Ç La littŽrature chinoise ancienne È

 

dans

Pascal MOUGIN, Karen HADDAD-WOTLING (eds.),

Dictionnaire mondial des littŽratures

Paris : Larousse, 2002, p. 174-180 & passim.

 

 

 

 

 

 

La littŽrature chinoise est autant le produit que le moteur dĠune civilisation plurimillŽnaire aussi fascinante que dŽlicate ˆ pŽnŽtrer. ƒmanant dĠun espace qui englobe notre Europe et a toujours abritŽ le quart de la population mondiale, elle se confond tant et si bien avec elle que le terme wenxue qui la dŽsigne nĠest quĠune dŽclinaison moderne du terme wen, lequel signifie ˆ la fois Ç caractre dĠŽcriture  È  et Ç culture È. LĠ‰me de la littŽrature rŽside donc dans son support, une Žcriture aux antipodes de la n™tre, qui dispose de quelque 50 000 caractres graphiques diffŽrents. Dans ce contexte, tout usage de caractre dĠŽcriture produit un texte potentiellement littŽraire. LĠapprŽciation de son appartenance au domaine des belles-lettresvarie, en fait, selon les points de vue adoptŽs et les Žpoques.Ce qui, au dŽpart, constitue un texte purement utilitaire peut se trouver hissŽ au rang de modle littŽraire. Dans ces conditions, il est bien pŽrilleux de tenter de dŽfinir de manire stricte le champ littŽraire chinois, dĠautant que jusquĠau dŽbut du XXe s., la critique a ŽvacuŽ tout un pan de la crŽation de son Žvaluation pour ne sĠintŽresser quĠˆ la seule production en langue savante (wenyan, dite Žgalement Ç classique È) au dŽtriment de lĠimmense production qui, ˆ partir des Tang (618-907), recourt, entirement ou en partie, ˆ la langue parlŽe (baihua). MalgrŽ sa richesse et son succs auprs dĠun vaste public, cette dernire production, ˆ lĠorigine orale avant dĠtre prise en charge par des lettrŽs moins bornŽs, fut tenue pour la nŽgligeable manifestation dĠune basse littŽrature indigne dĠintŽrt. Celle-ci se manifesta dans les domaines du thމtre (xiqu)et du roman (xiaoshuo) ainsi que dans une foule de sous-genres dont la plupart nĠeurent dĠimpact que trs local ou trs momentanŽ. Restent comme ŽlŽments constitutifs du champ littŽraire noble usant de la langue classique, la poŽsie, bien sžr, mais surtout la prose.

 

 

La prose chinoise classique

 

 

          La fonction premire de la prose est de Ç transmettre des idŽes È plut™t que de Ç crŽer È, fonction sacrŽe que lui assignait Confucius (551-479 av. J.-C.) lequel ne reconnaissait quĠˆ la seule poŽsie la capacitŽ ˆ exprimer les sentiments. CĠest ˆ Confucius, justement, que la tradition attribue lĠinsigne mŽrite dĠavoir faonnŽ lĠessentiel du legs de lĠAntiquitŽ en remaniant les textes quĠon conna”tra ˆ partir des Han (- 206 ˆ + 220) sous lĠappellation de Cinq Classiques (Wujing). Le seul ˆ prŽsenter une valeur littŽraire Žvidente est le Shijing (Classique de la poŽsie) qui deviendra lĠouvrage poŽtique chinois par excellence, mais dans ce cadre il  est envisagŽ comme livre de morale. Les autres textes nĠont de littŽraire que lĠusage quĠils font dĠune langue classique dont la rugositŽ deviendra source dĠinspiration et dĠimitation : le Liji (Les Rites) est une sorte de catalogue des rituels et de lĠadministration de la Chine antique ; le Shujing (Classique des Documents) propose  des documents (discours, Ždits, dŽcrets) relatifs ˆ la pŽriode qui sĠŽcoule entre les souverains mythiques Yao et Shun (2357-2257 av. J.-C.) et le milieu de la dynastie des Zhou (1121-256 av. J.-C.) ; le Chunqiu  (Chronique des Printemps et Automnes) est la chronique de la principautŽ de Lu (Shandong actuel, patrie de Confucius) de - 722 ˆ - 463 ; le Yijing (Classique des mutations), enfin,  est un livre de divination basŽ sur une suite de 64 hexagrammes expliquŽs par des formules souvent Žnigmatiques. Le nombre des classiques sera portŽ ˆ 13 sous les Song (960-1279) par la reconnaissance comme ŽlŽments indŽpendants de commentaires attachŽs ˆ certains dĠentre eux  et par lĠadjonction de textes majeurs du confucianisme comme le corps central des Quatre Livres dont la lecture Žtait prŽconisŽe par le grand penseur nŽo-confucianiste Zhu Xi (1130-1200). Selon ce dernier, lĠensemble devait constituer la premire Žtape sur la voie de lĠŽlŽvation morale et de la connaissance livresque. Outre deux courts fascicules, ˆ savoir Daxue  (La Grande Etude) et Zhongyong (LĠinvariable milieu) tous deux tirŽs du Liji,  on trouve  les Entretiens de Confucius avec ses disciples (Lunyu), collection de propos rŽpartis en 20 chapitres laissant peu de place aux effets de style, et un recueil des Žcrits de Mencius (385-304 av. J.-C), le Mengzi. Plus dŽveloppŽs, ils fournissent un modle de clartŽ qui sŽduira pendant longtemps. LĠargumentation dont  le vieux ma”tre  faisait lĠŽconomie,  appara”t chez son suiveur,  sĠallŽgeant ˆ lĠoccasion dĠimages et dĠanecdotes parlantes. CĠest un bon exemple de ce que lĠeffervescence intellectuelle qui marqua la fin des Zhou, pŽriode dite des Cent Ecoles (VĦ-IIIĦ s.), a pu produire. La lecture  de ce quĠelle nous lgue prouve que les penseurs des temps anciens nĠont pu consigner leur pensŽe sans attacher de lĠintŽrt ˆ la faon dont ils sĠy prenaient. CĠest ainsi que Han Feizi (vers 280-233), gŽnial thŽoricien du lŽgisme, pierre angulaire de la fondation du premier empire (en -221), fut aussi un brillant  prosateur, concernŽ,  comme les confucŽens, par le juste usage du langage. Ceux quĠon qualifie souvent de Ç pres du tao•sme È allrent encore plus loin. Que cela soit Laozi, personnage mythique auteur supposŽ dĠune Ç sŽrie de 81 comptines aphoristiques chargŽes dĠune force incantatoire indŽniable È , le Dao De jing (Classique de la Voie et de la Vertu), ou Zhuang Zhou (369-286 av. J.-C.) dans le Zhuangzi,  ils mirent magnifiquement en question la capacitŽ de lĠŽcrit ˆ rendre compte du rŽel. Ce dernier ouvrage, chef-dĠÏuvre hors catŽgorie de la littŽrature chinoise, sait tirer profit dĠapologues saisissants dont le plus fameux est sans doute celui du Ç Rve du papillon È. Il sĠouvre sur la narration dĠun voyage extatique, expŽrience ultime de lĠhomme rŽalisŽ (zhenren) qui ne sĠattache plus au monde et au sens des mots pour communier avec lĠunivers. CĠest le mme souffle qui semble porter la crŽation de Qu Yuan (vers 340-278 av. J.-C.)[i], dont lĠŽmouvant Lisao (Lamentations sur la sŽparation) deviendra sous les Han la racine  dĠune inspiration poŽtique  originale qui Žclatera dans le Chuci (ƒlŽgies de Chu). En mme temps que les plus Žrudits lettrŽs Han fixent les traditions livresques,  ˆ la cour fleurit le fu, sorte de rŽcitatif descriptif combinant la prose rythmŽe et les vers (Sima Xiangru, 179-111 av. J.-C) ; dans le peuple se dŽveloppe le yuefu, sorte de ballade chantŽe appelŽe ˆ devenir un genre littŽraire majeur. Paralllement, la prose voit avec le Shiji (MŽmoires historiques) de Sima Qian (vers 145 - vers 90 av. J.-C.)[ii] surgir un de ses plus bels aboutissements. Ce monument de la littŽrature narrative classique  influencera profondŽment les grandes histoires dynastiques suivantes,  ˆ commencer par lĠHistoire des Han (Hanshu) rŽdigŽe par Ban Gu (32-92) et sa sÏur Ban Zhao (vers 49 - vers 120). Plus tard, Cao Pi (188-226) contribue ˆ faire Žvoluer le genre poŽtique et couche par Žcrit ses rŽflexions  sur la littŽrature dans un texte intitulŽ Lunwen (De la littŽrature). Il ouvrait une voie ˆ la critique qui conduisit ˆ lĠŽtablissement dĠanthologies raisonnŽes dont le Wen xuan (SŽlection de la littŽrature) compilŽe par Xiao Tong (501-531) est un exemple notable, et ˆ la composition dĠessais critique dont le plus remarquable est sans aucun doute le Wenxin diaolong (Le cÏur de la littŽrature sculte des dragons) que lĠon doit ˆ Liu Xie (465 ?-521 ?). La pŽriode de chaos politique de quatre sicles qui  suit la chute des Han voit la suprŽmatie du style pianwen(prose parallle) qui a pour rgle absolue le respect du parallŽlisme cher ˆ la langue chinoise. Elle prend fin avec lĠavnement de la dynastie Tang connue pour tre l'‰ge d'or de la poŽsie. Celle-ci s'impose tant par le nombre de ses potes et de ses Ïuvres, que par la diversitŽ des gŽnies crŽateurs (Du Fu, Li Bai, Bai Juyi). Dans le domaine de la prose, le formalisme esthŽtisant du pianwen, toujours utilisŽ pour les textes officiels et les copies d'examens, entra”ne une rŽaction qui, sous l'Žgide du sŽvre nŽo-confucŽen Han Yu (768-824) et du plus coulant Liu Zongyuan (773-819), prend le nom de guwen (Ç mouvement de la prose antique È). On y insiste sur le r™le essentiel du contenu et sur l'importance d'un style clair.  Les modles de composition sont, entre autres, le Shiji, Han Feizi, le Zuozhuan (un commentaire du Chunqiu). Le mouvement, dont Han Yu, trs violemment opposŽ au tao•sme et au bouddhisme prŽsent en Chine depuis plus de six sicles, fut lĠinstigateur, joua un r™le immense dans l'histoire littŽraire mais ce ne fut vŽritablement que sous les Song (960-1279) avec Ouyang Xiu (1007-1072), autodidacte passionnŽ devenu Žminent homme dĠEtat, quĠil sĠimposera. Choisi pour constituer la matire principale du systme des concours, il sera ds lors portŽ par une plŽiade dĠauteurs fameux, tels Su Shi (alias Dongpo, 1037-1101) et le grand ministre rŽformateur Wang Anshi (1021-1086). Mais alors que le guwen finit par sombrer dans lĠimitation stŽrile, les gožts littŽraires Žvoluent. On nŽglige dŽsormais la poŽsie en style rŽgulier, le shi, pour lui prŽfŽrer une poŽsie chantŽe, le ci. La littŽrature narrative conna”t elle aussi une mutation. Le chuanqi, rŽcit narratif composŽ pour le plaisir par des lettrŽs virtuoses et genre en vogue sous les Tang, nĠest dŽjˆ plus novateur. Une autre faon dĠenvisager la crŽation littŽraire Žmerge. Elle privilŽgie la langue vulgaire. Sous la double influence du prche bouddhique (le bianwen) et du savoir faire des conteurs publics officiant dans les grandes mŽtropoles va na”tre le roman en langue vulgaire (tongsu xiaoshuo). PassŽ lĠŽtape de lĠoralitŽ, ce genre en marge profitera, ds les Yuan et surtout sous les Ming (1368-1644) et les Qing (1644-1911),  dĠune invention qui va changer le visage de la culture et de la littŽrature chinoise : lĠimprimerie. Embryonnaire sous les Song, le thމtre appara”t sous les Yuan (1279-1368) avec une dramaturgie du Nord, le zaju, puis sĠimpose sous les Ming jusquĠau milieu du XIXĦ s. avec un mode plus dŽveloppŽ et raffinŽ appelŽ chuanqi. La pŽriode de domination mongole (Yuan) avait mis pour un temps un frein aux Žtudes confucŽennes. Le retour ˆ une dynastie chinoise, les Ming (1368-1644), provoqua  un regain dĠintŽrt pour la prose classique. Mais, en rŽaction aux choix extrŽmistes dĠun Li Mengyang (1472-1529), le grand philosophe Wang Yangming (1483-1521) invita ˆ rompre avec les modles anciens. Il sera bient™t suivi par des lettrŽs iconoloclastes tels que Yuan Hongdao (1568-1610), chef de file de lĠEcole de GongĠan. Sa prose poŽtique, qui tente de conserver lĠesprit dĠenfance dont avait parlŽ Li Zhi (1527-1602), se satisfait de lĠappellation dĠ Ç essai futile È (xiaopinwen). QuĠon la nomme ainsi ou Ç notes de pinceau È (biji), la prose lettrŽe devient alors un moyen dĠexprimer en toute libertŽ ses sentiments : la nostalgie dĠun monde rŽvolu (Zhang Dai, 1597-1681), ou la douleur dĠtre sŽparŽ dĠtres chers (Mao Xiang, 1611-1693 ; Shen Fu, 1763-1807), ou encore de faire partager ses gožts, tel celui des voyages (Xu Xiake, 1586-1641). CĠest aussi le moyen dĠafficher son originalitŽ (Li Yu, 1611-1680 ; Yuan Mei, 1716-1798). Quoi quĠil en soit, ce mode dĠexpression raffinŽ ne sĠadressait quĠaux lettrŽs lesquels Žtaient les seuls ˆ ma”triser le sabir nŽcessaire pour tenir sa place en sociŽtŽ et accŽder, si la chance Žtait au rendez-vous, aux postes de lĠadministration. Certains ne sĠen satisfaisaient pas et trouvaient dans les genres moins nobles (thމtre, roman) un espace de crŽation moins restreint.

