Début de l'article :
"Mais comment peut-on encore être moderne ?, telle est la question que ne cessent de marteler depuis un quart de siècle tous ceux qui sont demeurés étrangers aux avant-gardes des années 60-70 ou qui ont pris leurs distances par rapport aux derniers avatars de la modernité. Dès 1981, dans Le Ruban au cou d'Olympia, le déjà classique Michel Leiris stigmatisait la «merdonité», cette dérive spectaculaire qui, suivant l'irrésistible flux capitaliste, tend à confondre modernité et actualité : «Notion stimulante mais caduque [...], la modernité [...] n'a-t-elle pas, camouflet à son nom même, cessé d'être moderne ?» (Gallimard, p. 248). Débutait une ère souvent qualifiée de «postmoderne», où l'on ne se contentait pas de dénoncer la dégradation de la modernité en modernisme — cette quête effrénée de la nouveauté —, ou encore les excès formalistes (purisme) et idéologiques (activisme révolutionnaire) : l'heure de la revanche sonnait pour tous les naufragés de la vague textualiste, qui s'empressaient de sonner l'hallali des avant-gardes pour claironner le retour à des valeurs sûres."
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Nous
inaugurons ici, la publication de petits essais (éditions
Trame-Ouest, collection critiK). Seul le
début est donné, pour lire la suite vous pouvez commander aux
éditions Trame-ouest (22 rue pasteur, 62000 Arras) pour le prix de
5 Euros (+1 Euro de port, chèque à l'ordre de "association
Trame-Ouest") ce premier essai. Il comporte 44 pages. ISSN :
2-914557-08-6. Sont données à lire les 2 premières parties (les 4
premières pages)
Poéthique de l'amitié
(quelques propos dur la liaison entre démocratie et littérature
chez Christian Prigent)
[n° HAL-SHS-00009845]
« la
liberté n’est rien si elle n’est celle de vivre au bord
des limites où toute compréhension se
décompose »
Georges
Bataille
D’une étrange relation — Il
pourrait apparaître fort étrange, de voir un poète comme Christian
Prigent, mettre en liaison, la poésie et la démocratie. Liaison au
sens où pour lui, « dans les obscurités, la difficulté, la
cruauté de la poésie (dans ses pointages du mal et dans sa
résistance à la détermination du sens a priori) devraient
s’énoncer allégoriquement quelques motifs du choix
démocratique » (AQBP, p.41). Étrange
énoncé, pour celui qui pose avec radicalité la question de la
modernité et des modernes, pour celui qui peut dire
« j’écris plutôt contre. Contre ce qui reconduit la
croyance au lien (verbal, sexuel, social) et donc noue le lien
lui-même » (EdN, p.211). « Parlant
de livres, je dis seulement : « voici les livres dont
j’ai besoin, et voici ceux qui m’encombrent ». Il
s’agit d’affirmer des partis pris, dans leur arbitraire
et leur violence » (CQM, p.28). Étrange,
dans la liaison du terme de démocratie qui semble renvoyer à la
tolérance et de cette cruauté propre à la revendication moderne.
Étrange comme cette affirmation de la déliaison sociale, qui
apparaît antinomique avec ce qu’intuitivement on imagine être
la démocratie. Étrange, car ce terme de « démocratie »,
se fait rare dans ses écrits, et pourtant, vient hanter quelques
textes, étant le seul concept politique qui semble en relation
fondamentale avec ce que pense depuis plus de 10 ans Prigent de la
littérature.
On pourrait même se demander si ce qu’il dit de la démocratie
ne serait pas abusif, un tant soit peu excessif, venant faire
effraction de ce qui ne cesse d’être dit pour enclore la
démocratie dans une définition. En effet, la démocratie semblerait
être le lieu même de la communauté, du rassemblement de la
concorde, de l’égalité. En tout cas, c’est ce que le
politique prétend venant garantir la pérennité de sa
représentativité et de sa reproductibilité. C’est ce que la
sphère politique occidentale revendique, et construit, rabattant la
démocratie sous le principe de l’égalité arithmétique, la
communauté des frères.
