Reportage en immersion des Eurockéennes 2005. Vendredi 1er juillet

Pour Francophonie Express.
© Textes Olivier Durand





EUROCKÉENNES DE BELFORT
Le territoire de Belfort, plus petit département de France accueille en Franche Comté et aux portes de l’alsace depuis 1988 un des festivals le plus prestigieux d’Europe.

VENDREDI 14h00
Ça y est. La grosse fourmilière qui grouille en tout sens depuis un mois arrive enfin à son but. Les 4500 personnes, techniciens, manutentionnaires, agents de sécurité, personnels de restauration, organisateurs, administrateurs réseau, spécialistes en communication hertzienne, et bien sûr, artistes s’affairent au dernier peaufinage de cette 17ème édition des Eurockéennes de Belfort. Une logistique impressionnante pour accueillir pendant trois jours près de 70 concerts et 90 000 festivaliers dans les meilleures conditions possibles.
Christian Allex, responsable de la programmation, n’a guère le temps de parler plus de 30 secondes à la même personne, fusse-t elle Emile Simon, pourtant une des têtes d’affiche de la journée. Les chariots élévateurs finissent leur balai pour acheminer les dernières barrières de sécurité. Il règne en salle de presse, où fourmille des dizaines de journaliste TV, radio, presse et Internet, une étrange ambiance assez semblable à celle qui pouvait peser dans une péniche de débarquement le 6 juin 1945, tôt le matin en Normandie…
A l’opposé du site, des dizaines de milliers de festivaliers commencent à se masser vers l’entrée. Ces mêmes festivaliers qui, dès hier soir, ont commencé les « hostilités », bravant les conditions météo, montant une forêt de tentes sous la pluie, se réchauffant au feu de bois et lançant des hululements furieux qui, se relayant de proche en proche, déferlaient sur l’ensemble du camping gratuit du festival jusqu’à tard dans la nuit.
L’ouverture des portes risque d’avoir des allures de chasse à court et nous attendons cela avec une impatience non dissimulée…

BLUMEN :
Ouvre les festivités sur la scène de la plage alors que les festivaliers errent encore sur le site à la recherche de jetons de boissons ou à la découvertes des dizaines de stands. Les premières notes de ce quintette de métal franc comtois emmené par la voix de la chanteuse résonnent déjà sur les vaguelettes tranquilles de l’étang de Malsaucy. Une musique tantôt noire et lancinante, tantôt rageuse et nerveuse qui ne tarde pas à rameuter les traînards. Blumen souffle le feu et la glace, le suave et la furie par delà le mur de guitare et la basse oppressante. Une mise en place impeccable et une belle ouverture pour cette nouvelle édition du festival, même si le public encore à peine remis d’être enfin rentré, n’ose encore trop participer.

THE GO! TEAM :
Formation aux sonorités éclectiques et surprenantes, « the go team » mélange habilement pop et funk, rap et rock et nous livre une prestation énergique et entraînante, la chanteuse ne se ménage pas pour haranguer une foule de plus en plus nombreuse sous le chapiteau. Des arrangements fins qui épousent à la perfection le phrasé rap. Très agréable et parfait pour faire oublié ce gris début d’après midi. Quelques minutes encore et le discours devient plus musclé, le public se met à onduler devant la scène, le mouvement s’amplifie, les guitares deviennent incisives, se muent en larsen et appuient un rythme de plus en plus soutenu. Le public est embarqué en crescendo jusqu’à l’apothéose final. Une belle prestation pour donner le ton de cette journée.

TWAII :
Cette formation allemande en première prestation sur un événement de cette envergure, nous offre des sonorités Indie Rock légères accompagnant la voix douce et sensuelle d’une chanteuse rousse comme l’automne et fraîche comme le printemps. Une magnifique façon de faire passer en toute simplicité leur allemand natal sur des mélodie flirtant parfois avec les hymnes les plus lancinant de Pixies. Des syncopes surprenantes, des guitares claires, et une ambiance intimiste pour une prestation agréable en tout point même si le public résolument nerveux boude un peu cette couleur sonore « trop sage » par rapport à leur attente.

BLOCK PARTY
Prestation visiblement très attendue de cette après midi, le rock tantôt nerveux tantôt aérien de Bloc Party de cette formation anglaise conduite par la voix aiguë du chanteur Kele Okereke s’appuie sur des solo de guitare éthérés qui ne sont pas sans rappeler certaines sonorités des Cure. Dès les premières mesures, des bras levé dans la foule battent la mesure ou supportent quelques voyageurs improbables. En troisième titre, leur tube incontournable « banquet » donne l’occasion à la foule de devenir marrée déchainée. Peut être pouvons nous regretter le côté un peu statique du groupe sur l’estrade du chapiteau mais cela n’enlève rien ni à la qualité musicale de cette performance, sublime alliance entre sauvagerie et finesse, ni au grand moment de bonheur offert à un public définitivement conquis.