QuĠon la situe en 1905 avec lĠabandon des concours impŽriaux, en 1911 avec la fin de la dernire dynastie, ou en 1919 avec un renouveau culturel qui voulait en finir avec la vieille culture et sa langue (wenyan), il se produisit au dŽbut du XXĦ s. un changement radical. Il nĠen reste pas moins que la Ç nouvelle culture È qui devait en dŽcouler nĠa pas rŽussi ˆ effacer le legs des trois millŽnaires et demi qui sŽparent lĠapparition des premiers jiaguwen (inscriptions oraculaires sur carapaces de tortues ou os de bovidŽs) des dernires productions littŽraires de lĠempire moribond des Qing. La plupart de la production a ŽtŽ pieusement conservŽe dans des bibliothques impŽriales et privŽs, parfois mme ˆ lĠŽtranger comme au Japon o lĠon gožte de longue date la littŽrature chinoise. DĠimmenses collections ont permis de sauver bien des Ïuvres des Žpoques anciennes. On dŽnombre plus de 3000 de ces anthologies raisonnŽes appelŽes congshu, dont la plus mŽmorable rŽunit 172 000 volumes (Siku quanshu, 1773). Ainsi, malgrŽ les alŽas de lĠhistoire et quelques vagues de proscriptions, lĠhŽritage des sicles passŽs reste encore palpable ˆ qui sĠen donne la peine. MalgrŽ tout, force est de constater que les richesses de lĠapport chinois ˆ la littŽrature mondiale sont dramatiquement mŽconnues du public contemporain (chinois et Žtranger) qui, faute des outils pour les apprŽcier, sĠen dŽtourne de plus en plus au profit des productions les plus rŽcentes dĠaccs plus facile et immŽdiat.

 

 

 

La poŽsie chinoise classique

 

La poŽsie fut le genre littŽraire le plus vŽnŽrŽ par les Chinois. Le grand lettrŽ polŽmiste Lin Yutang (1895-1976) voyait en elle leur seule et vŽritable religion. On peut tout au moins dire quĠelle a pŽnŽtrŽ profondŽment leur vie et nourri leur esprit. Ë quelque Žpoque que ce soit, elle constitue la moitiŽ au moins de lĠÏuvre Žcrite dĠun lettrŽ digne de ce nom. PratiquŽe dans le secret de lĠintimitŽ ou mŽdium privilŽgiŽ dĠŽchange entre esprits raffinŽs, sa ma”trise fut aussi, ˆ certaines Žpoques, un incontournable moyen dĠŽlŽvation sociale. On la dit classique non seulement parce quĠelle rŽpond, peu ou prou, ˆ des rgles ŽdictŽes ˆ diffŽrentes Žpoques reculŽes, mais aussi parce quĠelle fut le quasi privilge dĠune classe, celles des lettrŽs bercŽs par les ouvrages de la Grande Culture classique. Si elle sut sĠenrichir de lĠapport des traditions populaires et resta permŽable ˆ la langue vulgaire, il nĠen demeure pas moins vrai que seul celui qui possde les arcanes de la langue et la culture classiques peut nourrir lĠespoir dĠen apprŽcier toutes les subtilitŽs. A travers sa longue histoire, qui remonte aux alentours du Ier millŽnaire av. J.-C., la poŽsie chinoise connut bien des transformations passant du vers tŽtrasyllabe du premier recueil (Shijing) au pentasyllabe et ˆ lĠheptasyllabe. Peu nombreuses sont les pices hŽtŽromŽtriques sortant de ce cadre soit par le bas (2 ou 3 syllabes), soit par le haut (8, voire 9 syllabes). La rime, ignorŽe des plus anciens, sĠimposa comme lĠincontournable marque de lĠŽcriture poŽtique. Son emploi, gŽnŽralement rŽservŽ au vers pair, varia selon les genres. Mais la poŽsie chinoise tire ses caractŽristiques les plus marquantes de la langue chinoise elle-mme, langue qui utilise des caractres monosyllabiques jouant sur trois terrains ˆ la fois : le sens, le son et la graphie. Cette dernire, qui donne au texte poŽtique une beautŽ formelle magnifiŽe dans la calligraphie, permet de travailler ˆ un niveau expressif proprement intraduisible dans une autre langue. Pour les sonoritŽs, le Chinois moderne est aussi mal placŽ que lĠOccidental. La prononciation a en effet ŽvoluŽ, nĠŽtant plus accessible quĠˆ travers des reconstructions ; le support musical, pourtant crucial, fait souvent dŽfaut. Quant au sens, chaque caractre ouvre un champ souvent vaste de signification entre lesquelles lĠesprit se surprend ˆ louvoyer dans la qute dĠune ŽphŽmre certitude. Ne pouvant sĠappuyer sur les marqueurs grammaticaux dont use la prose, mais dont se passe la poŽsie, le lecteur lui-mme participe de la crŽation suivant, autant quĠil le peut, le chemin que lui propose le pome. Il doit donc tre disponible, surtout pas passif, les sens en alerte, lĠintelligence en Žveil, lĠesprit dans la quiŽtude. Jamais inerte, la poŽsie opre plus par suggestion que par description. Elle invite le lecteur ˆ sentir par lui-mme un moment fugace, lĠŽtrangetŽ dĠune sensation, la clartŽ dĠune rŽvŽlation, la profondeur dĠune douleur.

          La poŽsie chinoise connut  trois formes majeures :  le shi, dĠabord, puis le ci  et le qu. Ces trois termes rŽunis, ou seulement les deux premiers, servent du reste ˆ dŽsigner lĠart poŽtique chinois dans toute sa diversitŽ et la multiplicitŽ de ses sous-genres.  Le shi est la forme poŽtique chinoise la plus importante par sa durŽe et par le nombre de ses crŽateurs. On distingue la production antŽrieure aux Tang (618-907), dite Ç ˆ lĠancienne È (gushi), de celle qui, ˆ partir du VIIe sicle, prend en compte les rgles tonales fondamentales pour la Ç poŽsie moderne È (jintishi), rgles que lĠon doit ˆ Shen Yue (441-513). Les potes usrent ˆ leur grŽ de ces deux modes jusquĠau XXe sicle : lĠun prŽsente  un espace de libertŽ tant formel quĠexpressif, lĠautre, est soumis ˆ de lourdes contraintes (schŽma tonal, parallŽlisme, vers de 5 ou 7 pieds). Il se dŽploie dans trois dimensions - le Ç huitain rŽgulier È  (lŸshi), Ç quatrain rŽgulier È (jueju) et un format plus long (10 vers ou plus) le pailŸ. 

            Les premiers shi sont ceux du Shijing[iii] avec des vers de 4 pieds (siyan shi). Cette premire anthologie poŽtique chinoise (VIe s. av. J.-C.), longtemps attribuŽe ˆ Confucius, rŽunit 305 pices  dont  les plus anciennes datent du Xe s. av. J.-C.. Elle fut reconnue comme le deuxime des Cinq Classiques  confucŽens, devenant ainsi pour deux millŽnaires  le Ç Livre poŽtique È de la civilisation chinoise.  Des Han (- 206 ˆ +220), on conserve un ensemble de Dix-Neuf Pomes anciens (Gushi Shijiu shou) anonymes, en vers pentasyllabiques.  Avec une grande simplicitŽ de ton, ils Žvoquent les thmes essentiels de la poŽsie chinoise : douleur de l'Žloignement, conscience du temps qui coule inexorablement vers la mort, vanitŽ des plaisirs et de l'amour. Vers le IIIe  s., le shi  de 5 pieds  (wuyan shi) sĠimpose. Il dŽcoule pour une part du yuefu. Ce genre poŽtique libre tire son nom du Bureau de la musique, crŽŽ en 120 av. J.-C., dont la mission Žtait de collecter les chants qui avaient cours dans le peuple. Au XIIe s., Guo Maoqian en rassembla la plus grande collection, le Yuefu shiji, constituŽe pour moitiŽ dĠhymnes dynastiques au style pompeux. Seules 20 des 100 sections contiennent de vŽritables pomes populaires de l'Žpoque Han. En vers irrŽguliers, puis en vers de 5 pieds, ce sont des pomes narratifs qui chantent la guerre, l'amour et les saisons dans la veine des Guofeng (Ç Airs des principautŽs È) du Shijing. Homme de guerre ˆ la rŽputation dŽtestable, souverain cruel mais aussi fin pote, Cao Cao (155-220) donna au yuefu ses lettres de noblesse savante. Chef de file de lĠŽcole de JianĠan, il laisse 24 pomes qui frappent par la force des sentiments, la justesse des descriptions et la vigueur de son style. Ses deux fils suivront sa voie. Quand Cao Pi (187-226) laisse en tout et pour tout quarante pomes parmi lesquels on trouve le premier pome en vers de 7 pieds, Cao Zhi (192-232), le plus brillant des deux, en livre le double. Sa courte vie et son Ïuvre se partagent en deux pŽriodes que sŽparent, en 220, la mort de son pre et l'accession au tr™ne des Wei de son frre Cao Pi : avant, il chante la guerre, aprs, prisonnier dans ses fiefs, il exprime sa soif de libertŽ, son sentiment de frustration et d'inutilitŽ ˆ travers l'image rŽcurrente de l'herbe folle ou le rve tao•ste de l'immortalitŽ. Il porte ˆ sa perfection le shi en mtre de cinq pieds, sans nŽgliger le yuefu populaire. A l'instigation de potes cherchant ˆ retrouver la sincŽritŽ de l'inspiration et la simplicitŽ du rŽalisme de leurs modles, cette forme  aura un grand succs sous les Tang avec un mouvement appelŽ le  Ç Nouveau Yuefu È (Xin yuefu). Sous les Han, la poŽsie se dŽveloppe aussi selon un mode trs diffŽrent en marge de la prose. Il est appelŽ fu ou Ç prose rythmŽe È. Ses origines sont intimement liŽes ˆ une tradition qui trouve sa source dans le Chuci (ElŽgies de Chu), anthologie de longs pomes de 50 ˆ 100 vers de 5 ˆ 7 pieds, rassemblŽs par Wang Yi au IIe s. de notre re, dont le cŽlbre Lisao (Lamentations sur la sŽparation), long pome dans lequel Qu Yuan (vers 340 - 278  av. J.-C.) couche son amertume dĠavoir ŽtŽ bannis par son Prince. ComposŽ d'une introduction en prose suivie d'un dŽveloppement en prose poŽtique, rythmŽe et souvent rimŽe, le fu privilŽgie le distique de vers de 4 ou 6 pieds. La longueur du Ç pome È varie entre quelques dizaines et quelques centaines de vers. Le fu Žvolue avec les sicles, dans son style et dans ses thmes. Sous les Han, ce sont des dithyrambes descriptifs ou narratifs sur les chasses de l'Empereur ou les splendeurs des capitales. Son meilleur dŽfenseur fut un gentilhomme de la cour, Sima Xiangru (179 av. J.-C. -117 av. J.-C.) lequel est aussi cŽlbre pour ses frasques avec la belle Zhuo Wenjun qui s'enfuit avec lui aprs l'avoir entendu jouer de la cithare, que pour son Ïuvre poŽtique. Fin musicien, il travailla la rime, les assonances et les caractres rares. Jia Yi (200 - 168 av. J.-C.), gŽnie prŽcoce qui fut conseillŽ impŽrial ˆ 23 ans avant dĠtre exilŽ ˆ Changsha en 178, Žvoque, quant ˆ lui, l'amertume de son destin et prŽvoit sa mort prŽmaturŽe. Son style  annonce le fu des Six Dynasties (222-589), plus court et plus ouvert aux notations rŽalistes : on cŽlbre la nature, les objets quotidiens, les instruments de musique, les sentiments intimes. Le gŽnie poŽtique dĠun des potes les plus attachants  de lĠŽpoque, Tao Yuanming (365-427) ne put nŽanmoins se satisfaire dĠun genre unique. Ses trois fu o il exalte sa libertŽ retrouvŽe aprs avoir dŽmissionnŽ de sa charge, montrent que la simplicitŽ nĠest pas ennemie de la profondeur. De lui, nous sont Žgalement parvenus neuf pomes de quatre pieds et 114 pomes de 5 pieds de longueurs diverses qui peignent sa vie retirŽe aux champs, difficile mais conforme ˆ son idŽal. Ils refltent son amour de la vie paysanne, de lĠalcool et des livres. Son style atteint la perfection dans le naturel et la transparence, ce qui fait de lui un pote universellement apprŽciŽ. On peut lui opposer Xie Lingyun (385-433), aristocrate fortunŽ, qui prŽfŽra sa vie luxueuse dans son domaine du Zhejiang aux petites charges qu'on lui offrait. Bouddhiste intellectuel, il adorait la nature sauvage et grandiose qu'il dŽcrivit dans des pomes admirables. Tout aussi remarquables sont les quelque 300 pomes  inspirŽs par le bouddhisme Chan (Zen) attribuŽs ˆ Hanshan (ou Ç Froide montagne È)  pseudonyme cachant un groupe de potes anonymes du VIe s., qui aiment ˆ chanter les jois de la vie dĠermite.

La dynastie des Tang (618-907) marque un tournant dans lĠhistoire de lĠŽcriture poŽtique. Le shi profite de la nouvelle re de paix et dĠexpansion, ainsi que de la mise en place dĠun systme de recrutement basŽ pour une part sur la ma”trise de la poŽsie. La rŽbellion dĠAn Lushan (755-763), qui provoqua le lent dŽclin de la dynastie, ne sera pas sans consŽquence sur la production littŽraire qui, ds lors, se mettra ˆ lĠŽcoute des souffrances communes. Ds le dŽbut de la pŽriode, tous les genres et toutes les formes poŽtiques sont recensŽs et codifiŽs. La poŽsie complte des Tang (Quan Tang shi), monumental ouvrage compilŽ au XVIIIe s., rŽunit pas moins de 48 000 shi dus ˆ quelque 2000 potes. Curieusement, cĠest gr‰ce ˆ une anthologie intitulŽe Trois cents pomes des Tang  (Tang shi sanbaishou) et rŽalisŽe par Sun Zhu en 1763, que le sommet de la crŽation poŽtique chinoise et ses meilleurs crŽateurs seront dŽfinitivement popularisŽs. Dans ce choix forcŽment discutable, on croise parmi les 77 auteurs retenus, les plus fameux ma”tres du shi : Li Bai (701-762)[iv], Du Fu (712-770)[v], Bai Juyi (772-846)[vi] bien naturellement, mais aussi Wang Wei (699-761) avec une trentaine de ses 479 pomes lesquels rendent compte de sa profonde foi bouddhique, vŽritables Ç peintures sonores È, composŽes par un musicien accompli. Tout aussi habile ˆ faire partager son expŽrience de la nature est Meng Haoran (689-740), prŽcurseur et ma”tre du huitain pentasyllabique. Pote de la fin des Tang, Li Shangyin (812-858) laisse quelque 600 pomes au symbolisme obscur mais superbe. Beaucoup plus dŽroutante encore est lĠÏuvre de Li He (791-817), gŽnie prŽcoce et novateur qui, prŽfŽrant souvent la forme libre du yuefu  et du guti, livra, avant de mourir prŽmaturŽment,  233 pomes portŽs par un imaginaire difficile ˆ pŽnŽtrer et vŽhicule dĠun dŽsespoir quasi-romantique. Sans dispara”tre pour autant le shi devait laissŽ bient™t la premire place ˆ un genre qui permit ˆ la poŽsie dĠassimiler divers apports populaires.

