| Charles
Pennequin ou la Langue du Dedans.
par
Sylvain Courtoux (mai-juin 2003)
Alors
que la poésie s’édite et se lit de moins en moins,
alors qu’elle s'englue dans certains débats abscons qui
n’intéresse plus qu’elle, alors que les poètes,
eux, s’intéressent plus aux manières d'accéder
aux places toujours plus enviés des niches du pouvoir, il est
des poètes comme Charles Pennequin, qui, contre toute compromission
et contre toute tentation de pouvoir, creuse inlassablement le sillon
intérieur du Babil, le sillon rêche de la langue commune,
par delà la menace d’une langue toujours plus normés
qui se doit d’être toujours plus rentable, toujours plus
efficace selon les principes de significations immédiatement
consommables du néo-libéralisme en cours.
Une langue du dedans qui détruit inexorablement l’usage
(toujours plus) dominant de la nov’langue social-démocrate
planétaire. Explication.
1. Charles, pourrais-tu te présenter pour ceux qui
ne te connaissent pas ?
Je suis né à Cambrai dans le Nord en 1965. J’écris
des textes qui ressemblent parfois à ceux publiés par
P.O.L (bibi) ou par Al Dante (Dedans). Il m’arrive d’écrire
des poèmes en vers (Bine, chez le Corridor Bleu, ou Le père
ce matin, chez Carte Blanche). Beaucoup disent qu’ils ont du mal
à lire mes poèmes. Cela m’étonne, parce que
pour moi c’est comme ça que je vois l’écriture.
Je pense qu’il faut lire Céline, les proses de Beckett,
le journal de Nijinski, la graphomanie de Parant, le verbe de Novarina,
et on comprendra peut-être un peu mieux après. Mais il
faut faire ce travail là, cette traversée (Rabelais !
Proust ! – que j’ai pas encore lu cela dit !), et on ne
peut guère la faire pour lui (le lecteur). Faudrait-il lire ce
que j’ai lu pour me lire (les écrits bruts, un peu d’Ernst
Jandl, de Maurice Roche, du Corbière, beaucoup de Prigent, une
pincée de Gertrude Stein…), ce qui m’a intrigué,
attiré, repoussé, laissé sur le carreau (l’effet
Cadiot, époque « Art poétic’ », l’épaisseur
feuilletée d’un Hubert Lucot, la beauté complexe
d’un vers de Philippe Beck, le cut-up de Burroughs…) ? Et
comment lire ça ? Comment j’ai touché ça
de la vue ? Comment j’ai senti physiquement le corps écrit
d’Artaud, par exemple ? Qu’est-ce qu’on fait comme
expérience, quand on découvre tout ce petit monde ? Comme
quand j’habitais Melun et que je découvrais, par le biais
de la revue Action Poétique et du livre Ceux Qui Merdrent (Essai
de Christian Prigent publié chez P.O.L.), toute cette modernité.
Il m’arrivait d’avoir quatre livres de ces auteurs dans
la main! Certains étaient comme des poteaux, continuellement
devant moi. Je vivais avec eux. Je ne savais plus quoi penser, ni surtout
comment écrire ! Comment décrire un cheminement, un trajet
dans l’écriture ? Il faudrait peut-être expliquer
les choses devant tel passage du livre, ce qu’on peut lire ici
ou là, et faire le rapprochement avec le travail d’un musicien.
J’ai parfois pensé, en écrivant certains passages
de bibi, aux Variations Goldberg de Bach par exemple, par le biais de
Thomas Bernhard (le Naufragé). J’ai relu aussi mes textes,
plus anciens, et les ai remixés dans bibi. J’ai re-visionné
quelque chose qui était resté en moi, comme un goût
dans la bouche, un goût de rythme et de pensées mêlés.
Des Flashs, des traversées, des lignes que je redessine. Il me
semble qu’il y a plusieurs épaisseurs et, en même
temps, ça peut paraître très fluide. Simple. Facile.
Avec Christophe Tarkos on a fait une revue, elle s’appelait Facial.
Christophe me disait que c’était bien, car ça faisait
penser à « facile ». Une écriture comme la
sienne ça donne envie, ça peut susciter des vocations.
Moi, ça me faisait respirer. J’étais content de
vivre, d’être sur la même planète que ce type
qui me donnait de l’air !
2. Comment est venue ton envie d’écrire, quels
sont les livres et les auteurs qui t’ont marqué et qui
t’ont donné envie d’écrire ?
En perdant pied, comme je l’ai dit plus haut. Je mélangeais
tout. J’en étais, dans mes recherches les plus poussées,
à Henri Michaux, et me voici propulsé dans Louve Basse
(de Denis Roche), roulé dans la prose de Commencement (de Prigent),
cloué au poteau par le rire carnavalesque de Verheggen ! Pour
moi c’était plus fort que le rock alternatif ! C’était
furieux, et je n’y comprenais rien ! Les livres tels que Peep-show,
ou De R’tour (d’Eric Clémens), n’avaient rien
à faire dans une bibliothèque. C’était trop
neuf. J’étais comme aveuglé ! J’ai écrit
à Prigent. Je maîtrisais à l’époque
mon Rimbaud revisité par les rockers-poètes des années
70. J’avais rafistolé un « manifeste drap plat hôtellerie
» (!) Avec de la prose de ma période stupra version beatnik,
agrémenté d’anecdotes bizarres à la Michaux
et de micro-romans à la Butor. Le tout nappé d’une
histoire glauque et hachée menu couleur Bérurier Noir
! Mais ça n’allait pas loin tout ça ! Du coup, j’ai
dit au poète d’Ecrit au Couteau que je voulais connaître
toutes les œuvres des auteurs qu’il mentionnait (mélangeant
les peintres avec les poètes !), mais que je ne lui enverrais
rien pour TXT, la revue qu’il dirigeait, parce que je ne savais
plus écrire. Il m’a répondu très gentiment.
