Brisset est l’un de ceux qui a poussé la recherche
de l’origine humaine dans le langage vers ses plus profonds
paroxysmes linguistiques. Ainsi, lorsque l’on considère
Les origines humaines, immédiatement, il nous prend à
parti, dans le parti pris de la langue, indiquant que son horizon
n’est autre que de donner une science permettant de sonder
l’émergence de l’homme-animal ou de l’homme
esprit. C’est par la recherche des archi-traces dans le langage
qu’il sonde la composition des mots, qu’il les détache
de ce que l’on croit connaître et que l’on découvre
une autre histoire que celle de notre origine : « Les
cris de la grenouille sont l’origine du langage humain. Lorsqu’elles
chantent en réunion, c’est de loin un brouhaha de foule
humaine. Leur langage actuel ne peut d’ailleurs que donner
une idée imparfaite de ce qu’il était, alors
que l’esprit qui anime toute l’humanité se mouvait
sur la surface des eaux et était concentré sur ces
animaux » (Jean-Pierre Brisset, Les origines
humaines, p.123). Certes, comme le note à juste
titre Christian Prigent dans sa préface, c’est dans
l’arbitraire des signes et des analogies, dans le recours
hyperbolique au calembour « qui est une méthode,
une ressource savante, l’outil philologique par excellence,
(…) la divine puissance génético-linguistique
» , que Brisset accomplit ce retour. Toutefois, s’installant
dans l’ordre généalogique, il exprime là
la manière dont le jeu des mots, le jeu des associations
se construit, parce qu’un vide s’est installé
dans la connaissance, celui de l’énigme de l’architrace.
Et c’est sans doute ici l’un des secrets de la poïésie
du langage, que les agencements se nouent autour d’un trou,
du creux de son origine toujours absente et désirée,
imprésentable et tout à la fois entêtante, comme
vérité ontologique de l’homme. L’origine
du langage, certes, est l’œuvre même d’une
illusion transcendantale, toutefois, elle n’en est pas moins
prégnante au niveau intentionnel, du fait de l’impossibilité
d’en effacer la force questionnante. Cette absence de l’origine,
consubstantielle au langage lui-même, à sa mise en
question (du Cratyle platonicien à la Différence heideggerienne),
non seulement s’est constituée comme thème poétique
(la question de l’inspiration, des origines des mots), mais
a poussé à une scientificité poétique.
Dans ses différentes compositions verbivisuelles, Julien
Blaine semble n’avoir de cesse de poursuivre, selon une scientificité
poétique, cette question de la trace. Trace de quoi ? Trace
de monde, des choses, de leur inscription dans le tissu du monde,
trace de la formulation des mots, formant strates, renvois, jonctions,
échos, parfois distorsions. Trace d’une origine de
la langue mais pas en dehors d’un texte, ou d’un livre,
mais dans le livre du monde, dans sa chair matérielle. La
trace pour Julien Blaine n’est pas ainsi d’abord et
avant tout dans l’ordre linguistique mais, au sens aristotélicien,
dans la poïésis fondamentale de la nature et de l’inscription
humaine au cœur de celle-ci.
Il n’est pas alors étonnant que peu à peu ses
déambulations, tout au long du monde et des langages humains,
l’aient placé dans l’horizon d’une origine
de la langue, de la recherche d’une archi-trace de sa survenue
: « ces cahiers sont le reflet, les textes et les images,
les signes, les =E9tudes, les recherches d’un travail que
j’ai commenc=E9 il y a longtemps sur l’=E9criture originelle
». Les cahiers de la 5ème feuille,
ainsi prennent leur consistance dans la perspective d’une
mise à nue de la langue et de son inscription originaire
(1). Mise à
nu pour qu’à même les agglomérats de signes,
vienne se signer sa proto-empreinte, sa source, qui fut d’abord
pour Blaine inscrite dans des moulages aurignaciens de vulve (2).
C’est à partir de la forme de la feuille : œil,
plume, surface, que s’établit Les cahiers
de la 5ème feuille : trouver à même
les choses, le punctum caelum autour duquel la langue s’est
faite. La feuille se présentant comme ce point aveugle, ce
à partir de quoi et pour quoi les mots se marquent.
Toutefois, alors que Ponge par exemple rejette toutes les choses
dans une dichotomie totale des mots et des choses comme il l’indique
dans La rage de l’expression, là
pas du tout : empiètement, tissage, composition, entrelacs
matériel. Blaine se pose au lieu de porosité entre
les signes du langage et les signes du monde. Et cela comme un seul
et unique lieu. Pour Ponge, « Les choses et les poèmes
sont inconciliables » , toute chose ne pouvant être
exposée que dans l’enchevêtrement même
du logos, car face au monde, le poète doit les refaire «
dans le logos à partir des matériaux du logos, c’est-à-dire
de la parole » (p.10). Au contraire pour Blaine, il semblerait
que le logos ne soit qu’une strate particulière de
signes, strate parmi d’autres strates. C’est pourquoi
rencontrant la feuille, ce n’est pas un mot qu’il tente
de cerner, ce n’est pas selon une scientificité de
son épuisement définitionnel logologique ou seulement
phonologique (ce qui serait le cas si on réduisait ce poète
à n’être qu’un poète sonore, malentendu
trop courant malheureusement), mais il suit, poursuit, traque et
expose son motif, son empreinte à partir d’un autre
tissu, celui des œuvres humaines et des œuvres naturelles
entremêlées.
