
Rouputuan
Chair, tapis de prire
PrŽambule ˆ la traduction* des commentaires internes du Rouputuan
traduits du chinois et prŽsentŽs par Pierre Kaser, in
Jacques DARS, CHAN Hingho, Comment lire un roman chinois.
Arles : Editions Philippe Picquier, 2001, p. 179-185.
Li Yu (13 septembre 1611-12 fŽvrier 1680) est une personnalitŽ tout ˆ fait originale et remarquable dans l’histoire des lettres chinoises, mais son Ïuvre et son apport dŽpassent largement le seul domaine littŽraire. RecalŽ trois fois ˆ l’examen de licence, il abandonna trs vite, sans doute vers 1642, l’idŽe de faire carrire dans l’administration impŽriale, et se lana dŽfinitivement dans diverses activitŽs dont il tira ses uniques revenus. De fait, il vŽcut plus de ce que pouvait lui rapporter son imagination que de l’assistance peu fiable des hauts mandarins qu’il c™toya, d’abord dans la rŽgion de Jinhua au Zhejiang, puis ˆ Hangzhou o il demeura ˆ partir du dŽbut des annŽes 1650, avant de s’installer pour une vingtaine d’annŽes ˆ Nankin. Il ne quitta la ville qu’ˆ la fin de ses jours pour retourner, au printemps de 1677, ˆ Hangzhou, mŽtropole culturelle, ancienne capitale des Song du Sud, ˆ laquelle l’associe pour toujours son surnom le plus connu de Hushang Liweng, Le Vieux pcheur du bord du Lac (de l’Ouest).
Sa crŽativitŽ sans cesse en Žbullition se manifesta non seulement dans lafondation de plusieurs maisons d’Ždition, avec notamment la crŽation de plusieurs maisons d’Ždition (1) gr‰ce auxquelles il put diffuser ses Žcrits variŽs, mais aussi dans la dŽcoration de jardins et surtout la direction thމtrale (2). Sa production Žcrite, loin de se rŽsumer ˆ de libres essais comme Xianqing ouji (Notes jetŽs au grŽ du sentiment d’oisivetŽ) ou sa dramaturgie (Quhua, Propos sur le thމtre, 1671), est riche et variŽe et couvre tout le spectre des genres littŽraires connus ˆ l’Žpoque, allant de la poŽsie et du thމtre ˆ la prose et ˆ la fiction, nouvelle et roman : Wushengxi, ComŽdies silencieuses (1654-1656, 18 contes), Shi’erlou, Douze Pavillons (1658, 12 contes), et un roman Žrotique, 20 chapitres anonymes qu’on lui attribue, Rouputuan (Chair, tapis de prire).
Toute cette Ïuvre, composŽe dans l’urgence, rŽvle un ma”tre dans l’art de construire des intrigues sortant des sentiers battus et un humoriste provocateur, qui prend un malin plaisir ˆ user, voire abuser, des paradoxes. Elle est de plus trs liŽe ˆ l’Žcriture thމtrale : le titre de la collection inaugurale exprime bien l’ambition de son crŽateur d’insuffler ˆ un texte destinŽ ˆ la lecture silencieuse tous les effets sur lesquels peut jouer le dramaturge. Le Rouputuan est, comme les Douze pavillons, marquŽ par cette familiaritŽ entre deux genres qui Žtaient pour Li Yu Ç deux manifestations distinctes ayant une origine commune È. Inversement, le thމtre de Li Yu trahit souvent ses liens avec le roman. L’abondance des dialogues, couchŽs dans une langue vulgaire proche de celle de ses contes, y renvoie sans cesse, et Li Yu adapta ˆ la scne trois contes des Wushengxi et le onzime des Shi’er lou.
Orchestrateur minutieux de ses narrations, Li Yu fut aussi d’une certaine faon leur premier commentateur. S’il pria le pote anticonformiste Du Jun (zi Yuhuang, 1611-1687) de signer sous le pseudonyme de Shuixiang jijiu (Le Ma”tre de cŽrŽmonie du Village-endormi) la prŽface d’un choix des ComŽdies silencieuses paru semble-t-il vers 1660, et celle de l’Ždition originale des Douze Pavillons, Li Yu ne put s’empcher d’intervenir personnellement en se commentant lui-mme, en toute libertŽ et impertinence : il le fit non seulement dans les marges et en fin de chapitre, mais aussi ˆ l’intŽrieur mme de ses narrations !
