2. INTERVIEW
Interview paru dans La voix du Nord, réalisé par Virginie Carton...
“Maxime Le Forestier finit ses devoirs”
Trente-quatre questions. À toi de tirer au sort.
La 34.
Vas-tu parfois sur la tombe de Brassens ?
Je suis allé une fois sur sa tombe. Il y a pas loin de vingt ans. Et j’en ai fait une chanson qui s’appelle “ La Visite” qui raconte à la fois ce que j’ai vécu et ce que j’ai imaginé. Sur la tombe de Brassens, on ne peut pas ne pas rencontrer une fille. La mort est toujours féminine chez lui : il y a toujours une femme quelque part. Ou c’est la mort elle-même qui retrousse un peu plus haut qu’il n’est décent son suaire, ou c’est la veuve qui s’éclate, ou c’est les filles de l’au-delà qui sont vachement mieux que celles d’aujourd’hui... Donc il était indispensable que je rencontre une fille sur sa tombe, même si ça ne s’est pas vraiment fait. La 32.
Raconte-nous la première fois que tu as compris que Brassens était un être vivant.
Intéressante question. J’aurais tendance à dire la première fois que je l’ai vu sur scène. Ce devait être à Chayot, il y avait Juliette Gréco en première partie. C’est là que je l’ai vu pour la première fois en chair et en os. Ce devait être en 64. La 12.
Tu racontes que Brassens avait sur son téléphone le numéro de Brel aux Marquises...
Comme dans les vieilles maisons, il n’avait qu’un seul appareil de téléphone, qui était sur une espèce de pallier, à un demi étage, et sur son téléphone, il avait fait installer une poire pour couper le fil de la sonnerie quand il voulait. Je me souviens avoir vu ce papier marqué "Brel" et un numéro suffisamment long pour ne pas être français et être vraisemblablement aux Marquises....
Sais-tu ce qu’il en faisait ?
Je sais qu’ils se connaissaient bien. Je sais qu’ils avaient habité sur le même pallier pendant plusieurs mois, à Paris, en 66, quand Brassens a quitté la maison de la Jeanne parce qu’elle s’était mariée avec un mec qu’il n’aimait pas. Gibraltar (Pierre Onténiente, ami et secrétaire particulier de Brassens) lui avait loué un appartement dans un immeuble neuf de la gare Montparnasse. Et il s’est trouvé sur le même pallier que Brel et que Penet. Les amoureux de Penet étaient alors très connus, Brel, sur le point d’arrêter, et Brassens, en pleine bourre. Ils se connaissaient et ils s’estimaient je pense.
Est-ce que tu mourrais pour des idées, de mort lente ?
L’idée de mourir ne me plaît pas vraiment. De mort rapide ou de mort lente. En plus, “ Mourir pour des idées” , c’est une chanson qu’on ne comprend pas, on la déplace de son contexte. C’est une chanson que tout le monde raccroche à la guerre de 39-45, alors qu’elle a été écrite dans les années 70, à une période où la mythologie révolutionnaire, post-soixante-huitarde, risquait effectivement de faire partir des mômes face à des CRS, pour des idées n’ayant plus court le lendemain. Il me semble que Brassens a plus écrit la chanson pour ces mômes-là...
Que t'a dit Brassens de plus marquant ? D’homme à homme ?
Ce ne sont pas des mots. Je me souviens plus, curieusement, de nos quelques rencontres. Des attitudes, des façons d’être. Mais j’ai assez peu de mots en mémoire, venant de lui. Si, il m’a chanté des chansons. Je me souviens de “ Il fait beau à Paris” , que je n’ai jamais oubliée. Je me souviens du couplet des “ Passantes” , sur "la fine et souple valseuse", qu’il m’a dit, une fois : "j’ai pas eu besoin de m’acheter le bouquin pour m’en souvenir"...
Te jouait-il souvent de la guitare ?
À chaque fois que j’allais chez lui, il me jouait de la guitare. Je suis allé trois-quatre fois chez lui. Il y avait plusieurs guitares, toutes du même modèle.
Comment cela se passait quand vous vous voyiez ?
J’arrivais vers midi, on mangeait dans la cuisine avec Sophie Duvernoy, sa gouvernante, qui lui faisait à manger, le ménage, qui lui faisait prendre ses médicaments. Qui l’appelait Mon bon maître. C’était assez joli.
C’était venu naturellement ?
Non, elle l’appelait Monsieur au début. Et puis il lui a dit : "Arrêtez de m’appeler Monsieur, ça ne me va pas du tout". Elle lui a dit : "Mais comment voulez-vous que je vous appelle ?". Il a répondu : "Bruand avait un majordome qui l’appelait Chansonnier populaire, appelez-moi Chansonnier populaire. Elle n’a jamais pu l’appeler Chansonnier populaire, elle l’a appelé Mon bon maître et c’est resté... Voilà, on déjeunait, on allait prendre notre café. En général, Püppchen (Joha Heiman, la compagne de Brassens) arrivait et de temps en temps, des copains, des gens... Et on passait l’après-midi.
