Note d’introduction pour un projet de traduction ˆ para”tre de

Shi’er lou (1658),

les Douze Pavillons

 

Le chef-d'Ïuvre de la nouvelle en langue vulgaire.

 

   L’Žmancipation de Li Yu par rapport aux diffŽrentes traditions romanesques du XVIIe sicle est encore plus Žclatante avec Shi’er lou (Les douze pavillons) qu’avec les Wushengxi (ComŽdies silencieuses).

   Elle est sensible ˆ tous les niveaux, le plus Žvident d’entre eux Žtant le dŽcoupage en chapitres des rŽcits. Cette innovation de taille rompt dŽfinitivement avec  le modle fixŽ vingt-cinq ans plus t™t par Feng Menglong (1580-1646) et repris aussit™t par Ling Mengchu (1580-1644). Il permet entre autre ˆ Li Yu de multiplier les adresses ˆ son cher lecteur. Ce faisant, il assume pleinement la responsabilitŽ du texte qu’il livre sans ambigu•tŽ ˆ la lecture silencieuse, abandonnant dŽfinitivement l’artifice du conteur public derrire lequel se cachait encore la totalitŽ de ses collgues.

   Tout aussi remarquable est l’organisation du recueil qui permet ˆ Li Yu de se dŽbarrasser des contraintes Žditoriales qui pesaient encore sur ses prŽcŽdents recueils, ˆ savoir le couplage thŽmatique des contes. Chaque rŽcit est ici ŽlaborŽ en fonction d’un lou, un Ç b‰timent È, un Ç pavillon È, dont le nom constitue le titre de la nouvelle. Ce modle inŽdit qui laisse l’auteur/Žditeur libre jusqu’au dernier moment d’arrter l’architecture de la collection, est pour beaucoup dans l’atmosphre de raffinement qui l’entoure. Il contribue ˆ pousser la littŽrature de divertissement dans le giron de la Haute littŽrature. De fait, l’Žcriture s’est sensiblement ŽpurŽe. Mis ˆ part une nouvelle, la huitime - une parodie parfois crue du conte Žrotique -, elle est nettement plus policŽe que celle des ComŽdies silencieuses.  L’idŽe de Ç raffinement dans le vulgaire È semble bien tre au cÏur des prŽoccupations stylistiques de Li Yu qui en fait le sujet d’un long prologue (celui de la sixime nouvelle) o il dŽfend avec ŽlŽgance et morgue son statut de lettrŽ sans charge vivant de son pinceau.

   Jamais avant lui auteur ne s’Žtait autant livrŽ dans un genre rŽputŽ vil et n’avait jugŽ bon de coucher sa pensŽe et ses Žtats d’‰mes dans la langue de tous les jours. Faisant fi du mŽpris affichŽ de la classe lettrŽe pour ce mode d’expression, Li Yu, en franc-tireur des lettres chinoises, fait explicitement appel ˆ ses souvenirs personnels, allant mme jusqu’ˆ intŽgrer dans ses nouvelles des compositions poŽtiques anciennes.

   L’enrichissement formel de la matire trouve un parallle dans la thŽmatique qui aborde des problmes chers au romancier. Si certains rŽcits, comme les numŽros 3, 5, 9 et 12, mŽritent pleinement d’tre qualifiŽs de contes philosophiques, la rŽflexion dŽborde largement dans les registres plus ouvertement divertissants comme celui de la comŽdie amoureuse qui est dŽfendue par quatre rŽcits (les numŽros 1, 4, 7 et 8) ou la farce matrimoniale (notamment la deuxime nouvelle). Lˆ encore, Li Yu dŽploie des trŽsors d’imagination pour renouveler un genre rebattu. Pour l’occasion, il trouve des failles inŽdites dans les protections qui interdisaient aux jeunes libertins de courtiser les jeunes filles de bonne famille, recourant dans un cas (la quatrime nouvelle) ˆ une invention rŽcemment importŽe en Chine, le tŽlescope, qu’il dŽtourne, avec ˆ-propos et humour, de son usage premier. 

De fait, tout, du style ˆ l’invention narrative, tout comme la prŽsentation gŽnŽrale de l’ouvrage ˆ laquelle Li Yu apporta une grande attention, concourt ˆ faire de ce recueil le chef-d’Ïuvre du genre court. Son succs fut immŽdiat comme en attestent les nombreuses Žditions et rŽimpressions, ainsi que la frŽquence des citations de l’ouvrage dans les listes de proscription du XVIIIe sicle. Il entre pour une grande part dans l’influence souterraine que joua la crŽation de Li Yu. Son succs le fit mme remarquer au-delˆ des frontires de la Chine.

 

L’accueil du Shi’er lou hors de Chine.

 

   Bien que Shi’er lou [S], trs t™t connu et apprŽciŽ au Japon, n’ait pas reu en Occident un accueil aussi Žclatant et immŽdiat qu’une autre collection de rŽcits du XVIIe sicle chinois, ˆ savoir le Jingu qiguan, Spectacles curieux d’aujourd'hui et d’hier, il fut nŽanmoins crŽditŽ d’une attention internationale ˆ la hauteur de sa notoriŽtŽ en Chine. Le recueil a mme le privilge d’offrir avec Ç La tour des trois enseignements È [S 3], le troisime texte romanesque chinois traduit en langue occidentale ds 1815 gr‰ce ˆ l’anglais Sir John-Francis Davis.

   Les premires traductions franaises remontent elles aussi au tout dŽbut du XIXe sicle avec Bruguire de Sorsum (1819). S’appuyant encore sur les traductions de Davis, Abel RŽmusat fit conna”tre deux nouveaux rŽcits [S 1, S 2] en 1827, mais il fallut attendre les annŽes 40 du sicle suivant pour en lire plus [ˆ savoir S 1, 4, 5, 7, 9, 10 et 11] gr‰ce ˆ l’allemand Franz Kuhn (1884-1961). Si l’on doit reconna”tre que le traducteur du Rouputuan se montre en cette occasion aussi peu respectueux de l’original qu’il le fut avec le chef-d’Ïuvre du roman Žrotique de Li Yu, on est Žgalement obligŽ de parler de trahison en ce qui concerne l’adaptation que rŽalisa Nathan Mao sous le titre de Twelve Towers  (Hong  Kong, 1975). Plus rŽcemment, le grand spŽcialiste amŽricain de Li Yu, Patrick Hanan, rendait enfin justice ˆ l’auteur des Douze pavillons. Il ne retenait pourtant que la moitiŽ de la collection [S 4, 5, 6, 7, 9 et 11] pour son excellent Tower for the Summer Heat [A] (New York, 1992). Ë l’heure actuelle, il n’existe donc que deux traductions intŽgrales de la collection, ˆ savoir celle, dŽjˆ ancienne, du japonais Karashima Takeshi (T™ky™, 1958), et celle, plus rŽcente, du russe D. N. Voskrisenski (Moscou, 1985).

   Il nous semble que le temps est venu de faire dŽcouvrir au public franais une des pices ma”tresses de l’Ïuvre de Li Yu, qui, nous n’en doutons pas, a sa place dans le peloton de tte des meilleures nouvelles de la littŽrature universelle quelque part entre les celles de Scarron, les contes de Voltaire et les rŽcits de Diderot. Nous souhaitons que ce projet pourra voir le jour pour le 350me anniversaire de l'Ždition du recueil.

 

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