Hypothèses
pour un préliminaire à la lecture
Faisons une hypothèse : le livre de Ludovic
Bablon, commençant par 5 citations distinctes, gageons que
celles-ci ne sont pas seulement d’anodines mentions, bonnes
à faire reluire une certaine culture, mais les clés
de compréhension, non seulement des monologues qui constituent
les micro-fragments narratifs de ces Scènes de
la vie occidentale, mais aussi la mécanique générale
du livre.
Hypothèse, la lecture des citations qui inaugurent et se tiennent
en extériorité, seraient en quelque sorte les éléments
méta-narratifs à partir desquels élaborer le
parcours de lecture. À n’en point douter, déjà
une preuve de cela, preuve en hyperbole, au croisement de la gare
de Lille, nous débutons par une citation de Don DeLillo, citation
tirée de Américana, mise en
situation de la Babylone terrestre (cf. la 5ème citation de
NTM), citation d’une radio diffusion, qui déjà
par son rythme entêtant donne le ton de ce qui inaugurera le
début du texte de Bablon, comme si, son texte commençait
par la tentative de l’étirer au-delà de son cadre
citationnel, comme s’il en allongeait la prégnance dans
sa propre écriture de telle sorte que la citation puisse devenir
le cadre même de ce qu’il écrit :
Qu’on lise et joue ce jeu de l’empiètement :
« Au coup de gong il sera exactement trois heures du
matin. Trois horrheures. Ici Beastly, et nous avons encore deux heures
devant nous. Mais les prochaines minutes seront cruciales et détermineront
tout. C’est l’heure de vous gratter les peluches du nombril.
L’heure de ronger les pieds de chaise (…) L’agonie
commence. L’heure de hurler dans l’oreiller. (…)
Nous interrompons ce programme par un bulletin d’information.
(…) Ici Warren Bestly, la Maison Blanche, Washington, qui
vous dit : Ici Warren Bestaly, la maison Blanche, Washington »
« Ici radio vivant, nous sommes les êtres et
nous parlons en direct du lieu de notre histoire. Ici radio herbe,
avec les ondes de couleur, ici radio béton avec le bruit des
bétonnières (…) »
La citation de DeLillo renvoie à une vision exacerbée
du nihilisme qui touche la société américaine,
à son chaos, à ses métamorphoses. Il est indéniable
que Bablon plus que de simplement convoquer ici un fragment, construit
son texte avec la logique d’écriture de DeLillo. Ainsi,
croisant les différentes voix narratives, tout à la
fois il fait apparaître une prolifération qui vient décrire
la noirceur du temps où s’écrit ce texte, temps
dominé narrativement par Radio mort qui « vient
enregistrer la scène », mais il vient aussi poser
la possibilité de la construction et de la conjonction de l’ensemble
de ces voix dans le fil d’une identité narrative.
Dire que la lecture aurait pu hypothétiquement marquer le déclenchement
de la textualité, et pourrait être motrice des questions
qui viennent l’irriguer, ce serait dire alors, à l’instar
de ce qu’indique la seconde citation, qu’il n’y
aurait d’écriture, jamais ex-nihilo, mais toujours selon
le choc et le traumatisme de la rencontre d’autrui, de ce qu’il
enclenche comme effraction de nous-même par nous même.
« Comment commence-t-on à penser ? Cela
commence probablement par des traumatismes ou des tâtonnements
auxquels on ne sait pas donner une forme verbale : une séparation,
une scène de violence, une brusque conscience de la monotonie
du temps. C’est à la lecture des livres – pas nécessairement
philosophiques – que ces chocs initiaux deviennent questions
et problèmes, donnent à penser » (E.
Lévinas).
Seconde hypothèse : les citations non seulement
formulent la logique générale du texte, mais en plus,
entretiennent un dialogue secret entre elles, comme les différents
enregistrements narratifs des protagonistes entretiendront une secrète
connivence ou conjonction.