COCOROSIE
Duo de sœurs canadiennes arrivée selon elles dans la musique par pure coïncidence et accompagnées de musiciens et d’instruments aux surprenants qu’improbable (piano jouet, boite à berceuse, appeau de chasse…) ces artistes étonnantes mélangent allègrement chant lyrique et électro planante, bruitages incongrus et musique contemporaine, tout cela au service d’un univers onirique et poétique, avant-gardiste et surprenant en tout point. Si l’on compte en plus les projections de dessins animés (bisounours) en arrière scène, peut être pouvez vous imaginer l’expérience hallucinatoire vécue par un public franchement surpris par ces berceuses naïves et dissonantes rehaussées de guitare folk, par ce véritable OVNI de la programmation. Une expérience initiatique à vivre une fois dans sa vie.

KAIZER ORCHESTRA
Voilà sans doute ce qui fut le plus grand moment de délire scénique de la journée. Ce groupe norvégien est globalement formé de grands malades rodés à des techniques scéniques et d’orgie festive hors du commun. Leur arrivée est précédée par la diffusion d’une espèce de musique fanfare des Balkans totalement désaccordée, une cacophonie qui laisse présager un moment fortement atypique. Même l’arrivée des musiciens sur scène en costume cravate ne rassure personne compte tenu que l’un d’eux porte un masque à gaz modèle 1914. Quant aux premières notes de musique, elles tournent autours d’une espèce de musette déglingué portée sans effort par la voix incroyable du chanteur et rythmée à coup de batte de baseball sur des vieux fûts de pétrole ou de pied de biche sur des jantes de voitures hors d’âge… une étrange expérience musicale entre pop-rock et java punk, véritable concentré d’énergie totalement décalé et un public subjugué par tant de créativité. La traînée de poudre s’enflamme et l’esplanade de la grande scène également. Une inauguration à la hauteur de l’événement.

LITTLE BARRIE
Le rock psyché n’est pas mort, sachez le. Ce trio anglais à deux voix assène un groove funk rock teinté de glissades vocales dignes des années 60/70. On y retrouve le phrasé de Janis Joplin, le son de guitare d’Hendrix, la soul de James Brown… et des compositions d’une grande intelligence sonore propres à redonner le sourire au public qui se laisse aller à de tranquilles ondulations. Un grand moment de positivisme qui coïncide parfaitement avec le retour momentané du soleil. Une douce vague de bonheur s’échoue sur la plage. A découvrir sur leur premier album « we are little barrie » et bien évidemment à vivre en concert coûte que coûte.

KONONO N°1
Premier gros rayon de soleil de la programmation, ce collectif congolais est une magnifique surprise et une bonne occasion de poser ses chaussures pour danser pieds nus sur le sable de la plage. Avec son registre musique traditionnel relookée à l’électrique sournoisement festive, Konono est une machine extrêmement bien organisée : les percussions prennent les jambes, les sonorités électro-acoustiques s’empare de la tête et le chant « tradi-moderne » s’occupe du reste. La plage toute entière respire à ce rythme envoûtant. Un délicieux moment de transe joyeuse et festive auquel personne ne peut résister… et c’est tant mieux.

QUEENS OF THE STONE AGE :
Groupe phare de la scène métal internationale, « Queens » décide de se jouer quelques instants du public en l’invitant à rejoindre l’esplanade de la grande scène sur une bande son de Tex Avery. Et débarquent pour nous asséner comme un coup de massue un hymne noir et déchiré. Le ton est donné. Des solos de batterie nerveux, des attaques de guitares saturées à et incisives, et déjà une crise d’apesanteur saisi l’esplanade de la grande scène. Des corps s’envolent au dessus de la foule sans pouvoir échouer ailleurs qu’au-delà des barrière de sécurité d’où ils sont gentiment mais fermement évacué par les service de sécurité, lesquels comprennent instantanément que le concert ne va pas être de tout repos. L’hypnose rock portée par la voix surréaliste et harmonieuse de Josh Homme s’empare d’une foule à présent infranchissable. Au fur et à mesure, la prestation s’affine sans rien perdre de sa noirceur ni de son coté ensorceleur. Une grande communion et des arrangements fabuleux même si l’on peut regretter quelque peu le côté statique de la prestation scénique.

