La
muse et le Petit
Prince
LE
MONDE |
26.08.04 | 13h11
芸術の女神ミューズと『星の王子さ
ま』
La "rose", c'était elle, bien
sûr,
avec sa coquetterie, sa beauté vaniteuse, ses épines, sa toux.
Pourtant, il a fallu cinquante-six ans pour que le rôle de Consuelo de
Saint-Exupéry soit
reconnu.
Petite fille, Consuelo Suncin,
enchantait déjà sa compagne, Claudia
Lars, la plus grande poétesse salvadorienne, par son
"magnétisme"
et sa
voix
"chargée
de féerie". Plus
tard, son imagination, son charme, son
visage de madone subjugueront des écrivains tels Maeterlinck, Maurice
Sachs
ou Denis de Rougemont, comme les surréalistes Dali, Ernst, Miro, Breton
entre
autres.
Ce
ne sont qu'anecdotes. De Consuelo Suncin, il ne resterait rien, pas
même
une ombre, si elle n'avait ensorcelé le plus casse-cou, le plus doué
des auteurs de son temps, Antoine de Saint-Exupéry, et inspiré un
conte devenu l'ouvrage le plus vendu après la Bible :
Le
Petit
Prince.
Elle
est la rose, bien sûr, avec sa coquetterie, sa vanité un peu
ombrageuse, ses pauvres mensonges, ses épines, sa toux - elle était
asthmatique. Mais aussi l'âme du livre. Il suffit de lire entre les
lignes,
son empreinte est partout. Dans les volcans qui encombrent la minuscule
planète du Petit Prince, comme le Salvador, où elle a grandi ; dans la
sauvagerie feinte du renard ; dans le serpent, énigmatique et
dangereux. Et
même dans la frêle silhouette de l'enfant qui dit de si belles
histoires.
Consuelo
venait de se réconcilier avec Saint-Ex quand il écrivit ce conte, en
1942, exilé dans une grosse maison paisible qu'elle avait
dénichée non loin de New York. Et leurs amours conflictuelles sont au
cœur du récit. Comme le Petit Prince revient vers sa fleur après
avoir vu les autres roses et compris qu'elle est
"unique
au
monde",
Saint-Ex était revenu, après
moult incartades. Comme son héros, il était incapable d'oublier cette
femme-fleur, capricieuse et fragile, qui l'exaspérait mais
l'attendrissait
et qu'il aimera jusqu'à la fin : "Tu
deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. Tu es
responsable de ta
rose..."
Oui,
Consuelo était la rose, l'âme et le cœur du Petit Prince, mais le
plus étonnant, dans cette histoire, est qu'on ne l'ait pas compris
d'emblée. Il a fallu beaucoup d'études, d'articles, de temps surtout,
pour qu'elle figure à sa juste place dans la vie de
l'écrivain.
Pendantplus
d'un demi siècle après la disparition du héros en 1944,
l'hagiographie mentionnait tout juste l'existence d'une épouse, dont
l'influence était totalement occultée. En 1979, Consuelo succomba
à une crise d'asthme plus violente que les autres dans l'indifférence
la plus totale. Il fallut le regain d'intérêt provoqué par le
centenaire de la naissance de Saint-Ex, en 2000, pour que les
chercheurs
découvrent l'existence de la vraie rose, cinquante-six ans
après...
Dans
le livre qu'il lui a consacré, Paul Webster explique cet incroyable
"oubli": alors qu'il préparait son ouvrage, on lui proposa de
rencontrer
Pierre Chevrier, auteur de la première biographie de Saint-Ex en 1949
qui,
depuis, faisait autorité. Il ne consacrait que deux lignes à son
mariage. "Le
malentendu fut levé
quand Pierre Chevrier arriva en la personne d'une élégante dame de 80
ans", écrit
Webster. Cette dame,
précise-t-il, était Nelly de Vogüé,
qui
"avait apporté à Antoine une
assistance financière et professionnelle ainsi qu'un réconfort
affectif"
pendant ses dix dernières
années. En un mot la rivale, haïe, de Consuelo. Celle qui, avec la
bénédiction de la famille et des milieux littéraires, avait
détourné l'écrivain d'une femme jugée indigne de lui,
rejetée dès le départ, puis tout bonnement
gommée.
Car
Antoine était non seulement héros mais comte, issu d'un monde
aristocratique fermé, le plus rétrograde qui soit, où son mariage
avait fait tache. Sa sœur, Simone, traitait son épouse de
"garce",
Nelly d'"oiseau
de
proie". Seule
Marie de Saint-Exupéry, qui
connaissait son fils mieux que personne, avait compris leur attachement
:
"La
vie
commune -
était -
difficile,
expliquera-t-elle en 1953. Cependant,
Antoine l'a aimée et sa sollicitude l'a entourée jusqu'à sa fin.