Dans tous les cas, il serait possible de penser que Bablon, veuille
ici marquer, en quel sens la première citation s’inscrit
et dès lors inscrit sa propre textualité dans un rapport
de questionnement issu de sa lecture de Don DeLillo.
Dès lors ces scènes, sont aussi, cette scène
dans laquelle Ludovic Bablon s’immerge, jouant le jeu schizophrénique
d’un auteur se démultipliant dans des voix personnelles
qui viennent se croiser, témoigner par l’atour du « Je »,
à chaque fois d’elle-même. Car ce qui est troublant,
c’est que cette pensée — se caractérisant
comme critique, l’auteur ayant une forte prégnance dans
les envolées lyriques de la voix radiophonique, (Ludovic Bablon
se mettant lui-même en scène tel par exemple p.156) —
est aussi la même qui s’exprime dans chacune de ces paroles
(celles de Alice Mathieu, Anna Ash, Paul Appelbaum de Estelle-Irène
Huck). En ce sens ces vies enregistrées, sont les fragments,
les facettes démultipliées de sa propre singularité,
comme si cette narrativité explosée, et enregistrée
(puisque l’ensemble du livre se donne au niveau du plan
comme celui d’une bande enregistrée qui est rembobinée
[rewind], lue [play], stoppée [stop]) était la
tentative de retrouver dans ce labyrinthe de la subjectivité,
un point d’équilibre, une possibilité d’unité
ou pour le moins de synthèse. Et tel semble être le cas
de cette journée en compte à rebours (puisque dès
le sous-titre, il nous est dit qu’il reste encore 23H), tel
semble être le cas de cette course poursuite (chaque personnage
allant vers un autre, qui lui-même suit une autre trajectoire),
tel semble être le cas de ces vies minuscules, comme en donne
l’indice la troisième citation tirée des Vies
minuscules de Pierre Michon.
Troisième hypothèse :
de monde, il n’y a dans cette fiction, que de Ludovic Bablon,
ces vies étant les traces de lignes de fait de sa propre existence.
Donc une seule scène, son intériorité, où
Ludovic Bablon vient enquêter sur lui-même, vient forer
tout à la fois ce qui lui est le plus propre et le plus étranger.
La quatrième citation de Genet révèle cela et
en approfondit la logique. La difficulté face au monde, sa
violence à l’encontre de la vie, de la culture, ne tire
pas son intensité de l’extériorité justement,
mais de la représentation en soi de cette présentification
de soi en son sein. C’est bien par ce que ressent l’homme,
qu’il y a divorce entre lui et son environnement, la société
dans laquelle il échoit. « Exclu par ma naissance
et par mes goûts d’un ordre social qui me refusait je
n’en distinguais pas la diversité. J’en admirais
la parfaite cohérence qui me refusait. J’étais
stupéfait devant un édifice si rigoureux dont les détails
se comprenaient contre moi » (Genet, Journal
du voleur).
Ces scènes de la vie occidentale sont donc la réaction
de survie, littérairement consentie, pour Ludovic Bablon, la
tentative, à l’instar du personnage Paul Appelbaum, d’une
refondation à partir de la dislocation, de la fragmentation.
Car si le récit est dominé par radio mort, toutefois,
en lutte contre cette voix, qui est celle de l’Occident et de
l’hégémonie de sa logique d’archivage, de
mémorisation, de mort, se dresse radio vivant, qui vient boucler
le récit en mire de minuit. Derrière la noirceur de
son récit fragmenté, Ludovic Bablon, propose l’art
littéraire, car il fait « opposition avec l’épaule
contre l’Occident extérieur », art qui
redonne à chaque détail de cet occident une nouvelle
existence, amenant « que chaque plat de pâtes
au ketchup atteint la dimension mythique qu’il mérite ».
C’est en ce sens qu’il faut lire sa langue, travail d’hyperbolisation
du réel, de prose poétique au rythme rapide. La langue
comme arme, comme combat, comme révélatrice de ce que
radio mort n’a de cesse de digérer dans la noirceur de
son fil.