un article interessant sur la diffusion des savoisEn lisant cet article du Monde Diplomatiquesur la
diffusion des savoirs, j'ai réalisé combien le monde est en
évolution et que sa mesure n'en est sûrement pas tout à fait
prise, ainsi que son poids :
A LIRE AVEC ATTENTION Accès public, contrôle
privé
La bibliothèque universelle, de Voltaire à Google En offrant au plus grand nombre une masse
toujours croissante de connaissances, Internet réalise-t-il le rêve
des Lumières ou prépare-t-il le cauchemar d’un savoir public
livré aux appétits privés ? Grâce à — ou
à cause de — Google, ces questions n’ont plus rien
d’abstrait. Ces quatre dernières années, le célèbre
moteur de recherche a numérisé et mis en ligne des millions
d’ouvrages puisés dans les fonds des plus grandes bibliothèques
universitaires. Pour les auteurs et éditeurs, cette opération
constituait une violation flagrante du copyright. Après de longues
négociations, les parties ont abouti à un accord qui devrait
bouleverser la façon dont les livres parviennent à leurs lecteurs. Si
les contours légaux et économiques du nouvel espace qu’instaure
cet arrangement restent flous, l’objectif des directeurs de
bibliothèque est clair : ouvrir leurs collections et les rendre
disponibles à tout lecteur en tout lieu. Un projet simple en apparence,
mais sans cesse entravé par les contraintes sociales et les
intérêts économiques. Tout comme, il y a deux siècles, celui
de la république mondiale des lettres.
Par Robert
Darnton
Le XVIIIe siècle, celui des
Lumières, professait une confiance totale dans le monde des idées
— que les encyclopédistes appelaient la république des lettres.
Un territoire sans police ni frontières et sans inégalités autres
que celles des talents. N’importe qui pouvait s’y installer pour peu
qu’il exerçât l’un des deux attributs de sa
citoyenneté, à savoir l’écriture et la lecture. Aux
écrivains de formuler des idées, aux lecteurs d’en
apprécier le bien-fondé. Portés par l’autorité du mot
imprimé, les arguments se diffusaient en cercles concentriques et seuls les
plus convaincants l’emportaient.
En cet âge d’or de
l’écrit, les mots circulaient aussi par voie épistolaire. En
feuilletant l’épaisse correspondance de Voltaire, de Jean-Jacques
Rousseau, de Benjamin Franklin ou de Thomas Jefferson — soit une
cinquantaine de volumes pour chacun d’eux —, on plonge au
cœur de la république des lettres. Ces quatre écrivains
débattaient des sujets cruciaux de leur époque dans un flux de
courriers ininterrompu qui, reliant l’Europe et l’Amérique,
présentait déjà toutes les caractéristiques d’un
réseau d’informations transatlantique.
J’affectionne tout
particulièrement la correspondance entre Jefferson (1743-1826) et James
Madison (1751-1836). Ils aiment à parler de tout, notamment de la
Constitution américaine en cours de rédaction, à laquelle le
second prête la main à Philadelphie pendant que Jefferson
représente la toute jeune république à Paris. Ils parlent aussi
de livres, car le second adore courir les librairies de la capitale, et il
achète souvent des ouvrages pour son ami. L’Encyclopédie
de Denis Diderot compte au nombre de ses emplettes. Jefferson croit avoir fait
une affaire ; il a confondu une réédition avec le tirage
original...
Deux futurs présidents des Etats-Unis
qui discutent de livres sur la Toile des Lumières, l’image est
saisissante. Mais, avant de s’y abandonner, il importe de souligner que la
république des lettres n’était démocratique que dans ses
principes. En réalité, elle appartenait aux riches et aux
aristocrates. Dans l’impossibilité de vivre de leur plume, la plupart
des écrivains se voyaient contraints en effet à courtiser les
puissants, à solliciter des sinécures, à mendier une place dans
quelque journal contrôlé par l’Etat, à ruser avec la
censure et à se frayer un chemin à travers les salons et les
académies, là où se faisaient et se défaisaient les
réputations. Impuissants à déjouer les humiliations que leur
infligeaient leurs protecteurs, ils s’en prenaient les uns aux autres,
comme en témoigne la querelle entre Voltaire et Rousseau.
