
Ç La littrature chinoise ancienne
dans
Pascal
MOUGIN, Karen HADDAD-WOTLING (eds.),
Dictionnaire mondial des
littratures
Paris
: Larousse, 2002, p. 174-180 & passim.
La littrature chinoise est autant le produit que le moteur dĠune civilisation plurimillnaire aussi fascinante que dlicate pntrer. manant dĠun espace qui englobe notre Europe et a toujours abrit le quart de la population mondiale, elle se confond tant et si bien avec elle que le terme wenxue qui la dsigne nĠest quĠune dclinaison moderne du terme wen, lequel signifie la fois Ç caractre dĠcriture È et Ç culture È. LĠme de la littrature rside donc dans son support, une criture aux antipodes de la ntre, qui dispose de quelque 50 000 caractres graphiques diffrents. Dans ce contexte, tout usage de caractre dĠcriture produit un texte potentiellement littraire. LĠapprciation de son appartenance au domaine des belles-lettresvarie, en fait, selon les points de vue adopts et les poques.Ce qui, au dpart, constitue un texte purement utilitaire peut se trouver hiss au rang de modle littraire. Dans ces conditions, il est bien prilleux de tenter de dfinir de manire stricte le champ littraire chinois, dĠautant que jusquĠau dbut du XXe s., la critique a vacu tout un pan de la cration de son valuation pour ne sĠintresser quĠ la seule production en langue savante (wenyan, dite galement Ç classique È) au dtriment de lĠimmense production qui, partir des Tang (618-907), recourt, entirement ou en partie, la langue parle (baihua). Malgr sa richesse et son succs auprs dĠun vaste public, cette dernire production, lĠorigine orale avant dĠtre prise en charge par des lettrs moins borns, fut tenue pour la ngligeable manifestation dĠune basse littrature indigne dĠintrt. Celle-ci se manifesta dans les domaines du thtre (xiqu)et du roman (xiaoshuo) ainsi que dans une foule de sous-genres dont la plupart nĠeurent dĠimpact que trs local ou trs momentan. Restent comme lments constitutifs du champ littraire noble usant de la langue classique, la posie, bien sr, mais surtout la prose.
La prose chinoise classique
La fonction premire de la prose
est de Ç transmettre des ides È plutt que de
Ç crer È, fonction sacre que lui assignait Confucius (551-479 av.
J.-C.) lequel ne reconnaissait quĠ la seule posie la capacit exprimer les
sentiments. CĠest Confucius, justement, que la tradition attribue lĠinsigne
mrite dĠavoir faonn lĠessentiel du legs de lĠAntiquit en remaniant les
textes quĠon connatra partir des Han (- 206 + 220) sous lĠappellation de Cinq
Classiques (Wujing). Le seul prsenter une valeur littraire vidente
est le Shijing (Classique de la posie) qui deviendra lĠouvrage potique chinois par excellence, mais
dans ce cadre il est envisag
comme livre de morale. Les autres textes nĠont de
littraire que lĠusage quĠils font dĠune langue classique dont la rugosit
deviendra source dĠinspiration et dĠimitation : le Liji (Les Rites) est une
sorte de catalogue des rituels et de lĠadministration de la Chine antique ; le Shujing
(Classique des Documents) propose des
documents (discours, dits, dcrets) relatifs la priode qui sĠcoule entre
les souverains mythiques Yao et Shun (2357-2257 av. J.-C.) et le milieu de la
dynastie des Zhou (1121-256 av. J.-C.) ; le Chunqiu (Chronique
des Printemps et Automnes) est la
chronique de la principaut de Lu (Shandong actuel, patrie de Confucius) de -
722 - 463 ; le Yijing (Classique
des mutations), enfin, est un livre de divination bas sur une
suite de 64 hexagrammes expliqus par des formules souvent nigmatiques. Le
nombre des classiques sera port 13 sous les Song (960-1279) par la
reconnaissance comme lments indpendants de commentaires attachs certains
dĠentre eux et par lĠadjonction de