EMILIE SIMON ET LA SYNFONIETA
Voici le retour de la grande prêtresse de l’électro lancinante française qui nous propose de revisiter son répertoire accompagné par la synfonieta et l’école de percussion de Belfort lors d’une collaboration purement événementielle. Les qualificatifs manquent pour décrire ce concert envoûtant, diaphane et pourtant d’une fabuleuse richesse sonore ou les arrangement philharmonique des titres éthérés de la « Björk française » donnent une nouvelle profondeur et offrent des points de fuite sans fin. Toujours flanquée de sa prothèse de multi effets au bras, Émilie modifie, trafique, torture le son de sa voix ou des instruments alentours jusqu’à recracher des nappes hypnotiques qui déferlent sur la foule en totale admiration devant cette prestation étonnante donnée par cette poupée de tulle et d’électronique. Inexplicable cependant que son attachée de presse n’ai autorisé qu’une poignée de photographes à relayer cet événement unique et précieux.

NINE INCH NAILS
Véritable mythe de la scène electro indus depuis le début des années 90, la formation de Trent Reznor, réputée pour ses clip sulfureux et sa bestialité sonore, s’apprête débarquer sur la grande scène sous une pluie fine qui vient ajouter au côté glauque de l’ambiance sonore, sans doute « Psychic TV » ( ?), que le groupe diffuse avant de couper toutes les lumières. La bande son, qui semble alors coincée sur un note interminable, s'évanoui, est remplacée par quelques notes de piano mélancoliques, les harmoniques se renforcent, les instruments trouvent leur place dans une mécanique à broyer les nerfs. Une lente ondulation parcours déjà la foule présente en masse, bravant les éléments. Puis c'est l'explosion sonore. Trent saute et se tord, la guitare fait autant de kilomètres sur scène que de notes torturées. L'implacable machine fonctionne, la furie est en marche. Véritable hymne noir et brutal, entre electro punk et indus gothique, "wish" retenti sur le lac du Malcausy. Les rythmiques syncopées et les guitares extrémistes alternées avec des moments d'une incroyable douceur lancinante et noire, tout cela participe à une incroyable stase de défoulement sauvage pour l'ensemble du public. Incontournable dans son genre.

KEN BROOTH
Véritable légende jamaïcaine, Ken est le genre d'artiste qui sait s'entourer de musiciens de talent pour donner une vraie profondeur à sa musique tout en respectant à la fois sa tonalité reggae et ses inspirations rythme & blues. Le concert commence très tranquillement sans lui avec un morceau de dub mental envoûtant dont les rares points de fuites sont les trilles de trombone et les quelques notes égrainées par le clavier. Puis Ken entre en scène comme un pape du reggae qu'il est, tout de blanc et d'or vêtu et nous offre de sa chaude voix un peu du soleil de son île natale. Un instant inoubliable et résolument festif pour les festivaliers massés sur la plage qui se laissent emporter par la basse lourde et entêtante. Que du bonheur.

INTERPOL
La première note n'est pas encore émise que déjà des milliers de fans abandonnent la fin du précédent concert pour venir se masser sous le chapiteau. L'objectif est clairement annoncé : il ne faut pas en louper une miette et être au premier rang. Les new yorkais nous lâchent des nappes d'orgue à cheval entre brit-pop et new wave vitaminée le tout au service d'une musique à la fois sombre et dansante. Des notes de guitare claires et tranchantes comme des rasoirs poussent la voix faussement éraillée de Paul Banks. Le public se déchaîne et l'on se sent comme sur une mer démontée tant les embardées de la foule peuvent nous faire parcourir plusieurs mètres sans garder les pieds au sol. Excellente prestation scénique et une belle communion sous le chapiteau.

EAGLE OF THE DEATH METAL
Comme leur nom ne l'indique pas forcément (on penserait plus à un gros mur de bruit servi par une bande de barbares vicieux trinquant dans des crânes humains, n'est-ce pas…)
Eagle of the Death Metal donne dans le rock tout ce qu'il y a de plus classique et de plus raisonnable avec des sonorités qui ne sont pas sans rappeler les heures glorieuse de groupe comme Deep Purple. Voici donc des partitions bien cycliques, des riffs de guitares ultra efficaces de simplicité et des solos nets et sans bavures. On y retrouve également à la batterie un certain Josh Homme, chanteur des Queens of the stone age…sous un faux nom bien sûr Bref! Un groupe qui sent l'imposture de bout en bout sur le papier mais qui fait un bien fou à entendre. Des sonorités éprouvées, un jeu de scène très communicatif (le chanteur à des faux airs de Freddy Mercury) et un public qui ne boude pas son plaisir d'entendre, dans cette programmation du rock dans tous ses états, des ambiance aussi faciles d'accès et tranquillement entraînantes. La loggia se rempli peu à peu de quelques supporters ou badauds incrédules et participent à un instant de pure décontraction rock n roll.




