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SIEGES est une narration poétique. Entre monde du conte, et monde contemporain, Christian Zorka décrit, selon une logique de déplacement poétique, tout à la fois le contexte de la prise d'otage de l'Opéra de Moscou, une Russie en doute sur elle-même en voie de capitalisme triomphant de façade. La première partie décrit le contexte intra-muros, dans l'urbs :
"les portes sont lourdes et les repas sont simples :
pissenlits, mauvaises herbes, toc toc.
(...)
Les derniers-nés ont des mentons fuyants
et des pouces sans victoires.
(...)
La stérilité est un mode de vie."
Ce contexte apparaît comme dans un conte. C'est ce glissement qu'opère Christian Zorka : le référentiel est présenté dans une sorte de conte, cependant sombre, qui décrit une ville dominée par un Roi, qui trône dans le château.
C'est avec le deuxième exergue de la seconde partie que se révèle explicitement la référence : Nous buterons les terroristes jusque dans les chiottes, Vladimir Poutine.
La seconde partie (Le cirque) relate la prise d'otage, celle d'un opéra, et de sa résolution par l'intervention des agents spéciaux :
"les bronches se rétrécissent,
les bonhommes roulent par terre,
et les sauveurs n'ont pas peur,
ils peuvent entrer en trombe et buter les cadavres"
Ce texte de Christian Zorka, et sa recontextualisation poético-narrative de cette prise d'otage sont vraiment réussies, au sens où il fonctionne par une lente progression de la mise en lumière de la relation entre la narration et l'événement. Chaque phrase apparaît comme le dévoilement d'un nouvel élément permettant de lire cette relation. Du conte, on passe peu à peu au fait historique.
De plus, loin de tomber dans une sorte de manichéisme politique, il l'écrit in fine, à l'ouest rien de nouveau :
" De l'ouest se lèvent les gloussements
des "peuples épris de liberté" :
Voici la liberté :
"Personne ne nous mettra à genoux,
nous remplirons les paniers d'osier,
nous sommes prêts à vivre des siècles de peur".

Répétition et modernité
Une nouvelle fois, un livre très bien réalisé par Le Quartanier, qui s'attache à poursuivre l'exploration de nouvelles voix de la modernité. En effet ce texte, très graphique, en composition électroencéphalographique, se présente bien comme un portrait du cerveau pris et désintensifié dans le monde technologique, portrait alors du cerveau en lutte pour son propre être, en lutte contre la déperdition zombie qui touche les cerveaux du monde.
Cette déperdition est développée dès le début du livre : tout à la fois thématiquement et linguistiquement. Xki Zone énonçant l'annihilation du "je" et sa ligne de fuite salvatrice en soi, exprime le constat que la perte de soi est liée à l'ensemble des informations qui conduisent le moitête à n'être que The radio Head, une sorte de Cortex Mix. Et c'est par le jeu du langage qu'est témoigné de ce phénomène, jeu qui croise toutes les expériences modernes du détournement phonique, du glissement sémiotique qui travaillent la littérature depuis les années 60-70. On peut penser par moment à certaines associations créées par Verheggen ou encore à des rythmes prigentiens, même si ce travail linguistique de Xki reste inventif et personnel. Ce qui est critiqué tient ainsi à la zombification des individus dans ce monde saturé de messages/slogans et de technologies au point qu'il ne reste au moitête qu'un "micro monde avarié". Le zombie = symptôme de l'époque, ce qui correspond à l'analyse classique de la société post-moderne, comme le rappelait d'une manière critique, il y a déjà longtemps (1983), Lipovetsky dans L'ère du vide disant que la dénonciation de l'époque tend à faire penser que l'individu ne serait plus qu'un "nouveau zombie traversé de messages". C'est en ce sens que Xki Zone, rappelle la description classique du zombie :
"Le zombie ne dit rien, ne tait rien non plus
le zombie cultive le non-dit le non-tu
le zombie dit tout c'est sa manière de se taire
le zombie s'entête à dire
tout et son contraire" (p.15)
DHead est ainsi un texte critique, qui pose comme négativité le cerveau par rapport au monde. Ce que l'on retrouve dans la liste définitionnelle du moitête (p.19), qui croise les références à l'art de la folie ou bien à Artaud :
"le moitête est mystère dont le dépositaire est inconnu
Le moitête est nécessaire à la construction d'une identité psychotique
Le moitête ne se traite pas comme un appendice
Le moitête est inapte à la communication autre que glossolalique"
Ainsi derrière une réelle attention à la forme et à la dynamique de progression qui mène vers la possibilité masticatoire d'expression de ce moitête (référence à une poésie orale), ce qui est exprimé reste très convenu, emprunt des thématiques traditionnelles de la modernité et du ressassement critique qui la définit. La vision défendue de la modernité est en ce sens assez manichéenne et monolithe.
