sur l'esprit du complot (réedition 2006)



De la théorie du complot, dans un article de Réformes, ayant pour base le livre De Dan Brown
• Chaque semaine, Protestants.org vous propose un article du Journal Réforme que vous pouvez consulter par son site http://www.reforme.net
 
Le phénomène Da Vinci Code vu par Pierre-Henri Taguieff 
« Le retour du diable »
Questions à Pierre-André Taguieff. Philosophe et politologue, ce directeur de recherches du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) travaille sur l’histoire des idées. Il a beaucoup étudié la question de l’antisémitisme et du racisme.
 
propos recueillis 
par Bernadette SAUVAGET,
 
Quelle est la matrice du retour des théories du complot ?
Ecrit par trois journalistes-enquêteurs jouant les historiens, Michael Baigent, Richard Leigh et Henry Lincoln, The Holy Blood and the Holy Grail est le vrai point de départ de cette affaire C’est un essai d’histoire « alternative », ésotérique et complotiste, paru en 1982 en anglais et traduit l’année suivante en français sous le titre de L’Enigme sacrée . Il expose à peu près tous les thèmes qui seront repris vingt ans plus tard dans le Da Vinci Code . Son objectif est de révéler la face cachée de l’histoire de l’Occident chrétien et de l’Eglise. Sa thèse centrale est que le Prieuré de Sion, une prétendue société secrète, protège le « grand secret », celui de l’union féconde de Marie-Madeleine et de Jésus, et de leur descendance.
L’Enigme sacrée, comme vous le montrez dans votre livre, a eu une double postérité. Quelle est-elle ?
Les thèmes de ce best-seller se sont diffusés dans la fiction, relançant l’intérêt pour les thrillers théologico-ésotériques (le Da Vinci Code en est l’exemple le plus marquant), et à l’extrême droite. L’Enigme sacrée a permis à cette dernière de reformuler son discours, ce dont témoigne le Livre Jaune n° 5 de l’Allemand Jan Udo Holey (première édition allemande, 1993 : Les Sociétés secrètes et leur pouvoir au XXe siècle ). Largement diffusés sur l’Internet, de tels textes relancent la thèse du complot judéo-maçonnique mondial. En saupoudrant d’ésotérisme la vieille thématique du complot, ils ont réussi à la rendre attrayante pour un lectorat débordant celui de l’extrême droite classique.
Dan Brown ne s’inscrit cependant pas dans ces courants d’extrême droite.
Non, bien sûr... Le point de départ est le même, mais le traitement des matériaux est différent. Chez Dan Brown, par exemple, il n’y a pas trace d’antisémitisme. En revanche, dans le Livre Jaune n° 5, l’antisémitisme est mis à toutes les sauces. Dan Brown est avant tout un commerçant avisé, à la tête d’une entreprise éditoriale. Je crois qu’il a découvert le « bon concept », comme disent les publicitaires !
Pourquoi cette littérature ésotérico-complotiste intéresse-t-elle autant nos contemporains ?
C’est la grande question… Je distingue, en fait, plusieurs facteurs. En premier lieu, en Occident, la sécularisation a provoqué un appel du vide : le rétrécissement de la sphère d’influence du christianisme institutionnel favorise la diffusion et la réception des croyances à l’état sauvage. Or, l’offre ésotérico-complotiste répond à la nouvelle demande. La rationalisation théologique ne fonctionne plus et le relativisme généralisé empêche de définir de quelconques critères. Rien n’interdit plus désormais d’imaginer que les dieux et les démons sont partout.
Deuxièmement, le besoin de sens provoqué par le retrait des religions séculières régies par la foi dans le progrès (socialisme, communisme) s’est intensifié. L’offre d’ésotérisme peut le satisfaire. Dans cet enthousiasme pour l’ésotéro-complotisme, on trouve aussi un malaise dû à la rationalisation croissante des sociétés contemporaines, qui pousse à rechercher les responsables cachés des malheurs du monde.
Par ailleurs, la demande de savoir est alimentée par un double sentiment d’ignorance et d’impuissance devant la complexité croissante du monde. Les marchands de complots rassurent en fournissant des explications simples, voire simplistes. Quant à la mondialisation de la communication, à travers l’Internet, elle favorise la diffusion maximale et non contrôlée des visions complotistes et de tous les délires. Cette relativisation des informations renforce l’indifférenciation entre le réel et le chimérique. Dernier facteur : par son hybridation avec l’ésotérisme, le complotisme opère un « réenchantement » du monde. La voie est ouverte au retour du diable. Tout se passe comme si les productions culturelles mêlant ésotérisme et complotisme constituaient un produit de substitution à une époque où la vie manque de sacré.
Ce retour du complotisme menace-t-il le fonctionnement démocratique ?
L’offre complotiste trompe, suggère des explications illusoires, en diffusant le schème de la causalité diabolique dans l’imaginaire de nos contemporains. Les théories du complot, liées à des formes d’extrémisme politique, alimentent les fantasmes « antimondialistes » de l’extrême droite et de l’extrême gauche. Dans cette perspective, la démocratie est dénoncée comme un décor trompeur, cachant un immense système de mensonges et de manipulations. Comme si, derrière les gouvernants visibles, régnaient les véritables « maîtres du monde ».
 

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Posté le: mer. - juillet 8, 2009 à 09:09 AM | | | M'écrire | |


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