DŽjˆ pratiquŽ par Li Bai, Bai Juyi, et surtout par Wen Tingyun (812-870) ou encore Li Yu (937-978), prince dĠune ŽphŽmre dynastie des Tang du Sud, le ci devint rapidement le genre de ralliement des potes principalement entre le Xe  et le XIIe  s.. Ç Paroles È Žcrites sur des airs musicaux existants, le ci  n'a pas une forme fixe. Chaque air choisi impose une structure complte : nombre de couplets, de vers par couplet, de pieds par vers, disposition des rimes et des tons. MalgrŽ tout, le ci se caractŽrise par une grande libertŽ dans le langage comme dans les thmes qui tournent au dŽbut autour de la femme et de lĠamour. Su Shi (Su Dongpo, 1037-1101), gŽnie Žpris de libertŽ, qui fut dans ses fonctions un confucianiste scrupuleux, mais, dans sa vie privŽe, admirateur du tao•sme de Zhuangzi trs versŽ en bouddhisme, fonda une nouvelle Žcole, moins dŽpendante de la musique, sur des sujets plus classiques. On ne dŽnombre gure plus de 340 ci sur les quelque 2500 pomes de son Ïuvre, mais ceux-ci font preuve d'une nouveautŽ et d'une puissance qui donnent une nouvelle dimension ˆ ce genre. Son Žcole, qualifiŽe de Ç libre et hardie È sera continuŽe par Xin Qiji (1140-1207). Ses 626 ci  traitent de trois thmes principaux : la politique et le regret du Nord natal, la nature et lĠamour. Beaucoup moins volumineuse, lĠÏuvre de la poŽtesse Li Qingzhao (1084-ap. 1151) nĠen reste pas moins attachŽe ˆ lĠhistoire de ce genre, le plus apte selon elle ˆ faire partager des sentiments. De fait, sa vie et son Ïuvre sont intimement liŽes et scindŽes en deux par l'invasion des Jin (1127), suivie de la mort de son mari. Avant, elle Žvoque ses joies, ses promenades printanires et ses Žtudes Žpigraphiques ; aprs, l'expŽrience de la solitude et le regret du passŽ. Jiang Kui (1155-1221), bohme, pote et musicien, qui vŽcut de son talent auprs de lettrŽs-fonctionnaires mŽcnes, composa, quant ˆ lui, 84 ci encore trs apprŽciŽs pour leur beautŽ musicale.

LĠarrivŽe des Yuan permit ˆ un nouveau genre de sĠimposer. Sa naissance et son essort doivent beaucoup au thމtre. Puisant aux mmes sources populaires et citadines, le qu est tout ˆ la fois le volet chantŽ des comŽdies (zaju) et une forme poŽtique liant la ma”trise de rgles strictes ˆ la fluiditŽ de lĠinspiration. ƒgalement appelŽe sanqu (Ç qu occasionnel È), on en distingue deux formes : le xiaoling,  Ç petit air È avec un couplet de quelques vers ˆ rime unique et le taoshu Ç suite È avec plusieurs couplets sur des airs diffŽrents. Sa vogue se dŽploie autour dĠune date,  1290 : trs populaire dans le Nord o il appara”t au XIIe s., il recourt au style naturel, au langage parlŽ, aux Žmotions fortes, avec Guan Hanqing, Ma Zhiyuan ou encore Wang Shifu, tous Žgalement dramaturges ; aprs, la crŽation se dŽplace dans le Sud, o  il  perd de sa grandeur et de sa puissance au profit de la dŽlicatesse et de l'ŽlŽgance. La reconqute (en 1368) de lĠespace chinois par une dynastie nationale, les Ming, pas plus que sa perte au profit des Mandchous en 1644, nĠont permi lĠapparition dĠune nouvelle forme poŽtique ou lĠŽmergence de potes capables de dŽtr™ner les grands noms des Žpoques prŽcŽdentes. Pourtant, une plŽiade de crŽateurs,  tels Tang Yin (1470-1523), Gao Qi (1336-1374), Wu Weiye (1609-1672), Gong Zizhen (1792-1841), laisse des Ïuvres attachantes. Pendant  les trois sicles et demi qui s'Žcoulrent  ainsi  jusquĠˆ la remise en question du legs ancestral, la crŽation poŽtique continue dĠoccuper une large place, se mlant ˆ la prose (Yuan Hongdao, 1568-1610), sĠencanaillant ˆ lĠoccasion, avec les Shange (Chansons de la montagne) de Feng Menglong (1574-1645), en sĠimmisant dans les Ïuvres romanesques (tongsu xiaoshuo) et surtout dramatiques (chuanqi), comme si, bien que tributaire du passŽ, elle ne pouvait quitter dŽfinitivement la scne.

 

 

Le roman chinois ancien

 

 

 

En chinois moderne, la notion occidentale de Ç roman È se traduit par le mot xiaoshuo qui peut Žgalement signifier Ç rŽcit È, Ç conte È, Ç nouvelle È. Ce terme, dont le sens premier est Ç menu propos È est trs ancien puisquĠil figure dŽjˆ dans le Zhuangzi  (fin du IVĦ s av. J.-C.). Il est associŽ aux rapports fournis par une catŽgorie mineure de fonctionnaires chargŽs de rendre compte en haut lieu de lĠŽtat dĠesprit de la population. Par la suite, il a fini par englober un champ littŽraire trs vaste qui  incluait, jusquĠau dŽbut du XXe s, le thމtre (xiqu). Le dŽnominateur commun de cet ensemble qui se dŽcline autant en langue classique (wenyan) quĠen langue vulgaire (baihua), semble bien tre son caractre narratif marquŽ, son recours plus ou moins affichŽ et assumŽ ˆ lĠimagination et sa vocation ˆ divertir. Jamais en mesure de dŽtr™ner durablement la Haute littŽrature (poŽsie et prose classiques), cette littŽrature  Ç marginale È fut nŽanmoins dŽfendue par quelques-uns des plus grands littŽrateurs chinois, le plus souvent sous le couvert de lĠanonymat, faisant fi du mŽpris affichŽ par lĠorthodoxie bien pensante  pour ce genre rŽputŽ vil. Pour lĠaborder, on peut opŽrer une distinction entre deux grands domaines, lĠun en langue classique, lĠautre en langue vulgaire, ˆ la rŽserve de garder ˆ lĠesprit quĠelle ne semble pas avoir ŽtŽ perue dĠune manire aussi claire par les Chinois avant le sicle dernier.

 

Le roman chinois ancien en langue classique (wenyan xiaoshuo).

 

Ce nĠest vŽritablement quĠˆ partir des Ming (1368-1644) quĠon prit lĠhabitude de parler de zhiguai xiaoshuo  ( Ç rapport de lĠŽtrange È) pour faire rŽfŽrence ˆ un type de rŽcit  dont il subsiste pas moins de 4000 pices  Žcrites pendant la pŽriode comprise entre la fin des Royaumes Combattants  (- 475 ˆ -221) et  lĠavnement  des Tang (618-907). Outre leur brivetŽ et leur style lapidaire et dŽpouillŽ, ces textes ont pour caractŽristique commune dĠexplorer le registre du fantastique. Certains de ceux, la plupart inconnus, ˆ qui on les doit nĠavaient sžrement pas conscience de faire Ïuvre littŽraire, mais ambitionnaient, au dŽpart tout au moins, dĠtre les historiographes des faits dŽroutants dont ils Žtaient les dŽpositaires. Traitant dĠune faon ou dĠune autre dĠŽvŽnements, de personnes, de choses ou de lieux Žtranges, ces textes devinrent rapidement et dŽfinitivement suspects aux tenants de la tradition confucŽenne, sans jamais atteindre au rang de texte canonique dans les traditions tao•ste et bouddhiste, quand bien mme leur arrivaient-ils dĠen dŽfendre les thses. Le Shanhaijing (Classique des monts et des mers ) qui transmet des Žcrits du IIIe s av. J.-C., voire mme plus anciens, peut par certains aspects appara”tre comme un des anctres du genre. Sorte d'encyclopŽdie mi-rŽaliste, mi-lŽgendaire, il a le mŽrite de restituer maints rŽcits mythologiques. Mais cĠest bien plus tard quĠapparaissent les recueils les plus marquants. Le Soushen ji (A la recherche des esprits) a ŽtŽ compilŽ par Gan Bao, grand lettrŽ et historien, actif au milieu du IVe s. Il propose 454 anecdotes surnaturelles ou simplement troublantes. Le Youming lu (Relations du monde cachŽ et visible) de Liu Yiqing (403-444) nĠen conserve quĠˆ peine plus de 250 qui auront une influence tout aussi grande sur lĠinspiration littŽraire chinoise. Du mme lettrŽ de renom, prince dĠune des familles impŽriales de lĠŽpoque dites des Dynasties du Nord et du Sud qui fut si riche du point de vue intellectuel, on conserve un recueil dĠune facture unique, le Shishuo xinyu (NouveautŽs sur les choses de ce monde). Ce chef-dĠÏuvre dĠun des nombreux sous-genres du xiaoshuo primitif rŽunit plus de mille anecdotes sur des personnages cŽlbres des Han aux Jin (25-420).

Pour parler du xiaoshuo sous les Tang et les Song (VIIe - XIIe  s.), on a traditionnellement recours au terme chuanqi Ç transmission de lĠextraordinaire È qui dŽsignera, plus tard sous les Ming et les Qing (1644-1911), un type trs particulier de dramaturgie. Beaucoup plus dŽveloppŽs que par le passŽ, ils sont Žcrits dans un wenyan ŽlŽgant par des lettrŽs qui rivalisent de finesse dans la composition, lĠanalyse psychologique et lĠimagination et qui exploitent, non plus seulement le fantastique, mais Ç lĠextraordinaire de lĠordinaire È. Le grand pote Yuan Zhen (779 - 831) en consacre un (Yingyingzhuan) ˆ lĠamour sans conclusion matrimoniale de la jeune Yinying pour un lettrŽ ˆ laquelle elle se donne de son propre grŽ. Cette subtile analyse du sentiment amoureux fŽminin inspirera bien des dŽveloppements littŽraires dont le Xixiangji  au dramaturge Wang Shifu (fin XIIIe s.)[vii]. Bai Xianjian (775-826), frre cadet du grand pote Bai Juyi (772-846), laisse avec son Li Wa zhuan  (Histoire de Li Wa) un texte dense qui est tout ˆ la fois un tableau de lĠŽpoque et une narration prenante des amours dĠun riche fils de famille avec une courtisane. DĠautres tracent dŽjˆ les contours de lĠexpression littŽraire des Žpoques suivantes avec une libertŽ qui profitait de lĠassoupissement momentanŽ de la doctrine confucŽenne. Le xiaoshuo en langue classique pŽriclite sous les Song sans dispara”tre compltement car des collections en sauvent lĠessentiel. Le Taiping guangji ou Vaste recueil de lĠre de la Grande Paix, commande impŽriale achevŽe en 981, propose  quelque 6970 histoires tirŽes de 475 sources distinctes. La grande collection suivante manifeste  brillamment la renaissance du genre ˆ une Žpoque o lĠimprimerie permet de toucher un public plus vaste. Totalisant 2692 anecdotes, le Yijian zhi (Chroniques de Yijian) monument du grand Žrudit Hong Mai (1123-1202) ne resta pas lettre morte. Des gŽnŽrations de conteurs publics lui offrirent une postŽritŽ digne de son intŽrt. Sous les Ming, ˆ la mme Žpoque o le xiaoshuo en langue vulgaire fait irruption, Qu You (1341-1427), petit fonctionnaire exilŽ par l'empereur Yongle, redore le blason du conte fantastique en classique. Son Jiandeng xinhua (Nouveau Dit de la chandelle mouchŽe, 1378) suscita des suites (comme le Jiandeng yuhua de Li Zhen, 1376-1452) et des imitateurs (Shao Jingzhan et son Mideng yinhua, 1592). Il fut Žgalement bien reu en CorŽe et au Japon (notamment par Ueda Akinari (1734-1809) lequel  en tire profit dans ses Ugetsu monogatari ou Contes de pluie et de lune). CĠest en fait sous les Qing, ˆ la fin du XVIIe s., que semble se faire la synthse des diffŽrentes manifestations du xiaoshuo en langue classique avec trois auteurs majeurs tant par la qualitŽ que par lĠampleur de leurs contributions : Pu Songling  (1640-1715)[viii], dĠabord, dont la grande Ïuvre,  le Liaozhai zhiyi (Contes extraordinaires du pavillon du loisir), nĠest publiŽe quĠen 1766 ; Ji Yun (1724-1805)[ix] et son Yuewei caotang biji, Notes de la chaumire des perceptions subtiles, ensuite ; Yuan Mei  (1716-1798), enfin. De loin, le moins connu, ce dernier apporte une note ironique ˆ un genre qui en manque souvent avec Ce dont le Ma”tre ne parle pas (Zi bu yu) dont le titre rŽsume lĠhistoire et la portŽe du genre tout en  faisant un pied de nez ˆ lĠorthodoxie confucŽenne. Il est tirŽ dĠun passage des Entretiens de Confucius (Lunyu) dans lequel le Ma”tre signale son dŽgožt pour tout ce qui touche au surnaturel et au trivial.

 

Le roman chinois ancien en langue vulgaire (tongsu xiaoshuo).

 

Le xiaoshuo en langue classique nĠa jamais acquis son statut de mode littŽraire acceptable. Le recours ˆ la langue vulgaire, Ç comprŽhensible par tous È (tongsu), condamnait le xiaoshuo ˆ un ostracisme encore plus marquŽ. Son penchant encore plus prononcŽ pour lĠimagination le dŽsignait bien plus encore comme le plus vil des genres vils. Les progrs de lĠimprimerie devaient lui offrir une si large diffusion que le plus virulent de ses dŽtracteurs, Qian Daxin (1728-1804), le considŽrait comme la quatrime doctrine de la Chine avec le confucianisme, le bouddhisme et le tao•sme, bien plus pernicieuse que ces deux dernires car touchant sans distinction les lettrŽs et les illettrŽs, Ç jusquĠaux femmes et aux enfants È et conduisant Ç au mal È. La critique est particulirement injuste, puisque, si le xiaoshuo en langue vulgaire fut parfois porteur dĠidŽes peu orthodoxes, dŽnonciateur des tares dĠun systme bureaucratique et parfois aussi, il est vrai, bien peu respectueux des bonnes mÏurs, il se fit plus souvent quĠon ne lĠimagine le propagateur de la doctrine dominante, collaborant activement au syncrŽtisme ambiant qui marqua les deux dernires dynasties.

