Résumé :
L’expression
« post-moderne » est désormais largement reçue et
utilisée pour appréhender les caractéristiques du monde
contemporain. Il s’agit ici de montrer en quoi cette
expression peut paraître linguistiquement inadéquate pour fournir
une représentation de la modernité, abordée dans sa relation au
développement des sciences et à leur histoire, depuis le XVII°
siècle. Il va de soi que ce texte laisse en retrait nombre de
thèmes et aspects essentiel, la question de l’art notamment..
Il s’agit seulement d’ouvrir un chantier et un
débat.
Vouées par nature à
renouvellement, il existe un stock d’expressions, qui nous
servent à appréhender l’élément historique dans lequel chacun
baigne de la tête aux pieds, à prendre du recul, à envisager le
paysage d’un peu plus haut. Ces expressions
« périodisantes » prétendent « découper »,
« structurer » ou « articuler » le fluide
temporel commun. Il y a ainsi un bloc d’années –je
serais bien incapable de les situer avec précision - qu’on
nomma « Belle Epoque », d’autres qui héritèrent
avec séduction de l’étiquette « Années Folles » ou
« Noires »… Et il y a la « Drôle de »
comme il y a l’ « Après-guerre ». En songeant
au dernier de ces exemples on constate que ces expressions sont
plus retorses qu’elles ne le semblent. Il y a bien évidence,
pour les années concernées - et pour toutes autres !- à se
situer « après », mais cet « après »
n’est pas (seulement) chronologique ; s’y engonce
subtilement un semi-concept : l’idée d’une unité
« ressentie » comme parfum commun, l’idée ou le
« pressentiment » que « quelque chose de
nouveau » a commencé dans cet « après » qui évoquera
ainsi une « page tournée » et un « virage
pris », métaphores filles de la même fonction, qu’on
pourrait nommer scansion discursive (et sauvage) du flux temporel
partagé, c’est-à-dire historique.
Je dis « sauvage » ; on peut admettre que la
conscience diffuse que les gens ont de leur temps fait
symptomatiquement partie de ce temps mais cela suffit il pour poser
illico la validité historique objective de cette conscience et
l’adéquation immédiate des expressions par lesquelles elle
s’affirme ? - Peut-être, humaines et bien trop, celles-ci ne
sont elles que des illusions. Peut-être, exprimant des intuitions
fondées, correspondent-elles à une première et inévitable forme du
concept. Peut-être au contraire, ne trahissent elles que des
désirs, des stratégies voire : celui qui énonce que la page
est tournée, au moins le voilà-t-il assuré de se retrouver
« en avant ». De quoi est une autre histoire. Mais qui
tranchera entre l’affirmation qu’une page a été tournée
et le souhait ou la décision qu’elle le soit, entre le
constat et la volonté ou le rêve, et où faudrait-il que se tienne
celui qui prononce l’heure G.M.T, du haut de quel absolu
promontoire, dans la confidence de quelle horloge
universelle…Pas facile de répondre à la question
« quelle heure est-il ? » !
- Ou peut-être, et enfin, cette modalité discursive du rapport au
temps collectif est elle-même « historiquement » située,
voire constitutive quant à l’apparition de l’histoire
comme catégorie. On songera à la notion hégelienne de
« moment », étrange mixte de réel ou de vécu et de
notion, présent à durée variable, épisode narratif. Celui qui pense
le temps collectif comme répétition ou succession pure formera t il
la notion de période ? – J’en doute. Celle de
cycle bien plutôt.
En tout cas, pour donner consistance à ces scansions, faut-il leur
imposer pas mal de conditions, leur faire subir nombre
d’épreuves. Prévaut le respect d’un ensemble de règles
qui composent le « jeu de langage » propre à
l’intentionnalité scientifique. C’est alors un travail
d’historien, au terme duquel on pourra dire « le Bas
Moyen-Age » ou la « Pré-Renaissance » avec le
sentiment ni de se borner à une platitude ni de céder aux caprices
de son inconscient psycholinguistique, mais de respecter un
ensemble de clauses fixées et publiées, permettant de saisir un
objet largement placé au delà de nos possibilités intuitives. Une
période englobant 5 ou 6 siècles les excède assurément. Je me suis
toujours demandé si les romains qui respiraient encore, vers 450
après J.C, eurent conscience qu’ils vivaient « la fin de
l’empire romain ». Sans doute un énoncé de ce genre
était-il alors impossible à prononcer, sinon à
envisager.