Les cahiers de la 5ème feuille n°3,
se présentent ainsi comme les traces d’une enquête.
Ils rassemblent non des preuves mais des témoignages. Comme
pour Brisset, ou Ponge, la scientificité poïétique
est celle de la généalogie, de la structuration singulière
d’une descendance à la mesure d’une interprétation,
et non pas l’élaboration objective et neutralisante
d’une volonté de vérité. La scientificité
poétique, comme chez ces deux-là, n’est pas
établie en parallèle ou à côté
de la pratique poétique, mais en son cœur, la théorie
ou le métapoétique ne pouvant être détaché
du travail poétique en acte (3).
Toutefois, alors que chez Brisset comme chez Ponge le souci théorique
qui se tisse dans le travail poétique porte notamment et
surtout sur la langue, chez Blaine, ce souci oscille de la langue
à son propre parcours de chercheur. Le métapoétique
tient à l’ensemble des indications qui constitue son
enquête à travers le monde et les choses. Corps à
corps entre langues et choses, sa poéticité tisse
un réseau de signifiances entre des signes appartenant à
des dimensions hétérogènes, et non a priori
linguistiques. Sa poésie ne s’échappe pas de
l’impureté du monde, mais elle s’en emplit, elle
en compile les échos, suivant le regard du poète,
elle se donne relative, littéralement chose parmi les choses,
ou signe parmi les signes : chaque texte, chaque recueil est toujours
relatif aux éléments qui sont rencontrés, aux
événements qui se dressent tout au long de la déambulation
physique de Blaine tout autour du monde (que cela soit des œuvres,
des événements historiques, des pistes généalogiques,
etc…) (4).
Tout commence à Medelin, dans ce cahier de la 5ème
feuille, par un trajet-témoignage et se boucle autour d’autres
témoignages : lettres d’amis qui lui sont écrites
et qui expriment cette origine ou obsession de la feuille/vulve.
Mais si la feuille est bien le signe qui fait un clin d’œil,
qui est bouche horizontale (lèvre/œil) et bouche verticale
(vulve), c’est qu’elle n’est pas que surface,
mais qu’elle est fondamentalement aussi profondeur, appel,
lieu retiré de l’inscription. Car écrire exige
que le lieu qui s’ouvre à l’écriture (la
feuille) soit aussi retrait, afin qu’il permette l’inscription.
Or, la feuille, allongée, est corrélativement aussi
pour l’homme, non pas seulement œil, mais vulve gonflée,
à la fente qui vient découper en deux les deux lobes
de chair (les paupières closes, l’œil est dans
l’obscurité de la vulve). Courbet ne s’y serait
pas trompé. Lacan non plus recouvrant cette Origine du monde
d’un paysage peint par Masson. Vulve mystérieuse, origine
du monde, la vulve a la forme de la feuille, elle en est l’incarnation,
l’incantation, elle est la trace concrète de sa profondeur.
Et pour cela appelle l’œil. Et pour cela appelle le stylet
de l’écriture, l’amorce phallique de la pénétration
de ses profondeurs, comme on peut le voir avec les photographies
pp.56-60. Ces cahiers de la 5ème feuille déterminent
le lieu où langages et choses se donnent en tant qu’étant
de même nature. Il y a donc des niveaux ontologiques à
voir et à agencer. Certes, il y a la scène de notre
langage (et de ses déclinaisons), mais cette scène
est originellement issue d’une scène moins perceptible,
qui d’aucune manière n’est en-deçà,
ou au-delà, mais bien plus à côté de
ce que nous avons coutume d’observer. Cette scène qui
est toujours déjà là, qui s’efface pour
que les signes se dispensent, est celle du monde. C’est pour
cette raison, que selon Blaine, s’il y a bien l’écriture
de la main (signes et pictogramme qu’il utilise souvent depuis
quelques années, aussi bien dans ses textes ou préface)
il y a aussi les signes d’autres écritures. Celles
des branches, des coquillages, des photographies, des arbres, pour
exemple : « Ecriture et ecfruiture
» (5).
Or pour témoigner de cela, il est évident, que Blaine
poursuit l’horizon ouvert aussi bien par les premières
expériences de spatialisation des futuristes que les approches
concrètes de la langue chose des concrétistes. Même
s’il en poursuit et en rompt certains paradigmes. En effet
l’écriture verbale ou mathématique, au lieu
justement de postuler un topos autonome, se laisse investir, à
foison, par les autres signes (photographie, empreintes, photocopies,
etc…). Il ne s’agit aucunement là d’une
illustration, mais d’une polymatérialité de
l’écriture. Faire surgir l’archi-trace pour Blaine,
c’est alors en revenir à un archaïsmes des signes.