On peut faire remonter les prŽmices de ce phŽnomne majeur de lĠŽvolution de la culture chinoise ˆ la dynastie Tang, avec un type dĠŽcrit dont on a suspectŽ lĠorigine indienne sans la prouver. Il nĠen reste pas moins que ces textes appelŽs  bianwen  (ou Ç textes sur des scnes [de la vie de Bouddha] en images È) sont nŽs, entre le VIIIe  et le Xe  sicle, dans les monastres pour rendre accessibles au peuple les canons bouddhiques. La majoritŽ de ceux qui ont ŽtŽ dŽcouverts alterne des parties en vers destinŽes au chant et des parties en prose destinŽes ˆ la rŽcitation. Ils prŽsentent diffŽrents degrŽs de vulgarisation. Le plus cŽlbre est sžrement le Mulian bianwen (921) lequel met en scne un disciple de Bouddha (MaudgalyŠyana alias Mulian) qui parvient ˆ obtenir la dŽlivrance de sa mre des tortures de lĠEnfer. Mais les thmes exploitŽs ici sont parfois profanes. On en retrouve certains dans le rŽpertoire des conteurs professionnels qui officiaient dans les grandes mŽtropoles de la Chine des Song (960-1279). Ces Ç diseurs dĠhistoires È ou shuohuade  ne livrent pas seulement des historiettes, anecdotes ou cycles narratifs forgŽs ˆ partir de sources Žcrites comme les collections de mirabilia en circulation de leur temps ou les histoires dynastiques, mais aussi un savoir faire. CĠest ce tour de main incomparable dans sa capacitŽ ˆ dŽvelopper ou ˆ synthŽtiser des matŽriaux que les premiers lettrŽs ˆ sĠintŽresser ˆ cet aspect de la littŽrature vont tenter de rendre et de faire partager ˆ un public de lecteurs. QuĠil soit long (100 chapitres) ou court, ou de taille intermŽdiaire, le xiaoshuo en langue vulgaire conserve peu ou prou les caractŽristiques gŽnŽrales de la littŽrature orale (ˆ savoir une narration en vernaculaire ponctuŽe de poŽsies). Il nĠen est pourtant pas la transcription fidle. En effet, entre ces deux Žtats, oral et Žcrit,  distants parfois de plusieurs sicles, des lettrŽs sont intervenus avec plus ou moins de discrŽtion, plus ou moins de conscience du geste quĠils accomplissaient en se consacrant ˆ une production qui, au mieux, pouvait  leur assurer des revenus suffisants, au pire, les condamnait ˆ vŽgŽter au bas de lĠŽchelle sociale.

 

Le genre court : de lĠimitation ˆ la crŽation.

 

Sous les Song, une catŽgorie de conteurs sĠŽtait distinguŽe en narrant en une seule sŽance des historiettes qui reurent le nom de xiaoshuo. Leur passage ˆ lĠŽcrit obligea les Žditeurs compilateurs et plus tard les imitateurs ˆ les prŽsenter sous forme de recueil plus ou moins volumineux.  Le premier de ce type, Contes de la Montagne sereine ou Qingping shan tang huaben,  date des annŽes 1550. Il devait proposer au dŽpart un total de 60 contes datant des Song et des Yuan (1279-1368). Onze des 27 subsistants se retrouvent dans trois collections  que Feng Menglong (1574-1645) fit para”tre ˆ Suzhou et ˆ Nankin entre 1620 et 1627, les San Yan ou Trois propos (120 contes). Source dĠune vogue qui ne devait sĠessouffler quĠun peu moins dĠun sicle plus tard, ce bel ensemble reprend les contes anciens encore disponibles et propose des nouveautŽs Žcrites dans leur esprit. Sous couvert dĠillustrer les prŽceptes confucŽens et de travailler ˆ lĠŽdification morale de lĠŽpoque, ils abordent des problmes plus actuels en phase avec un public composŽ de lettrŽs et de marchands. On y voit dŽfiler la sociŽtŽ des Ming du petit colporteur qui parvient ˆ Žpouser la plus courtisŽe des prostituŽes (Ç Le vendeur dĠhuile conquiert Reine de BeautŽ È) ˆ lĠimmortel tao•ste en passant par un empereur dŽpravŽ (Ç Les dŽbauches du Prince Hailing È), des mandarins admirables de dŽvouement ou peu recommandables, de pauvres Žtudiants en prise avec le systme des concours mandarinaux, des marchands qui rencontrent la fortune, dĠautres qui sŽduisent les femmes esseulŽes, et bien dĠautres encore qui illustrent ˆ leur manire lĠextraordinaire. C'est justement sous cet emblme que Ling Mengchu (1580-1644) plaa les deux collections (80 contes) quĠil publie dans la foulŽe de celles de Feng, les  PaiĠan jingqi ou Frapper la table dĠŽtonnement en sĠŽcriant : Ç Extraordinaire ! È.  Il y met plus de lui-mme en crŽant lĠensemble sans avoir toujours recours ˆ des sources littŽraires. DĠautres collections verront le jour avant la chute des Ming, mais aucune ne toucha les esprits aussi fortement que celles-ci dont on retrouve lĠessentiel (40 contes) dans une anthologie qui en assurera la postŽritŽ, le Jingu qiguan ou Spectacles curieux dĠhier et dĠaujourdĠhui (vers 1635). Mais bient™t les gožts Žvoluent et ce sont des recueils de dimension plus modeste mais mieux organisŽs autour dĠune thŽmatique  qui voient le jour. LĠŽrotisme sĠaffiche plus clairement, avec ses diffŽrentes variantes. Le recueil le plus influant est le Huanxi yuanjia (Amour et rancune), base dĠun grand nombre de romans coquins. La chute de Ming ne mettra pas un terme ˆ la vogue du conte en langue vulgaire qui verra para”tre quelques crŽations de grande qualitŽ aprs 1644, telles les ComŽdies silencieuses de Li Yu (1611-1680)[x]. Ce dernier contribue ˆ faire Žvoluer le genre avec ShiĠer lou (Douze pavillons), recueil de douze rŽcits divisŽs en chapitres, sorte de mini romans dans lesquels il explore avec ironie le rŽpertoire le plus prisŽ du public de ce dŽbut de dynastie, le caizi jiaren xiaoshuo  ou Ç roman du gŽnie et de la beautŽ È. Il ne faut dĠordinaire  gure plus de 24 chapitres ˆ des auteurs prolixes pour narrer les amours un temps contrariŽ dĠun jeune puits de sciences avec une, voire plusieurs jeunes filles de bonne famille. Il nĠempche que sous des couverts lŽgers et peu crŽatifs, ces romans fort proches dans leur esprit des pices de thމtre ˆ la mode offraient, curieusement, une certaine vision de lĠŽmancipation de la femme. CĠest lĠun dĠeux, le Haoqiu zhuan ou Choix bienheureux, qui sera le premier roman chinois traduit en langue occidentale (1761). CĠest, dit-on, ˆ partir de lui que Goethe aurait tirŽ la conclusion que les Chinois Ç pensent et sentent comme nous È. 

La lecture du roman Žrotique, lequel fleurit ˆ la fin des Ming et rŽsista ˆ toutes les vagues de proscription qui le visrent sous les Qing, ne remet pas en question cette conclusion. Îuvres de lettrŽs en rupture ou de vils t‰cherons, elles fournissent non seulement des indications sur un ars erotica chinois souvent teintŽ de pratiques tao•stes, mais procurent aussi des lumires sur les relations entre les sexes ˆ un tournant de lĠhistoire de la Chine impŽriale. Si le Moine Mche de Lampe (Dengcao heshang zhuan) les traite sur  le mode  du fantastique humoristique, dĠautres les abordent dans le cadre des dŽbauches des puissants, tel le Zhaoyang qushi (Nuages et pluie au palais des Han) ou encore Les Žcarts du Prince Hailing (Hailing yishi). Le plus cŽlbre roman Žrotique chinois,  Chair,  tapis de prire (Rouputuan) (vers 1657) de Li Yu semble fournir une lecture ironique de ce genre. Du reste, il en cite trois des plus remarquables reprŽsentants : Histoire hŽtŽrodoxe dĠun lit brodŽ (Xiu ta ye shi), attribuŽ ˆ LŸ Tiancheng (1580-1618) ; Vie dĠune amoureuse (Chi pozi zhuan) qui permet ˆ lĠintrŽpide hŽro•ne de narrer ses frasques ˆ la premire personne ;  Biographie du prince Idoine (Ruyi jun zhuan) qui entra”ne le lecteur dans la chambre ˆ coucher de lĠimpŽratrice Wu Zetian (625-705). La redŽcouverte du monumental Gu wan yan, manuscrit inŽdit, montre que lĠŽrotisme chinois peut se conjuguer sur la longueur. Mais pour beaucoup, le xiaoshuo en langue vulgaire digne dĠadmiration est ailleurs.

 

Le genre long : la majestŽ du vil.

 

Sous les Song, les conteurs spŽcialisŽs dans les cycles narratifs qui allaient dŽboucher plus tard sur la production de roman-fleuve redoutaient la concurrence des conteurs dĠanecdotes. Ceux-ci Žtaient en effet capables de camper un monde en une sŽance alors quĠil leur en fallait plusieurs dizaines pour parvenir au mme but. Cette option les avait conduits ˆ dŽvelopper un mode narratif dont le ma”tre mot Žtait la fidŽlisation du public. Leur legs offrait ˆ des lettrŽs une matire encore plus digne dĠintŽrt, dĠautant que sa profusion nŽcessitait le recul et la ma”trise de la composition. Aprs ce quĠon pourrait qualifier de t‰tonnement ˆ une Žpoque, celle des Yuan, o le genre nĠa pas encore vraiment trouvŽ ses marques, on vit assez rapidement appara”tre des Ïuvres particulirement abouties. Quatre dĠentre elles lĠemportent largement. La fin des Ming les distingua dĠune appellation percutante, les Quatre grands livres extraordinaires (Si da qishu), allusion piquante aux quatre livres de base de la culture confucŽenne. Ils fournissent le modle des quatre genres majeurs du roman-fleuve chinois : le roman historique avec le Roman des Trois Royaumes (Sanguo zhi yanyi) de Luo Guanzhong (v. 1330 - v. 1400)[xi] qui livre une amplification de la Chronique des Trois Royaumes (Sanguo zhi) de Chen Shou (233-297) dans un chinois classique ŽlŽgamment vulgarisŽ ; le roman fantastique avec La PŽrŽgrination vers lĠOuest (Xiyou ji)[xii], fresque riche en couleurs, attribuŽe ˆ Wu ChengĠen (vers 1506-1582) et mettant en scne le plerinage aux sources du bouddhisme de quatre plerins hors du commun ; le roman de cape et dĠŽpŽe avec Au bord de lĠeau (Shuihuzhuan)[xiii] qui organise une abondante matire brodŽe ˆ partir de la relation dĠune rŽbellion et dont la rŽalisation reviendrait en commun ˆ Shi NaiĠan (1296-1370) et ˆ Luo Guanzhong ;  le roman de mÏurs avec Fleur en Fiole dĠOr (Jin Ping Mei)[xiv] qui, ˆ partir dĠŽpisodes empruntŽs ˆ Au bord de lĠeau, narre la vie quotidienne et sexuelle dĠun marchand afin de dŽnoncer plus en profondeur les tendances nŽfastes du systme mandarinal. Ces ouvrages seront tous dŽfendus par des commentaires ˆ la hauteur de leur gŽnie et susciteront bien des suites. Un cinquime monument viendra, sous le rgne des Mandchous, rejoindre ce corpus. CĠest le Rve dans le pavillon rouge (Hongloumeng) Ïuvre de Cao Xueqin (1715 ?-1763)[xv] qui dŽgage un pouvoir de fascination sans Žgal et octroie au genre ses lettres de noblesse. DĠautres romans dĠampleur vont Žgalement marquer lĠhistoire du genre, mais aucun ne pourra atteindre ˆ la mme notoriŽtŽ et aucun ne prŽsente autant de qualitŽs. Ils mŽritent nŽanmoins dĠtre signalŽs : la Chronique indiscrte des mandarins (Rulin waishi) de Wu Jingzi (1701-1754) lequel passe pour tre le premier roman de crŽation pure et qui propose dans une suite dĠŽpisodes et dĠanecdotes, souvent pris sur le vif, un portrait ˆ charge du monde des lettrŽs-fonctionnaires et un tableau saisissant des ravages imputables ˆ son soubassement, le systme des concours mandarinaux ; DestinŽes des fleurs dans le miroir (Jinghua yuan) en 100 chapitres, de Li Ruzhen (1763-1830) est une fŽroce satire sociale dĠun genre nouveau. Elle combine avec une grande libertŽ lĠesprit encyclopŽdiste cher aux lettrŽs de lĠŽpoque avec lĠhumour et la verve dĠun Xiyouji. Ce voyage initiatique ˆ travers 31 pays imaginaires o les caractŽristiques physiques des habitants rŽvlent leurs qualitŽs morales fait irrŽsistiblement penser aux Voyages de Gulliver. Dans le mme esprit, citons le Yesou puyan (Propos dĠun vieux sauvage) dans lequel Xia Jingqu (1705-1787) pr™ne une restauration du confucianisme en mettant en scne un polygame tout  ˆ la fois fort de ses prŽrogatives masculines  et respectueux de lĠharmonie entre les sexes. Mais cĠest, il faut bien en convenir, le roman de chevalerie ou Ç wuxia xiaoshuo È qui retient lĠintŽrt du public le plus vaste ˆ la fin des Qing. Ses hŽros sont des redresseurs de torts et des justiciers, ses intrigues stŽrŽotypŽes, ses personnages trs marquŽs par le thމtre sont sans nuance. Un des plus cŽlbres, Trois redresseurs de torts et cinq justiciers (Sanxia wuyi) date de 1879. Yu Yue (1821-1907) le remania vingt ans plus tard (Qixia wuyi). Il s'agit d'une affaire judiciaire remettant au gožt du jour la clairvoyance et lĠimpartialitŽ du bon juge Bao (999-1062) si souvent illustrŽs dans le roman comme au thމtre. La pŽriode vit Žgalement lĠapparition de romans, parfois fort longs, dus ˆ des Žcrivains journalistes. Ils ont en commun de dresser un tableau dŽtaillŽ et accusateur de la sociŽtŽ ˆ lĠheure du dŽclin. Point de mire de cette gŽnŽration qui continue de chevaucher des modes narratifs anciens en les pliant au rythme moderne du feuilleton, la corruption et lĠaviditŽ de la sociŽtŽ mandarinale. Elles sont en vedette autant chez Li Baojia (1867-1906) avec les 60 chapitres de sa Mise ˆ nue du monde des mandarins (Guanchang xianxingji) que chez Wu Woyao (alias Wu Jianren, 1866-1919), auteur d'une vingtaine de romans populaires dont le monumental PhŽnomnes remarquables observŽs durant ces vingt dernires annŽes (Ershi nian mudu zhi guaixianzhuan) en 108 Žpisodes trs autobiographiques. Trs liŽ avec le milieu rŽformiste de la fin du XIXe s., Zeng Pu (1872-1935) livre son roman Ç dŽnonciateur È sous le titre de Fleur sur lĠocŽan de pŽchŽs (Niehaihua) au dŽbut dĠune nouvelle re. Bient™t lĠinfluence de la littŽrature Žtrangre va se faire sentir. Elle est de mieux en mieux connue et apprŽciŽe gr‰ce ˆ des traductions dĠabord en langue classique avec Lin Shu (1852-1924) puis en langue vulgaire quand celle-ci lĠemportera enfin pour devenir le support dĠune nouvelle littŽrature. Le dernier vŽritable chef-dĠÏuvre du roman en langue vulgaire de la Chine impŽriale est sans doute celui dans lequel Liu E (1857-1909), autodidacte passionnŽ trs t™t rŽfractaire ˆ la voie des concours, et qui fut tour ˆ tour mŽdecin et marchand, nourrit encore lĠespoir dĠun rŽtablissement. PŽrŽgrinations dĠun clochard (Laocan youji) nĠest un modeste roman que dans sa forme rŽduite ˆ vingt chapitres. Il constitue le chant du signe dĠune aventure crŽatrice dont lĠimportance et le legs nĠont pas encore ŽtŽ entirement reconnus.