Le premier problème « post-moderne », c’est, pour
moi, que sa structure linguistique en condamne le binôme à faire
partie du stock narratif des expressions
« périodisantes », séduisantes, inévitables mais
suspectes et difficiles à mettre en oeuvre. Qu’elle s’y
inscrit parce que de toutes les manières « post »
implique le temps et la date, qu’on ne peut l’empêcher
ou qu’il s’agit là d’une tâche sans fin, digne de
Sisyphe : au désespoir philosophique, le mot contamine
toujours le concept. Il fait retour. Ainsi inscrite,
l’expression joue selon la logique de sa famille et en assume
la fonction équivoque. L’effacerait-on de la carte ou de
l’offre linguistique , que, probablement, quelque chose de
très semblable (« L’après 11 Septembre » est sur
les rangs…) surgirait du néant pour assumer la fonction
vacante, celle de la gestion immédiate de l’histoire. Et du
combat qui se mène en permanence sur ce terrain : il
n’est jamais neutre de déclarer une « époque» forclose
ou, au contraire d’insister sur une quelconque nouveauté au
point d’y voir le germe d’un nouvel état de
l’Esprit. Les « dates », les « seuils »,
les « frontières » ou les « limites », nul
n’est dupe, interviennent comme armes feutrées dans le
conflit inter humain concernant l’histoire et la mémoire. La
dernière « date » proposée relègue automatiquement celles
qui précèdent au chapitre du passé : elle efface. Elle est un
gond ou une charnière sur laquelle pivote une porte que l’on
referme. Quelques placards sont remplis de cadavres qui continuent
à pousser derrière. S’agissant de surcroît de notre temps,
entre autres traits marqué par celui de l’essor vertigineux
de la mediasphère et de l’information (son stockage, sa
diffusion, da demande, son recyclage…) on rajoutera que le
combat pour la scansion et les pouvoirs qui l’accompagne,
obéit également à une logique économique : il faut du nouveau
tous les jours. L’information l’exige. C’est un
point sur lequel je reviendrai.
« Post-moderrne », cependant, on m’objectera que la
formule a été brevetée et conceptualisée et que, ayant subi ce
curetage philosophique radical, les quelques éléments de réflexion
ci-dessus ne la concernent pas : ils visent des cas bien moins
raffinés, je les ai dits « sauvages ». Prenons le cas de
J.F Lyotard auquel la fortune « post-moderne », en France
et en Europe, doit beaucoup. Ce dernier s’est souvent défendu
de toute interprétation « historiciste » du
post-modernisme : il « ne se situe pas après le moderne,
ni contre lui. Il y était déjà inclus, mais caché » peut-on
lire dans « Le Postmoderne expliqué aux enfants ».
Assertion qui certes fournit du « post-moderne » une
interprétation différente et visant à l’inscrire ailleurs que
dans la famille des périodes intuitives. Reste que cette précision
(de taille ! -) et que je ferai ultérieurement mienne en lui
donnant un autre sens) s’accorde mal d’une part avec
les occurrences de « post-moderne » sous d’autres
et nombreuses plumes, reste aussi qu’elle est difficile à
concilier avec d’autres thèmes que le même auteur
développe.
Peut on parler de l’âge des grands récits, peut on
l’opposer à celui des mythes ou des traditions, sans
qu’immédiatement la grille mise en place n’implique une
ou plusieurs scansions historiques ?- De même s’agissant
de références qui, quoi qu’en dise Lyotard, visent une
période déterminée : « Notre hypothèse de travail est que
le savoir change de statut en même temps que les sociétés entrent
dans l’âge dit post-industriel et les cultures dans
l’âge dit postmoderne. Ce passage est commencé au moins
depuis la fin des années 50… » lit-on à
l’ouverture de « la Condition Postmoderne », bien
qu’en d’autres lieux du même ouvrage ce soit
« Auschwitz » qui marque la limite. Retour de la langue
dans ou sous le concept. Mais on laissera ici Lyotard :
postmoderne est une expression qu’il n’a, ni ne prétend
avoir, aucunement « inventée » et la question de son
usage déborde amplement les débats des seventies, avec le
« professeur Habermas » notamment.
Au contraire, amont comme aval de ce « traitement » et
jusqu’aujourd’hui, la dite formule s’est très
largement émancipée de toutes les tentatives pour l’arrimer
rationnellement. Depuis, je la vois qui erre de ci delà, passe les
frontières, franchit les océans et chevauche les territoires sans
le moindre contrôle sur ce qui se véhicule à travers elle.