M’a dit qu’on pouvait quand même s’écrire,
se parler. Durant cette relation épistolière, je déménageais
au Mans. C’est là qu’il habitait, lui aussi !
3. Tu as commencé par écrire dans des revues
et tu as même participé régulièrement à
certaines d’entre-elles (Action-Poétique de Henry Deluy,
le Jardin Ouvrier d’Ivar Ch’Vavar, Fusées de Matthias
Perez), quand tu ne les créais pas toi-même (Prospectus,
Facial ou Patate avec Pascal Doury). Peux-tu nous parler de ce qu’a
représenté pour toi ce travail quasi expérimental
avec et dans les revues, les tiennes et celles des autres ?
J’ai eu envie de publier avec d’autres en fait, autour d’un
thème, de quelque chose qui ferait un ensemble homogène.
Prospectus, c’était l’idée reprise de publicités
sur la bidoche. Un spécial congélateur avec des morceaux
de choix de Suel, Tholomé, Garcia, Quintane, Demarcq, Le Pillouër,
Beck, etc. Mon préféré est le dernier numéro,
« la vérité sur la famille », avec des poèmes
d’enfants vivants dans les rues de Dakar, et des dessins de mes
filles. Facial, c’est déjà plus dur comme concept.
C’est après la revue « poézi prolétèr
» de Kati Molnar et Christophe Tarkos. Il fallait faire dans le
détergeant ! Genre : Action rapide – spécial professionnel
(1 bouchon par litre). Facial est une formule puissante, qui continue
d’actionner ses petits ressorts dans ma tête. Il faut toujours
que je pense à Facial pour ne pas dégringoler trop dans
la mièvrerie, dans la poésie avec des belles images. Pour
moi, la revue doit être un objet d’ensemble. Il y a les
contributions, mais celui qui façonne doit travailler l’espace,
lui donner de l’ampleur. Ce n’est pas un enfilage de textes.
Sinon c’est une grosse saucisse. Beaucoup de revues ressemblent
à des saucisses malheureusement. Des saucisses mal ficelées
! Le comble ! Des trucs mis bout à bout, des dossiers par-ci,
des micros-climats de pensées par-là. Il faut faire des
revues comme on pense les livres, mais faire le livre avec plusieurs
mains. Patate, c’est autre chose. C’est un « album
» en quelque sorte, fait avec les amis de Doury et ce sont des
expériences complètement différentes. Là,
c’est lui qui mettait en scène. Et beaucoup de poètes
au CNL ont cru s’étouffer quand ils ont vu le projet !
On leur demandait des sous en leur envoyant des images de suicidés
! Aujourd’hui, j’attends avec impatience le deuxième
numéro de Plastiq. J’aimais bien, et j’aime toujours,
participer à des petites revues, comme ffwl de Christian Desquesne,
ou Le Corridor bleu (qui a bien grossi !), de Charles-Mezence Briseul.
Tout ce qui peut me pousser à écrire est le bienvenu en
fait, dans la limite des stocks disponibles ! Mais en vérité,
je songe plus à faire des livres maintenant. L’aventure
à plusieurs ça ne m’intéresse plus trop à
vrai dire. Ça va un temps, c’est réconfortant car
on ne se sent pas seul, certes. Mais après tu travailles avec
ce que tu as en toi, les autres écritures, que tu visites encore
parce que tu es parfois un peu curieux, ne t’apportent plus de
quoi changer radicalement ta façon de faire.
4. Ton premier livre Le Père ce matin, publié
en 97 chez Carte-Blanche, et certains de tes textes plus courts comme
Ça va chauffer, Storage ou encore Mordre ou Cerveau tous micro-édités
par Derrière la salle de bain, ont une forme poétique,
ce qui n’est déjà plus le cas avec ton second livre
Dedans (Al dante, 99) ou Bibi (POL, 2002) qui sont faits de gros blocs
de prose compacts. Que représente la poésie pour toi ?
D’après-toi, que parvient-elle à symboliser et que
le roman ne peut dire ?
Pour moi Dedans c’est la pierre tombale. Le cercueil dans lequel
j’ai mis toute ma poésie de plusieurs années. Dedans
c’est tout bien rangé, et c’est un suicide aussi.
Une grosse douleur et il m’a fallu du temps pour digérer
cette parution. Ce n’est pas un concept et il n’y a pas
de programme. Bibi a suivi le rythme, a intensifié les questionnements
je crois. J’ai toujours aimé la poésie par le petit
bout de la lorgnette. Les noms que j’ai donnés là-haut
témoignent de mon goût pour ce qui n’est pas vraiment
situable. Pourtant je n’ai su lire que de la poésie. Mais
je n’aime pas la poésie quand elle est querelle de clocher,
affaire de puristes (du style : « Heidsieck n’est pas un
vrai poète sonore ». Quelle connerie entre nous ! Alors
qu’une telle cathédrale que Vaduz, pour la poésie
sonore – pour la poésie tout court ! – ça
ne se refuse pas !). Et je pense souvent à Jules Doudin (!) quand
je lis que les poètes numériques se plaignent de ne pas
être invités au Printemps des poètes. Je plains
tous ceux qui se regroupent en chapelle, se disent de la poésie
de demain (le futur ! encore ! quel romantisme !), de l’apex plus
ultra de cet art et se nomment eux-mêmes les « créateurs
les plus novateurs » d’aujourd’hui. Quand Bernard
Heidsieck a commencé, il trouvait déjà que la poésie
avait facilement 10 ans de retard par rapport à d’autres
arts tels que la musique. Et puis quel cruel manque d’humour dans
ces travaux ! On est souvent très loin de Dada ou des futuristes.