Il y avait souvent du monde ?
Pas beaucoup.
Il paraît qu’il avait peu d’amis, contrairement à la légende...
Il y avait plusieurs strates. La strate des Sétois. Des gens qu’il ne voyait pas souvent, mais dont il était très proche.
Avez-vous parlé des femmes ensemble ?
Est-ce que deux hommes peuvent se retrouver sans parler de femmes ?
Il disait qu’il n’aimait pas les voyages car il n’aimait pas quitter la zone dite de sécurité...
Oui, il y avait ça et aussi qu’il n’aimait pas l’idée qu’on le palpe. Il n’aimait pas qu’on le fouille. Et je crois qu’il n’avait pas tellement envie de voyager. Son plaisir, c’était de se lever à cinq heures du matin, d’écrire jusqu’à ce que la personne qu’il avait invitée à déjeuner arrive, il passait l’après-midi avec et il allait se coucher de bonne heure. Il se couchait très tôt, se levait très tôt. Il lisait beaucoup, il se cultivait. Mais voyager, ce n’était pas son plaisir.
Brassens a sorti son premier disque à 31 ans, il est mort à 60. Finalement, il a eu une carrière assez courte...
Tout-à-fait. Sauf que les chansons qu’il a sorties à 31 ans, pour certaines, avaient été écrites à 18. La carrière ce n’est pas que ce qu’il y a dans la lumière mais aussi ce qu’il y a dans l’ombre.
T'est-il arrivé de te promener avec lui dans la rue ?
Oui, une fois rue de Clignancourt à Paris. Je l’ai emmené en voiture. On est arrivés chez Favino. J’ai garé ma voiture où j’ai pu et on a dû faire deux cents mètres pour arriver chez le luthier. C’était quand même une expérience. Les gens se pétrifiaient sur son passage. Transformés en pierres. J’ai ce souvenir.
Comment expliques-tu cela ?
Il ne sortait jamais. Les gens qui le voyaient le voyaient forcément pour la première et la dernière fois.
Techniquement, que t'a-t-il appris au niveau de la construction des chansons ?
On n’a jamais parlé de cuisine. Si tu étudies vraiment, comme je l’ai fait, les chansons de Brassens, tu vois qu’il y a énormément de formules différentes, de constructions, qui vont de la plus simple, à des choses très complexes, comme Grand-Père , où il y a quand même cinq thèmes.
Penses-tu que le temps ne fasse rien à l’affaire ?
Que quand on est con, on est con ? Si, il y a quand même des domaines où le temps fait à l’affaire. Physiquement, on n’a pas le même corps à vingt ans qu’à soixante.
Le neveu et héritier de Brassens dit qu’il y a des gens dans le métier qui le conseillent. Fais-tu partie de ces gens-là ?
Non. Il parle d’un éditeur extraordinaire qui s’appelle Gérard Davoust. Qui est également le conseiller de Charles Aznavour et qui n’est pas impliqué dans les affaires de Brassens. Il n’est que le conseiller, et ça lui prend, je dois dire, un temps fou. Être héritier de Brassens, c’est un vrai travail.
Pourtant, on ne l’entend plus tellement...
Non, mais à chaque fois que quelqu’un veut mettre une chanson de Brassens dans un livre de classe, un bout de chanson dans un film... Il faut demander l’autorisation. Par rapport au fait que ne l’entende pas beaucoup, c’est une question vachement intéressante, parce que on ne l’entend pas beaucoup. n’empêche... Il est extrêmement présent.
Comment définirais-tu ce truc qui plane dans l’air. Une philosophie ?
Il y a de ça. C’est une attitude dans la vie. Un répertoire d’une solidité extraordinaire, qui passe les époques. Toutes les chansons n’ont pas ce talent-là. Il y a le fait que c’est seul, guitare-voix qui permet à n’importe quel gamin de 13-14 ans de taper une guitare et de chanter “Le Gorille” et de séduire les filles.
Avec “Le Gorille” ?!
Il y a deux accords, il faut bien commencer. Après tu peux chanter “Le Parapluie” . Mais il y a des filles qui sont séduites par “Le Gorille” . Et puis il y a aussi des parents qui ont tellement été bouleversés par Brassens qu’ils ont transmis ça à leurs mômes.
Il n’a jamais vécu avec Püppchen, n’a jamais eu d’enfants. Crois-tu qu’il faille choisir entre son œuvre et sa vie ?