 

 

 

Le thމtre chinois ancien

 

De toutes les littŽratures de divertissement que produisit le continent chinois, le thމtre (xiqu) est sans conteste le genre le moins connu du public franais, loin derrire le roman dont les Ïuvres majeures, aussi bien anciennes que modernes, lui sont accessibles par des traductions de rŽfŽrence. La raison rŽside sans doute dans la complexitŽ de l'expression dramatique chinoise. Sa lecture nŽcessite non seulement une solide connaissance de la langue classique (wenyan), portŽe dans l'Žcriture des passages chantŽs ˆ un degrŽ de raffinement extrme trs proche de la poŽsie classique, mais aussi un gožt prononcŽ pour la langue vulgaire ancienne (baihua) dans laquelle sont couchŽs des dialogues indispensables ˆ la bonne comprŽhension de l'action. Ë ces exigences de base dŽjˆ fort redoutables, il faut encore ajouter les obstacles que posent ses liens organiques avec des musiques pour la plupart perdues. De plus, depuis sa naissance aux alentours du XIe sicle, chaque Žpoque a produit un genre propre avec une multitude de rgles fort complexes dont lĠŽtude relve plus de lĠhistoire des spectacles. Les donnŽes sur les acteurs sont du reste fort lacunaires car, quand bien mme leur arrivait-il dĠtre prisŽs, ils se trouvaient relŽguŽs au ban dĠune sociŽtŽ confucŽenne fondamentalement ennemie du divertissement. Pourtant en l'absence de conservatoire et de metteur en scne, ce sont eux qui constiturent la clef de vožte d'une expression artistique dont la transmission se fit de ma”tre ˆ disciple et qui ne fut pas uniquement littŽraire mais tout autant scŽnique, liant chant et acrobatie, reposant sur une gestuelle aussi raffinŽe que stylisŽe. A ces divers titres, il conviendrait de parler non pas de thމtre chinois, mais bien plut™t dĠopŽra ˆ la seule rŽserve que les librettistes ne faisaient pas appel ˆ des compositeurs, mais puisaient dans un fonds de mŽlodies distinguant un genre dramaturgique particulier ˆ une Žpoque et un lieu. C'est ce lourd hŽritage qui vit Žclore et sĠopposer maintes Žcoles stylistiques que les dramaturges modernes nĠont pas toujours su ou voulu assumer, rompant, qui sous la contrainte, qui sous l'influence du thމtre parlŽ occidental, avec les modles du passŽ. Il nĠempche que ce genre de divertissement particulirement cher au public chinois, offre ˆ la littŽrature maints chefs-dĠÏuvre lesquels furent plus souvent lus que vus. CĠest du reste principalement ˆ partir des Žditions subsistantes que lĠon peut reconstituer lĠŽvolution de cette aventure artistique unique marquŽe par deux genres majeurs : le zaju des Yuan (1279-1367) et le chuanqi sous la dynastie Ming (1368-1644) et le dŽbut des Qing (1644-1911). Aprs 1850, le thމtre littŽraire si fŽcond depuis cinq sicles sĠessouffle pour servir de terreau ˆ lĠŽclosion des thމtres locaux (difangxi), plus spectaculaires, dont le plus cŽlbre est le Jingju ou Thމtre/opŽra de PŽkin. Chacun dĠeux dŽfend une dramaturgie propre ˆ des pratiques thމtrales et ˆ un dialecte prŽcis sans jamais tourner le dos ˆ la tradition du spectacle complet ˆ lĠancienne. On les distingue maintenant du thމtre parlŽ (huaju) par des termes forgŽs de toutes pices tel que ge(wu)ju Ç thމtre (dansŽ) chantŽ  È.

 

LĠ‰ge dĠor du thމtre chinois.

 

CĠest sous la domination de la Chine par les Mongols quĠapparut le zaju (Ç spectacles variŽs È), premire forme ŽlaborŽe et cohŽrente de spectacle thމtral dont les livrets Žtaient redevables ˆ des lettrŽs. Le dŽveloppement de cette dramaturgie en quatre actes plus une courte scne appelŽe Ç cheville È (xiezi), est en fait grandement redevable ˆ la nouvelle situation politique qui relŽguait les Žlites chinoises ˆ la portion congrue et leur coupait la voix de lĠascension sociale par les examens mandarinaux. Elle profitait non seulement du recul des Žtudes classiques mais aussi de lĠapport de diffŽrentes traditions pratiquŽes ˆ partir du XIe s. dans les quartiers de plaisirs des grandes mŽtropoles Song (960-1279), puis pendant la domination du nord de la Chine par les Jin (1115-1234) laquelle avait favorisŽ lĠŽmergence dĠune sorte de Ç proto-thމtre È organisŽe autour dĠun chanteur-rŽcitant. Il ne reste que peu de tŽmoignages Žcrits de ce genre connu sous le nom de zhugongdiao ou Ç chansons omnimodales È. LĠun dĠentre eux, dž ˆ Dong Jieyuan (vers 1200), adapte un conte en langue classique des Tang, la fameuse Histoire de Yingying de Yuan Zhen (VIIIe s.). Il sera repris un sicle plus tard par un ma”tre du zaju, Wang Shifu (1260 ?-1336 ?) sous le mme titre, Histoire du pavillon dĠOccident ou Xixiangji. Sous les Yuan, donc, le zaju fut dŽfendu par pas moins de deux cents auteurs qui livrrent quelque 600 pices dont ne subsistent plus que 162, presque toutes dans des Žditions remaniŽes sous les Ming. On doit la plus prestigieuse dĠentre elles ˆ Zang Maoxun (1550-1620) lequel en avaient retenu cent (Yuan qu xuan ou Anthologie du thމtre Yuan). Dans ce choix, on retrouve les productions des principaux auteurs dont les plus marquants sont sans conteste Wang Shifu, Guan Hanqing et Ma Zhiyuan. On conna”t peu de chose de la vie de Guan Hanqing (v. 1240 - v. 1320) sinon quĠil Žtait comme la plupart de ses collgues dramaturges recensŽs dans le Lu gui bu ou Registre des spectres Žtabli au milieu du XIVe s., originaire de PŽkin et quĠil Žvolua dans le milieu thމtral. On ne sait sĠil montait, comme la lŽgende le dit, sur les planches, mais ce fut un pote prisŽ et un dramaturge prolixe. Des 67 pices qui lui sont attribuŽes, on nĠen conna”t que 18, qui bien quĠexplorant des thŽmatiques variŽes (historiques, judiciaires, sentimentales), ont pour point commun de confier le premier r™le ˆ une hŽro•ne gŽnŽralement jeune, de condition modeste (courtisane, servante, paysanne), en butte ˆ la brutalitŽ dĠun monde livrŽ sans garde fou ˆ des personnages Ç cyniques, triviaux et cruels È, gŽnŽralement riches et puissants. Dans le Ressentiment de Dou E (Dou E yuan), lĠhŽro•ne est accusŽe dĠun crime quĠelle nĠa pas commis. Le jour de son exŽcution, elle fait trois vÏux. La neige, qui tombe en plein ŽtŽ comme elle lĠavait escomptŽ, confirme son innocence. Son pre, dont elle avait ŽtŽ sŽparŽe devient magistrat et lui rend justice ˆ titre posthume. Sous le pinceau de ce lettrŽ qui se dŽcrivait comme un Ç dur ˆ cuire È, la nature humaine appara”t sous ses aspects les plus sordides comme les plus Žmouvants. Au style de Guan Hanqing qui combine avec bonheur la rudesse de la langue vulgaire ˆ lĠallusion littŽraire, et sera connu sous le nom dĠEcole de la couleur naturelle (Bense pai), sĠoppose celui dĠun Wang Shifu ou dĠun Bai Pu  (ca. 1226 -  1306) auteur de zaju ˆ thme romantique et de style poŽtique. Sa Pluie sur le sterculier (Wutong yu) chante la passion tragique de l'empereur Xuanzong des Tang pour sa concubine Yang Guifei. De Ma Zhiyuan (vers 1250 - 1321), on peut encore lire 7 de ses 13 pices. La plus cŽlbre est une excellente fresque historique, lĠAutomne au palais des Han (Hangong qiu), qui met en scne lĠempereur Yuandi des Han tombŽ fou amoureux dĠune de ses concubines, la belle Wang Zhaojun, quĠil doit cŽder en mariage ˆ un chef Xiongnu pour assurer la paix de lĠempire. La jeune femme accepte, mais se suicide une fois passŽe la frontire. DĠune manire gŽnŽrale, les pices de Ma Zhiyuan sĠorganise autour dĠun personnage masculin fort, et pour la moitiŽ au moins trahisse son penchant pour le tao•sme de la secte Quanzhen. On lui a reprochŽ son pessimisme et sa Ç passivitŽ È par rapport aux tensions de lĠŽpoque. De fait, si ses crŽations ne montrent pas le mme engagement que celles de Guan Hanqing, elles sont portŽes par une ironie subtile. Le zaju des Yuan vaut par son homogŽnŽitŽ, son rŽalisme, la caractŽrisation des personnages, la vŽracitŽ des dialogues et surtout par l'universalitŽ des problmes exposŽs. La traduction rŽalisŽe par le Pre JŽsuite de PrŽmare en 1735, du Zhaoshi guĠer (LĠorphelin de la famille Zhao) de Ji Junxiang, inspira mme ˆ Voltaire son Orphelin de la Chine (1755) drame dans lequel il peint un Gengis-Kahn Ç soucieux de se convertir aux Lumires et ˆ la civilisation Vertueuse de la Chine È (Darrobers, 1995). La transition entre le zaju et le chuanqi se fit dans la douceur et gr‰ce ˆ des auteurs de grands talents tels Gao Ming (vers 1305-1359). Son Pipa ji (Le Dit du Pipa) illustre avec brio la fidŽlitŽ dĠune femme vertueuse pour un mari volage et la sagesse dĠune Žpouse qui sait respecter les rgles de la prŽsŽance dans le mariage. Cette dŽfense des valeurs morales sŽduira jusquĠau fondateur de la nouvelle dynastie Ming et inaugure un nouveau tournant dans la pratique thމtrale.

 

ApogŽe du thމtre littŽraire.