Indépendamment donc de ce que tel ou tel a voulu dire en utilisant
« postmoderne », et même s’il serait bien sûr
absurde, dans le champ français au premier lieu, de ne pas tenir
compte de Lyotard, ce qui compte c’est le jeu avec, autour,
dans et par cette expression, le jeu de discours ou de langage, la
fortune réitérée et équivoque de ces deux mots aboutés. Postmoderne
pourquoi ça marche, pourquoi ça marche si bien, encore et
toujours…
Encore et toujours : force de constater que
« post-moderne » commence à dater. 10, 20, 30 ans ou
plus ? – Ca dépend, à qui l’on réfère et où
l’on se situe, en Europe, aux USA, dans la philosophie, la
sociologie, dans l’architecture, ou les lettres. En tout cas,
quelques décennies, ce qui fait beaucoup pour aujourd’hui,
nos rythmes. Un esprit plus « géométrique» que le mien aurait
sans doute tendance à conclure que, depuis le temps que nous voici
post-modernes, nous aurions du être rendus, passés à autre chose
dont enfin on connaîtrait et inaugurerait le Vrai nom, fût ce pour
échanger ce vieux post- pour un tout neuf « pré. ». Cette
incurable jouvence m’intrigue. Voici le paradoxe :
Postmoderne qui entend scander le temps semble surfer sur lui. Et
n’en finit pas. Si tant est que l’on puisse préciser
quand « postmoderne commence » .Question qui, Lyotard
momentanément oublié, n’a rien de saugrenu puisque les deux
termes qui la composent impliquent nécessairement le temps, aussi
bien post, qui se passe de tout commentaire, que
« moderne », terme dont chacun sait l’usage
contrôlé qui en est fait dans le discours historien dont il
constitue l’un des piliers.
Au demeurant nombreux sont ceux qui ne se gênent nullement pour
répondre à la question du « début ». De manière
totalement cacophonique faut-il, hélas, ajouter. Ayant, naguère,
tenté de savoir ce que la critique (littéraire) entend par
« post-moderne » je me suis, par exemple, trouvé
confronté à des réponses qui appliquent ce terme à Sterne ou à
Diderot, voire à Cervantès, à d’autres qui considèrent
qu’il va bien au Flaubert de Bouvard et Pécuchet voire au
Gide des Faux Monnayeurs, à certains qui font de Joyce
(Finnegans’) sa pierre de touche ou son prototype, à
d’autres encore qui considèrent que Robbe Grillet et le
Nouveau Roman, et puis Calvino ou Perec ou Queneau, ou, pourquoi
pas les hypertextes de l’Ecole D’ Eastgate… Sans
parler bien entendu des romanciers US qui s’attribuent
« officiellement » ce titre au cours des années 70 :
Pynchon, DeLillo, Barth, Gaddis, Gass, Barthelme… Fowles,
voire. Trop beau pour être vrai ! – Au grè des auteurs
la « coupure » post-moderrne fluctue ainsi sur trois ou
quatre siècles et elle est (conceptuellement) assez
« vague » pour que d’après les uns « Sartre
soit le dernier des intellectuels modernes », cependant que
d’autres attribuent ce rôle peu enviable à Michel Foucault,
dont on peut également et contradictoirement apprendre qu’il
est avec Derrida et Deleuze l’un des piliers du
postmodernisme… Remarquons au passage que si, aux yeux de
Lyotard notamment, le structuralisme ne relève pas de la
post-modernité, il n’en va pas de même aux USA.
A pareille cacophonie je vois une explication très simple.
C’est que cette fabuleuse expression est construite,
linguistiquement, en sorte de pouvoir absorber à peu près tout et
son contraire.
Comprenons le moteur, la structure. Ca démarre avec le thème des
« grands récits ». Avec l’aria du désabusement.
Celui des désenchantements et des gueules après langues, de bois.
Qui n’est nullement propre à Lyotard, qui, lui-même, présente
cet aspect comme « commun » à l’ensemble du courant
postmoderne et en constituant une sorte de définition minimaliste.
Soit. Jusque là, on discerne assez bien ce qui est en cause (chez
Lyotard par exemple) : tout, la crise de l’utopie
communiste et des philosophies de l’histoire, grands récits
de l’émancipation universelle et de la réconciliation
épiphanique de l’humanité avec elle-même. Toutes choses à
envisager comme des mythes, des contes édifiants (certains contes
sont peuplés de monstres) ou du roman (tous les romans ne sont pas
à l’eau de rose)… Non loin de cette version, la plus
« dramatique », on placera, surtout dans la zone US, -
Lyotard, certes, aborde aussi cet aspect - le « discours du
Progrès », dont le dépassement permet que l’on se
débarrasse, en architecture par exemple, de toute référence à un
standard « universel » issu des progrès scientifiques ou
techniques. Exit Le Corbusier. Qu’ « universel »,
maintenant, soit décodé comme occidental et historiquement ou
culturellement situé, et le post-modernisme viendra alors
correspondre à une espèce de relativisme, culturel ou
esthétique ; il autorise l’emprunt, l’éclectisme
voire, ce qui, dans le cas de Lyotard conduit à des mises au point
qu’on peut juger assez désespérées, notamment quant au
concept d’avant-gardes qu’il entend préserver de
l’assaut mené par la « transavanguardia »,
italienne. Où l’on rencontre, soit dit en passant, deux
magnifiques exemples d’expression « périodisantes »
et de leur fonction agonistique. Postmoderne, avant garde ou
transavanguardia, on ne change ni de registre, ni de structure
verbale. Guerre des préfixes. Laissons pour reprendre le
fil : post-moderne brise la possibilité d’induire ou
légitimer la modernité esthétique à partir de la modernité
techno-scientifique. Les tours cesseront de nous paraître magiques,
et les frigidaires. Les HLM s’écaillent, les cités ne sont
plus radieuses.