Après avoir lu le Discours sur
l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les
hommes de Rousseau, l’auteur de Candide lui écrit en
1755 : « J’ai reçu, Monsieur, votre nouveau livre
contre le genre humain. (...) On n’a jamais employé tant
d’esprit à vouloir nous rendre bêtes ; il prend envie de
marcher à quatre pattes quand on lit votre ouvrage. »
Rousseau lui répondra cinq ans plus tard :
« Monsieur, (...) je vous hais. »
Les différences sociales exacerbaient
les conflits personnels. Loin de fonctionner comme une agora égalitaire, la
république des lettres souffrait d’un mal qui rongeait toutes les
sociétés du XVIIIe siècle : les privilèges. Ces
derniers ne se limitaient pas à la sphère aristocratique. En France,
ils s’appliquaient aussi au monde des idées, notamment aux imprimeurs
et aux libraires, dominés par des guildes en situation de monopole, ainsi
qu’aux livres eux-mêmes, qui ne pouvaient paraître qu’avec
l’accord du roi et l’approbation de la censure.
On peut analyser ce système en se
référant à la sociologie du savoir, et plus particulièrement
au concept développé par Pierre Bourdieu de la littérature comme
un champ dans lequel les positions concurrentes suivent les règles
d’un jeu plus ou moins autonome vis-à-vis des forces dominantes de la
société.
Nul besoin pourtant de souscrire à
l’école bourdieusienne pour constater que la vie littéraire
n’a pas grand-chose à voir avec les idéaux des Lumières. En
dépit de ses principes généreux, la république des lettres
composait un monde clos, inaccessible aux non-privilégiés. Et,
cependant, les Lumières m’apparaissent toujours comme le meilleur
plaidoyer en faveur de l’ouverture en général et d’un
libre accès aux livres en particulier.
Aujourd’hui, dans le monde des
bibliothèques de recherche et du virtuel, les principes et la
réalité se contredisent-ils comme ils le faisaient au XVIIIe
siècle ? L’une de mes collègues raconte avoir souvent
entendu cette remarque condescendante dans les soirées où elle
apparaissait : « Une bibliothécaire, comme c’est
sympathique... Dites-moi, à quoi cela ressemble d’être
bibliothécaire ? » Elle y répond
invariablement : « C’est avant tout une affaire
d’argent et de pouvoir. »
La plupart d’entre nous ne demandent
pourtant qu’à souscrire aux principes qui fondent nos grandes
bibliothèques publiques. « Libre à tous », peut-on
lire au-dessus de l’entrée de la bibliothèque de Boston. Dans le
marbre de celle de New York, une citation de Jefferson est gravée en
lettres d’or : « Je considère
l’éducation comme le meilleur moyen d’améliorer la
condition humaine, promouvoir la vertu et assurer le bonheur des
hommes. »
Notre république s’est bâtie
sur le même socle que la république des lettres :
l’éducation. Pour Jefferson, les Lumières tiraient leur
éclat des écrivains et des lecteurs, des livres et des
bibliothèques — surtout celles du Congrès, de Monticello
(où résidait Jefferson) et de l’université de Virginie.
Cette confiance dans le pouvoir émancipateur des mots est inscrite dans le
premier chapitre de la Constitution américaine, qui subordonne les droits
d’auteur — reconnus seulement « pour une durée
limitée » — au principe supérieur du
« progrès de la science et des arts utiles ».
Les Pères fondateurs reconnaissaient le droit des auteurs à obtenir
une juste rétribution pour leur travail intellectuel, mais soulignaient la
prééminence de l’intérêt général sur le
profit individuel.
Comment jauger le poids respectif de ces deux
valeurs ? Les auteurs de la Constitution n’ignoraient pas que la
notion de copyright avait été inventée en Grande-Bretagne en
1710, dans le cadre de la loi dite « Statute of Anne ».
Cette législation visait à limiter la toute-puissance des
éditeurs et à « encourager
l’éducation ». Elle accordait aux auteurs la pleine
propriété de leur œuvre pour une période de quatorze ans
renouvelable une fois seulement. Les éditeurs tentèrent de
défendre leur monopole en arguant d’un droit de publication exclusif
et perpétuel, garanti selon eux par le droit coutumier. Saisis à
plusieurs reprises, les tribunaux leur donnèrent définitivement tort
en 1774 dans l’affaire Donaldson contre Becket.