Les commentaires internes au Rouputuan
Les commentaires internes, encore plus prŽsents dans les dernires compositions, permettent ˆ Li Yu d’entretenir un dialogue avec son Ç cher lecteur È. Avec un aplomb que tempre une ironie mordante, il l’agace et lui dŽmontre l’ingŽniositŽ de ses constructions et la finesse de son esprit turbulent. Bien qu’il use pour signer ses contes du pseudonyme de Jueshi baiguan (Le Romancier qui ƒveille le Monde), il lui arrive, preuve d’une rare audace, de faire rŽfŽrence ˆ lui-mme en employant son hao le plus cŽlbre (Liweng). Fier de ses compositions et bien dŽcidŽ ˆ en tirer le meilleur parti possible, il va mme jusqu’ˆ porter plainte contre ceux qui tentaient de les pirater. C’est encore lui, ˆ coup sžr, qui est Weizhai zhuren, le Ç Ma”tre du Pseudo-Studio È, l’ironique signataire de la prŽface au premier volume des Wushengxi. L’identification semble d’autant moins douteuse que le rŽdacteur de ce texte y parle plus en praticien qu’en amateur. Ces ComŽdies silencieuses sont, nous dit-il, d’une espce rare, qui n’a rien ˆ voir avec le tout-venant du xiaoshuo : elles constituent Ç une boisson rafra”chissante dans une maison en flammes È.
S’il affirme que ces Žcrits peuvent apporter quelque rŽconfort aux victimes des temps difficiles de la fin des Ming, le prŽfacier se fait nulle illusion sur leur portŽe moralisatrice :
Ç Ë l’heure o l’on vole les reliques des temples sacrŽs et o l’on profane les tertres impŽriaux, peut-on encore se risquer ˆ parler d’Ždification. Confucius serait-il ˆ vos c™tŽs et vous armeriez-vous des Printemps et Automnes que vous n’arriveriez ˆ rien ! Alors, quand vous confiez votre dŽsir de vous servir du roman pour y parvenir, qui vous prendra au sŽrieux ? È
D’une faon plus gŽnŽrale, et comme il le dit dans Xianqing ouji : Ç Pour ma part, je pense qu’il n’y a pas plus de genre mineur que de genre majeur : l’important est d’y exceller. È
Quant au commentaire, attribuŽ ˆ Li Yu, long d’un peu plus de 2500 caractres, attachŽ au Rouputuan, il dŽfend d’avantage les options de composition plut™t qu’il n’illustre le texte. On y reconna”t de chapitre en chapitre les idŽes dŽjˆ prŽsentes dans les recueils de contes de Li Yu et celles qui formeront le cadre gŽnŽral de sa dramaturgie.
Si on le considre du point de vue de son commentaire, le Rouputuan n’est plus seulement un roman osŽ Ç qui se moque vŽritablement de tout È, mais un exercice de style au travers duquel l’auteur s’est ingŽniŽ ˆ mettre en Ïuvre une conception de l’Žcriture qui s’appuie sur la recherche de l’invention formelle et thŽmatique, et qui garde au roman sa double fonction pŽdagogique et divertissante. Cette volontŽ trs marquŽe s’exprime ds le premier chapitre, puis dans les commentaires de fin de chapitre dont on va lire la traduction intŽgrale.
Bousculant toutes les rgles de composition en vigueur, Li Yu agit, comme toujours, en dŽmiurge tout-puissant qui rivalise d’audace et d’invention avec le CrŽateur (zaowu) et propose ˆ son lecteur un long prŽambule sans lien direct avec la narration qui suit. L’essentiel de la partie concernant le roman mŽrite d’tre prŽsentŽ ici :
Chers lecteurs (kanguanmen), ne vous mŽprenez pas sur les intentions de l’auteur de ce roman (zuo zhebu xiaoshuo de ren). Uniquement guidŽ par un sentiment de bienveillance, il n’a aucunement l’intention d’inciter autrui ˆ donner libre court ˆ ses dŽsirs, mais bien au contraire d’exposer les fondements de la Loi ; loin de vouloir se faire le chantre de la luxure, il veut inciter tout un chacun ˆ mettre un frein ˆ ses appŽtits charnels.
Mais, conteur (shuohuade) ! si ton intention Žtait rŽellement d’amener les gens ˆ se dŽtourner du sexe, pourquoi donc, plut™t que de commettre un roman licencieux (fengliu xiaoshuo), ne pas pondre un vŽritablement livre de morale ?