Mais face à ce discours convenu, cela fait longtemps que certains
nous ont appris à en finir avec les utopies morales du politique,
avec le dogme de sa fraternité de droit, cela fait longtemps, oui,
Machiavel nous en est témoin, ainsi que Spinoza, que nous ne voyons
plus les hommes tels que l’on voudrait qu’ils fussent,
mais tels qu’ils sont et apparaissent : être de
passions, de déchaînements et de haines, de désirs et de jalousies,
d’anxiété quant à son existence et à ses devenirs potentiels,
de petits ou grand intérêts.
Et c’est pourquoi derrière cette étrangeté d’une
liaison qui pourrait être interdite et rejetée comme impropre, se
cache peut-être une question encore impensée, question de ce
rapport entre démocratie et littérature. En quel sens Prigent, tout
en se déclarant en dissension, peut-il toutefois penser que la
disjonction, le parti-pris pourrait fournir une allégorie de la
démocratie ?
La démocratie comme crise du politique
— Pour comprendre un peu mieux ce qui se cache et se tisse
dans cette étrange relation, il est nécessaire d’analyser en
quel sens, peut-être, la démocratie, loin d’être un état
politique défendu et énoncé comme celui devant rassembler les
hommes en une communauté, est celui qui a été honni, mis au ban des
états possibles ou des états qui raisonnablement conviennent aux
hommes. Dès Platon, et jusqu’à fort récemment à travers ce
siècle, la démocratie apparaît comme cette impossibilité du
politique au niveau théorique. Ce que rappelle parfaitement
Derrida, dans son livre Voyous. La démocratie
serait l’État impossible, ou bien encore la constitution de
l’impossible de l’État au sens où, elle pose la
question de la liberté et de la neutralisation de tout critère de
partage de l’espace politique par sa redistribution et sa
responsabilité proprement individuelle. D’où le rejet
platonicien, son exaspération, face à cet État de « bazar de
constitution », où tout un chacun peut se permettre de tout
dire, de dire tout ce qui s’attache à ses désirs, sans jamais
pouvoir être bridé. La démocratie, lieu du multiple, de la
circulation moléculaire sans reconnaissance de centre, de la
fragmentation, des principes d’existence hétérogènes, au sens
où très étrangement, d’égalité, il n’y aurait que dans
la reconnaissance de l’altérité de l’autre, de sa
possibilité de se poser en différence, de différer de la place à
laquelle on aurait voulu qu’il soit. Oui, la démocratie, à y
regarder de près, serait le système politique impossible,
aporétique par ses contradictions, qui demanderait selon Rousseau
d’être des dieux, or Aristote nous l’a dit par avance,
si l’homme est un être politique (zoon politikon) c’est
qu’il n’est ni ange ni bête. De la démocratie : à
la fois l’ange et la bête, à la fois nécessité de reconnaître
cette part irréductible du singulier qui s’actualise par ses
désirs, se monstrualise, et de l’autre la possibilité
d’un lien politique demandant que les singularités puissent
cohabiter, vivre en bonne intelligence.
La démocratie, Platon avait raison de le dire d’emblée, est
le lieu de la perte des partages, de l’absence de mesure, de
l’in-signifiance dès lors que rien ne garantit et vient
ordonner a priori le sens et sa déposition en signification,
l’effacement de la bonne répartition, de la répartition selon
un critère de partage a priori qui permet de se doter d’une
égalité. La démocratie est ainsi le lieu où tout peut être dit, ou
la puissance du dire n’est jamais selon une instance
transcendante, jamais émasculée, castrée de son style, de son
stylet, de ce qui en tout dire délié, peut faire front, éperonner
ce qui est, ébranler l’ordre établi. La démocratie est le
lieu impossible de toute politique voulant encercler le possible en
le canalisant dans un simple virtuel, un prédonné au niveau formel.