Le Petit
Prince
en
est l'émouvant
témoignage."
Pour
tous les autres, Consuelo restait une intruse, une étrangère,
suspecte, exotique. Elle ne faisait d'ailleurs rien pour s'en cacher.
Au
contraire, elle cultivait sa différence, sa beauté un peu androgyne,
son tempérament "volcanique", son accent roucoulant, consciente,
peut-être, que cet exotisme était la source de l'amour
d'Antoine.
Attiré
par l'ailleurs, le lointain, l'aventure, Saint-Ex cherchait depuis
l'enfance
à échapper aux limites de son milieu. Il avait multiplié les
défis, comme l'aviation, cultivé les amitiés les plus improbables
- son meilleur ami, Léon Werth, était communiste-, et tenté
d'apprivoiser des animaux sauvages : renard des sables, gazelle,
caméléon, bébé phoque, puma, lionceau, qu'il embarquait
parfois dans son avion, au grand dam de ses mécaniciens - l'un d'eux
finira
à l'hôpital, après l'épisode du
lion.
Quand
il la rencontre, en 1930, Consuelo l'ensorcelle au même titre.
"Plume
d'or, vous êtes la plus
adorable femme du monde, une fée, lui
écrit-il, il
faut être un
quetzal -
oiseau sacré -
pour
vous comprendre bien. Pour
s'émerveiller de cette petite âme
sauvage."
Elle
n'a pourtant rien d'une sauvageonne, cette jeune veuve élégante et
volubile, coqueluche de la bohème chic. Elle est née en 1901 dans
l'une des familles les plus riches du Salvador. Son père, colonel de
réserve, était planteur de café à Armenia, une petite ville.
N'étaient les tremblements de terre et les révolutions
endémiques, elle a eu une enfance paisible, et reçu une excellente
éducation, chez les
pères.
"Un
jour, je serai reine dans un pays lointain où j'aurai des robes d'or et
d'argent, des bagues et des colliers avec des pierres
merveilleuses",
racontait-elle à ses
comparses, éblouies par sa beauté délicate, atypique dans ce
monde
métissé.
En
attendant, elle se démène pour sortir de son village et obtient une
bourse d'études aux Etats-Unis. Partie à 19 ans à San Francisco,
elle en revient à 22, déjà veuve. Sur ce premier mariage avec un
jeune officier mexicain décédé dans un accident, Consuelo ne
s'appesantira jamais. En bonne conteuse, elle a toujours enjolivé la
réalité. Ricardo Cardenas était-il officier ou simple
employé de bureau ? Etait-il seulement mort lorsqu'elle l'a quitté
?
En
tout cas, il était mexicain, et, forte de sa nouvelle nationalité,
Consuelo s'envole bien vite pour la Mecque culturelle de l'Amérique
centrale. A l'université de Mexico commence sa vraie carrière
d'égérie : elle tombe sous le charme de José Vasconcelos,
héros de la jeunesse progressiste. Homme politique et écrivain, il est
quadragénaire, marié et père de deux enfants. Sa liaison
passionnée avec cette femme "folle,
unique et pleine de paradoxes" nourrira une
série de nouvelles où Consuelo apparaît sous le jour peu
favorable d'un "crotale"
aux
pouvoirs quasi
surnaturels.
C'est
que le maître est rancunier. Et la belle, indocile. En 1925, elle l'a
rejoint à Paris, mais s'est vite lassée de sa tutelle
égocentrique - d'autant qu'il ne manifeste aucune intention de quitter
son
épouse et la cantonne dans la coulisse. Surtout, elle a rencontré, au
cours d'un bal masqué, Enrique Gomez Carrillo, consul
d'Argentine.
Ecrivain,
journaliste doté d'une coquette fortune et d'un physique de beau
ténébreux, Gomez Carrillo a flirté avec Oscar Wilde, séduit
Mata Hari et compte parmi ses amis Maurice Maeterlinck, Gabriele
D'Annunzio,
Picasso, Dali, Miro, etc. A 53 ans, c'est un homme d'expérience.
Pourtant,
au premier regard, il succombe. Ses démêlés vaudevillesques avec
Vasconcelos, qui ne veut pas lâcher prise, égaient le
tout-Montparnasse. Quelques semaines plus tard, Consuelo l'épouse,
réalisant ses rêves
d'enfance.
Partagée
entre la capitale des Années folles et sa somptueuse villa El Mirador,
à Nice, elle a des robes, des bijoux ; elle apprend la sculpture,
s'entiche
de l'art déco, et du surréalisme. Le rêve continue même
après la mort brutale de Gomez Carrillo, en 1927, qui lui lègue tous
ses biens. Consuelo, à 26 ans, devient la veuve la plus fêtée de
Paris.