On continue sous les Ming dĠŽcrire des zaju, en tout plus de 500, redevables ˆ quelque 200 dramaturges qui font Žvoluer le genre au risque parfois dĠen Žbranler la belle mŽcanique. Mais cĠest surtout pour ses dramaturgies dites du sud quĠest rŽputŽe cette Žpoque qui dŽcline lĠart dramatique selon deux modes : une mouture libre et plus longue du zaju, le nanxi (ou thމtre du sud) dont il reste bien peu de tŽmoignages et qui aurait pu, selon certains, se dŽvelopper indŽpendamment des dramaturgies nordistes, voire mme antŽrieurement ˆ elles, avant dĠŽvoluer vers le chuanqi qui sĠimposa comme le genre majeur de la pŽriode pendant laquelle quelque 740 auteurs composeront 2600 pices, dont seules 600 nous sont parvenues. Le lyrisme parfois dŽbridŽ des pices et la prŽdilection des auteurs pour le rŽpertoire sentimental vont contribuer ˆ lĠadhŽsion dĠun large public. La musique dĠaccompagnement se fait plus suave, Žpousant avec plus de souplesse les mŽandres parfois embrouillŽs de la pensŽe. La dramaturgie Žvolue dans la mme direction. Celle issue de Kunshan fut la plus prisŽe et imposa lĠusage quasi gŽnŽral du parlŽ trs chantant de cette rŽgion du Jiangsu proche dĠun des grands  centres  culturels de lĠŽpoque, Suzhou. Ses mŽlodies harmonieuses et raffinŽes, avec accompagnement de flžtes traversires en bambou et des instruments ˆ cordes, furent adaptŽes pour le thމtre par le musicien Wei Liangfu. Vers 1550, il Žcrivit la premire partition du style kunqu qui occupa la premire place dans la crŽation dramatique chinoise pendant deux sicles. Alors quĠen gŽnŽral le zaju ne tolŽrait quĠun chanteur par acte, le chuanqi offre la possibilitŽ ˆ tout acteur de faire valoir ses capacitŽs vocales. Bien sžr, les personnages principaux, comme le jeune premier (zhengsheng) et la jeune premire (zhengdan), ont la prŽŽminence mais plus le monopole des passages chantŽs (chang) rŽservŽ dans le zaju aux zhengmo et zhengdan. Du reste les troupes semblent plus fournies et mieux organisŽe. Elles sont sous la direction dĠun patron qui fait appel ˆ des ma”tres de comŽdies pour la formation des acteurs. Certaines sont indŽpendantes, dĠautres attachŽes soit ˆ la cour, soit ˆ des clans mandarinaux ou encore ˆ de riches familles. Mais ce ne sont pas forcŽment pour elles quĠon Žcrit. Les dramaturges perdent facilement de vue la destination premire du livret. Ceux-ci sont si longs quĠils ne sont que fort rarement, sinon jamais, donnŽs en entier. Les troupes nĠinscrivent ˆ leur rŽpertoire que les scnes les plus marquantes qui sont choisies juste avant leur passage en scne. Libres de composer ˆ leur guise, les auteurs pensent avant tout ˆ lĠŽlŽgance des passages poŽtiques, b‰clant trop souvent les dialogues auquel lĠamateur ne prte du reste gure dĠattention. Ils sont souvent rŽduits ˆ la simple fonction dĠaccompagnent dĠun texte principalement destinŽ ˆ la lecture silencieuse qui circulent en Ždition luxueuse bardŽe de fins commentaires de mŽlomanes avertis. Ce thމtre littŽraire livre ˆ la littŽrature chinoise quelques-uns de ces chefs-dĠÏuvre. LĠun dĠeux, LĠŽpingle de tte en Žpine ou Jingchaiji attribuŽ ˆ Ke Danqiu, sĠinspire dĠun fait divers tragique. Mais, marque des temps nouveaux, la magie du thމtre amne un dŽnouement heureux, permettant gr‰ce ˆ une Ç rŽunion finale È ou quanyuan, la rŽsolution de toutes les tensions accumulŽes. Les soixante meilleures productions Ming ont ŽtŽ rŽunies et ŽditŽes par Mao Jin (1599-1659). On y retrouve naturellement celles de Tang Xianzu (1550-1617)[xvi] dont le Pavillon des Pivoines (Mudanting), mais aussi celles de Shen Jin (1553-1610) lequel pr™nait un retour ˆ la simplicitŽ. LĠensemble reprend aussi des chuanqi plus directement divertissants comme le Shihou ji (Rugissements de lionne) que Wang Tingna (vers 1596) consacra aux rapports souvent conflictuels entre mari et Žpouses. Le choix oublie pourtant LĠHistoire de lĠŽpŽe prŽcieuse ou Baojian ji (1547) un des trois chuanqi  de Li Kaixian (1502-1568) qui fit passer ˆ la scne des Žpisodes du fameux roman Au bord de lĠeau. Les liens entre crŽation dramatique et le roman sont encore plus marquŽs ˆ la fin des Ming. Certains, lettrŽs iconoclastes, comme Feng Menglong (1574-1646), officient sur les deux pans avec la mme Žnergie.

 

LĠart dramatique sous les Qing (1644-1911).

 

Li Yu (1611-1680), la figure la plus marquante de la pŽriode suivante est lui aussi trs impliquŽ dans ce mouvement, Žtant tout ˆ la fois auteur de romans et dĠune dizaine de chuanqi dont la plupart sont des comŽdies pleinement assumŽes, critique et directeur dĠune troupe constituŽe de ses concubines. Originaire de Hangzhou, Hong Sheng (1645-1704) composa neuf chuanqi dont le seul subsistant, le Palais de la longŽvitŽ (Changsheng dian, 1688), est une nouvelle adaptation (la dixime) des amours de lĠempereur Xuanzong et de sa favorite Yang Guifei. Kong Shangren (1648-1718), lointain descendant de Confucius, pote, essayiste, historien particulirement apprŽciŽ de l'empereur Kangxi, est surtout cŽlbre pour LĠŽventail aux fleurs de pcher ou Taohuashan (1699), chef-d'Ïuvre dramatique des Qing qui situe une nouvelle histoire dĠamour entre une courtisane et un lettrŽ ˆ lĠŽpoque de la chute des Ming en 1644. Elle ne serait pas Žtrangre ˆ la disgr‰ce de Kong qui fut accusŽ lĠannŽe suivant sa rŽdaction de corruption et destituŽ des charges quĠil occupait alors. Il est vrai que cette pice, comme beaucoup dĠautres permettait dĠesquisser, sous le couvert de la narration dĠune simple histoire sentimentale ˆ la morale irrŽprochable, des idŽes critiques sur certains aspects de la sociŽtŽ mandarinale.

La place du thމtre dans les Lettres chinoises est pour le moins paradoxale. LĠorthodoxie confucŽenne le condamne officiellement, mais ceux qui sont chargŽs dĠen endiguer lĠinfluence sĠen rŽgalent ou sĠy adonnent soit directement, soit par le biais dĠŽditions commentŽes. De fait, les lettrŽs, en charge ou non, ne pouvaient ignorer ce domaine de la crŽation. Certains sĠen servirent mme pour rŽvŽler leur propre gŽnie : Jin Shengtan (1610-1661) Ždite et commente le Xixianji ; dĠautres Žlaborent des tableaux dĠhonneur (LŸ Tiancheng (1580-1618) et ses CatŽgories thމtrales, Qupin) ; dĠautres vont plus loin. Aprs Wang Jide (mort en 1623) qui ouvrait timidement une voie ˆ lĠŽlaboration dĠune dramaturgie avec ses Rgles pour le thމtre ou QulŸ (1610), Li Yu livre, en 1671, la synthse de ses vues sur un art quĠil pratiqua avec passion, dans les deux chapitres liminaires de son Xianqing ouji  (Au grŽ dĠhumeurs oisives). Il y rappelle que Çla destination premire dĠune pice est  la scneÈ et  affirme que Ç la composition dramatique nĠest pas une voie mineure È. Pour lui, Ç il nĠy a pas plus dĠart majeur que dĠart mineur, lĠimportant est dĠexceller dans la voie choisie È.

 



[i]  QU Yuan (vers 340 - 278  av. J.-C.) est le premier pote chinois connu. Il fut au service du roi de Chu, principautŽ sudiste ayant dŽveloppŽ une culture originale aux marges de lĠespace chinois, jusqu'ˆ ce que des calomniateurs le chassent. BlaissŽ au plus profond de son ‰me, il coucha son amertume dans un genre poŽtique emprunt dĠun lyrisme dŽbridŽe, offrant une profusion d'images, de symboles et de locutions descriptives passŽes depuis dans le langage poŽtique conventionnel. Lorsque son pays tomba aux mains de Qin, il se jeta dans la rivire Miluo. C'Žtait le 5e  jour du 5e  mois, dit-on, et sa mort est commŽmorŽe encore de nos jours par des ftes aquatiques. Son destin tragique et son Ïuvre sont souvent confondus avec le Chuci (ElŽgies de Chu), anthologie de longs pomes de 50 ˆ 100 vers, rassemblŽs par Wang Yi au IIĦ s. de notre re. Pourtant le pote ne semble tre lĠauteur que dĠˆ peine plus dĠun tiers des 17 chapitres quĠil contient. Parmi ceux-ci, le seul pome sur lequel aucun doute ne plane est le cŽlbre Lisao (Lamentations sur la sŽparation). CĠest une Ïuvre unique ˆ plus d'un titre. Longue de 374 vers, elle est passionnŽe, lyrique, dŽsespŽrŽe : phŽnix exilŽ parmi les hommes, le pote incompris, chassŽ par son roi, part en qute d'une ‰me sÏur ˆ travers le monde et les Žtoiles, sur un char attelŽ de dragons. Foisonnant jusqu'ˆ la confusion, difficile ˆ comprendre par ses dialectismes de Chu, les nombreuses rŽfŽrences mythologiques et allŽgoriques, le symbolisme floral compliquŽ, le Lisao a fascinŽ tous ses lecteurs et son influence sur lĠensemble de la littŽrature chinoise jusquĠˆ aujourd'hui ne saurait tre ŽvaluŽe. Le reste du Chuci explore la mme veine ŽlŽgiaque, individualiste, bien quĠavec des variations attestant de crŽations dĠŽpoques diffŽrentes. Ce sont les Neuf Chants (Jiu ge), hymnes dĠamour chamanistique adressŽs ˆ des divinitŽs, les Neuf Admonestations, pomes lyriques sur divers sujets, le Yuan you  ou Voyage lointain qui narre un voyage chamanistique teintŽ de tao•sme. Le Tian wen (Questions cŽlestes) propose une collection dĠŽnigmes sur des sujets cosmologiques, mythiques et historiques. Un certain nombre de pices sont attribuŽes avec plus ou moins de certitude ˆ des lettrŽs Han, qui comme Song Yu (IIIe s. av. J.-C.), auteur du Rappel de lĠ‰me, crŽrent dans lĠombre de Qu Yuan dont lĠimportance dans la littŽrature chinoise a ŽtŽ comparŽe ˆ celle dĠHomre dans lĠhistoire de la littŽrature europŽenne.

[ii]  Gentilhomme de la cour en 123 av. J.-C., SIMA Qian (145 av. J.-C. - 86 ?).  succde en 107 av. J.-C. ˆ son pre dans la charge de grand historien. En 99 av. J.-C., ayant dŽfendu un gŽnŽral vaincu, il est condamnŽ ˆ la prison et ˆ la castration. Aprs vingt annŽes de labeur acharnŽ, qui lui ont permis dĠexplorer les archives impŽriales et de visiter les lieux historiques pour rassembler des documents, il termine les MŽmoires historiques (Shiji), monumental ouvrage en 130 chapitres et chef-d'Ïuvre incontestŽ de la prose chinoise. Couvrant une pŽriode de plus de 2 500 ans, il se divise en 5 parties : 1Ħ les Annales impŽriales prŽsentent chronologiquement les ŽvŽnements marquants des rgnes impŽriaux, depuis lĠEmpereur Jaune jusqu'ˆ lĠempereur rŽgnant Han Wudi (en 101 av. J.-C. ) ; 2Ħ les Tables : chronologie comparŽe des rgnes princiers avant lĠunification de 221 av. J.-C. ; 3Ħ TraitŽs : quittant le rŽcit par annŽes, Sima Qian montre sa largeur de vue dans ces synthses des grands problmes contemporains : rites, musique, lois, calendrier, fonctionnaires, sacrifices, voies fluviales et Žconomie ; 4Ħ les Maisons hŽrŽditaires : histoire des princes avant l'unification ; 5Ħ les Biographies : crŽation originale de Sima Qian, pour qui Ç lĠhistoire Žtait principalement l'histoire des hommes, de leurs actions, de leurs paroles et de leurs Žcrits È. Le Shiji, reconnu par dŽcret comme Ç Premire Histoire officielle de Chine È, servit de modle aux futures 24 Histoires dynastiques.

[iii]  Le Shijing ou Classique de la PoŽsie est la premire anthologie poŽtique chinoise. Elle rassemble 305 pomes dont les plus anciens datent du xie av. J.-C.. Le texte actuel, longtemps attribuŽ ˆ Confucius, existait sans doute ˆ la fin du vie  s.. Ds les Han, il fut reconnu comme le deuxime des Cinq Classiques confucŽens. Son importance est donc sans commune mesure avec son contenu. Sa version officielle fut celle d'un certain Mao (IIe  s. av. J.-C.) qui visait ˆ en faire exclusivement une poŽsie politique et historique ˆ but moral. Le commentaire de Zheng Xuan (127-200) confirma cette interprŽtation qui se perpŽtua jusqu'ˆ l'Žpoque moderne. Si le vers prŽfŽrŽ de l'anthologie, quatre pieds plus une cŽsure, n'a pas eu de succs durable, les deux procŽdŽs stylistiques employŽs couramment sont restŽs la base de l'Žcriture poŽtique chinoise : bi (comparaison) et xing (mŽtaphore allusive). Elle se divise en trois sections. Les Guofeng ou Ç airs des principautŽs È comptent 160 chansons d'origine paysanne ˆ la structure simple (deux ou trois couplets autour d'un refrain) rassemblŽes dans 15 principautŽs de la Chine du Nord : ce sont principalement des poŽsies d'amour, des airs de mariage ou de travaux des champs ; ces couplets, chantŽs ou improvisŽs lors des ftes saisonnires, restituent l'ambiance de la vie villageoise et dŽcrivent avec spontanŽitŽ les sentiments de la jeunesse, au moyen de dictons empruntŽs ˆ la vie de la nature. Les Ya ou Ç pomes raffinŽs È,  comptent 105 pomes de la noblesse, dŽcrivant chasses et festins, plus recherchŽs dans leur construction et leurs images. Enfin les Song  ou Ç hymnes È, au nombre de 37, sont des rŽcits Žpiques destinŽs aux cŽrŽmonies rituelles de la cour des Zhou (1066-221).

[iv] SurnommŽ le Ç gŽnie de la poŽsie È, LI Bai ou LI Bo (Turkestan 701 - Jiangsu 762) est avec Du Fu (712-770) est un des deux gŽnies la poŽsie classique chinoise. Fils de marchand, il se passionne ds sa jeunesse pour la poŽsie, les arts martiaux et la vie tao•ste, refusant de passer les examens. Ë 27 ans, il part pour le Hubei o il se marie et se fixe plus ou moins. En 742, le ma”tre tao•ste Wu Yun le prŽsente ˆ la Cour. Pendant deux ans, il est choyŽ par la haute sociŽtŽ de Chang'an. Mais, dŽu de n'avoir reu aucune fonction ˆ la hauteur de ses ambitions, il reprend sa libertŽ. En 744, il quitte la capitale, riche et cŽlbre. Il mne ds lors une vie sans attaches, au grŽ de sa fantaisie, de ses amis et de ses protecteurs. En 756, pendant la rŽbellion d'An Lushan, il est compromis. JugŽ coupable et condamnŽ ˆ l'exil, il est graciŽ en 759. Trois ans plus tard, il se noie en voulant, dit-on, attraper par une nuit d'ivresse le reflet de la lune sur une rivire. La poŽsie et la personnalitŽ de Li Bo ont fascinŽ ds son vivant. Ç Immortel en exil È , il semble vivre au-dessus du commun des hommes, hors des contraintes de la sociŽtŽ. Son tempŽrament passionnŽ, ses ambitions immenses, son romantisme turbulent, son gožt de l'indŽpendance sont tempŽrŽs par la retenue de cet ‰ge classique, de sorte que son art atteint un Žquilibre unique. Ses Ïuvres, rassemblŽes aprs sa mort par un parent, comptent 60 textes en prose et 1024 pomes. La plupart d'entre eux, dont les deux tiers ont ŽtŽ datŽs, sont nŽs au grŽ des ŽvŽnements de sa vie privŽe et sont adressŽs ˆ des contemporains : lettres, remerciements, adieux, banquets. Mais loin des pŽdanteries dĠusage, il y dŽvoile tout son tre : ses ambitions dŽues,  sa passion des voyages, de la nature grandiose, son gožt pour l'ivresse,  sa qute tao•ste de l'immortalitŽ. Li Bai pratiqua toutes les formes poŽtiques courantes sous les Tang,  avec une certaine prŽdilection pour la libertŽ du style ancien et le quatrain rŽgulier de 7 pieds quĠil composait avec une aisance dŽsarmante. La langue de Li Bai, relativement facile, explique en partie son immense succs.

