Le vendeur d'huile qui conquiert Reine de BeautŽ

RŽcit traduit du chinois sous la direction de Jacques Reclus

Paris/Arles : Editions Philippe Picquier, 1990, p. 5-10.

 

Ç PrŽfaceÈ

(1990, rŽvisions dŽcembre 2005 [les corrections apportŽes apparaissent entre crochets])

 

 

       

Notre maison a rŽussi ˆ se procurer au prix fort cent vingt rŽcits romanesques en langue vulgaire anciens et modernes, dont le recueil Paroles Žclairantes pour Ždifier le monde constitue la premire livraison, et Paroles Žternelles pour mettre en garde le monde, la deuxime ... Voici enfin la troisime qui a pour titre Paroles Žternelles pour Žveiller le monde ... Avec les gravures prŽcŽdentes, le joyau est complet.

 

       Ë lire cette annonce du patron d’une maison d’Ždition de Suzhou, on imagine l’effervescence qu’a dž susciter la parution, entre 1620 et 1627, de ces trois recueils de quarante contes chacun qui rŽactualisait une matire remontant pour les plus anciens d’entre eux, aux productions des conteurs publics des dynasties Song (960-1279) et Yuan (1279-1368) mŽlangŽs ˆ des crŽations rŽcentes. De fait, la publication des Trois paroles [San yan] par Feng Menglong (1574-1646) donna le coup d’envoi ˆ la vogue d’un genre littŽraire qui, s’il survivra bien ˆ la chute de la dynastie Ming (1368-1644), ne perdurera gure plus d’une dŽcennie sous la nouvelle dynastie Qing (1644-1911). Quelques-uns de ces chefs-d’Ïuvre les plus marquants deviendront des repres pour la crŽation romanesque chinoise. Le rŽcit du Vendeur d’huile qui conquiert pour lui seul Reine-des-Fleurs [Mai youlang duzhan Huakui], qui constitue le troisime chapitre du troisime volume, est de ceux-lˆ.

      Son succs fut immŽdiat. Li Yu (?- 1681), le grand dramaturge de Suzhou, ami de Feng, ne tarda pas ˆ s’en inspirer pour composer une de ses quatre plus fameuses pices, A la conqute de Reine-des-Fleurs [Zhan Huakui], pour laquelle il transposa l’intrigue dans le milieu mandarinal. Le compilateur des Spectacles curieux modernes et anciens (Jingu qiguan) ne l’oubliera pas et le placera en bonne position parmi les quarante contes des Trois Paroles et des Histoires Extraordinaires ˆ en frapper sur la table, les fameux Pai’an jingqi, dues au pinceau inventif et fŽcond de Ling Mengchu (1580-1644)*. Ds lors, il sera de toutes les falsifications, se retrouvant encore [en trente-sixime position] dans une anthologie (le Xihu shiyi, 1791) d’Histoires du lac de l’Ouest (ˆ Hangzhou) sur les bords duquel se dŽroule son rŽcit, et le thme du petit commerant qui sŽduit par sa seule bontŽ d’‰me la plus prisŽe des courtisanes sera dŽclinŽ selon tous les modes et se coulera dans tous les genres populaires, jusqu’ˆ nos jours o l’on peut encore partager les Žmois du jeune colporteur aux sons des tambours et des gongs des opŽras de PŽkin et de Shanghai.

Un chef-d’Ïuvre en qute d’auteur

       Au terme d’une savante Žtude Patrick Hanan (The Chinese Short Stories. Cambridge (Mass.), Harvard U.P., 1973) concluait que la rŽdaction du Vendeur d’huile ne pouvait tre mise eu crŽdit de Feng Menglong. Rien de surprenant ˆ cela quand on sait que dans son Ïuvre pourtant abondante, la part du crŽateur reste loin derrire celle du compilateur, de l’Žditeur, du dŽcouvreur et du dŽfenseur de cette littŽrature rŽputŽe de second ordre, nŽgligŽe et rejetŽe par la majoritŽ de ses contemporains lettrŽs. C’est d’ailleurs sous cette Žtiquette qu’il fit son apparition sur la scne littŽraire du Suzhou du dŽbut du XVIIe sicle, en lanant sur le marchŽ un recueil de chansons d’amour, les Gua-zhi’er, qu’il avait commencŽ ˆ collecter ds 1596. MalgrŽ, ou peut-tre gr‰ce au scandale qui s’en suivit, il rŽcidiva en offrant un recueil de Shange, Chansons de la montagne pas moins crues que les prŽcŽdentes. Rappelons que son nom est Žgalement associŽ ˆ la circulation du meilleur des Quatre Livres extraordinaires - l’expression serait de lui - le Jin Ping Mei (Fleur en Fiole d’Or dans la traduction d’AndrŽ LŽvy, Gallimard, Ç Bibliothque de La PlŽiade È, 1985). Mais plus que son thމtre, ce seront les Trois paroles qui nous feront conna”tre et apprŽcier ce lettrŽ d’exception qui n’accŽda ˆ un modeste poste mandarinal que sur le tard et qui resta fidle aux Ming dans la tourmente finale.