De retour du Festival de Lodève. Semaine passionnante, animée, faite de découvertes et de redécouvertes avec plaisir. Le Festival de Lodève, cette année voyait se côtoyer deux sortes de lectures : tout d'abord ce que nous pourrions appeler le in, à l'instar de festival comme Avignon, avec les lectures officielles qui accueillaient outre les poètes lyriques français et de la Méditerranée, Edith Azam, Julien Blaine, Philippe Boisnard, Jacqueline Cahen, Claude Chambard, Henri Deluy, Patrick Dubost, Jérôme Game, Joël Hubaut, Vannina Maestri, Jacques Sivan, Pierre Tilman. Ensuite un off, qui avait lieu tous les soirs dans la galerie l'Art en cours de Sophia Burns et Karim Blanc [tous les deux extrêmement sympathiques et dynamiques], off dont la programmation était faite par Franck Doyen : se sont succédés aussi bien des auteurs du in, que Sébastien Lespinasse [invité l'an passé au festival], Christian Malaurie, Marie Delvigne, Claude Favre, Claude Yvroud, Rachelle Defay-Liautard, Franck Doyen, Sylvie Nève ou Hortense Gauthier, pour ne citer qu'eux.
Pour le in : la grande découverte que j'ai faite : Edith Azam. Poète fragile, aux textes qui — bien qu'ils soient parfois sont un peu travaillés de métaphores qui pourraient être évitées car elles font baisser la tension des textes — dégagent une énergie psychotique terrible pour les nerfs et l'intellect. Ses lectures, comme cela sera possible de le voir sur le videopodcast, sont très rythmées, ses poèmes touchent souvent au rapport que nous avons à l'autre, à l'amour, au sentiment, tout en renouvelant la manière dont on en témoigne. C'est avec joie que nous avons suivi chacune de ses interventions. L'autre découverte, c'est celle de Pierre Tilman : certes je connaissais déjà son Tout comme unique, magnifique livre publié à Voixéditions, et nous nous étions rencontrés il y a de cela quelques années au CNEAI, mais jamais je n'avais entendu ses textes, sa poésie du quotidien : sorte de petits aphorismes, de petits dictons, de remarques anecdotiques qui tout à la fois peuvent faire rire ou bien amuser mais qui par leurs traits retournent les représentations, décollent les détails de la réalité. Ceux que j'ai retrouvés : Julien Blaine et Joël Hubaut, étaient très en forme. Même si pour Joël Hubaut, les moyens techniques étaient peu adaptés (trop de scènes avec seulement du son en mono), ses lectures dynamiques, critiques, éructées, ont été de véritables moments de plaisir et de trépidations. Julien Blaine quant à lui, omni-présent, tout à la fois présentateur, animateur, et déclamateur, nous a gratifié lors de la soirée Déclar-action qu'il a organisée, d'une magnifique lecture de La langue ! Encore un grand merci à lui pour cette programmation et son énergie si essentielle actuellement en France pour les poésies dîtes expérimentales ou modernes. À noter aussi que dans ce in, j'ai pris beaucoup de plaisir à revoir Patrick Dubost et sa lecture de l'Archéologue, Antoine Simon que je n'ai pu entendre que lors de la soirée de clôture et Claude Chambard dont j'aurais beaucoup aimé entendre une lecture de La vie de famille (ed. Le bleu du ciel).
Pour le off : Il y aurait beaucoup à dire. Tout d'abord merci à Franck Doyen et à la revue 22 MdP, car sans lui aucune soirée n'aurait eu cette dynamique et cette stature. En effet, les lectures officielles s'arrêtaient exception faite de la soirée Déclar-action et de la soirée de clôture, à 21 H. C'est pourquoi tous les soirs vers 21H30, commençaient les lectures off, consacrées exclusivement aux poésies contemporaines, quoi que... Car, s'il y avait de de très bonnes lectures, telles celles de Sébastien Lespinasse, de Christian Malaurie et Marie Delvigne, de Claude Favre ou de Claude Yvroud, pour ne citer qu'eux, il y en a eu aussi de très décevantes, mixtes pour certaines entre textes pompeux et pompant et théâtre mal assumé. Ce off en fait, s'est construit comme une revue live, qui aurait eu un numéro tous les soirs, avec certains lecteurs intervenant tous les jours (comme Rachel Defay-Liautard ou Claude Yvroud) et d'autres ne venant qu'une fois, telle Sylvie Nève. Le regret : aucun enregistrement n'a été fait : c'est en ce sens qu'il est fort dommage d'avoir manqué la lecture de Lespinasse : à l'orée des bois, que l'on peut retrouver dans une version très différente dans son CD. Ces soirées ont permis aussi bien de découvrir des lectures assurées et maîtrisées que le surgissement de nouvelles voix, parfois fragiles, ne parvenant que très difficilement à se faire entendre. Si le festival se poursuit l'an prochain, il est à espérer que ces lectures se reproduisent.