Tranches de vie



Alors voilà anonyme, invisible (et inexistent?) lecteur, j'ai pensé vous offrir cette lettre, extraite de ma correspondance avec une amie. Tranches de vie. Plattes, normales, quelques fois magiques:

Helenka!

Ah... ton email est l'événement joyeux de le journée! De la semaine! Du mois! 8„)

Alors, tu as le choix: préfères-tu une réponse rapide mais brève, de suite ou une
belle et longue lettre, réfléchie, articulée et substancielle?

Euhh... bien je crois que tu n'as plus le choix, puisque je te réponds à
l'instant!

Hi hi.

Ma vie? ma vie? Elle passe, fort simple. Parsemée de peines, secouée par mes
noirs et brefs éclairs de déprime (de mieux en mieux gérés). Mais baignant malgré
tout dans une relative sérénité, dans un plaisir, sinon constant, régulier de
vivre parmis les hommes. Me réconcilier avec les absentes qui m'entourent, avec
les sonneries muettes et les boîtes aux lettres vides. Me consoler de ce lit trop
large, de cette main qui ne parcourt ni mon dos, ni mes cheveux.

Je chéris mes amis (Richard, Alain, et Éric), vis ma paternité par procuration et
suis "tonton" Raymond auprès d'enfants dont je m'ennuie rapidement (Juliette,
Léonard, Charles et Antoine) mais qui me procurent une joie facilement renouvelée
à chacune de mes visites.

Visites fréquentes qui ont motivé ce printemps l'achat d'une magnifique (mais
modeste) voiture! Eh oui, à 34 ans j'ai acheté mon premier char! Je suis fier par
contre d'utiliser encore ma bicyclette (au grand étonnement de mes confrères) et
de garder l'auto principalement pour mes voyages interurbains. Ou lorsque je vais
au cegep avec mon violoncelle pour ma leçon...

Quel plaisir, ce violoncelle. Que je suis chanceux et privilégié d'accomplir ce
vieux rêve: "jouer" de la musique. J'écris jouer entre guillemets car
l'apprentissage est long et ardu. Je ne dirais pas ingrat car, aussi triviales
soient les notes qu'on y joue, le son d'un violoncelle est si beau! J'en frémis
quelques fois, et en suis même ému aux larmes lors de rares et précieux petits
moments d'extase.

Un jour j'espère jouer assez bien pour donner de la beauté aux gens: c'est là mon
but premier, ma motivation initiale et constante. C'est formateur aussi,
confronté à la finitude de l'être, à l'incapacité (pourquoi c'est pas beau
tou-suite? pourquoi devoir peiner, s'astreindre pour produire le beau?). Trois
ans que je gosse là-dessus, trois ans à tenter de faire de la place pour ma
pratique idéalement quotidienne, en tassant les autres passions (l'info), les
autres plaisirs (cinéma, sommeil, lecture). Je ne réussis qu'imparfaitement,
qu'incomplètement, qu'inadéquatement à jouer qu'un maigre 15 minutes par jour en
moyenne. Et c'est là une des épreuves: ce sentiment d'inachèvement, de toujours
vivre en chantier. Je ne pense pas que j'aurais débuté si j'avais eu conscience
de l'immensité de la tâche, comme on dit.

Avant de débuter cet apprentissage, j'ai demandé conseil à une amie pianiste,
elle s'est esclaffée: "Ah! tu m'aurais dit de la clarinette, je t'aurais répondu
que tu aurais pu jouer quelque chose d'ici ce Noël même, mais là... du
violoncelle!... tu pourras jouer quelque chose dans... quatre ans!"

Je pensais la faire mentir, mais merde.... elle avait raison... 8„)

Alors voilà, je t'ai parlé du plus important dans ma vie: mes amis et le
violoncelle. Le reste est secondaire, variable, incertain, précaire ou carrément
inexistant. Ah oui, j'adore toujours enseigner, mais je tombe en chômage ce
janvier. J'ai un peu la trouille... Être privé du contact quotidien de mes élèves
que j'aime tant...

J'aurai 35 ans ce février, sans le sou, pas de job, pas de blonde... Mais avec un
violoncelle, une mère et des amis qui m'aiment. Est-ce suffisant pour être
heureux? Le pire c'est que oui, ce l'est. Assez pour l'être modestement. Et c'est
déjà beaucoup.

C'est ca, j'ai beaucoup de peine (d'être seul surtout, un sentiment de perdre mes
plus belles années sans amante-amoureuse-amie). Un état de privation constante
(je fais l'amour une fois par année en moyenne) duquel je survis, à ma grande
surprise. Alors, oui, beaucoup de peine et de peines, mais je suis heureux,
putain! malgré la mort, malgré la guerre, malgré les cons et le fascisme. Malgré
le Timor, Jean-Chrétien et Mikele qui n'a rien voulu savoir de moi.

Quel plaisir de lire de tes électrons. Ha, si tu pouvais apparaître là, quelle
joie! Je te sauterais au cou! Te serrerais dans mes bras, t'éloignerais de moi,
les mains sur tes épaules pour voir ton visage, me persuader que oui, c'est bien
toi, pour aussitôt te presser de nouveau contre mon coeur. Le visage enfoui dans
le creux de ton épaule, humant tes cheveux, ton parfum. Je dodelinerais de côté,
me balançant légèrement d'un pied à l'autre, superposé à un léger mouvement
oscillant rotatif... Tu sais, comme ces enfants qui retrouvent une poupée ou un
nounours chéri.

Ah ah, je peux dire n'importe quoi... être emphatique à souhait, ça n'arrivera
pas de toute façon... 8„) Le pouvoir de l'imagination, Helenka, n'est-ce pas
merveilleux? Le récit, l'évocation!

Tu ne me manques pas Helenka: si les femmes que j'aime me manquaient, je ne
serais plus ici. Mais quel plaisir, oh, quel plaisir de te revoir. Et un
petit velour également, de lire que toi aussi tu penses quelques fois à moi.
Cette distance, ces vies que l'on use à l'insu de l'autre, ces mois (ces années?)
de silence qui s'épaississent conservent en nous tel une coulée de boue
volcanique refroidie le souvenir furtif du goût de l'autre.

Bon, la métaphore devient laborieuse... 8„) je vais faire dodo!

Raymond