Réduit à cette expression théorique minimale qui constitue le noyau
de sa nébuleuse, « post-moderne » s’identifie
ainsi, globalement, comme « état d’esprit », à une
prise de conscience démystificatrice, à une « déprise »
lucide vis-à-vis de croyances séduisantes mais non fondées,
d’illusions relevant de l’imaginaire, fantasmes
susceptibles, dans les cas les plus radicaux, de nous conduire
droit à la Terreur ou à l’horreur, ou plus communément à la
vénération d’édifices tirés au cordeau géométrique.Pour
autant, il ne s’agit pas d’un retour à l’affect
ni au pathos: post-moderne n’est pas néo-romantique.
« Post-moderne » marque au contraire l’acceptation
désabusée de la raison sèche, de la raison dans les limites de la
simple raison si l’on m’autorise la formule, fondant
ainsi une posture modeste ou douloureuse, un brin auto-ironique,
deuil et travail (du) si l’on veut, auto-analyse suivant une
relation passionnelle. Raison en tout cas, comme on s’en fait
une. Nous, post modernes ne sommes plus dupes, de rien. Nous, en
sommes revenus. Qui de l’URSS et qui de Tout ou du Tout, de
la pensée du tout, des unifications, des synthèses abusives et du
Sens postulé ou de l’illusion de maîtrise et de
contrôle.
Jusqu’ici, on aura tendance à acquiescer, même si la
possibilité anecdotique n’est pas toujours donnée de
distinguer entre palinodies, volte-face, conversions tardives,
auto-critique opportuniste et farouche, ou honnête, volonté
d’y voir clair. Staline, Prague, Budapest ou Pol Pot ont
provoqué quelques remous dans l’histoire des consciences et
croyances occidentales, cela va de soi ; il est clair que ces
événements ont laissé des traces en forme de coupures,
déchirements, ruptures. Que, pour certains, le rapport Kroutchev,
pour d’autres les grandes purges ont donné le signal de la
désillusion et de l’éveil critique. Que, pour d’autres,
la coupure passa par la prise de conscience des solidarités
systémiques et des effets pervers : le chaos ou la catastrophe
n’est jamais aussi proche que lorsque l’ordre se veut
et croit parfait. Que cela fit date et, au moins relativement,
époque. Plus généralement d’ailleurs, comment ne pas juger
« salubre » - au sens Nietzschéen - la défiance à
l’égard des idoles qu’exprime le
« post-modernisme » ? – Défiance qui, plus
généralement d’ailleurs, peine à se distinguer du nihilisme,
de la mort de dieu, de la fin des absolus et de la critique
nietzschéenne de la Vérité. Ajouterait-on (F. Allard-Poesi et V.
Perret, Centre de Recherches DSPM, Cahier n° 263 Mai 1998)
d’autres thèmes eux-aussi, nous dit-on
« caractéristiques du post-modernisme », comme la
critique du sujet « cartésien », l’insistance sur
le rôle du langage, sur la co-détermination du sujet et de
l’objet, sur le primat de la structure ou du réseau sur les
éléments que je ne crois pas que cela modifierait la perspective,
tant s’en faut. La référence à Nietzsche (j’aurais pu
ajouter Freud, j’aurais pu ajouter Levi-Strauss…)
intervient ici pour souligner une fois encore tous les doutes qui
doivent surgir face à une expression qui prétend faire date et agit
pragmatiquement comme telle, tout en s’avérant paradoxalement
aussi flottante du point de vue temporel. C’était quand,
Nietzsche ? – Pas en 1950 en tout cas.
On peut prendre le problème autrement. Demander pourquoi donc
dénommer tout cela, supposé constituer un tout cohérent,
« post modernisme ». Ou, et plus exactement: quelle
image, implicite, de la modernité s’y enveloppe.
Reportons nous à ce qui précède. L’image de la
« modernité » y est donnée comme en creux ou en
miroir : si la post-modernité est, essentiellement, le temps
de la démystification et du recul distancié, il suit que la
modernité, elle, serait à caractériser comme croyance aveugle,
fanatisme dogmatisant et foi du militant ou du charbonnier. En
substance, la « modernité » de laquelle se détache le
post modernisme serait avant tout religieuse et, devant la quasi
totalité des thèmes que je viens de lister il suffit
d’ajouter religion pour que la machine fonctionne :
« religion du Progrès », « religion du Sujet »,
« religion de la Raison », religion de la Vérité
… : les majuscules disent la même chose. Le post
modernisme c’est la fin des majuscules, instaurées
(cultivées) par la Modernité.
