| Face
au pré
Le
pré s’ouvre devant nous, comme il a fait jadis, fenouil et prêle,
pour Francis Ponge. Préalable à toute récollection ou composition
ensemble de morceaux d’écritures enfilées, il ouvre son espace.
Il fait préfixe et préambule à cela qu’on nomme « revue »
parce qu’on y fait comparaître à la même inspection une mêlée de
brins graphiques. Le volume leur prête, non pas une unité, mais
une espèce de communauté transitoire pareille à celle que le pré
propose à tant d’herbes disparates.
Cette
communauté se tisse par l’effet d’un goût, sans doute, qui n’est
que l’apanage souverain du faiseur de revue. Mais elle survient
aussi, en même temps et toujours, par la grâce d’une rencontre sans
plus de rigueur visible que celle, dans un pré, de promeneurs occasionnels,
de bestiaux, de champignons et de musaraignes. Entre des écrits,
des dessins, des images et des pages blanches il peut toujours surgir,
sans souci de système, une vérité verte.
C’est
la vérité herbeuse des signes et signaux : nous avons un tel
appétit de les fabriquer et de les brasser que nous aspirons sans
cesse à les frotter les uns contre les autres- non pas comme des
silex pour une étincelle, mais comme des luzernes, des chiendents
et des trèfles pour une senteur froissée, humide et fugitive. Au
lieu de sens, nous respirons cette senteur, et c’est alors qu’il
se produit une exhalaison, une brume légère de vérité, une pluie
fine de pollens capables de nous faire éternuer dans le vrai.
Il
suffit de cette secousse, et la préface fait face au pré.
Jean-Luc Nancy
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