Certes, je crois qu’il faut penser la poésie aux côtés
de la musique pop, faire des lectures avec des DJ’s, montrer que
ça peut aussi s’écouter distraitement, en longeant
les dance-floors comme à l’Anti-rouille de Montpellier,
où j’avais été faire une lecture en compagnie
de Jean-Michel Espitallier, de Jacques Donguy, de Kati Molnar, etc.
Certes, aussi, de l’autre côté, j’entends les
critiques sur la nouvelle génération. On reproche à
certains jeunes d’utiliser innocemment des techniques d’auteurs
confirmés. Artaud disait : « nous avons le droit de dire
ce qui a été dit et même ce qui n’a pas été
dit d’une façon qui nous appartienne, qui soit immédiate,
directe, réponde aux façons de sentir actuelles, et que
tout le monde comprendra ». C’est pour ça que je
défends un pan des théories de Christophe Hanna, même
si, en lisant son livre on se rend compte d’un paradoxe : d’un
côté la volonté louable de donner des outils aux
poètes, de l’autre une guéguerre entre universitaires
qui pour nous est vraiment sans intérêt. Et puis, ce qui
m’ennuie surtout c’est qu’il y a une ligne directrice
pure et dure, alors qu’il me semble qu’aujourd’hui,
la chance de la poésie c’est qu’elle part dans tous
les sens ! En fait, je me suis peut-être un peu senti dépassé
par les « événements » (même s’il
m’arrive de jouer avec les langages HTML ou Javascript ou de bidouiller
certains programmes, je suis quand même dans la « tradition
» des poètes faisant des lectures classiques), surtout
qu’on m’a reproché que ce que j’utilisais était
peut-être pas franchement nouveau (ce qui est mal connaître
mon travail malgré tout, car il y a quelques années déjà
je travaillais sur la série Urgences et je pourrais tout aussi
bien revendiquer ma place dans «Poésie action directe»…).
Mais je me demande si ce n’est pas cette réactivation d’une
pseudo avant-garde et cette obsession du nouveau qu’on peut trouver
finalement dépassés. Ce qui a été «
novateur » pour moi, dans la poésie des dix dernières
années, ça s’est souvent passé dans des performances
ou des lectures sans dispositif particulier, tout se passait dans la
frontalité qu’il y avait dans les lectures d’un Prigent,
ou dans le côté sex pistols-franchouillard d’un Joël
Hubaut, la fragilité tendue d’un Bruno Montels ou les improvisations
drôles et parfois pathétiques d’un Tarkos.
Enfin, pour ce qui est du roman, je n’ai jamais su lire et ça
ne m’intéresse pas. Je trouve que Houellebeck fait des
livres attirants. Je lis deux pages quand j’en vois un dans une
gare. Mais ce n’est pas mon propos, c’est pour moi un autre
monde avec beaucoup de paillettes et de polémiques toc. Je pense
que dans la poésie on ne sort pas sa carte du jeu. Au contraire,
on la met bien dans le tas avant de mélanger les cartes. Pour
moi ça me permet d’accepter le milieu dans lequel j’évolue.
Je donne du temps pour le travail parce que dans cette société
il faut donner de soi, pour avoir une vie décente, et donc donner
du temps. Mais pour moi la vie doit passer par l’écrit,
traverser la trame poésie. Je me sens bien dans le milieu humain
que si l’on me donne la possibilité d’écrire,
c’est-à-dire de parler à ma façon. Plus que
cela même : c’est ma façon de respirer qui est en
cause. M’empêcher d’écrire c’est m’empêcher
de vivre parmi les hommes. Et puis la poésie c’est pas
la littérature, c’est la vie, et comme dit encore Artaud,
c’est celle qui « s’épuise le moins vite, puisqu’elle
admet l’action de ce qui se gesticule et se prononce, et ne se
reproduit jamais deux fois ».
5. Tu as été, dès tes débuts,
très proche de Christian Prigent; as-tu été influencé
par ses conceptions théoriques, notamment sa définition
de ce que doit être une écriture moderne, “[tout]
ce qui érode l’assurance des savoirs d’époques,
[qui] défait le confort formel et propose moins du sens qu’une
inquiétude sur les conditions même de production d’un
sens. (...) J’appelle moderne ceux qui vivent toute langue comme
étrangère et doivent donc trouver une autre langue - une
langue dont la nouveauté perturbe le goût dominant et déplace
les enjeux de l’effort stylistique (...) Des formes qui mettront
à chaque fois la littérature en crise. Des formes qui
seront quelque chose comme le nom de cette inquiétude qui pousse
à ne pas se contenter de l’expérience du monde telle
que la fixe les langues socialisées mais à re-présenter
et à piéger cette représentation - à la
refaire.”?
Oui. Mais je me pose des questions. Je ne sais pas ce que c’est
que le réel (lui non plus sans doute, c’est peut-être
pour ça qu’il écrit des essais !), ce qu’est
un corps. Je sais pas non plus pour le mot « moderne ».
Il faudrait peut-être relire Saussure ou Kristeva pour ça.
Tout est bon à foutre à la poubelle ! tous ces savoirs,
plus rien n’est bon pour nous. Alors Christian Prigent a raison.
Et ils sont peu nombreux ceux qui s’inquiètent de ce qui
arrive.