Ceci me chiffonne. Que je sache, aussi bien dans le discours des
historiens que dans l’usage le plus banal, la modernité
s’envisage au premier chef en liaison aux sciences
physico-mathématiques, à leur couplage aux techniques et à leur
intégration au développement économique, ce qui permet de lui
attribuer une « date de naissance » approximative, vers
la fin du XVI° siècle ou un peu avant selon les lieux où l’on
se situe, Italie, France… Il ne semble pas, en outre, que
cette définition générique de la modernité soit mise en cause par
les tenants du « post-modernisme », Lyotard inclus :
ce dernier insiste au contraire sur l’unité du discours
scientifique, depuis Galilée : « coupure »
classique. Sciences, techniques et capital, s’il faut, parmi
ces différents termes appelés à composer la formule nucléaire de la
modernité, déterminer une cause première (voire en rajouter
quelques autres, la morale protestante chère à Weber etc..) est une
autre affaire, proche de celle de la poule et de l’œuf.
Résulte de toute façon que la croyance, la foi, la Vérité Révélée,
se trouvent dans ce schéma situées aux antipodes, soit : du
côté de la religion ou de l’Eglise, lesquelles, de notoriété
publique, n’ont pas été spécialement favorables à la démarche
expérimentale, ou rationnelle. En clair : Galilée et Descartes
faut-il les ranger sous la bannière du dogme et de la croyance ou
bien sous celle du doute et de la rationalité méthodique ?-
S’agissant de l’inventeur patenté du doute systématique
la réponse paraît s’imposer. – Même question, et même
réponse, passé le XVII°, lorsque l’on songe aux libertins, à
La Mettrie, Diderot, Fontenelle ou même Voltaire et à l’Age
des Lumières. Tous ceux-ci sont indiscutablement du côté des
sciences, de la rationalité et du doute, ils sont à la fois
modernes et méfiants à l’égard des croyances et des
« superstitions ».
D’où le fait que certains des post-modernes, plus naïfs ou
plus directs que d’autres, vendent la mèche et prétendent
enrôler Diderot et les libertins sous leur bannière. Et après tout,
caractérisé comme « esprit », comme déprise et constat
anti-mythologisant, le post-modernisme se met étrangement à
ressembler au XVIII° en sa presque totalité. C’est que la
modernité, dès l’aube, se situe sous le signe de la
« déprise », vis-à-vis des dogmes religieux et de
l’église, et ce à quoi elle s’allie se nomme sciences.
À entendre comme démarche, et non pas somme ou savoir déclaré clos
et intangible. Descartes n’est pas Saint Thomas, justement
pas, justement plus. Pas plus n’y a-t-il sens à confondre le
sujet cartésien des sciences avec un condottiere. La
« liberté » cartésienne est le très précis corollaire de
la rationalité scientifique et le sujet qui en résulte le pur
présupposé cognitif de toute démarche scientifique,
aujourd’hui comme hier. Rien de plus. Pour le reste, ainsi
que le dit Spinoza, l’homme « n’est pas un empire
dans un empire », il n’est qu’un élément de ce
tout alors nommé nature, privé de majuscule et désenchanté. Où
je retrouve, à ma manière certes, Lyotard : oui, le
post-modernisme est aussi vieux que la modernité, il l’habite
dès sa naissance.
La question devient : comment le « post-moderne »
– identifié au « désenchantement du monde »,
peut-il prétendre marquer une quelconque rupture, un quelconque
« post » vis-à-vis de cette modernité qui, précisément
entame son histoire propre par le doute et par l’expulsion
critique des Dieux et de leurs volontés hors de la nature
… ? - Comment, surtout, concilier sans contradiction
l’image de la modernité dogmatique et religieuse (sur le
fond) qui alimente le thème des « Grands Récits », avec
cette autre qui la situe du côté de la raison scientifique et de
son développement incessant depuis maintenant 3
siècles ?
En procédant à ce qui me semble relever d’un véritable tour
de passe passe théorique. Par le biais duquel on glisse des
sciences effectives, de leur démarche et de leur rationalité, à
leur idéologie, laquelle, selon les cas peut affecter forme externe
(discours tenu par des philosophes à propos des sciences) ou
interne (discours présents au sein même du champ scientifique).
L’analyse du discours (du « Récit ») « du
Progrès » me paraît offrir un exemple particulièrement
significatif de ce genre de glissements. Rapporté aux
sciences (à celles qui au XVII° siècle sont sorties de leur enfance
ou en émergent) la notion de « progrès » demeure,
aujourd’hui comme hier, parfaitement recevable. Débarrassée
de toute idée de linéarité mécanique et continue, enrichie par le
constat de la diversité des champs, revisitée par Koyré ou par
Kuhn, elle signifie que les diverses théories et modèles
s’avèrent, au fil du temps, plus explicatives et riches que
celles ou ceux qui les précèdent ; s’ajoutant
qu’on ne voit nulle raison pour que ce devenir orienté et
cumulatif prenne fin, du moins pour des raisons intrinsèques.
Peut-on envisager de penser la rationalité scientifique sans
recourir à la notion de progrès (sans majuscule…) dans
l’ordre des savoirs ? – Je ne vois pas
comment.