Cher lecteur, tu ignores que si l’on veut avoir une chance d’influencer la conduite de ses semblables, il faut pour le moins mettre en branle la mŽthode dont usa le Grand Yu pour dompter les flots (3). En effet, de nos jours, le public rechigne ˆ lire des traitŽs de morale. S’il leur prŽfre les romans et anecdotes (baiguan yeshi), il rŽpugne ˆ se plonger dans ceux qui font la promotion des vertus cardinales, pour leur prŽfŽrer ceux qui pr™nent le libertinage et se complaisent dans l’outrance. Ah, que nos mÏurs sont tombŽes bien bas ! Ds lors, comment celui qui n’est pas indiffŽrent ˆ ce qui touche ˆ la morale, pourrait-il ne pas avoir ˆ cÏur d’inverser la tendance ? Mais, s’il se met ˆ composer un catalogue de sermons rempli d’injonctions ˆ se bien conduire, personne ne dŽboursera une sapque pour le lui acheter. Et quand bien mme, imitant en cela les philanthropes qui diffusent la foi bouddhique, il distribuerait gratuitement des fascicules ŽditŽs avec soin, finement reliŽs, accompagnŽs, qui plus est, d’une dŽdicace, cela ne servirait ˆ rien, car personne n’y jetterait un coup d’oeil, en usant qui pour emballer ses jarres ˆ vin, qui pour ˆ allumer sa pipe.
Il vaut mieux captiver son public ˆ l’aide de descriptions Žrotiques pour lui dŽlivrer, au moment o il est le plus attentif, quelques admonestations bien pesŽes afin de l’effaroucher et de le faire rŽflŽchir. [...] Le Livre des Odes (4) ne procde pas diffŽremment. [...] La mŽthode ne vaut pas seulement pour les romanciers, car les sages de l’antiquitŽ dont il est question dans les Classiques, tel Mencius, en faisaient dŽjˆ usage (5). [...] C’est de ce dernier que l’auteur tire son inspiration, tout en nourrissant l’espoir que le lecteur saura considŽrer son Ïuvre non comme un vulgaire roman mais bien comme un ouvrage de rŽfŽrence (6). Il devra porter la plus vive attention ˆ chacune des apostrophes qu’on lui lancera, car elles contiennent des avertissements et des encouragements ˆ suivre le droit chemin. Certes, ses descriptions de copulation et des plaisirs de la chambre ˆ coucher sont pour le moins inconvenantes, nŽanmoins elles sont lˆ pour amener le lecteur ˆ poursuivre sa lecture jusqu’ˆ la conclusion (shouchang chu) laquelle lui fournira les Žclaircissements touchant ˆ la rŽtribution des actes et la morale. Sans ces passages, ce livre serait aussi vain qu’une olive dont l’arrire-gožt est tellement amer que personne ne veut la m‰cher. Il convient donc de considŽrer mes dŽveloppements licencieux exactement comme la datte qui enrobe l’olive amre et qui seule permet d’amener tout un chacun ˆ faire l’expŽrience de la saveur du fruit qu’elle dissimule.
Mais que l’on me pardonne la longueur de ces prolŽgomnes : l’action proprement dite ne commence qu’au chapitre suivant.
Notes:
1) La plus fameuse d’entre elles fut sans nul doute celle du “Jardin [pas plus grand qu’un] Grain de Moutarde”, Jieziyuan, sise dans sa propriŽtŽ nankinoise du mme nom.
2) C’est ainsi que pour rŽpondre aux invitations de connaisseurs fortunŽs dans tout l’empire, il fut amenŽ ˆ constituer une troupe dans laquelle il faisait jouer ses propres concubines
3) Homme-dieu sorti du ventre de son pre, Yu fut chargŽ par Yao de dompter les eaux que son pre n’avait pas rŽussi ˆ ma”triser. Ses exploits sont chantŽs notamment dans le Shiji. Cf. R. Mathieu, Anthologie des mythes et lŽgendes de la Chine ancienne (Connaissance de l’Orient, Gallimard, 1989).
4) En fait, ce sont les chapitres Ç Zhou nan È et Ç Shao nan È de la fameuse anthologie de poŽsies de l’AntiquitŽ attribuŽe ˆ Confucius qui sont invoquŽs ici.
5) Suit un dŽveloppement dans lequel l’auteur parodie de faon trs piquante un passage du Mengzi (2.5) dans lequel le grand continuateur de l’Ïuvre de Confucius fait usage de citations du Livre des Odes pour illustrer son propos.
6) Le texte est plus prŽcis car il dit jing, ˆ savoir les Classiques, ouvrages canoniques chers aux confucŽens et dont la connaissance est indispensable et shi, ou histoires dynastiques, lesquelles constituent une source inŽpuisable d’enseignements pour un lettrŽ.
* On trouvera une version revue et augmentŽe du texte publiŽ aux Editions Philippe Picquier, pages 16 ˆ 22 d'un polycopiŽ tŽlŽchargeable >> ici (choisir le document SINQ5-LY.pdf)
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