C'était bien touchant ce weekend de voir dans le métro tous ces couples
main dans la main; omniprésents ces grands cornets de papier protégeant
les fleurs offertes à l'être aimé. Une touche de bonheur, malgré tout.
J'ai alors pensé (avec un peu de retard) présenter quelques textes sur cet
éternel sujet, l'amour. J'ai fouillé dans mon vieux stock pour retrouver ceci,
quelques textes inspirés par ma rencontre avec Katia.


(Automne 88. C'est par cette lettre que je lui fis ma déclaration)

Ils avaient parlé pendant des heures: de tout, de rien, d'eux. Mais
la nuit montante leur arrivait déjà aux mollets. La discussion
s'effilait et les silences devenaient trop longs, les répliques
trop courtes ne drapaient plus qu'imparfaitement le désir qui
l'occupait: de petits bouts commençaient à paraître ça et là...

Inconfortable (en fait avant même qu'il le devienne) il se leva
d'un bond, la salua d'une bise embarrassée et s'enfuit. Un numéro
de téléphone dans la tête, un visage, un oeil, un sourire dans le
coeur.

Cupidon avait dû avoir bien du mal à trouver un endroit sur son
corps qui n'avait pas déjà été meurtri par ses traits, au talon
peut-être.

Il était saoul de ce maudit désir. Écoeuré comme on l'est déjà tôt
lorsqu'on se tape une bonne cuite. Il était grisé par ce fameux
désir. Enivré comme on l'est lorsque, basculant joyeusement dans
l'abandon, l'alcool nous coule aux commissures des lèvres à chaque
gorgée.

Mais il ne la rappellera pas. Il ne le lui dira pas. Il se réfugiera
de nouveau dans l'anonymat des corridors de l'Université. Pour ne
plus jamais risquer de se compromettre, troublé qu'il avait été
par l'intimité de son appartement. De nouveau il se contentera
d'admirer en silence, coi, sa grâce, sa beauté, son port superbe.
Ce dos bien droit qui porte bien haut (avec la complicité d'un cou
mince et élégant) une tête sur laquelle rayonnent de grands yeux
qui vous hypnotisent. Au bas de son visage s'anime une bouche
délicieusement charnue que tous rêvent de sentir dans le creux de
leur cou. Bref, oui, elle est magnifique.

Il lui dira timidement bonjour, gêné par sa propre joie. Encore
une fois ses jambes deviendront molles quand son regard croisera
le sien. Encore une fois il regardera nerveusement le sol. Encore
une fois il aimera.


(printemps 89, ensemble depuis quelques mois)

Je veux voir la vie avec elle et je veux sentir la mort avec elle.
Elle me broiera les os de la main lorsque la vie lui piétinera le ventre,
mes larmes alors se mêleront aux siennes.
Ensemble nos chairs ramolliront mais encore nos mains tendront ces peaux trop grandes,
ses larmes alors se mêleront aux miennes.


(hiver 92, un an après LA rupture)

J'étais prêt. Elle, non. Pourtant elle le croyait,
tenta d'y croire. Nous échangions des lettres évoquant notre
avenir... dénombrant les prénoms possibles de nos enfants! M'a-t-elle
trompé ? Où sont les torts ? Après ce départ, plus rien ne me
restait, ou plutôt tout était différent. De quoi vivre dès lors?
Pourtant je me lève tout les matins, encore... et fais aussi mon
lit. Il faut se persuader de pouvoir vivre en croyant qu'on puisse
vivre sans rien croire. Et ça fait plus d'un an déjà.


Peut-on encore à cette époque se donner la mort pour
cette âme qui se dérobe à nos étreintes ? Une de perdue dix de
retrouvées. Pourtant que m'importe l'incompréhension de mes pairs
alors que ma chair se fondra à la terre humide et que mes cheveux
se détacheront de mon crâne. En cette époque où même les serments
devant dieux ne tiennent plus, que craint-on ? Le vol de sa
radio-automobile, de nouveaux impôts et l'agression de ses enfants,
pour ceux qui en ont. Elle est partie, mais tu en rencontreras
d'autres, FAIS TA VIE ! On consacre les vertus de l'individualisme,
pourtant tous semblent interchangeables: on ne se tue pas pour
quelqu'un d'autre, idiot. Il devait être bien malheureux! Eh non,
même pas! c'tu platte hein? Éteint, simplement. Trop sérieux
peut-être.

Il faisait bien chaud ce soir-là... peut-être cela
a-t-il nui? Où est-ce ce Flaubert qu'il lisait? Il était ému et
sentait les secondes s'écouler. C'est aux frontières des choses
que l'on en perçoit le plus finement les détails.

J'ai peur! Oh que j'ai peur! La solitude, se réveiller
seul dans son lit chaque matin. Le téléphone qui ne sonne plus que
pour ma mère. Richard qui part pour Vancouver pour son doc. Ma mère
depuis longtemps n'est plus ma confidente. Qui reste-t-il ? Personne.


Alors même qu'il courait à sa rencontre, elle
l'observa à la dérobée au tournant du mur et malgré la distance il
s'en aperçu, stoppa net son élan et elle disparu à la porte de
l'escalier. Il n'en fut même pas peiné: cette rencontre furtive
(il ne l'avait reconnue que de dos) n'était ni plus réelle, ni plus
troublante que ses propres rêves où il lui parlait, marchant à ses
côtés, ou s'introduisait en elle à son insu, profitant d'une espèce
de sommeil la laissant immobile mais dont elle pouvait sortir à
tout moment. Ses songes s'étaient modifiés: il n'y pleurait plus
en lui criant reproches et récrimination, plus calmes ils n'en
restaient pas moins dérangeants. Il s'amusa presque de cet incident;
son apparition subite, qu'il ne la reconnaisse pas aussitôt (son
sac à dos l'y aida), sa première disparition au coin du bâtiment,
son hésitation à la rattraper, jusqu'à son regard de côté, à la
dernière seconde, qui l'avait trahie ... Tout cela avait un air de
roman policier, de fiction qui l'apparentait à ses rêves. Il rentra
à son bureau et en fit un court paragraphe.








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