C'est
cette jeune femme gâtée qu'Antoine de Saint-Exupéry rencontre, en
1930, à Buenos Aires. Séduit au premier regard, il l'attire dans son
avion et dit : "Embrassez-moi
ou je nous
précipite dans la mer."
Elle cède,
bien sûr, mais, quand il lui demande sa main, elle hésite. Antoine lui
plaît, bien qu'il l'impressionne par sa carrure - il a une bonne tête
de plus qu'elle. Mais il est aviateur, tête brûlée, et n'a
publié qu'un livre, Courrier
sud, qui n'a
pas remué les foules. Surtout,
il se révèle très possessif :
"Il
était le plus adorable des
chevaliers servants, mais aussi le plus tyrannique,
racontera-t-elle.
Dès
qu'il se montrait, je devais
abandonner tout." Un
résumé de leurs
problèmes
futurs.
Car
Consuelo a pris goût à l'indépendance. Femme libérée,
de tempérament bohème, elle fume, conduit - fort mal -, boit de
l'alcool - un peu trop -, sort, sculpte, voyage. Elle ne sera jamais
l'épouse docile qu'attend Antoine, marqué par le modèle maternel.
Mais une bonne muse n'est pas forcément la femme idéale. Il
s'ennuyait. Consuelo, avec son exubérance un peu tapageuse, l'amuse, le
provoque, le stimule. Pour la décider, il lui offre, outre un ouistiti,
les
quatre-vingts pages de son futur roman,
Vol
de
nuit. Rien ne
pourrait lui plaire
davantage.
L'ami
Maeterlinck, consulté, est formel :
"Ce
garçon deviendra le plus grand
écrivain français."
Elle épouse
Saint-Exupéry, le 22 avril 1931, sept mois après leur rencontre, et
l'enchaîne aussitôt à sa table de travail, dans le cadre
magnifique d'El Mirador. Vol
de nuit,
comme,
plus tard,
Le
Petit
Prince,
témoigne de l'ambiance
créative que Consuelo a l'art d'entretenir autour d'Antoine. Elle lui
prépare ses plats préférés, le distrait, le charme,
l'écoute aussi au milieu de la nuit lire ses derniers
paragraphes.
Le
conseille-t-elle ? En tout cas les deux livres sont écrits en un temps
record pour un auteur d'ordinaire laborieux, et connaîtront la plus
longue
carrière. Ces quelques semaines seront pour Consuelo
"les
jours les plus fous et les plus
beaux" de sa
vie.
A
Paris, les désillusions commencent aussitôt, nourries, paradoxalement,
par le succès phénoménal de
Vol
de
nuit. Antoine
est salué comme un
génie, et les "mignonnes", comme dit Consuelo, se bousculent à ses
pieds. Délaissée, elle reprend ses habitudes, sort, s'étourdit,
hante les vernissages. L'argent lui brûle les doigts. Antoine n'est pas
en
reste. Ils sont également anticonformistes, désordonnés,
distraits, également angoissés et immatures. Mais pour le reste, tout
les sépare - l'origine, la langue, la stérilité de
Consuelo.
Très
vite, les difficultés matérielles s'accumulent. Nelly, dès 1934,
finance et console l'auteur. Consuelo en souffre. Lui rend-elle la
pareille ? On
le dit. Pourtant, Maurice Sachs, après un esclandre, rassure le mari
jaloux
: Consuelo est "une
jeune femme un peu
triste qui n'aime que vous". Denis de Rougemont,
autre confident, affirmera la même
chose.
Pendant
treize ans, ils iront de crise en paroxysme, toujours entre deux
appartements,
deux hôtels, à Paris, à Casablanca, à New York, etc. A deux
reprises, elle vole à son secours après de terribles accidents. Lui la
protège, de loin. La débâcle, en 1939, les a séparés
pour de bon. Depuis New York, il se débrouille pour la récupérer
au fin fond du Luberon, où elle s'était réfugiée dans une
communauté d'artistes, et utilise sans vergogne les relations vichystes
de
Nelly pour la faire passer aux Etats-Unis, où ils se
réconcilient.
Le
jour de sa mort, le 31 juillet 1944, lorsque son avion s'abîme au fond
de
la Méditerranée, Antoine porte une gourmette gravée de leurs deux
noms. Il faudra attendre cinquante-six ans pour qu'un pêcheur la
retrouve.
Cinquante-six ans aussi pour qu'un éditeur, en 2000, ose publier les
mémoires de Consuelo. Ils s'intitulaient, bien sûr,
Mémoires
de la
rose.