Lorsque, treize ans plus tard, les
Américains rédigèrent leur Constitution, ils empruntèrent le
point de vue qui dominait alors en Grande-Bretagne. Un délai de vingt-huit
ans semblait bien assez long pour préserver les intérêts des
auteurs et des éditeurs. Au-delà, c’est
l’intérêt public qui devait prévaloir. En 1790, le premier
Copyright Act — conçu lui aussi pour « encourager
l’éducation » — s’inspirait du modèle
britannique en adoptant une période de quatorze ans renouvelable une seule
fois.
Sur quelle durée s’étend le
copyright de nos jours ? Selon la loi de 1998, le Sonny Bono Copyright Term
Extension Act (appelée aussi « loi Mickey » car le
personnage fétiche de Disney menaçait alors de tomber dans le domaine
public), le droit d’auteur s’applique à une œuvre aussi
longtemps que son auteur est en vie, puis encore soixante-dix ans après sa
mort. Dans les faits, cela veut dire que l’intérêt particulier
de l’auteur et de ses ayants droit balaie toute autre considération
durant plus d’un siècle. La grande majorité des livres
américains publiés au cours du XXe siècle ne sont donc
toujours pas tombés dans le domaine public. Sur Internet, le libre
accès à notre héritage culturel ne s’exerce
généralement que pour les œuvres antérieures au 1er janvier
1923, date à compter de laquelle la plupart des éditeurs font courir
leur copyright. Et il en sera ainsi pour un bon moment encore — à
moins, bien sûr, que des groupes privés prennent en charge la
numérisation de la marchandise, la conditionnent et la commercialisent dans
l’intérêt bien compris de leurs actionnaires. Pour
l’instant, nous en sommes à cette situation absurde où
Babbitt, le roman de Sinclair Lewis publié en 1922, appartient au
domaine public, alors qu’Elmer Gantry, paru en 1927, reste
verrouillé par le copyright jusqu’en 2022 (1).
Passer des grands principes proclamés
par les Pères fondateurs aux mœurs de l’industrie culturelle
d’aujourd’hui, c’est tomber du ciel des Lumières dans le
marigot du capitalisme global. Si l’on utilisait la sociologie du savoir
pour examiner les temps présents — à la manière de
Bourdieu —, on constaterait que nous vivons dans un monde régi
par Mickey.
La république des lettres
s’était professionnalisée en une république du savoir
(lire « 26 000 dollars
l’abonnement »), la voilà qui s’ouvre
aux amateurs — au meilleur sens du terme, amoureux de la connaissance
parmi les simples citoyens. L’ouverture s’opère partout par
l’accès à des articles numérisés mis gratuitement en
ligne sur des sites tels que ceux d’Open Content Alliance, d’Open
Knowledge Commons, d’OpenCourseWare ou d’Internet Archive, ou sur
des sites ouvertement amateurs tels que Wikipédia. La démocratisation
du savoir est désormais à portée de main, du moins en
matière d’accès aux sources. L’idéal des
Lumières ne pourrait-il pas devenir réalité ?
A ce stade, le lecteur est en droit de se
demander si je ne suis pas en train de sauter d’un exercice typiquement
américain, la jérémiade, à un autre, tout aussi ancré
dans nos manies, l’enthousiasme naïf. Je suppose qu’il y aurait
sans doute moyen de combiner les deux dans une démarche dialectique, si le
danger de la marchandisation ne nous menaçait pas. Quand des entreprises
comme Google considèrent une bibliothèque, elles n’y voient pas
nécessairement un temple du savoir. Mais plutôt un gisement de
« contenus » à exploiter à ciel ouvert.
Bâties au cours des siècles au prix d’une énorme
dépense d’efforts et d’argent, les collections des
bibliothèques peuvent être numérisées à grande
échelle pour un coût modique — quelques millions de dollars,
peut-être, une somme dérisoire en tout cas si on la compare à
l’investissement qui permit leur développement.
