Reportage en immersion des Eurockéennes de Belfort 2005. Samedi 2 juillet 2005

Pour Francophonie Express.
© Textes Olivier Durand.





Eurockéennes de Belfort

SAMEDI 16h00
La nuit fut courte pour les festivaliers. Fin des concerts à 4 heures du matin, retour au camping où une bande de fous on décidé de squatter le "half pipe" (installé par un partenaire officiel pour des démonstrations de vélo acrobatique) pour faire leur propres performances… à pied ! Pendant 2 heures acclamations et ovations félicitaient les plus belles gamelles le tout sous les harangues d'un festivalier équipé d'un authentique mégaphone. Quand on sait qu'à partir de 9h00 il faisait trop chaud pour dormir sous la tente, je vous laisse imaginer les mines déconfites ce matin.

CAKE
Ce groupe "made in US", qui sent bon le country folk rock et le barbecue et s'était fait connaître vers la fin des années 90 par ses titres intimistes et minimalistes ainsi que par sa reprise désabusée de "I will survive", s'apprête à inaugurer la grande scène pour cette deuxième journée de festival. Un public plutôt épars commence à se regrouper sur la grande esplanade, équipés des subterfuges habituels pour ne pas perdre son groupe d'amis au milieu de la foule : drapeaux, tubes fluo volé sur le petit stand d'accueil à l'entrée du festival, ballons… Entrée simple du chanteur qui nous explique que le concert ne se passe pas comme il l'espérait car sa guitare a été égarée par Air France lors d'une escale. Une publicité en demi teinte pour la compagnie aérienne qui n'avait pas besoin de cela. Faisant abstraction de ces petites vicissitudes, ces drôles de trublions commencent leur concert par un rock aigrelet supportant le phrasé dilettante du chanteur. Le public se dégèle instantanément par la magie de cette trompette légère qui est la marque de fabrique du groupe, des rythmiques folk et de la guitare un peu pinçante. Des hymnes lancinants, une reprise de Willy Nelson et un chanteur qui se fait fort de tracter un public qui lui semble bien colletiner mornement sa fatigue de la veille. Un moment tout en souplesse pour commencer cette nouvelle journée de festivité.

ELKEE
Ce quintet de Neuchatel (en Suisse ) se pose entre glam-pop et rock noir. Les sonorités rappellent un peu la mouvance grunge et des groupes comme Mudhonney ou Soundgarden mais là s'arrête la comparaison. Il faut dire que cette formation qui est composée de gens qui se fréquente dans divers combos depuis dix ans, admire fortement leur compatriotes les "Young Gods" ce qui influence aussi quelque peu leur couleur musicale. Des morceaux à géométrie variable pouvant passer d'un extrême à l'autre tout en restant dans une ambiance sombre, comme dans une ruelle malfamée. Une grande intelligence de composition et un style déjà bien posé qui, on le sent, ne manquera pas de s'enrichir encore. A suivre de très près.

THE NATIONAL
Curieuse expérience que ce concert d'un groupe mal connu en France et qui entre en scène en toute simplicité pour nous livrer une musique noire et d'une grande complexité. Le chanteur, Matt Berninger semble vivre ses textes jusqu'à la déchirure le tout dans un ambiance sonore pop folk très Léonard Cohen. Matt a l'air d'un enfant perdu ou d'un papillon cherchant la lumière. Il arpente la scène en tout sens et donne vraiment de lui en faisant partager son émotion avec une grande vérité. Au fil du concert certains titres au rythme plus engagés s'installent progressivement dans l'ambiance mais le public reste très attentiste sans vraiment s'investir dans une proposition musicale pourtant de qualité.

TORM
Dans la série "doux dingues" ce quatuor de Nancy met la barre relativement haut. Outre les déguisements aussi pailletés que multicolores qui feraient blêmir d'envie tout bon chanteur de disco qui se respecte, l'univers musical de ces iconoclastes va de l'extrapolation de musique de cartoon au rock progressif rehaussé de sitar en passant par du jazz funk de série TV des années 70 joué sur un orgue Bontempi pourri… les enfants caché de Zappa ou de Mister Bungle sans doute. Et leur côté "touche à tout" sonore n'a d'égal que leur capacité à communiquer un vrai désir de fête. Ce n'est pas tous les jours que l'on entend un mixage avec la bande son de Pacman (le jeu vidéo) et une java musette jouée à moitié sur guitare électrique en duo avec un sitar le tout assaisonné à coup de scratch. Incroyable performance qui laisse le public entre hilarité et euphorie festive, subjugué par tant d'énergie créative. Même un début d'incendie dans une des enceinte et une coupure momentanée de la sono n'arrête ni les musiciens ni les danseur. Une incroyable prestation délirante ou l'exploration musicale ne rivalise qu'avec la bonne humeur se déroule sous la loggia. Dommage pour ceux qui n'y étaient pas.