Bien sûr, il peut exister, il a existé d’autres versions du
discours du Progrès, celles qui, par exemple, articulent le progrès
des sciences sur l’idée d’un acheminement vers un
paradis terminal et un bien être généralisé, cette version,
majuscule et religieuse à souhait, pouvant parfaitement être
exprimée par les savants eux mêmes, dès lors qu’ils désertent
leur laboratoire et passent à l’idéologie, tentation
permanente, probablement même inévitable. La V° partie du discours
de la Méthode illustre ce mouvement ou en fournit l’un des
prototypes, que l’Encyclopédie reprendra à foison. Sans pour
autant qu’aucune confusion soit possible entre ces deux
aspects du « progrès », dont l’une relève, en fait,
des sciences et l’autre de la religion ou de la métaphysique
et de leur maintien, au sein même, ou aux voisinages des sciences.
Or, la version que le post modernisme pourfend, justement, ça
n’est pas la première, c’est la seconde, soit, au fond,
celle qui loin d’être caractéristique de la modernité dans
son mouvement propre, manifeste tout ce par quoi celle-ci a
continué, continue, et continuera sans doute toujours à se mouvoir
au sein d’une idéologie qui, globalement envisagée, relève de
la métaphysique ou de la religion et qui, à de multiples moments et
sur plusieurs terrains (notamment celui du vivant, de son unité,
puis, plus tard de la théorie de l’évolution…)
s’avérera étonnamment apte aux métamorphoses et aux
contorsions les plus élastiques. Qu’on n’en déduise
pas, au reste, que ce type de transformisme « religieux »
se soit achevé par la grâce « post-moderne ». Il suffit
de songer à la manière dont les Néo-créationnistes américains
parviennent à « retourner » aujourd’hui encore
certains thèmes issus des sciences elles-mêmes (et parfaitement
présents dans le discours post-moderne) pour s’en
convaincre : de la critique de LA Vérité, de
l’affirmation scientifiquement légitime que toute théorie
scientifique n’est qu’une hypothèse – y compris
celle de l’évolution darwinienne - on peut aisément, avec un
peu d’habileté rhétorique, « déduire » que la
nature divine de l’homme n’est pas à exclure. Mais
qu’une hypothèse ne soit « pas à exclure »
implique, si l’on veut qu’il s’agisse d’une
hypothèse, que l’on démontre positivement sa capacité à
rendre compte des phénomènes concernés : on peut bien sûr tout
imaginer. Y compris qu’Aristote aie raison et Galilée tort,
que les corps tombent avec des vitesses proportionnelles à leur
masse… Plus généralement : tout concept scientifique,
ôté du jeu de règles qui lui donne sa pertinence et transféré dans
un autre jeu, devient un mot qui, comme tous les autres, se charge
d’idéologie(s) complexes et troubles, une arme et un enjeu.
« Vérite », « Nature », « Progrès »,
« Hasard » on n’en finirait pas d’énumérer la
liste des termes victimes de ce genre de transport
illégitime.
Le tour de passe passe est là : à laisser croire que les
idéologies du « progrès » (au XVIII°) et les philosophies
de l’Histoire (au XIX° siècle, Hegel en tête) sont
l’expression achevée et authentiques de la modernité ou, du
moins, qu’elles se situent dans son prolongement et lui sont
isomorphes, alors que, tout au contraire elles ne sont que la queue
de la comète religieuse. Pour prendre un exemple célèbre, la
volonté cartésienne de rendre l’homme « maître et
possesseur de la nature » ne découle en rien « des
sciences ». La géométrie analytique ne la légitime à aucun
égard. Le « déterminisme » mathématique cartésien
s’y oppose et Descartes ne peut s’échapper à lui-même
qu’en passant à un tout autre mode de discours,
d’essence métaphysique ou théologique. Utopie certes, peut
être dangereuse, la « maîtrise » s’inscrit tout
d’abord dans le schéma général de l’eschatologie
chrêtienne, qu’elle recycle, voire dans un discours plus
global, celui de l’homme Imago Dei. Dès Spinoza cette
contradiction est repérée : la seule « liberté »
attribuable à l’homme est celle du connaître. Mieux : ce
sont les sciences elles-mêmes qui, 2 siècles plus tard, viendront à
opérer la critique la plus radicale de ce modèle en
« liquidant » - dans ce domaine - la transcendance, et en
démontrant la solidarité de l’observateur et de
l’observable. Je ne suis pas seul à le dire :
« Dans ces conditions de chevauchement du sujet et de
l’objet, comment l’idéal de la maîtrise peut il
persister ? Il tombe lentement en désuétude dans la
représentation de la science que se font les savants… »
- dixit J.F Lyotard, in Le postmoderne expliqué aux enfants, p.