Car elle est l’état où les citoyens peuvent assouvir leurs
désirs, qui ne correspondent pas aux idéaux de la morale.
La démocratie est ainsi une institution dangereuse pour le
politique car elle l’ouvre tout simplement au possible non
cadastré, alors que l’art de la polis est un art de la
canalisation, du règlement des mouvements par des lois, de la mise
au ban. La démocratie serait ainsi la limite de toute politique de
l’expression, de sa restriction, de son égalisation, de sa
possible censure.
Ce qu’aurait peut-être aperçu Prigent, dans sa liaison,
c’est en quel sens cette ouverture indéfinie de la démocratie
à la parole correspond, et est peut-être même mise en question, par
la littérature.
[Christian Prigent] [Philippe Boisnard] [Poésie] [essai] [démocratie]
Dans le Télérama du 1er février 2006 (n°2925),
Olivier Céna, critique téléramiste, une nouvelle fois se distingue
par son parti pris, par sa verve empâtée de bons sentiments et de
visions métaphysiques. D'Olivier Céna, on sait qu'il sévit depuis
déjà un certain temps dans ce magazine TV à destination des
intellectuels. C'est ainsi que déjà en 1995, dans le Télérama hors
série sur la photographie, il défendait une photographie humaniste,
au sens où pour lui "l'un des intérêts fondamentaux de la
photographie (...) peut être la révélation du regard universel de
l'homme, de son état amoureux, de son humanité possible".
Grande déclaration, qui non seulement fait fie de ce que pourrait
être précisément l'Humanisme (celui du XVIème siècle), mais qui en
plus réduit l'histoire de la photographie à la première moitié du
siècle.
Dans son article Passer la main, Olivier
Céna repart en guerre contre certains processus d'abstraction et
d'installation, en prenant comme prétexte l'exposition Notre
Histoire, visible jusqu'au 7 mai au Palais de Tokyo. Dans cet
article, comparant l'installation de Kader Attia, proposant un
labyrinthe de matraques fixées à un mur, et de l'autre une peinture
de Yan Pey-Ming qui a servi de couverture pour le Télérama du
nouvel an, et qui représente une main brandissant une matraque, il
se lance dans une attaque en règle des artistes post-modernes,
artistes sans main, artiste designer, artiste qui aurait perdu,
oublié, le rôle de la main dans la conception de l'oeuvre. C'est en
ce sens qu'il établit une apologie de la main : "la main, comme
le regard, est ce qui dès la naissance nous accueille ou nous
repousse. En art, elle n'est pas qu'un simple outil au service d'un
concept. Quel que soit le talent de l'artiste, le geste déforme,
même imperceptiblement, révélant la personnalité de l'auteur
(...). La main — le corps à l'oeuvre — dit ce
que les mots ne peuvent énoncer. Elle ne ment pas, elle ne triche
pas, elle révèle : l'être, l'humanité — cette empreinte
émouvante sur le mur d'une grotte".
La vision qu'il défend de l'art, je le souligne d'emblée, est
héritière de l'analyse qu'a pu avoir Heidegger dans
Qu'appelle-t-on-penser ? La verve
d'Olivier Cena ressemble à celle de la vision phénoménologique de
Heidegger, et implique le même horizon métaphysique : "L'oeuvre
de la main est plus riche que nous ne le pensons habituellement. La
main ne fait pas que saisir et attraper, que serrer et pousser. La
main offre et reçoit (...). La main trace des signes, elle
montre, probablement parce que l'homme est un monstre. (...)
Mais les gestes de la main transparaissent partout dans le
langage, et cela avec la plus grande pureté lorsque l'homme parle
en se taisant. (...) Toute oeuvre de la main repose dans
la pensée" [p.90, PUF].
