrophe qui transforme l’espace, le détruit.
Or, les dernières évolutions technologiques de la société
japonaise, et simultanément de l’espace urbain, se posent
en grande partie à l’extérieur du champ problématique
posé par les œuvres liées à la dégénérescence
cellulaire. En effet, les proliférations ne sont plus matérielles
mais immatérielles, liées aux dimensions virtuelles
déployées grâce aux numériques et aux réseaux.
L’espace qui se multiplie n’est plus expérimentable
matériellement d’abord, mais selon les implications numériques
de réseaux, de signalétiques, qui n’apparaissent
que par les médiations technologiques qui nous permettent de
nous y relier.
Eric Sadin s’est intéressé à ce tournant
depuis la fin des années 90, notamment à travers ses
recherches théoriques publiées dans Ec/art
S, mais aussi dans son livre 72
(Les impresions nouvelles, 2002). Ce dernier livre décrit dans
sa structure et ses expériences linguistiques ce qui se produit
à l’angle de la 7ème avenue et de la 49ème
rue à New-York. Suivant un fil narratif du point de vue logique,
Sadin invitait à traverser une juxtaposition de strates de
sens, déterminées par des logiques de captation intermêlées
(signalétique urbaine, webcam, …).
Dans Tokyo, Sadin, à travers une
suite de strates descriptives, qui vont du bloc texte à la
réappropriation du haiku (1),
à travers une métamorphose de la dimension naturelle
d’appartenance de l’homme, met en évidence comment
s’est déplacé le lieu ontologique de l’existence
humaine. Celle-ci, en totale rupture avec les ontologies traditionnelles,
notamment avec l’une des dernières de ce siècle,
celle de Heidegger et de son rapport à la Terre, pose que l’homme
en son événement technologique, ne serait plus en rapport
avec le champ ontique traditionnel, mais que son existence se déterminerait
de plus en plus au croisement du matériel et de l’immatériel,
voire même dans la seule dimension immatérielle permise
par l'ère numérique.
Dans Tokyo, peu à peu, le réel
est absorbé par la dimension des écrans, le réel
est en surimpression sur la dimension de l’écran qui
devient la dimension originaire de la perception :
« Derrière la vitre du guichet
On surprend soir et matin
Les passagers se mouvoir sur
Fond de caisson lumineux
Publicitaire ou sans cesse
Le recomposer par les tracés
Des corps en mouvement » (p.71)
La réalité géographique dans laquelle s’inscrit
l’homme n’est plus alors privilégiée, mais
c’est cette seconde réalité, virtuelle, qui devient
première, espace sans épaisseur où l’on
s’oriente, où l’on crée son existence, où
l'on projette ses aspirations, où « on voix de synthèse
du navigateur GPS vous souhaite la bienvenue », où
« on voix de synthèse du navigateur GPS annonce l’entrée
de l’autoroute à mille cinq cent mètres »
(pp.40-41).
Car si comme l’expliquait Castoriadis, rien dans le monde humain
ne se détermine sans être signification, signification
inter-reliée à un magma de significations imaginaires
sociales, alors il est évident que l’espace géographique
de Tokyo, ne vaut plus que par son double qui efface toute saisie
immédiate du premier espace, car « muni de ses lunettes
écran nano-résolution on comprend mieux Tokyo »
(p.31).
De même les relations à l’autre se font par le
double, par sa duplication numérique, sa constitution en tant
qu’avatars avec lequel on partage aussi bien sa banque de Pokemon
numérique, que des repas permis seulement par ce type de liaison
: « dans la salle de cours ou la cour de récré
de mobile à mobile on s’envoie Pokémon Massko
Sharpedo ou Johto » (p.111) « au téléphone
on s’invite à dîner / On expédie aussitôt
par fax le plan d’accès à la maison (…)
On sonne on se réjouit de vous apercevoir sur l’écran
témoin de la porte » (p.147). Alors que Kafka, dans
l’une de ses Lettres à Milena
insistait sur la tragédie de la disparition de l’aura
du corps en faveur du fantôme de celui-ci par la communication
à distance (2),
Sadin montre que tout dans cette société s’est
dématérialisé, a glissé du côté
de cette dimension immatérielle du numérique.
Tokyo, s’il décrit cette réalité
qui imprègne et digère la dimension première
de l’expérience, c’est pour mieux souligner la
mutation comportementale de l’homme à son environnement.
Ce qu’on appelle un espace cybernétique, ce n’est
pas d’abord un espace lié aux technologies, c’est
un espace, au sens propre de kubernèsis, de guidage,
où l’agent est dirigé par un certain nombre de
routines, qui lui imposent tout à la fois son sens, sa direction,
et son comportement, à savoir qui lui impose une vectorialité.
L’espace Tokyo décrit par Sadin,
est un espace cybernétique, où de part en part, la masse
humaine est inscrite dans des parcours qui sont prédéterminés
selon des exigences commerciales, de consommation. Car ce qui ressort
pleinement de ce texte, c’est la prégnance des marques,
des logos, la sur-exposition commerciale à laquelle l’espace
géographique est déterminée. « Au réveil
on pilote sa douche automatique Mitsubishi » (p.19) «
au-delà e la vitre on remarque une enseigne Kentuky Fried
Chiecken » (p.15) « on hésite devant la
télé-achat sur l’écran de sa Sony »
(p.31) « on flâne à Shinjuku on tombe sur l’égalisation
du Cameroun sur un écran géant Hitachi »
(p.55) « on sort du collège on court o’ Printy_Club
» (p.69) …
Logosphère de la ville, très bien rendu par la stratégie
d'écriture, devenue espace déambulatoire contrôlé
et structuré autour de la consommation et de sa réalité
numérique.