Les bibliothèques existent pour
promouvoir un bien public : l’« encouragement à
apprendre », un apprentissage « ouvert à
tous ». Les entreprises sont créées pour rapporter de
l’argent à leurs actionnaires — tant mieux, sans doute, si
l’on considère qu’une économie de profits
bénéficie aussi à l’intérêt général.
Cependant, si nous autorisons la commercialisation des fonds de nos
bibliothèques, nous risquons de ne pas pouvoir surmonter une contradiction
fondamentale. Numériser les collections et les vendre en ligne sans se
préoccuper d’offrir un accès libre à tous reviendrait
à répéter l’erreur qui fut commise avec les revues
scientifiques laissées en gestion aux éditeurs privés, mais
à une échelle infiniment plus vaste puisque cela ferait
d’Internet un outil de privatisation du savoir public. Nulle main
invisible alors pour atténuer le gouffre entre intérêt
général et intérêt privé. Seul le public serait
habilité à le faire, mais qui le représente ? Sûrement
pas les législateurs qui ont adopté la « loi
Mickey ».
On ne peut légiférer sur les
Lumières, mais on peut fixer des règles du jeu permettant de
protéger l’intérêt public. Les bibliothèques
représentent cet intérêt. Ce ne sont pas des entreprises, mais
elles doivent amortir leurs coûts. Elles ont besoin d’un plan
d’action. Leur stratégie n’est pas sans évoquer la devise
utilisée par le fournisseur d’électricité Con Edison à
l’époque où il ouvrait les rues de New York pour brancher les
bâtiments : « Creuser nous devons. »
Adaptée aux bibliothécaires : « Numériser nous
devons. » Mais pas de n’importe quelle façon. Il faut
le faire dans l’intérêt public, c’est-à-dire en
gardant la responsabilité des contenus devant les citoyens.
Il serait naïf d’identifier la
Toile aux Lumières. Tout juste offre-t-elle un moyen de diffuser le savoir
bien plus largement que ce qu’espérait Jefferson. Mais pendant
qu’Internet se construisait pas à pas, hyperlien par hyperlien, les
grandes entreprises ne sont pas restées inertes sur le bord du chemin.
Elles veulent contrôler le jeu, s’en emparer, le posséder. Elles
rivalisent les unes avec les autres, bien sûr, mais en y mettant une
férocité telle que les moins coriaces disparaissent. Leur combat pour
la survie a donné naissance à une oligarchie au pouvoir
démesuré, dont les intérêts diffèrent très
sensiblement de ceux du public.
Nous ne pouvons rester les bras croisés
à attendre que les groupes privés mettent le bien public en coupe
réglée. Certes, nous devons digitaliser. Mais nous devons surtout
démocratiser, c’est-à-dire généraliser
l’accès à notre héritage culturel. Comment ? En
réécrivant les règles du jeu, en subordonnant les
intérêts privés à l’intérêt public, en nous
inspirant des premiers républicains pour instaurer une république
numérique du savoir.
D’où viennent ces élans
utopistes ? De Google. Il y a quatre ans, cette entreprise a commencé
à numériser des ouvrages figurant au catalogue des bibliothèques
universitaires, mettant en ligne des travaux de recherche en version
intégrale et rendant disponibles des titres tombés dans le domaine
public sans demander un centime aux amateurs. Il est désormais possible,
par exemple, de consulter et de télécharger gratuitement une copie
numérique de l’édition originale de Middlemarch, le
chef-d’œuvre de la romancière George Eliot paru en 1871,
déposée à la Bodleian Library à Oxford. Tout le monde en a
tiré avantage, y compris Google, qui empochait la recette des
publicités, d’ailleurs relativement discrètes, diffusées
sur sa page Google Book Search.
La société a aussi
numérisé un nombre toujours croissant de livres protégés par
le copyright, dont elle a mis en ligne des extraits pour faciliter les
recherches d’internautes. Or, en septembre et octobre 2005, un
collectif d’auteurs et d’éditeurs épouvantés par ce
manque à gagner a intenté une class action (action en nom
collectif) contre Google au nom de la défense de leurs droits patrimoniaux.
Le 28 octobre 2008, à l’issue d’interminables
négociations, les deux parties ont convenu d’un accord, qui
n’attend plus désormais que l’approbation d’un tribunal
de New York (2).