6. Penses-tu avoir été ou être encore
dans une perspective moderniste telle que celle décrite par Prigent,
ou dans cette problématique du mal et de la négation qu’il
a développée dans ses textes sur Bataille, Guyotat, Artaud,
Céline, Joyce, ou encore Burroughs : «Dans ces oeuvres
le mal n’est pas seulement un thème, un sujet à
décrire, il est cette force informe qui travaille les langues
et leur donne à travers des formes étrangères une
exorbitante violence. Elles savent [ces oeuvres] que le Mal est cette
vérité qu’on ne saurait affronter frontalement dans
des langues apaisées, réconciliées, socialisées
vouées à la sélection cathodique stabilisée
d’une communication sans restes. (...) Peut-être nos sociétés
ne savent-elles plus ou ne veulent-elles plus voir ces formes esthétiques
et ces gestes d’écriture dont tout l’effort est de
prendre en charge la négativité, sa symbolisation et l’effort
pour la penser.»
Oui et non, je ne sais pas. L’époque est très différente,
ce n’est plus Mai 68 mais l’après 11 septembre. Effectivement,
on peut encore lire Sade, lire ce que certains devraient apprendre avant
de voter Le Pen ou de continuer à ignorer ce qui se passe dans
le monde (mais aussi, dans le sens contraire, arrêter de s’apitoyer
et d’être naïvement de toutes les causes). Ça
me semble daté ces formules pour enfoncer les clous théoriques.
Il y a beaucoup du poète maudit aussi là-dedans, avec
sa négativité de pauvre gars mal aimé. Le poète
aujourd’hui, pour moi, est plus bas que terre. K.O. C’est
de la merde son travail. Il ne compte pour rien. Il est rien. Pire qu’avant
! Alors ? La problématique du mal et de la négation, il
faut je pense arrêter d’en parler et se mettre à
table. Faire table rase. Mais ce n’est pas pour ça qu’on
est obligé de crever les yeux, de sortir la mitraillette théorique.
D’écrire des trucs d’écorchés. Je pense
que c’est parfois plus pernicieux de faire des œuvres comme
les grands-mères faisaient du crochet. Un beau travail bien fait,
au cordeau. Tellement bien fait qu’il en devient terrible. Du
Brisset par exemple, qui aurait croisé la prose parkinsonnienne
de Stein. J’ai aussi envie de défendre des écritures
comme celles de Nijinski (qu’on ne trouve pas dans le rayon littérature
!). C’est là toute ma difficulté en ce moment. Comment
écrire ? Comment rendre visible ? Il me semble que mon travail
va souvent dans ces endroits-là (la violence, « le mal
» comme il est dit plus haut). Mais on n’y va guère
plus en nombre. Ou alors, on y va tous un peu, mais différemment.
Très différemment même ! Je pense que l’époque
est tourmentée, autant que les années 70, mais il n’y
a plus cette frontalité faite d’un bloc solidaire, de pensées
communes. Pour autant, il y a encore de l’écrit et des
énervés pour résister, face au rouleau compresseur
de la communication et de l’économie libéralo-mondialiste.
7. Tu dis à propos de ta revue Facial et de l’écriture
en générale : «Il faut toujours que je pense à
Facial pour ne pas dégringoler trop dans la mièvrerie,
dans la poésie avec des belles images». Facial et poésie
proléter, la revue-météorite de Chirstophe Tarkos
et de Kati Molnàr à laquelle tu as participé, sont
deux revues-manifestes dans laquelle on peut voir l’émergence
d’une écriture tout à fait singulière, que
tu as appelé dans une sorte de manifeste, ‘poésie
faciale’, c’est à dire ‘poésie de merde’,
poésie d’une langue nécessairement pauvre et appauvrie,
d’une langue directe, sans chichis, en plein dans la face, sans
surplus d’images, ni d’afféteries technicistes. Peux-tu
nous parler de cette écriture que l’on pourrait qualifier
rapidement de post-littérale (ce qui est écrit n’est
que ce qui est écrit) que tu partages avec Christophe Tarkos,
Vincent Tholomé ou Nathalie Quintane ?
Je pense qu’aujourd’hui on est dans une période d’abrutissement
qu’on n’avait pas atteint depuis longtemps. Des voix informatiques
très polies, révérencieuses, nous donnent des ordres.
Ce sont des communiqués-compliments dans lesquels on tourne,
dans lesquels on vit. Et puis la société du spectacle,
plus que jamais. Il faut être rentable. Basta les intervenants,
les fonctionnaires ! Alors forcément on retrouve ça dans
la poésie aujourd’hui (d’où l’idée
de poésie/poètes de merde, de négatif face à
l’économie). Chez Chaton, c’est toutes ces langues
mortes qui nous bordent, ces paroles tombées dans l’oubli
des poches de vestes que le poète réactive (il faut voir
comment il a utilisé le DVD. Là où généralement
il y a pléthore de bonus, il manque le principal ! Ne subsistent
que deux phrases dites en boucle et une image fixe sans le son !). Chez
Fiat, on sent aussi le politique qui se cache derrière les ritournelles.
C’est le spectacle, la comédie mercantile avec ses supers
héros rutilants et ses héroïnes de Paris-Match. Et
l’écriture est elle aussi de la fête. L’écriture
est d’ailleurs une fête, comme la pensée (il me semble
toutefois que dans cette littéralité je vois pas mal d’écritures
ou de styles clonés. Par exemple dans le dernier Nioques où
j’ai cru lire du Chaton !).