CHEMICAL BROTHERS
Véritables icones de la scène électro depuis la fin des années 90, le breakbeat et les sons aigrelets de ce duo de joyeux trublions ont déjà secoué toutes les radios et les discothèques du monde avec leur habileté incroyable à fusionner les styles et les ambiances. De retour aux eurockéennes pour la troisième fois et pour célébrer leur cinquième album, cette formation mythique nous aligne une incroyable batterie de synthé, séquenceur expandeur et autres boites à rythmes qui ferait passer Jean Michel Jarre pour Charly Oleg. Une fausse basse égraine un rythme organique, des projecteurs monstrueux balayent le public et l'incitent à partir en immersion dans cet univers si particuliers de Tom Rowlands et Ed Simmons. Les attaques de sons acides, boomerangs virtuels, moustiques mutant fous cinglent au dessus de la foule. Le duo magique lance alors les machines, empilant les sons les uns sur les autres, jusqu'à l'arrivée du premier "boom" libérateur et 20 000 personnes se mettent à danser sur les vibrations folles qui assaillent les corps et les âmes. Une techno transe facile d'accès déferle sur l'esplanade de la grande scène faisant naître un sourire sur chaque visage tandis que les duettistes sautent d'une machine à l'autre, modifiant leurs boucles en temps réel, bouleversant les sonorités au grés des réaction du public pour le projeter, le rattraper, le calmer, le rendre fou, l'engourdir le revitaliser… Une grande démonstration technique à la hauteur de l'événement où les lumières, lasers et projections intégralement gérées par le groupe participent autant à la prestation que la musique. Une performance incroyable et une fête débridée qui laissera sans nul doute un souvenir impérissable à chaque festivalier.

BRIGHT EYES
Formation éclectique conduite par Conor Oberst, bright eyes se présente comme une formation folk rock. Mais voilà qui est bien réducteur pour un groupe qui débarque sous la loggia avec autant d'instruments : violoncelle électrique, vieil orgue hammon déglingué, trombone, guitare, synthé, deux batterie et un percussionniste… l'introduction ultra harmonieuse, limite jazz intello tourne en une minute au carnage sonore, cacophonie frénétique et rebondi sur une pop noire. Impressionnant de maîtrise et de mise en place. Conor nous offre de sa voix, qui n'est pas sans rappeler celle de Mathew Belamy, chanteur de Muse, une performance d'un très haut niveau mais qui laisse le public relativement froid car sans doute est-il déjà passablement vidé par toute les sollicitations musicales de la journée. Dommage car nous avons là, devant nos yeux, un artiste aussi génial et novateur que Beck.

JAMIE LIDELL
Pour prendre la relève électro de la soirée, cet allemand accompagné de son vidéaste distille une house typée Detroit où les boites à rythme claquent violement pour accompagner une voix aussi chaude que celle des ténor de la Motown. Une electro sournoise enivrante et organique composée de sons acide de porteuses dissonantes et de boucle vocales incroyables qui percute des corps qui ne peuvent résister à ces assauts. Le public hurle, ondule saute et part dans une transe à la fois profonde et joyeuse portée par ce cocktail énergisant. Un vrai marathon pour ce petit génie des machines dont le secret est d'échantillonner sa voix, d'empiler les boucles à l'infini et d'ajouter à tout cela quelques notes de synthé sans prétentions mais fortement efficaces… Superbe prestation devant des festivaliers conquis et bien heureux de rendre à l'artiste l'énergie qu'il leur donne. Un instant jouissif et festif, bouleversant un bon nombre de règles.

LA PHAZE
Encore un concept original coincé quelque part entre punk à la ludwig von 88 et raggamuffin electronique inclassable. Des textes fermement engagés accompagnent ce ragga-hardcore entrecoupé de scratch au vinyles qui arrachent les derniers festivaliers qui ne sont pas encore partis se coucher à leur torpeur et exhume les dernière parcelles d'énergie depuis le tréfonds le plus primal de leur âmes. A voir une fois dans sa vie au moins pour apprécier ces sonorité encore jamais entendues.

GOMM
Si Rimbaud avait voulu collaborer avec Bauhaus et les Ramones pour mettre ses textes en musique, cela aurait sans doute donné Gomm. Ce groupe nous jette un punk rock électronique chargé de vieux sons des années 70 pour nous servir des textes en allemand, français et anglais d'une poésie follement désespérée. Une énergie et une rage folle et une présence scénique impeccable, un travail vocal somptueux, bref ! Un groupe à découvrir impérativement ce dont, hélas, le public épars sur le site n'était plus vraiment capable.