« A propos
De la viande
Des muqueuses
Des fossiles et par conséquent
De la photographie
Ou de la photogravure » (6)
Néanmoins, loin de convier à un retour aux origines,
qui appellerait à rompre avec notre époque et ses
potentialités techniques, comme certains poètes peuvent
l’énoncer, Blaine se lie d’autant plus à
la technologie. Nous retrouvons là l’une des composantes
majeures des recherches littéraires au XXème siècle.
Loin de rejeter l’apport de la prothèse technique,
comme illégitime, altération, falsification du travail
de scripturalité, tout à l’inverse la technique
peut ouvrir certaines des possibilités de l’écriture.
« A chaque impression correspond une forme. 1/ la lettre gravée
2/ tracée 3/écrite 4/ imprimée. (…) Pour
l’offset et le papier humide ce serait par le calligramme
et la poésie dite visuelle ou visive (la poésie concrète
appartient encore à la typographie). Hui pour les programmes
informatiques, j’avance avec ça ». « Nous
avons enfin avec ces nouvelles machines, trouvé les résidus
qui mêlent sans distinction l’image et le texte. Ce
résidu n’est ni vers ni icône il est verssicône
» . Recherchez l’écriture originaire n’implique
pas alors de renoncer aux techniques. Ces dernières étant
aussi inscrites dans la ligne généalogique de cette
origine, en tant qu’elles sont les sites possibles de son
actualisation en tant que trace en retrait dans les traces qui nous
sont présentées. L’origine n’est pas ailleurs
que dans la trace qui se forme, elle en est l’épicentre
en creux, le recto nécessaire à toute donation de
signes. La technique est alors un des lieux de l’ouverture
à cette origine.
Déjà, les 13427 poèmes métaphysiques
exprimaient cela. La métaphysique n’est pas un au-delà,
arrière monde d’écriture, mais c’est l’ouverture
à une autre logique que celle de la physique de la science.
Un autre cosmos, avec d’autres lignes de cohérence.
Méta, comme en deçà de la séparation
dont témoigne Foucault, dans Les mots et les choses, entre
le langage et le site du monde. Mais cet en deçà n’est
pas ailleurs, il est toujours déjà présent.
A l’œuvre, mais voilé par la surdétermination
du regard. Comme étaient voilés pour celui qui ne
savait pas voir les réseaux de renvoi entre les choses et
les mots (7).
Ainsi, Blaine ne parle pas du monde, il ne vient pas le représenter,
mais il se laisse en être la présentification, il recueille
dans le livre ses signes, ses traces, celles insignes de cette écriture
originelle dérobée.
C’est pour cela qu’il y a toujours de l’effacement
dans l’écriture. L’effacement commence par celui
de la feuille. Et dès lors écrire demande de faire
ressurgir l’effacé de toute écriture, le livre
en tant que lieu même de l’événement du
signe, son impression, constitutif de l’effacement de l’archi-trace.
Le livre qui nous fait face — celui de Blaine — n’est
plus ainsi neutralisé par le sens, mais il est volume où
doivent se sédimenter les traces qui surgissent sur un autre
livre, celui du monde. Tout à la fois, il démêle
les niveaux d’inscription de l’écriture et les
réagence, leur redonne l’ordre de leu enchevêtrement
ontologique.
Celui qui écrit n’est plus sujet, mais il est membrane
qui est impactée, modifiée, modelée par le
monde, par ses déplacements en ses flux et courants. «
Tandis que je bouge ma pensée se modifie, se démode,
se modèle L’autre qui bouge me fait remuer et mon jugement
s’adapte ». L’écriture se découvre
être les traces singulières de leur impact sur un être.
Sur sa peau. « la peau c’est le parchemin » et
comme il l’écrit : « je livre le livre c’est
ma peau » .
Cette inscription est celle singulière, d’une trajectoire
à la fois dans l’espace et dans le temps. La poésie
de Blaine se dresse dans l’immanence d’une existence
et de ses déambulations. Elle est déambulatoire, sans
cesse relancée par ce qu’elle rencontre en tant que
signes. Et c’est là toute la difficulté pour
le lecteur d’appréhender ce geste, de comprendre ce
qu’il met en jeu, ce qu’il immisce en nous, pouvant
très vite — comme bon nombre — être classé
comme poésie-bibelot, comme creuset de tout et de n’importe
quoi. Or c’est là que l’on passe à côté
non seulement de la force de construction du livre, mais en plus
à côté justement de cette volonté de
poésie totale en horizon de l’archi-trace du langage
du monde. Nous-mêmes devons, à l’inverse, rencontrer
ce livre comme signe du monde que nous nous réapproprions.
Julien Blaine non seulement sait comment sa peau, par la transmission,
va être transformée, mais en plus il invite à
cette transformation. Il invite à ce que nous-mêmes
nous découvrions notre être-livre, « Livrez-vous
/ Ce livre est vous » : « Que votre maison n’affiche
sur ses murs que des pages de livre agrandies : les pages de votre
choix celles qui vous ont marqué. Ainsi le texte imprimé
(marqué) sur la page du livre vous a marqué (imprimé),
vous aussi, et vous êtes devenu, vous aussi, livre, ce livre,
l’un de vos livres, ces livres, ce fragment de livre, ces
fragments de livre » (p.48)