Compte rendu pour la revue

Etudes chinoises,

vol. XVI, n¡ 1 (printemps 1997), p. 180-183.


Roger Darrobers,
Le thމtre chinois

Paris : PUF, Ç Que sais-je ? È  n¡ 2980, 1995, 128 p.

 

              Le mŽpris qu’ont toujours manifestŽ les dŽfenseurs de la tradition confucŽenne, champions des Belles-lettres, ˆ l’Žgard du thމtre a curieusement trouvŽ son pendant dans la nŽgligence avec laquelle les sinologues franais ont longtemps traitŽ cette expression du gŽnie chinois.

              Si, comme le rappelait en 1966 Paul DemiŽville(1), des esprits curieux se sont trs t™t penchŽs sur la littŽrature dramatique chinoise en traduisant avec les outils de l’Žpoque quelques-unes des Ïuvres marquantes du thމtre des Yuan (1279-1368)(2), aucun ne s’Žtait encore risquŽ ˆ en donner une histoire et ˆ l’envisager  dans toute sa diversitŽ. C’est ainsi qu’en 1973, lorsqu’il dressa un bilan des Žtudes chinoises, Michel SoymiŽ ne pouvait ajouter ˆ ce constat peu glorieux qu’une demi-douzaine d’Žtudes partielles(3). Quinze ans plus tard, et ce malgrŽ les efforts d’hardants dŽfenseurs des arts de la scne et une poignŽe d’amateurs convaincus, lesquels n’ont pas toujours eu les honneurs de l’Ždition, de toutes les littŽratures de divertissement que produisit le continent chinois, le thމtre est sans conteste le genre le moins connu du public franais, loin derrire le roman dont les Ïuvres majeures, aussi bien anciennes que modernes, lui sont accessibles par des traductions de rŽfŽrence.

              Cette lacune(4) s’explique aussi bien par la complexitŽ de l’expression dramatique chinoise  que par les difficultŽs que prŽsente sa lecture. Celle-ci nŽcessite non seulement une solide connaissance de la langue classique portŽe dans l’Žcriture des passages chantŽs ˆ un degrŽ de raffinement extrme, mais aussi un gožt prononcŽ pour la langue vulgaire ancienne dans laquelle sont couchŽs des dialogues indispensables ˆ la bonne comprŽhension de l’action. Ë ces exigences  de base dŽjˆ fort redoutables, il faut encore ajouter les obstacles que posent ses liens avec la musique et dans certains cas les multiples problmes d’ordre philologique qu’impose l’Žtude de sa transmission.

              Cet excellent ouvrage qui repose sur une solide connaissance du rŽpertoire Žcrit mais aussi des diverses pratiques thމtrales et de la plŽthorique littŽrature critique chinoise, retrace l’Žvolution du genre sur pas moins de dix sicles. Se jouant des contraintes du format Ç Que sais-je ? È, il parvient avec autant de brio que de conviction, ˆ rendre justice ˆ une activitŽ artistique qui, se situant quelque part entre l’opŽra et le thމtre, n’a pas d’Žquivalent dans notre culture et n’a cessŽ, jusqu’ˆ ces dernires annŽes, de conna”tre, dans son espace d’origine, un rŽel engouement du public le plus large.

              Sans Žvacuer les controverses sur les apports Žtrangers, son auteur dŽgage nettement les racines chinoises d’un art dramatique qui ne prit  forme qu’au XIe sicle dans les quartiers de plaisir des capitales de la dynastie Song pour s’affirmer sous l’occupation mongole (1279-1367) laquelle peut tre tenue pour responsable de l’essor du genre du zaju qui consacra le premier ‰ge d’or du thމtre chinois. Le second verra le jour avec le retour d'une dynastie chinoise, les Ming (1368-1644) qui prŽsida ˆ la suprŽmatie de la dramaturgie du Sud, ˆ travers le genre du chuanqi. La vogue qui porta ce mode extrmement raffinŽ s’essoufflera au cours de la dynastie Qing (1644-1911) non sans avoir donnŽ de vŽritables chefs-d’Ïuvre et balayŽ un champ thŽmatique trs large qui Žchappe  ˆ notre catŽgorisation des genres en tragŽdie et comŽdie.