MASTODON
Vous voulez du lourd ? Demandez Mastodon. Voilà un groupe de pur métal déchaîné tant pour les riffs de guitare frénétiques et bruyants que par les hurlements barbares poussés dans le micro, le tout en parfaite cohérence avec un jeu de scène fort viril. Des bons vikings tatoués nous assènent un métal lourd et sombre qui semble bien accrocher auprès de quelques festivaliers parmi les plus énervés qui jouent particulièrement bien le jeu en rendant au groupe la sauvagerie qu'il leur offre. Les autres sont partagés entre la curiosité et l'effroi selon les sensibilités. Un concert d'une rare violence mais d'une grand qualité pour les amateur du genre (le cursus du groupe est là pour en témoigner) qui a au moins le mérite de ne laisser personne indifférent.



BONNIE PRINCE BILLY
Jeune prodige de la génération montante de la musique country, Prince Billy nous fait visiter son univers essentiellement sur deux guitares et deux voix. Des gimmick simples de beauté et chargé d'émotion et un clavier qui laisse s'échapper de temps à autre quelques notes célestes. Des morceaux longs et entêtant qui mous mettent dans les dispositions nécessaires pour recevoir le message déchiré et bien loin de l'Amérique profonde qui est souvent l'avatar de ce genre de musique. Une grande humilité et un concert très intimiste.

ETHS
Les marseillais d'ETHS sont un des exemples de ce que la cité phocéenne peut produire de mieux en matière de musique. Alors que l'on pourrait s'attendre à voir débarquer un groupe de hip hop, les démons d'ETHS portés par la voix incroyable de Candice qui, fait rarissime dans le monde du métal, chante en français, bouleverse tout ce qui semble aller de soi en matière de musique. Cette fille est stupéfiante tant elle est capable d'alterner entre souffle sensuel et des hurlements rageurs qui n'ont rien à envier au chanteur de Ministry. Le reste de la formation est lui aussi capable de basculer de la ballade mélancolique à la guitare acoustique dans une violente tempête sonore lourdement mécanique. Lors de ces attaques massives de décibels, la foule entière n'est plus qu'un yoyo fou d'où émergent quelques bras supportant des corps flottants. Si l'on rajoute à ces performances sonores un jeu de scène haut en couleur et des apparences plus gothique que Bauhaus, vous comprendrez qu'ETHS s'est imposé comme incontournable dans le monde du métal. Une magnifique stase de rage folle, une présence scènique hors du commun et une osmose directe avec le public, voilà qui faisait de ce spectacle un des événements majeur de la journée.

GHINZU
Comme s'il était besoin de rappeler que l'Angleterre ne détient plus le monopole de la créativité musicale en Europe, Ghinzu est là pour nous rappeler également que la Belgique fait partie des meilleurs viviers du vieux continent. Introduit sur scène par la "Marche de Darth Vador", le groupe arrive en filmant le public au caméscope. Bien évidement le public, ne serait-ce que pour laisser une bonne impression sur la bobine, se déchaîne avec plaisir et offre au quintet un accueil des plus chaleureux. Vibration de guitare aiguë, cacophonie decrescendo, le groupe tient à contrôler l'ambiance de bout en bout. Puis c'est un premier titre en demi teinte, pop sombre à la violence retenue et déjà la foule est parcourue d'un frisson. Alors que les accords du combo pop rock deviennent plus percutant, la machine commence à prendre son rythme de croisière. Le chanteur galvanise ses troupe à coup de harangue pseudo prétentieuse depuis son clavier faisant naître ainsi un vrai complicité avec les quelques 20000 spectateurs massé devant lui. Véritable douche écossaise entre ballade tranquille et pop rock nerveux, le traitement de choc teint la foule en haleine jusqu'au moment tant attendu. Le titre "do you read me" claque dans l'air comme un fouet électrique et l'esplanade de la grande scène s'embrase. Un magnifique concert tant au niveau technique qu'en matière de contact avec le public.