Je ne suis pas certain que dans le cas de Brassens, il s’agisse d’un choix entre l’œuvre et la vie. Je pense qu’il y a beaucoup d’hommes de cette génération qui avaient 20 ans pendant la guerre et qui se sont dit : je ne ferai jamais d’enfants, si c’est ça qu’on leur prépare. J’en ai connu beaucoup moi, des hommes comme ça. Maintenant, il y a ce que dit Agathe Fallet : Brassens, il aimait les mots, point. Il n’a jamais été amoureux d’autre chose que d’une phrase. C’est possible aussi. C’est marrant comme les femmes des copains de Brassens ont une vision très différente de Brassens. On sent presque une jalousie, comme si leurs hommes étaient amoureux de Brassens. C’est vrai qu’ils aimaient Brassens d’amour. Brassens a changé leur vie. Comme moi d’ailleurs. Je causais avec Gibraltar l’autre jour et finalement on s’est dit que ce que nous avions en commun, c’est que si nous n’avions pas croisé Brassens l’un et l’autre, nous aurions eu une vie très différente. Lui serait percepteur et moi, je ne sais pas ce que je ferais. Pas chanteur en tout cas. C’est sur des partitions de Brassens que j’ai découvert la guitare, la chanson. Si on m’avait donné des partitions de Claude François, je n’aurais peut-être pas aimé.
Tu dois tout à Brassens ?
Pas à Brassens mais au mec qui, quand je lui ai demandé ce qu’il avait comme partitions pour guitare, m’a vendu celles de Brassens. Il aurait pu me vendre autre chose. C’est ce mec-là qui a changé ma vie.
T'imagines-tu parfois ce qu’il penserait s’il était dans la salle lorsque tu joues ses chansons ?
J’ai déjà chanté du Félix Leclerc avec Félix dans la salle : c’est assez gênant.
Pourtant tu as chanté ses chansons sur scène de son vivant. Qu’en pensait-il ?
Je ne sais pas. Je sais qu’il trouvait que certaines chansons tournaient trop vite. Mais il l’avait écouté en tous cas, puisqu’il avait fait une copie pirate...
À partir de quand avez-vous eu de vraies discussions ?
C’est à partir de 75 que nous avons commencé à nous voir régulièrement, à la sortie des spectacles, sur les émissions de télé ou chez lui.
Y a-t-il un endroit qui te rappelle particulièrement vos rencontres ?
Oui, c’est la maison de la rue Santos Dumont, qui est habitée par sa nièce maintenant. C’est là que j’ai vécu les moments les plus fascinants avec Brassens. C’est une petite rue du XVe.
Est-ce que tu joues souvent du Brassens dans l’intimité ?
Très rarement.
Penses-tu qu’avec un blason à la clé son "la" se serait mis à gonfler ?
Non alors vraiment lui, c’est un exemple l’homme que le vedettariat n’a absolument pas touché. Et ça vraiment, son rapport à l’argent, par exemple, qu’il n’en ait pas du tout ou qu’il soit milliardaire, ça ne changeait rien. Il n’en avait jamais sur lui de toutes manières. Il n’a jamais eu de rapports marchands avec qui que ce soit, ni pauvre, ni riche. Il a sorti son premier disque en 52, en 53, c’était déjà une énorme vedette, et il a continué à vivre chez la Jeanne, impasse Florimond, sans tout-à-l’égout, en se lavant dehors dans une bassine d’eau froide, jusqu’en 66, alors qu’il avait les moyens de dormir à l’hôtel Crillon tous les soirs !
Était-il souriant ?
Oui, et il avait un beau sourire. Les filles tombaient comme des mouches !
Tu racontes qu’il était mauvaise langue.
En privé, il lui arrivait de balancer des vacheries, extrêmement efficaces, car servies par une très bonne connaissance de la langue française. Quand la vacherie est élégante, elle est d’autant plus vache. Mais en public, jamais il n’a dit un mot de travers sur qui que ce soit. Il avait l’obsession de ne pas emmerder le monde. Il s’était aménagé une cave pour pouvoir faire de la musique sans gêner personne. Mais il avait oublié de l’assainir contre les eaux. Régulièrement, elle était inondée...
Aussi libre qu’on ait vécu décidément, on est toujours guettés par un alignement ?
C’est la réflexion que je m’étais faite en voyant sa tombe bien alignée à côté des autres. Je m’attendais à ce qu’elle soit un peu de traviole, à ce qu’il y ait un pin parasol. Mais là, apparemment, l’histoire va me faire mentir, parce qu’il y a eu des gens à Sète choqués qu’il n’y ait pas de pin parasol sur sa tombe. Ça fait des années que ça dure, mais il y a des voisins ! Pour planter un pin parasol, il faut virer l’un des voisins. Et aux dernières nouvelles que j’ai eues, mais qui datent de plusieurs années, la famille d’un des voisins de Brassens serait prête à faire déménager son mort pour qu’on puisse planter un pin parasol. C’est de l’amour ça ! Si c’est vrai, c’est de l’amour.