J'étais prêt. Elle, non. Pourtant elle le croyait,
tenta d'y croire. Nous échangions des lettres évoquant notre
avenir... dénombrant les prénoms possibles de nos enfants! M'a-t-elle
trompé ? Où sont les torts ? Après ce départ, plus rien ne me
restait, ou plutôt tout était différent. De quoi vivre dès lors?
Pourtant je me lève tout les matins, encore... et fais aussi mon
lit. Il faut se persuader de pouvoir vivre en croyant qu'on puisse
vivre sans rien croire. Et ça fait plus d'un an déjà.
Peut-on encore à cette époque se donner la mort pour
cette âme qui se dérobe à nos étreintes ? Une de perdue dix de
retrouvées. Pourtant que m'importe l'incompréhension de mes pairs
alors que ma chair se fondra à la terre humide et que mes cheveux
se détacheront de mon crâne. En cette époque où même les serments
devant dieux ne tiennent plus, que craint-on ? Le vol de sa
radio-automobile, de nouveaux impôts et l'agression de ses enfants,
pour ceux qui en ont. Elle est partie, mais tu en rencontreras
d'autres, FAIS TA VIE ! On consacre les vertus de l'individualisme,
pourtant tous semblent interchangeables: on ne se tue pas pour
quelqu'un d'autre, idiot. Il devait être bien malheureux! Eh non,
même pas! c'tu platte hein? Éteint, simplement. Trop sérieux
peut-être.
Il faisait bien chaud ce soir-là... peut-être cela
a-t-il nui? Où est-ce ce Flaubert qu'il lisait? Il était ému et
sentait les secondes s'écouler. C'est aux frontières des choses
que l'on en perçoit le plus finement les détails.
J'ai peur! Oh que j'ai peur! La solitude, se réveiller
seul dans son lit chaque matin. Le téléphone qui ne sonne plus que
pour ma mère. Richard qui part pour Vancouver pour son doc. Ma mère
depuis longtemps n'est plus ma confidente. Qui reste-t-il ? Personne.
Alors même qu'il courait à sa rencontre, elle
l'observa à la dérobée au tournant du mur et malgré la distance il
s'en aperçu, stoppa net son élan et elle disparu à la porte de
l'escalier. Il n'en fut même pas peiné: cette rencontre furtive
(il ne l'avait reconnue que de dos) n'était ni plus réelle, ni plus
troublante que ses propres rêves où il lui parlait, marchant à ses
côtés, ou s'introduisait en elle à son insu, profitant d'une espèce
de sommeil la laissant immobile mais dont elle pouvait sortir à
tout moment. Ses songes s'étaient modifiés: il n'y pleurait plus
en lui criant reproches et récrimination, plus calmes ils n'en
restaient pas moins dérangeants. Il s'amusa presque de cet incident;
son apparition subite, qu'il ne la reconnaisse pas aussitôt (son
sac à dos l'y aida), sa première disparition au coin du bâtiment,
son hésitation à la rattraper, jusqu'à son regard de côté, à la
dernière seconde, qui l'avait trahie ... Tout cela avait un air de
roman policier, de fiction qui l'apparentait à ses rêves. Il rentra
à son bureau et en fit un court paragraphe.