En conséquence, le comportement des hommes va se définir
par rapport à ce tissu saturé des significations qui
constituent l’espace cybernétique. Au lieu de la succession
des actions, les actions s’empiètent, sont simultanées,
et ne se font plus selon des gestes déterminés et ne
relevant que de types de contextes (3),
mais se réduisent à un clicking incessant,
clicking de la connexion. Forme de stéréotypie
comportementale face à toute contextualisation de l’action.
Ceci Sadin l’analysait parfaitement dans le numéro 2
d’éc/art S : « la
dissémination technologique impose de tout autres structures,
que je nomme le clicking, qui correspond au passage du régime
de la successivité à celui de la prolifération
ininterrompue de pulsations événementielles qui font
circuler des flux d’éclosions et d’entropies selon
une quasi-simultanéité, qui ébranle d’un
point de vue symbolique et comportemental, les pouvoirs historiques
de l’identification, de la nomination, de la classification
».
Par cette exploration sémiotique et comportementale, nous pouvons
concevoir une transformation du paradigme du cancer. Comme je l’ai
indiqué au commencement de cet article, le cancer est traditionnellement
pensé en tant que phénomène matériel organique,
qui au niveau de la dimension sociale implique certaine production
matérielle et diffusion qui se situe dans l’espace physique.
Ce qui est troublant quand on considère Tokyo, ces longues
listes de marques, de repères, dans lesquels « on »
agit, « on » se déplace, « on » interagit,
« on » achète, c’est que la prolifération
n’est plus de l’ordre matérielle, mais elle se
situe dans un espace immatériel, comme une seconde géographie
qui viendrait hanter, par ses champs d’onde, la première.
Ce qui apparaît physiquement n’est qu’une infime
part de cette réalité, tout est là virtuellement
présent dans des réseaux, tout est indiqué, répété,
martelé, du point de vue numérique, par l’espace
virtuel qui s’incarne grâce aux interfaces. Cette prolifération
sociale, cellulaire, organique, ne peut être comprise que selon
le paradigme d’une cancérisation virtuelle (4).
Cette cancérisation ne produit aucune catastrophe géographique
car elle ne peut saturer que virtuellement (conflit de réseaux)
et non pas matériellement. Dès lors, face à cette
prolifération des dispositifs virtuels, l’individu à
tout instant est traversé par ces métastases, totalement
happé dans ces réseaux. Le livre d'Eric Sadin traduit
bien cette inquiétude, au sens où il est perceptible
que derrière cette description se déroule une forme
de drame, de non-rencontre, de rupture peut-être, qui est en
relation étroite avec une forme de déshumanisation.
En effet, Tokyo, n’est pas seulement un portrait de la ville,
mais il est aussi le lieu où l’individu est désincarné
en tant que sujet singulier et englouti dans l’unité
synthétique d’un « on » qui se duplique,
se multiplie, sans qu’il y ait parfois la possibilité
de discerner quelle est la source de la parole. Or, c’est bien
ce sur quoi Sadin revient à la fin de son livre : cet indiscernement
dans lequel cette société s’est enfoncée
au point que les hommes ne soient plus distinguables, mais aussi que
plus rien ne puisse être discerné véritablement
: « on claque nos pas seuls ou plus ou moins comme un seul
homme remarque-t-on la panne de l’horloge s’imagine-t-on
seulement visible ai-je bien répondu aperçoit-on quelques
foulards rouges ou jaunes » (p.171)
De même, alors que traditionnellement, c’est la monstruosité
sur laquelle il y a focalisation, monstruosité qui est source
de destruction, Tokyo nous livre un corps
tramé, imprégné de cette dimension virtuelle,
corps non pas conçu selon le singulier, mais selon la masse.
Ce « on » qui revient sans cesse, qui est tout à
la fois selon les passages : particulier ou général.
Variation de ce que recouvre le sujet, non pas selon une logique paradoxale,
mais selon une intention axiale, car que cela soit l’un ou le
multiple, tous sont pris dans l’émergence et la prolifération
de cette dimension numérique de l’espace.
Tokyo, apparaît alors comme un livre inquiet, certes objectif
de part en part, mais inquiet de cette transformation pour et de l’homme.
S’il évite la critique alarmiste, que l’on peut
voir par exemple chez Virilio, toutefois, il est indéniable
que dans ce nouvel écrit, par rapport à ses textes théoriques
précédents ou bien encore 72
au carré, il y a un recul qui s’est créé,
un recul qui demande peut-être une vigilance. Car certes, Tokyo
est un laboratoire en temps réel et taille réelle de
l’urbanité à venir, toutefois, Sadin nous le rappelle,
cette mutation de l’espace et de l’orientation de l’existence
peut coïncider avec des effets de désubjectivation et
de conditionnement accomplissant pleinement le nihilisme, tel qu’il
a été thématisé en occident.