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littérature fait peur. On peut s'en étonner, c'est le cas pourtant.
Quelque silence qu'on fasse sur elle le plus souvent, quelque peu
de pouvoir qu'elle ait en fait — survivant peu et mal dans
un monde qui lui conteste l'existence ou qui ne lui consent qu'à
la condition qu'elle divertisse —, elle fait peur.
On
peut s'étonner en effet de cette peur. La redouter aussi (redouter
les mesures qu'on ne manquera pas de prendre contre elle, qu'on
prend — plaintes, procès, amendes, prison avec sursis, etc.,
par exemple contre l'éditeur de Il entrerait dans la
légende de Louis Skorecki). On peut s'en féliciter
aussi. S'en féliciter, parce que si la littérature fait peur aujourd'hui
c'est que celle-ci dispose encore des moyens de représenter ce qu'il
n'y a plus qu'elle a pouvoir de représenter. Sans doute la littérature
n'existe-t-elle socialement qu'à l'état de séquelle ou de reliquat
sacré, cependant il n'y aurait plus qu'elle pour qu'éclate le scandale
que tout ce qui compte, que tout ce qui dispose de tous les moyens,
est impuissant à conjurer. Pour qu'éclate par le coup de scandale
de la puissance de ses moyens. Et c'est ce qu'aucun de ceux-ci,
si grands soient-ils, ne pouvait prévoir. Et c'est ce qu'aucun de
ceux-ci n'admet.
Au
juste, que disent ses accusateurs ? La même chose, à très peu près.
Non pas, bien sûr, qu'elle n'a pas raison d'être libre — il
n'y a presque plus personne pour prétendre que la littérature ne
doit pas l'être. Ceci, seulement : qu'elle ne doit pas l'être trop.
Est-ce absurde ? Sans doute, la liberté ne se calcule pas, il n'y
a pas de liberté qu'en partie ou qu'à moitié. C'est toute la liberté
qui veut la liberté, la liberté de la littérature à fortiori.
Ce n'est pas cependant ce que disent ceux qui la calculent. Ils
disent au contraire : tant de liberté veut de la liberté plus qu'elle
ne peut encore ; tant de liberté tue la liberté ; trop de liberté
est liberticide. .
A
ceux qui le disent, à ceux qui calculent, il faut opposer ceci :
il n'est juste de dire que la liberté est au principe de la littérature
qu'à la condition d'ajouter que la littérature est au principe
de la liberté. De toute liberté. Et d'une façon dont l'histoire
n'a pas encore été faite C'est de la litttérature qu'est née la
liberté dont c'est aujourd'hui le fétichisme démocratique qui se
prévaut — pas le contraire. Il faut y insister : si grande qu'ait
de tout temps été la liberté qu'a prise la littérature, ce n'a jamais
été d'une façon dont quelque liberté que ce fût eût lieu de se croire
menacée; en revanche, menace-t-on si peu que ce soit quelquee liberté
que la littérature s'est acquise, c'est alors que toute liberté
est elle-même menacée..
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