C’est pourtant pas nouveau cette réaction épidermique
face aux autoroutes de l’info. Deleuze en a parlé en son
temps. Les théories sur la société du spectacle
ne datent pas d’hier non plus. Mais c’est neuf parce que
le poète entend et voit d’un œil nouveau. Marre des
anciens qui disent qu’untel fait des listes comme le Valère
Dugenou a fait, qu’un autre ne parle pas assez de l’Histoire
de la savonnette de Francis Machin, du pot de colle de Brian Trucmuche
ou des ciseaux 1920 modèle déposé par William Bidule!
C’est pas qu’une histoire de technique, c’est aussi
et surtout des questions qui reviennent à la charge. Dans la
poésie faciale (ou écriture littérale) il me semble
qu’une des questions centrales c’est la disparition de l’Auteur
(qu’on retrouve de manière très fréquente
chez Bory), et on ne la règle pas forcément en nous noyant
sous les samples, les images ou le gros son. Par exemple, chez Hubaut,
il y a aussi le ratage clownesque qui intervient toujours dans ses performances.
Etre Facial, ou poète de merde, c’est faire parler son
débile, montrer le nul qui cause. Facial c’est la PME (Petite
et Moyenne Ecriture), l’écrasement littéral, c’est
du Direct Live, mais en prise réelle avec la fosse commune !
Et puis je préfère souvent les actions simples et efficaces,
du genre des interventions d’Esther Ferrer qui fait en marchant
des cercles avec ses scotchs, ou celles de Tom Johnson et ses compositions
pour crécelles (par contre, j’aime moins les contre-lectures
pour public cultivé, à l’instar de Quintane –
poète Faciale par excellence pourtant, comme le précisait
Olivier Quintyn dans un très bel article. Exemple, parmi d’autres
de l’hommage à Ponge où elle balance une éponge.
Certes le public se gausse, mais bon…)
Côté écriture, Facial vient aussi d’une certaine
idée qu’on a pu avoir du lettrisme (on ne comprenait pas
forcément ce qu’on y voyait de nouveau, mais lire Wolmann
dans Poezi Proleter, ça nous semblait parfaitement logique).
Ecrire, c’est pour moi la liberté des plus élémentaires
et des plus indispensables aussi. C’est de la résistance.
Et il y a vraiment de quoi écrire en ce moment, avec la France
de Chirac. On ne veut plus entendre parler de pauvreté. On délocalise
des entreprises pour s’enrichir plus, et pendant ce temps là
on tape sur les petits. C’est dégueulasse. Il me semble
qu’on n’a plus rien à perdre, nous les poètes
(de merde !). J’ai de plus en plus envie de me balader avec le
dictaphone dans les trains, faire des poèmes dans les chiottes
!, venir aux lectures sans mes bagages d’écrivain-de-mes-deux.
Prendre de face. Montrer le singe, déballer ma connerie héréditaire.
Poser des questions, comme on pose des jalons. Rester muet aussi. Dire
qu’on ne peut pas parler. Qu’il faut se taire, un bon coup,
dans la parole.
8. Alors comment écrire à l’heure de
la ‘global information dominance’ (Virilio) et du retrait
d’un projet idéaliste et moderniste commun aux avant-gardes
? A quoi bon encore écrire alors que la littérature s’enfonce
(depuis longtemps) dans le jeu du spectaculaire intégré
(jeux des chaises tournantes, poésie de révérence
comme on peut dire qu’il y a un journalisme de révérence)
? A quoi bon encore écrire alors que la masse de textes est immense
et que beaucoup de choses semblent avoir été déjà
dites, déjà écrites, déjà répétées
? La messe est-elle finie ?
La messe est peut-être finie pour cette théorie là
et la rhétorique qui s’y rattache. Mais il y a maintenant
des choses qui apparaissent, se dégagent, des résistances
se font, même si le résultat est parfois nul. Il n’y
a d’ailleurs pas de résultat à attendre. Il me semble
qu’on agit plutôt en négatif de ce monde (comme l’indique
très bien Philippe Boisnard, qui avait écrit là
un article très instructif sur notre part « maudite »).
Mais je le lis effectivement ça et là, par exemple chez
Christophe Chemin. La littérature est terminée. Bon. C’est
sans doute vrai pour lui, mais pour ma part rien n’est résolu
et les problématiques d’hier sont encore là aujourd’hui.
Je pense qu’en dehors des mondanités littéraires,
un travail se fait, en sourdine. Doc(k)s propose toujours des travaux
du monde entier (c’est d’ailleurs la seule en France à
montrer ce qui se fait et se pense aux quatre coins de la planète,
notamment avec l’outil internet), une revue comme BoXon présente
des poètes qui semblent travaillés par ce qui les entoure
dans le quotidien. Une nouvelle génération arrive, avec
toi, Emmanuel Rabu, Jérôme Bertin, Antoine Dufeu, Christophe
Manon, ou Jérôme Mauche. Et puis il y a de quoi faire,
de quoi penser tout de même, politiquement ou socialement parlant
!
9. Dans ta lettre à Jacques Sivan, publiée
dans la revue Java n°21-22 (juin 2001), tu dis : “Nous sommes
des débiles et le formalisme et la technologie ne doivent pas
complètement nous recouvrir de merde.” Plus haut dans cette
même lettre, tu dis en avoir soupé des technologues. Penses-tu
que ce regain de poses autour des nouvelles technologies, de la poésie
cybernétique etc. qui se constituent d’emblée comme
la nouvelle Jérusalem de la littérature moderne (Cf. l’essai
de Christophe Hanna) ne sert, pour reprendre ton expression, que “les
salons où les bons mots et les rires friands circulent”
?