       La candidature de Langxian, l’Immortel Libertin, ˆ qui est attribuŽ une bonne moitiŽ des Paroles Žternelles, dont les plus brillantes, ne saurait tre retenue. Faudrait-il alors rechercher notre auteur parmi les proches de Feng ? Pas obligatoirement. Mais qu’importe son  nom. Nous sommes sžrs d’avoir avec lui un romancier de grand talent, amoureux lui aussi de la littŽrature en langue vernaculaire. Pour preuve la facilitŽ avec laquelle il a su couler son rŽcit dans le moule du genre court, mlant ˆ une langue parlŽe limpide, prŽcise autant qu’Žconomique, des poŽsies et autres Gua-zhi’er dont il a ponctuŽ avec ˆ-propos un texte particulirement dŽveloppŽ. On trouve ainsi pas moins de cinq de ces chansons ˆ la mode qui ont certainement dž contribuer ˆ attacher un peu plus un public qui en Žtait friand dŽjˆ transportŽ par l’originalitŽ du thme. Se dŽbarrassant rapidement de l’incontournable prologue, il conduit avec une maestria digne des meilleurs promoteurs du roman d’amour un rŽcit traitŽ avec clartŽ et vivacitŽ, surtout dans les dialogues. C’est aussi un habituŽ du Lac de l’Ouest dont il aime ˆ Žvoquer les temples et les promenades ; peut-tre mme un dramaturge qui n’aurait pu se dispenser de l’artifice chŽri des amoureux de l’opŽra du sud : les retrouvailles finales. En lettrŽ peut-tre dŽu par le systme des examens, unique moteur de l’ascension sociale, ses sympathies vont plus aux petits boutiquiers qu’aux rejetons des grandes familles mandarinales, dont il dŽnonce les turpitudes.

       Observateur averti du monde des prostituŽes, il nous offre lˆ un tableau vivant du lupanar avec ses rgles, son langage fleuri et ses acteurs, croquant avec le mme bonheur ses habituŽs, comme le sieur Jin, notable fortunŽ mais Ç chichement outillŽ È qui ne regarde pas ˆ la dŽpense pour Ç cueillir la fleur È d’une fillette ivre morte, ou encore ses maquerelles uniquement guidŽes par l’app‰t du gain Ð Ç un mendiant se prŽsenterait-il avec de quoi payer, elles l’accueilleraient volontiers È - comme cette volubile mre Liu, qui en deux occasions nous montre tout le ressort de son intarissable caquet, capable de faire accepter ˆ Ç une enfant tombŽe dans le ruisseau È une vie de mensonges et de dŽbauches dans l’espoir d’une hypothŽtique union avec un client plein aux as, nous exposant au passage toute sa philosophie de la vie.

        Mais ce conte n’est pas simplement un remarquable document sur les mÏurs Ming. Il renouvelle de surcro”t le genre amoureux en mettant en scne deux protagonistes que sŽpare un gouffre infranchissable. Qu’on en juge : lui n’est qu’un na•f, autant qu’honnte, petit dŽtaillant d’huile, capable des plus lourds sacrifices ; elle, la capricieuse Huakui, la Reine de BeautŽ du moment, Žlue par ses admirateurs dans une parodie des examens impŽriaux, adulŽe et convoitŽe par le beau monde, plus souvent pour ses charmes que pour son habiletŽ dans les arts du pinceau et du chant. VŽritable tour de force du romancier, ce sera elle qui finira par proposer le mariage !

        Le grand mŽrite du conteur n’est pas tant d’innover que de nous peindre de manire tout ˆ fait convaincante l’Žvolution des sentiments de la jeune femme, et de nous faire suivre une ˆ une les Žtapes qui l’amnent, ˆ travers les conseils reus et l’expŽrience acquise, ˆ prŽfŽrer un sans-le-sou attentionnŽ et dŽsintŽressŽ - sa nuit chez la courtisane est exemplaire de dŽlicatesse - ˆ tout autre riche prŽtendant, pour nous faire accepter comme allant de soi cette incroyable conversion.

       C’est exactement contre ce penchant Ç trompeur È de la littŽrature romanesque que s’insurgea trente ans plus tard, un Žcrivain comme Li Yu (Liweng, 1611-1680) qui en rŽaction s’ingŽnia avec son ironie dŽvastatrice coutumire ˆ en prendre le contre-pied pour composer une croustillante parodie ([Voir] Ç Reine de cupiditŽ È dans A mari jaloux, femme fidle. Picquier, 1990) dans laquelle il reproche au roman de se contenter d’illustrer avec trop d’indulgence l’exception et d’avoir menŽ bon nombre de petits colporteurs ˆ la ruine. MŽfiance donc.

       Voici le lecteur prŽvenu avant d’aborder la traduction qu’un collectif d’Žtudiants sous la direction avisŽe du regrettŽ Jacques reclus donnait en 1976 de cette Ç Reine de BeautŽ È au charme si envožtant.[¡]

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* On se fera une bonne idŽe de la richesse de ces deux monuments de la littŽrature romanesque chinoise en dŽvorant les traductions d’AndrŽ LŽvy et notamment ses Sept victimes pour un oiseau (Flammarion, 1981) et son Antre aux fant™mes des collines de l’Ouest (Gallimard, 1972) pour les San yan de Feng et son Amour de la renarde (Gallimard, 1970) pour les Er pai de Ling Mengchu.

[¡ Depuis la rŽŽdition de cet ouvrage, la publication dans la Ç Bibliothque de La PlŽiade È de Spectacles curieux d’aujourd’hui et d’autrefois (Jingu qiguan) (Gallimard, 1996) a offert une nouvelle traduction par Rainier Lanselle de ce conte sous le titre Ç Le marchand d’huile conquiert seul la Reine des Fleurs È (voir pages 201-279 et pages 1721-1737 pour un commentaire et les notes).]

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