40… La science est elle post-moderne ? – Ou bien y
aurait-il donc au sein même de l’histoire des sciences une
« coupure » qui se serait produite à l’insu de
tous, y compris des savants ? – Mystère. A moins, et
bien plutôt, que l’histoire des sciences s’identifie
épistémologiquement à une somme de coupures et ruptures, ce qui
enlève, hélas, toute portée, sinon spéculative, à LA Coupure
post-moderne et permet de comprendre l’éternelle jouvence de
« postmoderne ». La « frontière » que
l’expression marque étant en fait réalimentée inlassablement
par le développement de la modernité, elle ne peut s’exprimer
sous forme d’aucune date : voilà pourquoi postmoderne
est un présent permanent depuis 3 ou 4 siècles : le présent
permanent est la forme résumée de la modernité
elle-même.
L’entreprise hégélienne, certes, correspond à la volonté
d’une compréhension rationnelle de l’histoire, par là
s’exprimant tout ce qui rattache « l’épopée de
l’esprit », ou « l’odyssée de
l’Idée », à Descartes et à Kant. Que l’on sache,
elle n’en est pas pour autant science, qu’une science
de cet objet soit ou non possible. Espèce laïque de la théodicée,
elle correspond avant tout, (donnons en acte, Marx enjambé, aux
post-modernes !) à une vision religieuse, métaphysique ou
spéculative de l’historicité. En d’autres mots, aussi
bien les philosophies de l’histoire du début du XIX° que
d’autres courants (notamment « vitalistes ») qui
surgiront par la suite ne sauraient être invoqués pour fonder
l’existence d’un quelconque rapport d’identité
génétique entre modernité et mystification. Ce qui est en cause,
dans ces cas comme en d’autres, c’est, tout au
contraire, la permanence du sacré, et le déplacement continu de la
lutte qui depuis le XVII° l’oppose, du dedans comme du
dehors, à des sciences inscrites dans leur propre devenir et dans
de multiples effets idéologiques, dont le plus paradoxal serait
sans doute l’apparition, au sujet des sciences, d’un
certain type de discours religieux, d’un discours des
sciences comme religion. Le positivisme a correspondu à cela et il
débouche sur un catéchisme. Discours des sciences auxquelles on
fait dire plus ou autre chose qu’elles ne peuvent dire.
Discours des sciences qu’on voudrait faire fonctionner comme
substitut moral, remède à l’angoisse métaphysique, pharmakon
des luttes sociales et légitimation des entreprises colonialistes
etc... Discours qui, en tout état de cause, a peu à voir avec les
sciences elles-mêmes, celles-ci, au contraire, se trouvant dans la
nécessité de s’en dégager à l’infini et non sans mal,
afin de poursuivre leur propre mouvement. Comment échapper à cette
conclusion, sauf à mettre en cause la validité de la distinction
science/idéologie, de quelque manière que l’on se représente
la relation entre ces deux dimensions ? – Hypothèse en
tout cas difficilement compatible avec le
« post-modernisme », dans la mesure où la
« dénonciation » des grands récits comme
« illusions » implique nécessairement, en son fond, le
recours plus ou moins avoué à une opposition qui, pour
l’essentiel, retranscrit l’analyse kantienne des
limites de la connaissance rationnelle. Si « tout »
n’est qu’idéologie, et si la science n’est
qu’une idéologie (une opinion) parmi d’autres (voir le
discours néo-créationniste déjà mentionné) alors la déprise
vis-à-vis des grands récits n’a aucun fondement théorique et
si l’on ne peut confondre science et idéologie, si l’on
doit même constater que le partage entre l’une et
l’autre, ce sont les sciences elles mêmes qui
l’effectuent de façon récurrente en leur propre sein, alors
les grands récits ne sont en rien constitutifs de la modernité. Ils
sont ce qu’elle laisse en son sillage, ils sont l’ombre
qui la suit et la redouble.