Pour ma part, je sais que tu ne partages pas ce point de vue, je trouve
qu’Anne-James Chaton produit son effet et que son style techno-beat
conserve un fond politique détonnant. Maintenant, j’estime
qu’il manque dans notre petit cercle de la pudeur, du retrait,
en un mot du respect pour ce qui se fait autour, dans la pensée,
le théâtre ou l’art. Les propositions de François
Tanguy et de son théâtre, à mille lieues des grands
tapages de la littérature branchée, sont vraiment renversantes
(tout ça avec des textes remontant à Jacques Amiot ou
Hölderlin !). Un homme hors du monde et pourtant questionné
par la vie de ses contemporains, impliqué dans ce qui secoue
notre humanité mercantile et guerrière d’aujourd’hui.
La Fonderie au Mans, c’est plus qu’un lieu de spectacle,
c’est un des rares endroits qui propose toute sorte de réflexion
sur l’art, l’économie, la politique. La fois dernière,
en prenant le métro, j’ai croisé une vieille femme
qui mendiait en jouant de la flûte. Toujours le même air
!
Avec les nouvelles technologies, on n’est pas dans le registre
nul et pauvre. Toujours un qui va vous montrer sa dernière acquisition
« hype » ! Rien à voir cependant avec un Montessuis,
gros travailleur du son et de l’image et qui pourtant reste très
(trop ?) discret. Tout ça est difficile. Pourquoi les cloisonnements
? On reconnaît un travail par sa force, son intelligence, sa légèreté,
le trouble qu’il provoque. Peu importe avec quoi c’est fait.
Et puis à qui s’adresse-t-on ? c’est l’autre
qu’on doit bousculer. Celui qui surtout ne connaît rien,
apprend ou désapprend, découvre. C’est l’autre,
celui qui n’est pas dans le cercle des initiés. Il faut
vraiment retrouver la fonction du poète dans la société,
et c’est pas de l’utopie ça ni un discours démago
! Je le constate en faisant des lectures (d’autres aussi, comme
Serge Pey par exemple, un poète totalement ignoré par
les hautes instances poétiques françaises !).
10. Dans la vie, et je ne pense pas outrepasser les règles
de la bienséance en révélant cela ici, tu es gendarme.
J’aimerais savoir, mais on a déjà dû te poser
la question vingt-mille fois, comment tu arrives à ‘jongler’
avec ton métier (et tout ce qu’il peut t’imposer,
emploi du temps, devoir de réserve, tout ce que cela peut charrier
d’images négatives etc.) et ton écriture (qui brasse
des thèmes a priori assez éloignés des préoccupations
militaires) ? Parviens-tu à bien vivre tout cela (ce qui pourrait
de prime abord être pris pour un grand écart quand bien
même dans tes textes, je pense notamment à bibi, on retrouve
une sorte de schizophrénie) ?
Je pense qu’être vivant et avoir des relations humaines,
c’est-à-dire parfois être marié, père
de famille, avoir un rôle social ou professionnel, des amis, et
être poète, c’est déjà faire le grand
écart. Bien des poètes ou artistes sont dans ce cas là.
Certes, gendarme, comme métier c’est pas anodin ! Mais
un préfet, un commissaire de police ou un facteur, ont un rôle
de fonctionnaire à remplir, des obligations face à la
République. Ce n’est pas toujours incompatible avec ce
qui travaille l’être en profondeur. Moi je pense qu’on
est sacrément dans la merde ! Et c’est pas de la littérature.
L’autre fois dans le train, quelqu’un à mes côtés
lisait un livre sur la sauvegarde du patrimoine. Ça relatait
toutes les époques, depuis les invasions barbares et les destructions,
les ébauches de préservations, jusqu’à nos
médiathèques françaises. Et il m’est venu
cette phrase à l’esprit : « pourquoi tu tiens tant
à faire partie des hommes ? ». Pourquoi ces collections,
ces musées, ces mémoires à plus savoir quoi en
foutre ? Pourquoi on s’en fout plein la panse du passé
? à s’en faire péter les neurones, et plus de place
pour le présent, ce qui se dit, se tient là dans l’immédiateté.
On n’est pas une société dans le progrès
à l’heure actuelle, on est dans l’af-flic-tion, on
bénit les morts. On en a plein la bouche de toutes les épopées
culturelles. Et nous ? Étrons du présent. Qu’est-ce
qu’on fait ? c’est pour ça que j’écris,
pour penser que je ne suis plus que devant le poteau de moi-même.
Mais j’avance pas car le poteau c’est aussi les livres,
les arbres de littérature, les pères la-science. Il y
a de vieux arbres qui me parlent toutefois, ceux que j’ai placés
plus haut, mais j’étouffe dans cette forêt où
on peut lire partout sur les lèvres, et depuis tout petit, que
la vérité, la beauté, c’est pas là
qu’elle se trouve. C’est pour ça qu’on gaspille
notre énergie, notre temps. Parce qu’on nous ment. J’ai
lu à des enfants, je vois bien ce qu’ils ressentent. Ils
savent très bien quand on ne leur ment pas. Pourquoi passe-t-on
sa vie après à lire de la merde comme les livres de Beigbeder
? Pourquoi nous fait-on avaler que le fin du fin c’est Boris Vian
ou Albert Camus ? A cause de ça je suis devenu sourd, je veux
plus rien entendre, je me méfie de tout, j’ai trois chiens
chez moi près à mordre ! Je plaisante ! Toutefois, j’ai
déjà fait pour ma part le grand écart avec ce qui
se dit, se pense, s’entretient bon an mal an dans ce monde.