Un seul ordinateur
pour les usagers
Il prévoit la création d’une
entreprise baptisée Book Rights Registry (« registre des droits
afférents aux livres ») chargée de représenter les
intérêts des auteurs et éditeurs détenteurs de copyright.
Google rendra payant l’accès à une gigantesque base de
données composée, pour commencer, de titres épuisés fournis
par les bibliothèques universitaires. Lycées, universités et
collectivités diverses pourront s’y connecter en achetant une
« licence institutionnelle ». Une autre licence, dite
« d’accès public », sera délivrée aux
bibliothèques publiques et donnera gratuitement accès à la base,
mais sur un seul ordinateur. Au cas où un usager mécontent refuserait
de faire la queue dans l’espoir que le poste convoité se libère,
on a pensé bien entendu à un service payant sur mesure, la
« licence consommateur ». Google s’engage par ailleurs
à coopérer avec le Book Rights Registry en vue de répartir les
revenus ainsi générés, soit 37 % pour elle-même et
63 % pour les détenteurs de copyright.
Parallèlement, l’entreprise
poursuivra sa mise en ligne d’ouvrages du domaine public et qui resteront,
eux, téléchargeables gratuitement. Sur les sept millions de titres que
le groupe affirme avoir numérisé avant novembre 2008, il faut
compter un million de livres « publics », un autre million
sous copyright et toujours disponibles en librairies, et enfin cinq millions que
le copyright « protège » également mais qui sont
épuisés ou introuvables. C’est cette dernière
catégorie qui fournira la grande masse des biens commercialisables par voie
de « licence ».
Nombre d’ouvrages sous copyright
resteront toutefois exclus de la base de données, à moins que leurs
auteurs, ayants droit ou éditeurs en décident autrement. Ils
continueront donc à être vendus sous forme papier, à
l’ancienne, ou feront l’objet d’une commercialisation en
format numérique, soit pour être téléchargés via la
« licence consommateur », soit pour être
conditionnés sous forme de livres électroniques
(e-books).
Bref, après avoir lu l’accord
passé entre Google, les auteurs et les éditeurs, et s’être
imprégné de sa philosophie — ce qui n’est pas une
tâche facile puisque le document s’étire sur cent trente-quatre
pages et quinze appendices —, on en reste bouche bée :
voici posées les fondations de ce qui pourrait devenir la plus grande
bibliothèque du monde. Une bibliothèque numérique, certes, mais
qui battrait à plate couture les établissements les plus prestigieux
d’Europe et des Etats-Unis. De surcroît, Google se hisserait au rang
de plus grand libraire commercial de la planète — son empire
numérique reléguerait Amazon au rang de boutique de
quartier.
Comment rester indifférent à la
perspective de voir les richesses des plus grandes bibliothèques
universitaires américaines à portée de clic de tous les
internautes du monde ? Non seulement la sorcellerie technologique de Google
permettrait à chaque lecteur d’accéder aux livres qu’il
désire, mais elle ouvrirait aussi des possibilités de recherche
inépuisables. Sous certaines conditions, les établissements
associés au projet seront en mesure d’utiliser des copies
numériques d’ouvrages perdus ou abîmés pour renouveler
leurs stocks. Google s’engage par ailleurs à proposer les textes de
manière à les rendre accessibles aux lecteurs
handicapés.
Malheureusement, la promesse faite par
l’entreprise de garantir un accès libre à ses fichiers sur un
seul terminal d’ordinateur dans chaque bibliothèque publique a peu de
chances de satisfaire la demande, surtout dans les établissements les plus
visités. Elle est en outre assortie d’une restriction : les
lecteurs désireux d’imprimer un texte sous copyright ne pourront le
faire qu’en échange d’espèces sonnantes et
trébuchantes. Il n’empêche, les petites bibliothèques
municipales disposeront désormais d’un fonds virtuel plus important
que la grande bibliothèque centrale de New York. Oui, Google pourrait bel
et bien réaliser le rêve des Lumières.
Mais le fera-t-il ? Les philosophes du
XVIIIe siècle considéraient les situations de monopole comme le
principal obstacle à la diffusion du savoir — ils en voulaient
notamment à la Compagnie des imprimeurs de Londres et à la Guilde des
libraires de Paris, qui se dressaient contre la libre circulation des
livres.