Bien que ceci nous éloigne quelque peu du propos central,
j’aimerais ajouter que le glissement dont je parle induit
également la discrétion de l’analyse
« post-moderne » en ce qui concerne Marx. Chose qui peut
paraître très surprenante s’agissant, avec Lyotard, de
l’un des membres fondateurs de Socialisme ou Barbarie. Mais
il est vrai qu’à envisager les choses sous l’angle des
« Grands Récits », le discours marxiste (Engels
surtout…) peut, sans encombre, être considérée comme une
simple variante de la philosophie hégélienne. On ne peut cependant
se défaire du sentiment –la lecture d’Althusser et le
cours actuel du monde le renforcent, qu’il est à tout le
moins envisageable que cohabitent, au sein de l’œuvre de
Marx, des dimensions « idéologiques » conjointes à
d’autres qui, elles, relèveraient du champ scientifique, à
commencer par les lignes du Manifeste où Marx, bien avant Weber,
décrit le paysage « désenchanté » qui résulte du
développement du capital et le naufrage de toutes les formes
sentimentales ou religieuses des rapports humains au sein des
« eaux glacées du calcul égoïste ». Lyotard, dénonçant le
« cynisme » néo-libéral ou le « narcissisme
secondaire » qui prévaut dans les relations sociales
contemporaines sort-il de ce schéma ?- Impossible également, à
mes yeux, de ne pas relever la relation étroite et infiniment
actuelle qui s’établit entre la « méfiance » et le
« doute » que l’on veut signes de la
post-modernité, et la sourde présence de thèmes fondamentalement
marxistes, aptes à alimenter le soupçon et le décodage : que
par exemple certains événements majeurs de notre temps ne puissent
être compris sans référence à l’impérialisme économique, à la
guerre des énergies ou à tout autre considération issue de la
géopolitique internationale. Nous ne sommes pas dupes, ils peuvent
nous raconter tout ce qu’ils veulent, nous savons bien que
derrière tout ça il est question de pétrole et de
dollars…
Au delà donc, et de manière plus générale s’agissant des
« grands récits », si l’on peut sans nul doute lire
en eux l’héritage religieux, au moins depuis Saint Augustin
et la Cité de Dieu, si par ailleurs il est incontestable que les
XVIII et XIX° siècle leur confèrent une tournure propre –
celle d’un devenir finalisé, unitaire et supposé rationnel -
, il ne faudrait pas oublier qu’au travers de cette
projection hallucinée de la raison dans l’histoire ce sont
également les conditions de l’histoire comme science qui
s’esquissent, tout au moins l’idée qu’une
explication non théologique ou mystique du devenir collectif des
peuples puisse être envisagée.
Inscrit dans le berceau de la modernité, le mouvement de la
« déprise » ne cesse de l’accompagner, parallèle au
développement des sciences et à la liquidation infinie du discours
religieux. Il serait sans doute nécessaire de préciser les étapes
de ce devenir : il n’a rien d’un mouvement
rectiligne uniforme et ne se déroule pas dans l’ether, mais,
en chaque occurrence, prend forme d’un combat. Fin du
déterminisme Laplacien, développement des géométries non
euclidiennes, formation des concepts biologiques, développement du
relativisme et des théories du hasard…, à chaque fois le
front se déplace, sans jamais ressembler à une ligne Maginot, à
l’anneau de Moebius bien plutôt - mais je ne crois pas que
ces précisions changent grand chose: l’histoire de la
modernité s’identifie à celle des sciences et à leur devenir
de plus en plus « sciences », à leur rejet hors
d’elles-mêmes d’éléments qui en fait ressortaient ou
ressortent du religieux, de l’Absolu, de la Vérité, de la
métaphysique, de l’homme et du Sujet. Ce sur quoi débouche
cette histoire étant notre monde, désenchanté non pas contre ou
après la modernité, mais par elle.
Aussi bien, pour construire pareille histoire, l’expression
« post-moderne » me paraît-elle superflu. Au mieux
marque-t-elle l’émergence collective d’un certain état
de la conscience moderne. Mais peut-être même faut il la juger
pernicieuse : elle risque de nous masquer que la modernité
n’est qu’une suite de tournants, où elle se laisse
constamment en arrière d’elle-même, n’en finissant
jamais de se libérer du sacré, de la métaphysique et des
idéologies, sans pour autant les « liquider » puisque
ceci non plus, et justement, et elle le sait, et elle le manifeste,
ne relève pas de son ordre et de son empire. Après Kant – et
la scission de la science et de la croyance – Nietzsche, lui
encore, ne nous l’a t il pas assez dit : la mort de Dieu
est un événement interminable. Attendons nous à des retours. Ils
sont inévitables, à la fois parce que science et croyance
n’habitent pas sur le même continent et que
l’exportation des concepts scientifiques, aujourd’hui
comme hier, implique la possibilité du retournement et du recyclage
dans une sphère où les règles de légitimation d’un énoncé
n’ont rien à voir avec celles qui régissent le domaine des
sciences. De même s’agissant des Grands Récits : de leur
liquidation dans la forme que leur avait donnés le XVIIII° ou le
XIX° siècle, je me garderai bien de conclure à leur extinction. Il
suffit d’allumer la télévision un jour quelconque pour
constater que ce qui s’y affiche comme
« information » est avant tout narration sous forme de
présent permanent. Et que nous y assistons, spectateurs fascinés ou
sous hypnose, au développement interminable de la modernité, post
après post.
Je ne dis nullement que cette perspective soit enthousiasmante,
rassurante même. Il est fort possible que l’entrelacs de plus
en plus poussé des sciences, du capital, du militaire et du
libéralisme actuel débouche sur des drames majeurs. Je dis
seulement qu’elle constitue, et depuis au moins quelques
siècles le chemin dans lequel nous sommes engagés sans qu’il
soit seulement envisageable que nous le puissions quitter,
autrement que par force. Nous sommes et resterons modernes, hélas.
Penser la modernité n’en est que plus urgent : au delà
du post-moderne.
2005-2006