NOSFEL & EZEKIEL
Collaboration ponctuelle entre Nosfel guitariste, chanteur, esthète et inventeur entre autre d'une langue dont il est le seul à connaître le vocabulaire (petit clin d'œil à magma ?) et ez3kiel (lisez "ezekiel") groupuscule d'exploration des sonorités du dub électronique, voici un spectacle terriblement envoûtant et totalement novateur à la croisée des chemin entre expérimentation musicale et mise en scène vidéo-projetée. Un événement hypnotique dans cet univers ou toutes les frontières tombent entre les inspirations musicales, les ambiances sonores et la façon de concevoir une scène. Perdus quelque part entre expérimentation bruitiste et rêverie électronique le public est captivé par ces métamorphose de son en temps réel. Un instant précieux comme le jade et luisant comme la neige sous le soleil du matin.

COMMON
A ceux qui croient que le rap doit forcément ressembler à quelque chose d'agressif et de revendicatif, Common répond par son groove tranquille chargé de positivisme. Lui et ses musiciens proposent un moment d'échange convivial et festif, une musique fine et un message qui a fait le tour du monde depuis deux générations mais que l'on oubli si vite qu'il vaut mieux faire un petit rappel de temps en temps : "et l'amour dans tout ça ?". Une belle prestation toute en souplesse pour se reposer un peu sens et se laisser aller à lever tranquillement les bras.

CALI
Tête d'affiche française très attendue de cette journée, l'anti héro de la nouvelle scène aux rythmiques de guitare sèche frénétique n'a pas son pareil pour faire chanter le parterre de l'esplanade. Ses comptines folk rock désabusées ont fait le tour des radio et de toutes les lèvres, c'est a présent à gorges déployées qu'elles sont reprises par les milliers d'eurockéens venu lui rendre hommage. Une douce folie festive s'empare de la foule tandis que l'enfant terrible de perpignan manœuvre en terrain conquis. Mais ce n'est pas une raison pour lui de ménager sa peine, bien au contraire. Il donne de façon exponentielle tout au long du concert. Au moment de chanter "elle m'a dit", son premier succès de masse, il se jette dans la foule et, porté de bras en bras fait le tour complet de l'esplanade de la grande scène. Une éternité. Il en revient au bout de près d'un quart d'heure à moitié nu, chemise déchirée et totalement ravi de pouvoir s'offrir ainsi dans un rapport fusionnel à un public qui lui rend tant. Une volonté de partage sans équivoque qui de donne seulement dans l'hédonisme, loin de là. Cet homme a des principe, des convictions et nous les fait partager haut et fort, sans fausse pudeur. Quand il s'agit de parler du droit d'asile en France il nous dit "après celle là j'arrête mais passez au stand sur les droits des réfugiés, je vais y refaire un tour de toute façon". Ou concernant diffusion musicale, le genre d'attitude à faire hurler son producteur : "allumez vos portable et enregistrez, celle là c'est une nouvelle chanson". Bref ! Un charisme fou, une générosité absolu et un dévouement sans égal, l'écorché nous offre un très grand spectacle où la mélancolie acerbe de ses texte se conjugue à merveille avec la haute énergie qu'il dégage. A voir absolument.

AMADOU & MARIAM
Une semaine après les avoir vu au festival "Le bruit de Melun" à 7 stations de métro de paris, revoici le duo malien, révélation de cette année qui vient ensoleiller la grande scène de Belfort devant 22 000 personnes. A public aussi bon, prestation aussi bonne. Accompagnés de musiciens fabuleux, cette formation nous embarque pour un voyage musical unique. Entre musique traditionnelle et variété africaine musclée. La guitare d'Amadou fait des vrilles incroyables et les voix de nos deux tourtereaux, partenaires à la ville comme à la scène depuis 25 ans, se marient à merveille avec cette ambiance magique. Dans la droite ligne de groupes comme Toure Kounda.. Un magnifique moment de fête et de positivisme comme seuls les gens qui ont beaucoup perdus savent nous en donner.