              Ce parcours fort bien rapportŽ n’occupe que la moitiŽ de l’ouvrage. Il offre nŽanmoins une bonne image du thމtre classique dans la complexitŽ de ses mutations, sans oublier de faire Žtat des Žcrits critiques qui ont accompagnŽ son Žvolution. Les genres dominants sont pertinemment replacŽs dans leurs contextes historique et culturel et les Ïuvres reprŽsentatives judicieusement ŽvaluŽes et prŽsentŽes sous forme de petit rŽsumŽ bien tournŽ(5).

              Mais l’auteur ne s’intŽresse pas seulement au thމtre classique dans lequel s’illustrrent des auteurs comme Guan Hanqing (nŽ vers 1230), Wang Shifu (dŽbut du XIVe s.), Tang Xianzu (1550-1617) ou encore Li Yu (1611-1680) qui mŽriteraient d’tre aussi universellement connus que Shakespeare, Molire, Goldoni ou Marivaux, mais s’attache ˆ mieux faire dŽcouvrir l’opŽra de PŽkin, la plus vivace et la plus connue de ses variantes rŽgionales, laquelle assure, depuis sa naissance au milieu du XIXe sicle, la survie d’une tradition quasi-millŽnaire. Ce chapitre est amplifiŽ d’une prŽsentation non moins documentŽe des acteurs qui en firent les beaux jours. C’est leur rendre justice car en l’absence de vŽritable metteur en scne, ce sont eux qui constiturent la clef de vožte d’une expression artistique dont la transmission se fit de ma”tre ˆ disciple et qui ne fut pas uniquement littŽraire mais surtout scŽnique, liant chant et dŽclamation, acrobaties et musique et reposant sur une gestuelle aussi raffinŽe que stylisŽe. C’est cette lourde succession que les dramaturges modernes n’ont pas toujours su assumer, rompant, qui sous la contrainte, qui sous l’influence du thމtre parlŽ occidental, avec les  modles du passŽ.

              Il ne manque ˆ la bibliographie des ouvrages en langues occidentales qui cl™t ce petit ouvrage indispensable autant ˆ l’Žtudiant qu’au professeur de littŽrature, que la rŽfŽrence ˆ un article dans lequel l’auteur dŽcrivait, avec le mme bonheur d’Žcriture, la faon si particulire dont le public chinois dŽgustait, au sicle dernier, son divertissement prŽfŽrŽ(6).

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1. Voir Paul DemiŽville, Ç Aperu historique des Žtudes sinologiques en France È, Acta Asiatica  (Bulletin of the Institute of Eastern Culture), 11, T™ky™, 1996, p. 56-110.

2. Ds 1731, avec une traduction de Joseph de PrŽmare qui inspira ˆ Voltaire son fameux Orphelin de la Chine (1755).

3. Voir Michel SoymiŽ, Ç Les Žtudes chinoises È, Journal Asiatique, tome CCLXI, facs. 1-4 (1973), p. 231.

4. Lacune toute franaise puisqu’au cours de ces trente dernires annŽes, la sinologie anglo-saxonne a produit une bonne douzaine d’Žtudes dont les plus marquantes sont dues ˆ William Dolby, HsŸ Tao-ching, W. L. Idema, Colin Mackerras, et ne cesse de fournir des traductions de grand intŽrt. La dernire en date Žtant celle, destinŽe au Ç grand public È, de Cyril Birch, Scenes for Mandarins : The Elite Theater of the Ming (NY : Columbia U.P., 1995), Voir RBS 1996, n¡ 392.

5. Ceux-ci devraient susciter bien des envies de lecture, envies qui ne sont pas prtes d’tre comblŽes tant sont grandes  les rŽticences de l’Ždition franaise vis-ˆ-vis de ce type de littŽrature. La seule traduction franaise de thމtre chinois largement accessible reste toujours l’anthologie de trois zaju  des Yuan que Li Tche-houa livra en 1963 : Le signe de patience, Paris : Gallimard, Ç Connaissance de l’Orient È, rŽŽd. 1992, 378 p.

6. Roger Darrobers, Ç Thމtre et convivialitŽ ˆ PŽkin au XIXe sicle. ƒvolution du gožt È, Savourer, gožter, CREOPS ASIE III, Flora Blanchon (ed.), Paris : Presse de l’UniversitŽ de Paris-Sorbonne, Centre de recherche sur l’Extrme-Orient, 1995, p. 341-356.

 

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