11. Tu publies maintenant chez POL, après être
passé par de plus petits éditeurs et par de plus petites
revues, et on peut dire que ton travail est maintenant plutôt
reconnu par le milieu littéraire et par une fraction du public
cultivé (article dans Les Inrocks etc.), quel regard portes-tu
sur le fonctionnement du milieu littéraire et en l'occurrence
sur le (petit) milieu poétique moderne ? Comment s’est
passé cette transition de la (toute relative) marge à
la (toute relative) reconnaissance ? T’es-tu déjà
dit (et as-tu mis en pratique ce principe ?) que pour être suffisamment
lu et bien édité, il fallait mettre un peu d’eau
dans son vin ?
C’est ce que Tarkos me disait. Il déplorait que certains
écrivains chez POL aient mis de l’eau dans leur vin. Ne
prenaient plus de risques. Parfois, ça peut freiner, certes.
En ce moment ce n’est pas le cas pour moi. Je poursuis des choses
à travers les textes et je me soucie peu de ce qu’on pense.
Ce que pensent les autres, c’est toujours à mille lieues
de ce qu’on imagine de toute façon. Quand je lisais mes
Spots, de manière frontale, brutale, je ne me rendais peut-être
pas toujours compte de l’effet que ça pouvait produire.
C’était moi, point ! Mais maintenant j’ai travaillé
ça, le son, la voix, c’est devenu un instrument et c’est
une vraie liberté, qui peut me permettre d’aller beaucoup
plus loin. Mais comment veux-tu que je mette de l’eau dans mon
vin ? quand je reviens de ces lectures justement, après avoir
passé des soirées agréables avec de charmantes
personnes qui vous aiment bien, et qu’après je reprends
mon métro, et me tape douze heures hors de chez moi par jour
pour aller bosser ? l’adage « Métro-boulot-dodo »
peut s’appliquer à ma vie actuelle ! Et tu voudrais que
je mette de l’eau dans mon vin ?
12. Que t’inspire cette phrase de Julien Blaine :
“Si on enlève le risque à la poésie, ça
devient de la littérature” ?
C’est la vérité. On m’a offert un livre de
Jorge Semprun, L’écriture ou la vie, et il y a peu j’ai
lu le livre de Robert Antelme intitulé L’espèce
humaine. Ce dernier livre, plus que le premier, est un livre dur. Il
maintient aussi en haleine. C’est-à-dire qu’il fait
un peu actionner les petits mécanismes de la littérature.
Mais ça reste discret, parce que c’est bien fait, tandis
que chez Semprun ça pue le roman à plein nez. Certes,
ce sont des expériences de la vie qui sont uniques, inouïes.
On n’en revient pas indemne et il faut qu’il y ait des témoignages
sur les camps de concentration, il faut bien y mettre des mots. Mais
comment faire une fiction qui soit proche de ces horreurs en utilisant
les ficelles habituelles du roman ? Je trouve ça dégueulasse
de roublardise (le style c’est dégueulasse, comme dirait
Céline !). On pourrait comme ça comptabiliser les anecdotes
qui sont dans les autobiographies, même les plus dures, où
finalement l’on se sent complice, où l’on se sent
du même monde que celui qui nous parle et nous tend en quelque
sorte la main !…
La poésie par contre, c’est plutôt une affaire personnelle.
Un gouffre. Lorsque j’ai lu Artaud la première fois, j’ai
vraiment eu la sensation d’un corps. Son écriture était
physique, je la touchais. Un organisme vivant avec toute sa bizarrerie
face à moi. Les textes comme les siens on aurait plutôt
tendance à les repousser. C’est fait pour. C’est
ça, la Leçon Artaud. Et pour ma part, je voterai mille
fois pour Reznikoff et son Holocauste que pour l’Ecriture ou la
vie ! Dans la littérature, on transcrit les choses de la vie,
tandis que dans la poésie c’est la vie même, c’est
un art à part entière, comme la peinture, qui se fout
de savoir comment le lecteur recevra ça. Les écrivains
écrivent en pensant tout d’abord au lecteur et font aller
les mécanismes qui lui plaisent, où il se sent en sécurité.
La poésie c’est le risque, bien sûr. Cependant, tous
les poètes ne disent pas la même chose. Un jour, j’ai
envoyé mes poèmes à une grande maison d’édition.
Le poète qui tenait la boutique m’a écrit en me
disant qu’il avait lu d’un bout à l’autre,
sans répit et sans que ça ne lui tombe des mains. (comme
c’est souvent le cas me précisait-il !). Mais il ne pouvait
pas publier. C’était trop abrupt pour lui. Parfois trop
violent. Ou alors, il aurait fallu que je mette des explications autour
de chaque poème, dire pourquoi je rapportais des propos racistes
par exemple, ou des choses de la télé. Je lui ai répondu
que si les gens tombaient dans mes poèmes comme dans des trous
c’était tant pis pour eux, mais que je n’allais pas
pour autant mettre des pancartes devant.
13. Je sais que la télévision t’inspire
ou t’as inspiré , tu parlais tout à l’heure
aussi de musique pop ; le monde de la poésie contemporaine semble
relativement fermé aux différentes formes de culture populaire
(à quelques exceptions près, à moins que cela soit
une énième posture), qu’est-ce que tu y cherches,
qu’est-ce que tu y trouves, qu’est-ce qui arrive à
nourrir ainsi ta réflexion et ton écriture qui ne vienne
pas forcément des livres ?
La télé c’est le mot que j’utilise pour ne
pas dire continuellement « trou du cul ». Mais ça
reste ça. Ça m’inspire pas ! Comment s’inspirer
d’un trou du cul ? Hormis cette plaisanterie, j’écris
souvent par réaction, comme s’il me fallait récupérer
le flot de paroles et les retravailler, les digérer et les ressortir,
faire ressortir ce qui parfois me révolte ou me séduis.