LES CHRONIQUES BUMCELLO
Dans le cadre des créations du festival de Belfort, la présence permanente pendant les trois jours de Vincent Segal et Cyril Atef, respectivement violoncelliste et percussionniste, nous propose une vision novatrice de la façon de participer à un festival. A l'Instar d'Emilie Simon qui, le premier soir, nous avait envoûté par la prestation qu'elle avait donné accompagnée de la Synfonieta en revisitant son répertoire, ces deux artistes inclassables vont faire participer des intervenants aussi surprenants que doués. Percussions et chants gnawa avec le marocain Omar Hayat, ragga dud avec le jamaïcain Stanley Beckford, Soul avec l'américain Tommy Jordan… aucune limite donc pour ces mutants de la musique qui invitent ce soir Fred Chinchin et Catherine Ringer des Rita Mitsouko. Et le public, incrédule mais très ouvert offre un accueil très positif à cette prestation incroyable ou les sons s'envolent en tout sens dans des boucles diaboliques, ou les percussions folles de Cyril traversent l'espace et rebondissent en tout sens… une adhésion totale et massive à cet univers mêlant rock minimaliste et musique traditionnelle soudanaise, techno acoustique et violoncelle électrique. Le chapiteau est le théâtre d'une expérimentation musicale de haut niveau où les sens sont bousculé par ces couleurs sonores si improbables mais tellement folles que personne ne refuse l'invitation. La foule danse, hurle, reçoit la moindre altération rythmique avec délectation et en redemande. Une étrange pérégrination initiatique à la fusion des cultures, des techniques et des sonorités. Incroyable et somptueux.

KAS PRODUCT
La reformation pour ces 17 Eurockéennes de Belfort du groupe Kas Product qui s'était fait connaître dans les années 80 en étant dans les premiers à mélanger le rock et la musique électronique, est une des grandes surprises de ce festival. Entre électro dub et hardcore, le duo franco américain nous livre des compositions cyniques et progressives ou la guitare à la fois ultra saturée et lointaine livre un combat inégal avec les basses électroniques. Le phrasé limite rap de Mona et ses attitudes félines sur la scène engourdissent le public qui découvre là une formation qui est à la source d'inspiration d'une courant musical majeur de nos jours. Tant pis pour le côté revival, cela fait beaucoup de bien.

GARBAGE
Est-il encore besoin de présenter Shirley et sa formation noise pop-rock ? sans doute pas. Mais les voir en concert sur la grande scène des Eurock' est un plaisir d'esthète que nul ne saurait bouder. La prestation commence sans fioritures pas "Queer", un des hymnes extrait de leur premier opus parut en 1995, et Shirley la chanteuse, affublée d'une casquette presque plus imposante que sa robe, fait preuve dès les premières mesure d'un magnétisme trouble qui, entre autres, fait la réputation du groupe. Prouesses vocales, murs de guitares, attitudes félines et une vraie générosité, l'énorme public, qui attendait cette prestation avec impatience, est comblé. Les riffs brutaux et précis électrisent l'esplanade qui devient un prolongement de cette formidable vague énergétique. Et quand le titre "Stupid girl" traverse les amplis pour rebondir sur la foule avec des arrangements d'une grande finesse, c'est la foule entière qui s'enflamme dans un grand moment de défoulement. Une véritable bête de scène que cette petite Shirley et un concert qui semble aussi jouissif pour elle que pour le public.

MOODYMAN
Les dernières notes de garbage résonnent encore que le phénomène house de Detroit harangue déjà les festivaliers qui refusent de rejoindre le camping sous prétexte que la huit est encore jeune. de chaudes nappes de synthé, une rythmique groovy à souhait et une voix envoûtante débitant une litanie funky illuminent la loggia, incitent sournoisement au tortillement du bassin et nous feraient presque croire que l'on se trouve en fait dans une discothèque branchée. Ambiance décontractée et ensoleillée, solos de basse trafiquée à l'extrême, une sympathique fin de soirée se prépare sous la loggia.

VITALIC
Point d'orgue final de cette journée, le dijonnais investi le chapiteau pour accompagner les derniers noctambules. Sa techno minimaliste, musclée et cristalline renforcées de spirales folles génère une onde de choc qui semble se répercuter à l'infini sur un public très motivé et visiblement prêt à en découdre jusqu'à la fin de la nuit. La moindre variation sonore, habilement amenée il faut bien le reconnaître, arrache des cris furieux à la foule qui n'est plus qu'une mer démontée. Une orgie festive s'empare des survivants des cette journée de Samedi pourtant déjà forte en émotions. Les sonorités deviennent plus profondes, rebondissent, virent au strident, et transpercent ces "fêtard de la dernière chance". Une simplicité d'une redoutable efficacité dans l'esprit du vieux titre "crispy bacon" de Laurent Garnier, Vitalic garde une main mise totale sur cette masse agglutinée devant la scène, nourrissant sa folie, l'affamant sournoisement pour mieux pouvoir lui donner dès que le stade de frustration nécessaire est atteint pour recevoir une nouvelle explosion. Un très grand concert et sans doute avec Cali, une des ambiance les plus uniformément festive de la soirée.