[v] DU Fu (712 - 770) fut surnommŽ Ç le Sage de la poŽsie È et partage avec son ami Li Bai (701-762) le privilge dĠtre considŽrŽ comme le plus grand pote chinois. Bien que descendant d'une famille de mandarins, il ne connut que des Žchecs dans sa carrire : refusŽ aux examens (736), il n'occupe de toute sa vie que deux postes mineurs. De nombreux pomes de lui montrent combien le pote, confucianiste convaincu qui avait l'ambition de jouer un r™le politique dans son pays, en souffrit. Il laisse 1458 pomes dont une bonne partie date des douze dernires annŽes de sa vie. Aux ŽvŽnements historiques qu'il traverse, Du Fu mle son expŽrience personnelle, ce qui a valu ˆ sa poŽsie la dŽnomination de shishi Ç histoire en pomes È. Pendant les annŽes tourmentŽes de la rŽbellion d'An Lushan (aprs 756) o se brise le rve splendide de la dynastie Tang, la verve rŽaliste de Du Fu est ˆ son apogŽe. Il livre alors des Ïuvres Žcrites dans un style simple et direct qui dŽcrivent les horreurs de la guerre, les familles sŽparŽes, la chute d'un empire, la famine, tous les aspects d'un drame dont le pote est lui-mme victime. Suivent de longues annŽes de pŽrŽgrinations avec sa famille, fuite perpŽtuelle devant l'insurrection, la misre et la solitude. Gr‰ce ˆ la protection du gouverneur de Chengdu, il conna”t, entre 760 et 762, quelques brefs moments de rŽpit et d'aisance. Sa vie se termine dans l'errance ˆ laquelle il semblait vouŽ. En dehors de pomes rŽpondant directement aux ŽvŽnements politiques et militaires contemporains, les thmes principaux de Du Fu tournent autour de la famille, de la nostalgie de la capitale, de l'histoire ancienne, de l'inutilitŽ de sa vie, la maladie et la vieillesse. Du Fu est le grand ma”tre de la poŽsie rŽgulire et surtout du huitain, lŸshi : maniant avec virtuositŽ les difficultŽs de cette prosodie trs stricte, atteignant une perfection technique qui fit lĠadmiration de gŽnŽrations dĠimitateurs et de critiques, il rŽussit ˆ transmettre l'intensitŽ de ses Žmotions devant l'univers, le destin de l'homme et des dynasties. Proche du rŽel, de la nature concrte et familire, de la vie quotidienne, il fait na”tre l'Žmotion par la juxtaposition de faits apparemment anodins et, pote discret, suggre sa passion plus qu'il ne la clame.

[vi] BAI Juyi (772 - 846) fut lĠun des plus grands potes chinois et sans aucun doute le plus prolixe Žcrivain de la dynastie Tang (618-907). Contrairement ˆ beaucoup de ses contemporains, il attacha une grande attention ˆ la transmission de ses Žcrits qui comptent, outre un grand nombre de textes en prose trs influencŽs par le bouddhisme chan (zen) vers lequel il se tourna ˆ partir de 815, pas moins de 3000 pomes dont les deux tiers au moins sont des huitains rŽguliers (lŸshi). Les fonctions administratives, toujours mineures, quĠil occupa aprs son succs ˆ lĠ‰ge de 28 ans au doctorat, ne parvinrent jamais ˆ le dŽtourner de lĠŽcriture qui fut son souci premier. Il acquiert la cŽlŽbritŽ de son vivant avec le Chant des regrets Žternels (Changhen ge, 806), le plus cŽlbre pome chinois qui narre en 120 vers la passion tragique de l'empereur Xuanzong des Tang pour sa concubine Yang Guifei. Pas moins apprŽciŽe est sa longue Ballade du luth (Pipa xing, 816) dans laquelle il dŽcrit avec une Žmotion communicative la sombre destinŽe dĠune ancienne courtisane de la capitale. Reconnaissance mŽritŽe car, tout fin lettrŽ quĠil fut, amoureux de la prose classique comme des genres ˆ la mode, Bai Juyi prenait garde ˆ composer ses pomes, teintŽs pour la plupart dĠun rŽalisme poignant, dans une langue simple et directe ne rŽpugnant jamais ˆ user de la langue parlŽe. Il Žtait dĠautant plus apprŽciŽ des femmes, notamment des courtisanes et des gens simples quĠil sĠattachait ˆ dŽcrire leur vie. Voir en lui un pote libertin serait un contresens, car, tout comme Du Fu (712-770), Bai Juyi fut sincrement concernŽ par les injustices qui touchaient ses contemporains : mandarin, il t‰cha dĠy remŽdier ; pote, il ne cessa de les dŽnoncer.

[vii]  Aprs sĠtre hissŽ au statut de fonctionnaire, WANG Shifu (PŽkin 1260 ?-1336 ?) dŽmissionna, frŽquenta les milieux thމtraux et Žcrivit 14 zaju. Parmi les trois qui nous sont parvenus, on trouve Xixiangji ou le Pavillon de l'ouest, composition ambitieuse en 20 actes qui rompt avec les rgles du genre. Prenant appui sur lĠHistoire de Yingying de Yuan Zhen (viii e  s.), dŽjˆ portŽe sur scne par Dong Jieyuan (xiie s.), il conte l'histoire d'amour du jeune lettrŽ Zhang et de la fille d'un ministre, la belle Cui Yingying. Transgressant les lois sociales, ils incarnentÇ le triomphe de l'amour sincre et de la fidŽlitŽ sur les conventions et l'intŽrt È. La pice fut interdite sous les Qing  (1644-1911) pour incitation ˆ la dŽbauche. Jin Shengtan (1608-1661), le Ç Prince des commentateurs È, lĠintŽgra en sixime et dernire position dans sa liste des Ïuvres les plus marquantes de la littŽrature chinoise, juste derrire Au bord de lĠeau.

[viii]  D'une famille de lettrŽs appauvris, PU Songling (5 juin 1640 - 25 fŽvrier 1715) rŽussit ˆ 18 ans l'examen de bachelier mais n'obtint le grade de licenciŽ qu'ˆ 70 ans, au bŽnŽfice de l'‰ge. Entre 1679 et 1711, il vit dans la famille Bi comme prŽcepteur et ami, enfin ˆ l'abri des besoins matŽriels. Auteur par ailleurs de pomes, dĠessais, comme de pices de thމtre, sa notoriŽtŽ ne repose que sur un ouvrage publiŽ cinquante ans aprs sa mort, le Liaozhai zhiyi (Contes extraordinaires du pavillon du loisir, 1766). En chantier entre 1665 et 1707, ces Ç chroniques de lĠŽtrange È comprennent prs de cinq cents pices rŽdigŽes dans une langue littŽraire admirable. Dans le droit fil de la tradition chinoise de la notation scrupuleuse des faits sortant de lĠordinaire (zhiguai xiaoshuo), Pu Songling prŽsente ses histoires, peuplŽes de crŽatures de lĠau-delˆ, comme des rŽcits vŽridiques situŽs dans le temps et l'espace et recueillis par lui auprs de personnes vivantes. Pu Songling joue avec virtuositŽ du suspense ainsi crŽŽ. Chemin faisant, il communique, non sans humour, son indignation face ˆ la duretŽ du monde dans lequel il vit. Il a su marquer de son gŽnie un genre jusqu'alors souvent impersonnel, le hissant au rang des plus grands chefs-d'Ïuvre de la littŽrature classique chinoise, tout en Žclipsant ceux qui lĠimitrent tel Ji Yun (1724-1805) et Yuan Mei (1716-1798).

[ix] Descendant d'une famille aristocratique, JI Yun (1724-1805) occupe une place de premier plan dans l'histoire des Lettres des Qing (1644-1911). Haut fonctionnaire, rŽdacteur en chef pendant treize annŽes de la gigantesque encyclopŽdie (Siku quanshu) qui marqua la vie intellectuelle de son sicle,  il s'Žteignit ˆ l'‰ge de 82 ans en laissant une Ïuvre personnelle immense dŽpassant largement le champ littŽraire. DouŽ d'une curiositŽ que rien, pas mme les rudesses d'un exil temporaire au Turkestan chinois, ne parvint ˆ tarir, il prit gožt, sa vie durant, ˆ recueillir quantitŽ d'anecdotes touchant les mÏurs de ses contemporains. Ces Ç  notes prises au fil du pinceau È (biji) couchŽes dans une langue classique directe, sans apprt, mirabilia aussi surprenants les uns que les autres, faits rares et inexpliquŽs, rŽcits mettant en scne esprits et dŽmons, furent rŽunies et publiŽes ˆ partir de 1789 en cinq volumes sous le titre de Notes de la chaumire des perceptions subtiles (Yuewei caotang biji). Sous cette forme, lĠouvrage constitue un ensemble impressionnant de quelque mille deux cents histoires, dont ˆ peine une moitiŽ prŽsente un caractre narratif. Il ne doit son relatif oubli quĠˆ la confrontation avec le chef-dĠÏuvre incontestŽ de ce type de littŽrature, le Liaozhai zhiyi (Chroniques de lĠŽtrange) de Pu Songling (1640-1715).

[x] LI Yu (13 septembre 1611 - 12 fŽvrier 1680) occupe une place tout ˆ fait originale dans lĠhistoire des Lettres chinoises, mais son apport dŽpasse largement le seul domaine littŽraire. Ayant trs t™t abandonnŽ lĠidŽe de faire carrire dans lĠadministration impŽriale (1642), il se lana dans diverses activitŽs dont il tira ses revenus. CĠest ainsi quĠil vŽcut plus de ce que pouvait lui rapporter son imagination que de lĠassistance peu fiable des hauts mandarins quĠil c™toya dĠabord ˆ Hangzhou (1650-1660), puis ˆ Nankin. En 1677, il retrouve la mŽtropole culturelle ˆ laquelle lĠassocie dŽfinitivement son surnom le plus connu de Hushang Liweng, Le Vieux pcheur du bord du Lac (de lĠOuest). Sa crŽativitŽ sans cesse en Žbullition se manifesta non seulement dans le domaine de lĠŽdition, mais aussi dans celui de la dŽcoration de jardin et de la direction thމtrale. Sa production Žcrite est ˆ lĠimage de son caractre. Elle est loin de se rŽsumer comme on le fait encore trop souvent aux deux cahiers liminaires de son recueil dĠessais libres, Xianqing ouji (Au grŽ dĠhumeurs oisives). Outre, ce texte fondamental qui constitue une vŽritable dramaturgie dont la valeur nĠa cessŽ dĠtre prisŽe depuis sa publication en 1671, il laisse une Ïuvre riche et variŽe. Mais cĠest surtout dans le roman, genre quĠil privilŽgia entre 1654 et 1658 avec la diffusion de deux collections de rŽcits courts en langue vulgaire, ˆ savoir Wushengxi (ComŽdies silencieuses) et ShiĠerlou (Douze Pavillons)  et un roman Žrotique en vingt chapitres, le Rouputuan (Chair, tapis de prire), quĠil fait office de novateur. ComposŽe dans lĠurgence, cette crŽation rŽvle un ma”tre dans lĠart de construire des intrigues sortant des sentiers battus et un humoriste tapageur qui prend un malin plaisir ˆ user, voire abuser, de paradoxes. Elle manifeste plus dĠune fois lĠambition de son crŽateur de doter ses textes destinŽs ˆ la lecture silencieuse des ressorts propres au thމtre. Paralllement, le thމtre de Li Yu trahit souvent ses liens avec le roman. LĠabondance des dialogues, couchŽs dans une langue vulgaire proche de celle de ses xiaoshuo (contes et roman) y renvoie sans cesse. Quatre de ses dix chuanqi (le seul genre dramatique dans lequel il se manifesta) sont, fait unique, adaptŽs de ses propres rŽcits. Orchestrateur aussi attentionnŽ que minutieux de ses narrations, Li Yu fut Žgalement leur meilleur dŽfenseur et leur plus fervent commentateur : cĠest lui seul qui prit en charge leur Ždition et leur diffusion.

[xi] On attribue ˆ LUO Guanzhong (v. 1330 - v. 1400), lettrŽ sur lequel on sait bien peu de chose, outre un r™le indŽterminŽ dans lĠŽcriture du roman Au bord de lĠeau (Shuihu zhuan), trois pices de thމtre (zaju) et la rŽdaction de plusieurs romans historiques. NŽanmoins, cĠest au Roman des Trois Royaumes (Sanguo zhi yanyi), que son nom est le plus naturellement associŽ car cĠest lui qui signe la mise en forme littŽraire des ŽlŽments narratifs (plusieurs zaju et diffŽrentes versions destinŽes ˆ la lecture plus ou moins basŽes sur les rŽcits des conteurs publics) qui avaient pris pour base un des Žpisodes les plus fameux de lĠhistoire de Chine, la pŽriode des Trois Royaumes (220-280). LĠÏuvre, dont la premire version imprimŽe connue porte la date de 1522, deviendra le modle du roman historique ˆ la chinoise, genre appelŽ yanyi ou Ç amplification È. Ici, cĠest la Chronique des Trois Royaumes (Sanguo zhi) de Chen Shou (233-297) qui fournit le cadre. Loin dĠen tre lĠesclave, Luo met en scne lĠhistoire dans le but de distraire les lecteurs en dramatisant les situations et en accentuant les caractres dans une langue proche de la langue parlŽe. RŽputŽe comporter Ç sept diximes de fiction È, la narration est fertile en incidents diplomatiques et militaires, en combats singuliers et en batailles rangŽes, en alliances et en trahisons. Les personnages, admirablement campŽs, symbolisent, au-delˆ d'eux-mmes, des forces et des valeurs morales : c'est Ç la lutte de la lŽgitimitŽ et des vertus royales de Liu Bei contre les puissances du  Mal È incarnŽes par l'ambition et la soif de pouvoir d'un Cao Cao sans scrupule. Cette schŽmatisation allie les conceptions confucianistes aux aspirations populaires. Le roman n'a cessŽ de jouir d'un immense succs renforcŽ par le commentaire que Mao Zonggang donna ˆ lĠŽdition quĠil mit en circulation en 1679. Son influence, laquelle se fit sentir trs t™t sur le thމtre, touche largement aujourdĠhui encore, non seulement le cinŽma et la bande dessinŽe, mais aussi le monde des jeux vidŽo.