Invulnérable
à toute forme de concurrence
Google n’est pas une guilde et ne se
conçoit pas comme un monopole. La société poursuit même un
objectif louable, qui est de promouvoir l’accès à
l’information. Mais l’accord qu’elle a signé la rend
invulnérable à toute forme de concurrence. La plupart des auteurs et
des éditeurs qui ont un copyright à faire valoir aux Etats-Unis sont
automatiquement couverts par ce document. Ils peuvent évidemment choisir de
s’exclure du dispositif mais, quoi qu’ils fassent, aucun autre
projet de numérisation ne pourra voir le jour sans obtenir l’aval de
chacun des ayants droit, autant dire une mission impossible. Si
l’opération de Google reçoit la bénédiction des juges
— un processus qui pourrait prendre encore deux ans —, le
géant californien aura la mainmise numérique sur presque tous les
livres parus aux Etats-Unis.
Cette issue n’était pas
inévitable. Nous aurions pu créer une bibliothèque numérique
nationale, équivalent moderne de la bibliothèque d’Alexandrie.
Pendant que les pouvoirs publics bayaient aux corneilles, Google est passé
à l’initiative. L’entreprise n’a pas cherché à
plaider devant les tribunaux. Elle a simplement scanné des livres, et
l’a fait si efficacement que d’autres se sont pris de gourmandise
pour les profits qui en découleraient. On ferait fausse route en raillant
l’aspiration des auteurs et éditeurs à percevoir les droits qui
leur sont dus, tout comme il faut se garder de juger trop hâtivement les
arguments de leur class action. Cependant, en attendant que les juges de
New York se prononcent, il est indiscutable que l’accord en jeu a pour
objet la répartition des profits, non la défense de
l’intérêt public.
L’un des effets imprévus de cette
affaire, c’est que Google va effectivement se retrouver en position de
monopole — d’un nouveau genre, exercé non pas sur l’acier
ou les bananes, mais sur l’accès à l’information.
L’entreprise ne compte aucun rival sérieux. Microsoft a renoncé
depuis plusieurs mois à son propre projet de numérisation de livres,
et les autres sociétés présentes sur le marché, comme Open
Knowledge Commons (ex-Open Content Alliance) ou Internet Archive, sont
insignifiantes au regard de Google. Cette dernière est la seule à
disposer des moyens nécessaires pour numériser à une échelle
aussi gigantesque. Grâce à l’arrangement qu’elle a
négocié avec les auteurs et les éditeurs, elle peut donner sa
pleine puissance financière tout en restant dans le périmètre de
la légalité.
Ce qu’a fait Google jusqu’à
présent suggère que l’entreprise n’abusera pas de son
pouvoir. Mais que se passera-t-il lorsque ses dirigeants actuels vendront leurs
parts ou prendront leur retraite ? Les tarifications prévues pour
l’accès à la future base de données numérique
fournissent un premier élément de réponse à cette question.
L’accord tel qu’il a été conclu laisse en effet les
coudées franches à la société pour renégocier le prix
des licences avec chacun de ses clients, même si elle s’engage à
observer deux principes généraux : « 1.
L’ajustement des revenus versés aux ayants droit pour chaque ouvrage
et chaque licence en fonction de l’indice du marché ; 2.
L’assurance d’un large accès au public, notamment aux
établissements d’enseignement
supérieur. »
Que se passera-t-il si Google privilégie
ses profits au détriment de son public ? Rien, si l’on en croit
les dispositions de l’accord. Seul le Book Rights Registry, agissant au
nom des ayants droit, pourrait imposer de nouveaux tarifs à la
société, mais il paraît peu probable qu’il objecterait
à des prix trop élevés. Google peut opter pour une tarification
généreuse. Mais rien ne l’empêcherait d’emprunter une
stratégie comparable à celle des éditeurs de revues
scientifiques : d’abord, appâter le client par une offre
attractive, puis, une fois que celui-ci a mordu à l’hameçon,
faire grimper les prix aussi haut que possible.