Dans la parole il passe du désir. Les mots ne sont pas anodins.
Donc : ce que j’entends à la télé, la radio,
mais aussi au boulot. Un collègue, par exemple, me parlait des
problèmes avec son fils, de l’admiration qu’il avait
pour son père. Son fils qui ne mangeait que des saucisses et
son père maton super-raciste. Ça finissait par m’obséder
ses réflexions et ses visions très simplistes de la vie
et du monde. Il m’a fallu re-simplifier encore plus ! rendre plus
monstrueux, par l’étrangeté des poèmes, leur
coupure, leur rythme donnant une véritable force comique ! Je
n’insiste plus malgré tout sur cette sorte de cut-up, parce
que pour beaucoup c’est maintenant leur fond de commerce. Le poids
des mots, le choc des images et les analyses poético-philosophiques
là-dessus, c’est tellement devenu monnaie courante que
pour ma part j’ai complètement abandonné. Ça
n’empêche que je lis de plus en plus, à travers les
bruits des machines et les voix désincarnées des messages
électroniques, une pensée en marche pour une nouvelle
barbarie, et que donc il y a certainement de quoi faire de ce côté
là,avec la poésie !
14. La poésie, dit Christian Prigent, peut peu. On
le voit constamment quand on regarde le tirage d’un livre de poésie
(même chez les grands éditeurs !) qui ne dépasse
guère les mille exemplaires ou pire quand on regarde les chiffres
de vente. On le voit aussi très bien dans le peu d’estime
des journalistes ou des scribouillards de toute zone envers la poésie,
ce qu’elle dit, ce qu’elle fait, ce qu’elle pourrait
dire d’un point de vue politique, éthique ou social. Qu’en
penses-tu ? Dans le même sens que penses-tu de cette phrase de
Jean-François Lyotard : “L’importance d’un
texte ce n’est pas seulement ce qu’il fait et ce qu’il
fait faire mais ce qu’il dit. Ce qu’il fait : la charge
des affects qu’il détient et communique, ce qu’il
fait faire les métamorphoses de cette énergie potentielle,
ce qu’il dit: la réinstauration d’une éthique
la (ré)affirmation d’une politique.” ?
Je publie pour dégager le terrain, pas pour regarder les chiffres,
faire de la compta. Dégager le terrain c’est faire table
rase devant soi et avancer. C’est des gestes quasi guerriers ces
nettoyages de zones qu’on doit faire pour la tête. Je ne
cherche pas à dire : « je fais un texte politique ou érotique
». On ne prépare pas un discours ! Si Lyotard pense ça
tant mieux, moi je produis. Je fabrique des poèmes, comme dirait
Tarkos. Ou plutôt : l’écriture c’est ma seule
réponse. Je prends la vie sur le coin de la gueule et je n’ai
que ça pour m’exprimer (ceci dit je peux m’estimer
heureux, un autre n’avait que son pet !). J’apprends à
écrire en écrivant. C’est une thérapie pour
l’existence, la mienne. Le fait que j’existe m’étonne.
Ecrire sans doute réaffirme une politique, si le politique dépasse
ce qu’il recouvre aujourd’hui comme sens. C’est l’histoire
des humains qui passe par soi, l’histoire de son humain à
soi, du fait qu’on est sur terre et qu’il nous semble parfois
qu’on n’a rien à y faire. Et puis pour moi l’écriture
c’était mon expression, la seule, et pourtant il me semblait
que ça m’était interdit. Motus ! A chaque fois que
j’écrivais c’était pire que de me branler
dans les draps ! C’est ce que je pensais. Ou c’est ma mère
qui le pensait. Elle me faisait dire, finalement, qu’écrire
c’est le pire de tout. Honte sur toi ! Tu t’es branlé
dans les draps ! J’avais la honte, la honte de moi cachée
dans mes doigts ! C’est pour ça qu’il y a aussi du
politique, parce qu’il y a la trace incompréhensible de
l’être dans l’écrit. Les journalistes ne peuvent
pas comprendre ça. Quand on leur parle de vérité,
c’est comme si on disait un gros mot, ou plutôt une incongruité
!
15. Pour conclure, quels sont tes projets d’écriture
et de publications ? Sur quoi travailles-tu en ce moment et qui va éclore
bientôt ?
Je viens de publier Bine, au Corridor, puis Bibine chez l’Attente.
Bientôt je vais faire Bobines, à moins que ça ne
s’appelle Je me jette. Ça commence par : « la vie
commence ici » ! Je le proposerai à POL. J’ai de
quoi faire, l’important maintenant est de savoir quelle forme
cela pourrait prendre pour gagner en intensité et pour faire
livre. Il y a aussi ce projet avec les dessins de Pascal Doury, qui
est décédé en septembre 2001. J’avais une
relation rare avec cet artiste. Il me parlait de Cézanne ou de
Robert Walser comme personne. Un homme très cultivé, qui
vivait dans son petit appartement de Bagneux, envahi de livres et n’ayant
qu’une toute petite table pour dessiner. J’aime beaucoup
les gens comme lui, ou comme Lucien Suel, qui ne font pas de bruit mais
qui continuent imperturbablement de creuser ! Mais en ce moment j’écris
un livre, un dialogue interminable, je ne sais pas comment l’appeler,
comment ça va être, c’est très jouissif en
tout cas. Il me semble aller plus encore dans l’altérité,
il y a des voix mais on ne sait plus qui parle, qui prononce les paroles.
Pour le moment ça parle d’amour, mais aussi de travail,
de l’abrutissement de la société. Ça parle
aussi beaucoup de rien.
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