"En un mot, c'est faire que la littérature

reste au principe des libertés

dont c'est toute liberté qui dépend"

 
préface de Michel Surya  
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La littérature fait peur

La littérature fait peur. On peut s'en étonner, c'est le cas pourtant. Quelque silence qu'on fasse sur elle le plus souvent, quelque peu de pouvoir qu'elle ait en fait — survivant peu et mal dans un monde qui lui conteste l'existence ou qui ne lui consent qu'à la condition qu'elle divertisse —, elle fait peur.

On peut s'étonner en effet de cette peur. La redouter aussi (redouter les mesures qu'on ne manquera pas de prendre contre elle, qu'on prend — plaintes, procès, amendes, prison avec sursis, etc., par exemple contre l'éditeur de Il entrerait dans la légende de Louis Skorecki). On peut s'en féliciter aussi. S'en féliciter, parce que si la littérature fait peur aujourd'hui c'est que celle-ci dispose encore des moyens de représenter ce qu'il n'y a plus qu'elle a pouvoir de représenter. Sans doute la littérature n'existe-t-elle socialement qu'à l'état de séquelle ou de reliquat sacré, cependant il n'y aurait plus qu'elle pour qu'éclate le scandale que tout ce qui compte, que tout ce qui dispose de tous les moyens, est impuissant à conjurer. Pour qu'éclate par le coup de scandale de la puissance de ses moyens. Et c'est ce qu'aucun de ceux-ci, si grands soient-ils, ne pouvait prévoir. Et c'est ce qu'aucun de ceux-ci n'admet.

Au juste, que disent ses accusateurs ? La même chose, à très peu près. Non pas, bien sûr, qu'elle n'a pas raison d'être libre — il n'y a presque plus personne pour prétendre que la littérature ne doit pas l'être. Ceci, seulement : qu'elle ne doit pas l'être trop. Est-ce absurde ? Sans doute, la liberté ne se calcule pas, il n'y a pas de liberté qu'en partie ou qu'à moitié. C'est toute la liberté qui veut la liberté, la liberté de la littérature à fortiori. Ce n'est pas cependant ce que disent ceux qui la calculent. Ils disent au contraire : tant de liberté veut de la liberté plus qu'elle ne peut encore ; tant de liberté tue la liberté ; trop de liberté est liberticide. .

  A ceux qui le disent, à ceux qui calculent, il faut opposer ceci : il n'est juste de dire que la liberté est au principe de la littérature qu'à la  condition d'ajouter que la littérature est au principe de la liberté. De toute liberté. Et d'une façon dont l'histoire n'a pas encore été faite C'est de la litttérature qu'est née la liberté dont c'est aujourd'hui le fétichisme démocratique qui se prévaut — pas le contraire. Il faut y insister : si grande qu'ait de tout temps été la liberté qu'a prise la littérature, ce n'a jamais été d'une façon dont quelque liberté que ce fût eût lieu de se croire menacée; en revanche, menace-t-on si peu que ce soit quelquee liberté que la littérature s'est acquise, c'est alors que toute liberté est elle-même menacée..

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On sait aujourd'hui combien il en est souvent ainsi. Comme s'il ne pouvait qu'en être ainsi. Comme si tant de liberté était fait pour qu'aient peur tous ceux qui montrent pour la liberté un amour pusillanime. A ceux-ci, il faut redire ce que nous avons dû dire, il y a douze ans déjà, au moment où il a fallu défendre Salman Rushdie et ses détracteurs contre ceux qui le menaçaient de mort : il ne suffit pas de défendre la littérature ; il ne suffit pas même, pour la défendre, de prétendre qu'elle est libre; prétendre qu'elle est libre, dès lors qu'on assortit cette liberté de quelque condition que ce soit, est un contresens, ment; non, il faut encore affirmer qu'elle peut tout : tout diere, tout représenter, tout montrer; c'est ce qu'il faut affirmer alors, contre tous ceux qui craignent qu'elle revête de nouveau ce caractère d'outrage ou de scandale qu'ils voudraient tant lui voir abandonner. Mais cela ne suffit pas encore : même affirmer que la littérature peut encore tout n'est pas assez, ne se porte pas à la hauteur que la littérature demande ; il ne suffit pas de dire qu'elle le peut, il faut encore dire qu'elle le doit. Et c'est une injonction d'une tout autre sorte (paradoxalement morale) : dire la littérature doit tout dire, c'est se tenir dans l'injonction que Sade lui a faite ("tout dire, à quelque point qu'en frémissent les hommes"), c'est faire que cette injonction nous tiennne à ce qu'il faut que nous connaissions, c'est faire que nous ne déméritions pas de la connaissance de laquelle c'est toute la littérature qui est appelée ("connaissance", c'est ce que Bataille dit pour justifier Sade devant le tribunal où fut trainé son éditeur, Pauvert, en 1957; et l'art de Progénitures, du Professeur, par exemple, fait en effet qu'on connaît). En un mot, c'est faire que la littératuree reste au principe des libertés dont c'est toute la liberté qui dépend. Et l'on pourra alors mesurer précisément comment ce sont tous les régimes qui ont redouté ce que la liberté a naturellement d'excessif qui s'en sont pris à elle. Comment en réalité c'est la liberté que ceux-ci redoutent même quand ils feignent de ne redouter que celle que la littérature montre.