Les partisans du libre-échange
rétorqueront que le marché se régulera de lui-même. Si
Google a la main trop lourde, les consommateurs annuleront leurs abonnements et
les prix baisseront en conséquence. Mais il n’y a pas de
corrélation directe entre l’offre et la demande dans les
mécanismes qui président à l’attribution des licences
institutionnelles, du moins ainsi que l’envisagent les signataires de
l’accord. Etudiants, professeurs et bibliothécaires ne mettront pas
eux-mêmes la main à la poche.
Ce sont les bibliothèques qui
règleront la note et, si elles échouent à trouver les fonds
nécessaires pour renouveler leur abonnement, elles risqueront de
s’attirer les protestations des lecteurs devenus
« accros » aux services de Google. Elles
préféreront alors rogner sur leurs autres dépenses, en
réduisant par exemple les acquisitions de livres sur papier, ainsi
qu’elles l’ont déjà fait lorsque les éditeurs ont
fait exploser les prix des périodiques spécialisés.
A défaut de pouvoir prédire
l’avenir, on peut seulement lire attentivement les termes de
l’accord et en tirer quelques hypothèses. Si Google rend accessible,
à un prix raisonnable, les fonds cumulés de toutes les grandes
bibliothèques américaines, on ne mégotera pas sur nos
applaudissements. Après tout, n’est-il pas préférable de
disposer d’un immense corpus de titres, fût-ce à un prix
élevé, que de n’avoir accès à rien ? Sans doute,
mais l’accord de l’automne 2008 bouleverse radicalement le monde
numérique en concentrant tous les pouvoirs entre les mains d’une
seule entreprise.
Si l’on excepte Wikipédia, Google
contrôle déjà l’accès à l’information en
ligne de la grande majorité des Américains, qu’ils cherchent un
article, une photographie, une machine à laver ou un ticket de cinéma.
Sans compter les services annexes au célèbre moteur de
recherche : Google Earth, Google Maps, Google Images, Google Labs, Google
Finance, Google Arts, Google Food, Google Sports, Google Health, Google
Checkout, Google Alerts et autres dérivés en cours
d’élaboration. A présent, Google Book Search est sur le point
d’inaugurer la plus grande bibliothèque et le plus important magasin
de livres de l’histoire.
Quelle que soit la manière
d’interpréter cet accord, ses dispositions s’imbriquent de
manière si inextricable qu’elles s’imposent en bloc.
Aujourd’hui, ni Google, ni les auteurs, ni les éditeurs, ni la cour
de district de New York ne sont en mesure d’y apporter des changements
notables. C’est un tournant majeur dans le développement de ce que
nous appelons la société de l’information. Si nous ne
rééquilibrons pas la balance, les intérêts privés
pourraient bientôt l’emporter pour de bon sur
l’intérêt public. Le rêve des Lumières serait alors
plus inaccessible que jamais.
Robert
Darnton.
(1)
La loi de 1998 a rallongé de vingt ans la durée du copyright pour tous
les ouvrages publiés après le 1er janvier 1923. Cette durée a
été majorée onze fois au cours des cinquante dernières
années, faisant de celui-ci un casse-tête juridique. Jusqu’en
1992, les ayants droit devaient solliciter eux-mêmes le renouvellement de
la protection. Cette procédure est ensuite devenue automatique pour les
livres publiés entre 1964 et 1977, mais à la condition que
leurs auteurs, conformément à la loi de 1976, disposent d’un
copyright d’une durée de cinquante ans à compter du jour de leur
décès. La loi de 1998 a ensuite prolongé cette protection de
vingt années supplémentaires. C’est la raison pour laquelle tous
les livres publiés après 1963 restent protégés, cependant
qu’un grand nombre d’ouvrages — impossible de savoir combien
en raison d’informations incomplètes sur les auteurs ou leurs ayants
droit — publiés entre 1923 et 1964 sont eux aussi couverts
par le copyright. Cf. à ce sujet Paul A. David et Jared Rubin,
« Restricting access to books on the Internet : Some
unanticipated effects of US copyright legislation », Review of
Economic Research on Copyright Issues, vol. 5, n° 1, Christchurch
(Nouvelle-Zélande), septembre 2008.
(2)
Le texte intégral de cet accord est consultable dans les pages de Google
sous le titre « Règlement de
Google Recherche de
Livres »
Posté le: mer. - juin 10, 2009 à 09:13 AM | | | M'écrire | | |
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