Pour juger de l'exposition du Palais de Tokyo, Olivier Céna pose
ainsi a priori un prisme d'analyse, qui non seulement
permet de légitimer ou d'illégitimer ce qui est présenté, mais qui
en fait projette a priori ce que devrait être d'abord et avant tout
une oeuvre d'art : à savoir qui postule une essence trouvant son
incarnation par le seul travail de la main.
Il est bien évident ici que nous pouvons apercevoir une démarche
épistémologique qui ne réfléchit pas sur sa propre logique. Tout
d'abord, Olivier Céna, au lieu de s'interroger sur la démarche
posée par l'oeuvre, et non pas seulement par l'artiste, part de
présupposés esthétiques qui subordonnent toute phénoménalité
artistique à ses propres critères de vérité. Ici, l'art donc obéit
à une essence, celle de la manoeuvre, qui correspond seulement à
certaines déterminations historiques de sa concrétion. Il y a une
confusion entre d'un côté les principes qui peuvent émerger de
certaines démarches et de l'autre la possibilité de poser une
vérité en art. Ce qui détermine certaines démarches est hypostasié
en tant que critère de vérité, et vient de là condamner a priori
toute autre démarche. Dès lors, c'est une inversion de la relation
cause/effet qui va commander son discours, ce qui n'était qu''effet
en tant que discours devient causalité de tout regard sur les
oeuvres qui apparaissent.
Ceci le conduit à ne pouvoir s'interroger sur ce qui surgit dans
l'art contemporain, notamment celui qui prend forme par les
installations. Cet aveuglement l'empêche de comprendre en quel sens
par moment, et notamment aujourd'hui, un certain tournant
épistémologique en esthétique est impliqué par les oeuvres
contemporaines qui se constituent au niveau numérique.
Sa démarche est contradictoire avec ce que tente d'observer, entre
autres, Mario Costa, dans Internet et globalisation
esthétique (L'Harmattan) : "La dimension
esthétique de l'époque qui s'ouvre sera de moins en moins celle de
l'art, et s'approchera de plus en plus de celle, que j'ai commencé
à indiquer il y a vingt ans sous le nom de "sublime
technologique". Mario Costa, défend un tournant
épistémologique du regard sur l'art, en tant que celui-ci dépend
non seulement de ses conditions époquales d'apparition (d'où la
nécessité de réfléchir au démarche de ready-made depuis Duchamp
comme impliqué par des conditions socio-économiques impliquant une
interrogation artistique), mais en plus des conditions
technologiques de sa propre concrétion. Ainsi, si Olivier Céna peut
mettre en critique l'artiste-concepteur, il témoigne par là de sa
mécompréhension de l'usage par exemple des technologies en art, du
fait que les oeuvres ne sont plus le résultat d'un artiste
singulier, mais de réalisations de groupe, où le concepteur peut
travailler avec informaticiens, avec des graphistes, afin de
concrétiser son projet.
De même, alors que ce que privilégie Olivier Céna, tient à la
re-présentation, et en cela à une mimésis qui serait à
penser au sens de l'impensé de Hegel (voir sa description de la
main de Yan Pey-Ming), l'art au XXème siècle s'est consacré
davantage à la question de la présentation. Les installations,
comme celle de Kader Attia, ne re-présentent pas, mais présentent,
sont des présentations d'abord et avant tout, qui ne correspondent
aucunement à la figuration d'une expression. "Les
productions" comme le souligne Mario Costa, "ne sont plus
caractérisées par le symbolique et par les suggestions nébuleuse
qui en découlent, mais possèdent une essence cognitive
indispensable et claire (...) Le travail esthétique
devient une véritable investigation intellectuelle".
Ce qui est alors reproché aux artistes post-modernes ne peut que
faire sourire, car reposant sur une certaine inconsistance
épistémologique et esthétique. Tout l'enjeu tient justement à
réfléchir aux démarches post-modernes selon une analyse rigoureuse
des oeuvres qui apparaissent. Aussi bien, au niveau artistique,
qu'au niveau littéraire.
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