[xii]  Connu en France par des traductions partielles sous le nom de Voyage en Occident  et maintenant accessible dans sa totalitŽ, sous un titre plus respectueux de lĠoriginal, La PŽrŽgrination vers lĠOuest, XIYOU JI est lĠun des Quatre grands livres extraordinaires distinguŽs ˆ la fin des Ming (1368-1644) comme les meilleurs romans fleuve chinois. Il en constitue le versant fantastique. En attribuer la rŽdaction ˆ Wu Cheng'en (vers 1500-1582), lettrŽ rŽputŽ gŽnial mais malchanceux aux examens impŽriaux, lequel lĠaurait composŽ sur le tard, est fort sŽduisant, mais probablement erronŽ. Le texte final qui semble atteindre sa forme dŽfinitive en cent chapitres aux alentours de 1570 est le fruit dĠun lent processus qui commence sept sicles plus t™t. Il met en cause une multitude de matŽriaux (dont deux anecdotes du Taiping guangji  (981) et la Chantefable de la qute des soutras par Tripitaka des grands Tang du Xe ou XIe s.) qui ont commencŽ dĠexplorer les ressorts romanesques du fameux plerinage en Inde rŽalisŽ par lĠillustre moine bouddhiste Xuanzang (602-664). Entre 629 et 645, celui-ci partit ˆ la recherche des classiques du Bouddhisme dont il entreprit la traduction ˆ son retour. Longtemps avant de devenir le Tripitaka de la lŽgende, puis du roman, Xuanzang coucha par Žcrit le rŽcit de son pŽriple. Mais son Xiyou ji ou Relations des Pays de lĠOuest ne fournit gure que lĠembryon de lĠintrigue. Plus dŽcisifs sont les ŽlŽments lŽguŽs par des rŽcits en langue vulgaire dŽjˆ fort dŽveloppŽs de lĠŽpoque mongole (1279-1368). Ils prŽsentent dŽjˆ les personnages centraux du roman, lesquels sont, outre le saint homme, quatre protecteurs, mi-humains mi-animaux, chargŽs de le dŽfendre contre la convoitise des dŽmons en tout genre qui cherchent ˆ dŽvorer un morceau de sa chair, d'une totale puretŽ ce qui leur donnerait la vie perpŽtuelle. Ce sont un cheval-dragon dĠune blancheur immaculŽe, Sablet (partenaire secondaire rencontrŽ en cours de chemin), Porcet (personnage porcin toujours prompt ˆ suivre ses penchants les plus immŽdiats), et surtout Singet (Sun Wukong ou Conscient-de-la-VacuitŽ) dont la prŽsence et la place dans le roman pourraient bien avoir ŽtŽ inspirŽes par le R‰m‰yana. Sorti d'un Ïuf de pierre pondu par une roche engrossŽe par le Ciel et la Terre, ce Ç Roi des singes È est aussi irrespectueux que sžr de ses dons lesquels sont fort nombreux. Soutenu par une verve pleine d'humour qui laisse souvent transpara”tre une ironie mordante, le roman est organisŽ en une suite de 81 Žpreuves toutes plus extraordinaires les unes que les autres, qui font parfois oublier le but du voyage. Il nĠest gure surprenant quĠun penseur aussi subtil que Li Zhi (1527-1602) se soit passionnŽ pour cette Ïuvre qui Žchappe ˆ toute tentative dĠinterprŽtation rŽductrice. Il ne sera pas le seul commentateur de ce chef-dĠÏuvre qui inspira bien des suites et qui, de nos jours encore, rŽussit ˆ toucher profondŽment l'esprit des Chinois.

[xiii]  Ce roman d'aventures chinois fut le premier roman-fleuve ˆ avoir ŽtŽ interdit officiellement, et ce, ds 1642 pour incitation au Ç banditisme È. Il est le fruit dĠun long et complexe processus dĠŽlaboration mettant ˆ contribution des sources dĠŽpoques et de natures diffŽrentes : des annales historiques notant un soulvement populaire sĠŽtant produit au Shandong vers 1120, des rŽcits des conteurs publics des Song (960-1279) qui avaient commencŽ de broder sur cette trame somme toute assez tŽnue, les premires versions Žcrites que ces cycles narratifs cristallisŽs autour du personnage mythique du chef rebelle Song Jiang avaient suscitŽes aux alentours de 1300, ainsi que deux bonnes douzaines dĠopŽras (zaju) de lĠre mongole (1279-1368). La version complte serait redevable ˆ Shi NaiĠan (1296-1370) lettrŽ dont on ignore tout et ˆ Luo Guanzhong, lĠauteur du Roman des Trois royaumes. LĠŽdition la plus ancienne ne date que du milieu du XVIe s.. Ses 100 chapitres font la relation du rassemblement progressif de 108 hŽros, de leurs combats hŽro•ques pour venger les torts causŽs par les puissants dirigeants dĠun empire en pleine dŽliquescence, avant quĠils ne se mettent finalement au service de lĠempereur. Ce revirement, diversement apprŽciŽ selon les Žpoques, cause la disparition progressive et tragique de toute la confrŽrie fidle ˆ son chef charismatique. En 1614, le philosophe Li Zhi (1527-1602) en fournit une nouvelle Ždition en 120 chapitres et lui donne une prŽface mettant en avant le sens de la loyautŽ et de lĠhonneur des rebelles. Ces Žditions furent occultŽes jusquĠau XXe s. par celle en 71 chapitres concoctŽe en 1644 par le lettrŽ iconoclaste Jin Shengtan (1610-1661) lequel condamne la troupe dans un ultime chapitre afin de dŽcourager quiconque de se livrer au brigandage. MalgrŽ cette intervention discutable, cĠest lui qui, gr‰ce ˆ un commentaire brillant et abondant, sut le mieux rendre justice ˆ lĠexcellence de ce roman riche en Žpisodes mŽmorables et en personnages hauts en couleurs finement individualisŽs. CouchŽe dans une langue parlŽe pleine de verve, lĠÏuvre est ˆ ce point rŽussie quĠelle a eu une influence marquante sur la production littŽraire chinoise, livrant notamment au Jin Ping Mei (Fleur en Fiole dĠOr) ses principaux personnages. CĠest lĠun des ouvrages les plus lus et les plus adaptŽs aujourdĠhui encore dans lĠaire culturelle asiatique.

[xiv] JIN PING MEI, ou Fleur en Fiole dĠOr selon le titre reu pour sa traduction intŽgrale en franais (A. LŽvy, 1985), est le dernier nŽ des quatre romans fleuve connu en Chine sous lĠappellation de Quatre grands livres extraordinaires (Si da qishu). Sa premire Ždition date du tout dŽbut du  XVIIe s.. Bien quĠil emprunte une part de sa matire ˆ Au bord de lĠeau (Shuihu zhuan) (en fait un Žpisode secondaire narrŽ dans les chapitres 23 ˆ 27), ˆ certains rŽcits (contes et romans) en langue vulgaire, cĠest la premire Ïuvre romanesque dĠampleur (100 chapitres) ˆ sortir, pour lĠessentiel, du pinceau dĠun seul auteur. Que ce soit, en fait, un Žcrivain de renom tel que Tang Xianzu (1550-1616) ou un lettrŽ obscur, peu importe. Il fut aussi habile ˆ tisser une trame romanesque aux nombreuses ramifications quĠˆ la soutenir sur la longueur par maints rŽcits mineurs et descriptions foisonnantes. LĠensemble est portŽ par une ma”trise singulire de la langue vulgaire. Conscient de sa responsabilitŽ de narrateur, il rŽussit ˆ varier les registres sans sĠinterdire le recours ˆ un Žrotisme parfois torride qui condamna le roman ˆ tre mis ˆ lĠindex. QuĠˆ lĠinstar de son prŽfacier, on le considre comme Ç obscne pour  la bonne cause È ou Ç aucunement licencieux È, comme son plus fervent commentateur et partisan Zhang Zhupo qui lĠŽditera dans une version allŽgŽe de bon nombre de ses pomes en 1695, le Jin Ping Mei est un livre vŽritablement extraordinaire. Il narre lĠascension puis le dŽclin dĠun marchand nommŽ Ximen Qing, avide de richesses, dĠhonneurs, tout autant que de conqutes fŽminines. SĠŽtant acheter une charge quĠil peine ˆ remplir, il rŽunit autour de lui cinq concubines dont Pan Jinlian (Lotus dĠOr) laquelle ne le rejoint quĠaprs avoir džment empoisonnŽ son mari, et Li PingĠer (Fiole) qui lui donnera un fils. Grand consommateur dĠaphrodisiaques, penchant qui le perdra, il prend, de force sĠil le faut, son plaisir avec plus dĠune dizaine dĠautres femmes, jeunes et moins jeunes, parmi lesquelles Pang Chunmei (Fleur-de-Prunier), la trs jolie servante de Lotus-dĠOr. Mais tout ceci nĠest que la toile de fond dĠune peinture au vitriol de la sociŽtŽ dĠune Žpoque minŽe par la corruption du milieu mandarinal. Le roman, toujours interdit en Chine, reut plusieurs suites dont celle de Ding Yaokang (1599-1669) aux alentours de 1660 (Xu Jin Ping Mei) ; Cao Xueqin (1715 ?-1763) sĠen inspira tout en sĠen dŽmarquant dans le Honglou meng.

[xv] CAO Xueqin (Nankin, 1715 ? - PŽkin, 12 fŽvrier  1763), de son vrai nom Cao Zhan, descend dĠune famille Han au service des Mandchous jusquĠen 1627, date qui marque le dŽbut de son dŽclin. Adulte, il vŽcut ˆ PŽkin et connut la misre jusquĠˆ sa mort, ne devant sa subsistance quĠˆ ses qualitŽs de peintre et de pote. Dix ans durant, sĠy reprenant ˆ cinq fois, il se consacra ˆ son Ïuvre unique, le Rve dans le pavillon rouge (Honglou meng) quĠil laisse inachevŽ. ƒgalement intitulŽe Shitou ji (MŽmoires dĠune pierre), elle circula de son vivant sous forme de manuscrits qui reurent les commentaires de proches dont le plus fameux est Zhiyanzhai, Ç Pierre ˆ encre vermillon È. Sa premire Ždition typographique ne date que de 1791. Elle propose le texte en 120 chapitres dont les 40 derniers, qui en inflŽchissent le propos en lui donnant une fin moins tragique que celle imaginŽe par Cao, sont attribuŽs ˆ Gao E (1763-1815). Tout ˆ la fois saga familiale dŽfiant toute tentative de rŽsumŽ, rŽcit encyclopŽdique peignant avec une vivacitŽ et une justesse de ton rares, la sociŽtŽ chinoise dans son ensemble et dŽcrivant avec un luxe de dŽtail les coutumes dĠune Žpoque, le Rve est unanimement considŽrŽ comme le plus grand roman chinois. CĠest assurŽment lui qui a dŽfinitivement hissŽ la langue vulgaire (baihua) au rang de langue littŽraire. LĠÏuvre dans laquelle on peut lire aussi Òune satire sŽditieuse du pouvoir mandchou rŽgnantÓ, est surtout une fresque romanesque prenante. Quelles que soient ses attentes, le lecteur reste fascinŽ par la multiplicitŽ des personnages, la vivacitŽ des dialogues, la profusion des descriptions et lĠenchevtrement des intrigues qui sĠorganisent autour de la narration du destin amoureux dĠune poignŽe de personnages centraux Žmergeant avec une force Žvocatrice irrŽsistible. CĠest avant tout le personnage de Jia Baoyu qui ressort. CĠest un adolescent prodige, aussi peu enclin ˆ devenir fonctionnaire comme ses anctres, quĠˆ imiter ses a”nŽs en se livrant ˆ la dŽbauche. Il prŽfre partager lĠintimitŽ oisive des jeunes filles, sÏurs, cousines, servantes de la maison, Žvoluant dans le monde clos et apparemment paradisiaque du Ç Parc aux sites grandioses È. Amoureux fou de sa maladive cousine Lin Daiyu qui meurt de dŽsespoir, il est contraint dĠŽpouser Xue Baochai, une autre cousine, avant de dŽcider de se faire moine ayant pris conscience de la vacuitŽ des choses terrestres. Le plus ŽtudiŽ des romans chinois reste aussi le modle jamais encore ŽgalŽ du roman-fleuve chinois. Son message fondamental en faveur de la libertŽ de chacun ˆ choisir son destin et surtout de lĠŽgalitŽ entre les sexes, lui assure une portŽe universelle.

[xvi]  Docteur en 1583, TANG Xianzu (1550-1616) eut une carrire mandarinale fort modeste ce qui lui laissa le temps de construire une Ïuvre Žcrite pour moitiŽ consacrŽe au thމtre avec un ensemble de quatre chuanqi connu sous le lĠappellation de Ç Quatre rves È (Simeng). Le plus cŽlbre est Mudanting ou Pavillon des pivoines, chef-dĠÏuvre incontestŽ dont lĠimpact sur le public, notamment fŽminin, Žclipsa un temps celui du Pavillon de lĠOuest. Comme Wang Shifu le fit avant lui, Tang Xianzu explore le thme des amours contrariŽs, puis satisfaits. Il le fait sur le mode de la fŽerie, en donnant au sentiment amoureux le pouvoir de faire revivre celle qui Žtait morte trois ans plut™t de nĠavoir pu assouvir son amour pour celui quĠelle nĠavait croisŽ quĠen rve. Ce thމtre littŽraire, particulirement raffinŽ, jouant abondamment des allusions que seuls les lettrŽs les plus Žrudits Žtaient vŽritablement capables de dŽcrypter, enthousiasma malgrŽ tout un large public. Son influence se fit sentir longtemps. On en retrouve lĠombre portŽe sur les grandes pices des Qing (1644-1911), telle Le Palais de la longŽvitŽ (1688) de Hong Sheng (1645-1704). LĠimportance de Tang Xianzu et de son Ïuvre dans la vie littŽraire et culturelle de la fin des Ming est si grande que certains commentateurs nĠhŽsitent pas ˆ lui attribuer la rŽdaction dĠun des chefs-dĠÏuvre de la littŽrature romanesque des Ming toujours sans auteur, le Jin Ping Mei  ou  Fleur en Fiole dĠOr.

 

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