textes majeurs du confucianisme comme le corps central des Quatre Livres dont la lecture tait prconise par le grand
penseur no-confucianiste Zhu Xi (1130-1200). Selon ce dernier, lĠensemble
devait constituer la premire tape sur la voie de lĠlvation morale et de la
connaissance livresque. Outre deux courts fascicules, savoir Daxue (La
Grande Etude) et Zhongyong (LĠinvariable milieu) tous deux tirs du Liji, on
trouve les Entretiens de Confucius avec ses disciples (Lunyu), collection de propos rpartis en 20 chapitres
laissant peu de place aux effets de style, et un recueil des crits de Mencius
(385-304 av. J.-C), le Mengzi. Plus dvelopps, ils fournissent
un modle de clart qui sduira pendant longtemps. LĠargumentation dont le vieux matre faisait lĠconomie, apparat chez son suiveur, sĠallgeant lĠoccasion dĠimages et
dĠanecdotes parlantes. CĠest un bon exemple de ce que lĠeffervescence
intellectuelle qui marqua la fin des Zhou, priode dite des Cent Ecoles
(VĦ-IIIĦ s.), a pu produire. La lecture
de ce quĠelle nous lgue prouve que les penseurs des temps anciens nĠont
pu consigner leur pense sans attacher de lĠintrt la faon dont ils sĠy
prenaient. CĠest ainsi que Han Feizi (vers 280-233), gnial thoricien du
lgisme, pierre angulaire de la fondation du premier empire (en -221), fut
aussi un brillant prosateur,
concern, comme les confucens,
par le juste usage du langage. Ceux quĠon qualifie souvent de Ç pres du
taosme È allrent encore plus loin. Que cela soit Laozi, personnage
mythique auteur suppos dĠune Ç srie de 81 comptines aphoristiques
charges dĠune force incantatoire indniable È , le Dao De jing (Classique de la Voie et de la Vertu), ou Zhuang Zhou (369-286 av.
J.-C.) dans le Zhuangzi,
ils mirent magnifiquement en
question la capacit de lĠcrit rendre compte du rel. Ce dernier ouvrage,
chef-dĠÏuvre hors catgorie de la littrature chinoise, sait tirer profit
dĠapologues saisissants dont le plus fameux est sans doute celui du Ç Rve
du papillon È. Il sĠouvre sur la narration dĠun voyage extatique,
exprience ultime de lĠhomme ralis (zhenren) qui ne sĠattache plus au monde et au sens des mots
pour communier avec lĠunivers. CĠest le mme souffle qui semble porter la
cration de Qu Yuan (vers 340-278 av. J.-C.)[i],
dont lĠmouvant Lisao (Lamentations
sur la sparation) deviendra sous les Han
la racine dĠune inspiration
potique originale qui clatera
dans le Chuci (lgies
de Chu). En mme temps que les plus rudits
lettrs Han fixent les traditions livresques, la
cour fleurit le fu, sorte de rcitatif descriptif combinant la prose
rythme et les vers (Sima Xiangru, 179-111 av. J.-C) ; dans le
peuple se dveloppe le yuefu, sorte de ballade chante appele
devenir un genre littraire majeur. Paralllement, la prose voit avec le
Shiji (Mmoires historiques) de Sima Qian (vers 145 - vers 90
av. J.-C.)[ii]
surgir un de ses plus bels aboutissements. Ce monument de la littrature
narrative classique influencera
profondment les grandes histoires dynastiques suivantes, commencer par lĠHistoire des Han (Hanshu) rdige par Ban Gu (32-92) et sa
sÏur Ban Zhao (vers 49 - vers 120). Plus tard, Cao Pi (188-226) contribue
faire voluer le genre potique et couche par crit ses rflexions sur la littrature dans un texte
intitul Lunwen (De
la littrature). Il
ouvrait une voie la critique qui conduisit lĠtablissement dĠanthologies
raisonnes dont le Wen xuan (Slection de la littrature) compile par
Xiao Tong (501-531) est un exemple notable, et la composition dĠessais
critique dont le plus remarquable est sans aucun doute le Wenxin
diaolong (Le
cÏur de la littrature sculte des dragons) que lĠon doit Liu Xie (465 ?-521 ?). La priode de
chaos politique de quatre sicles qui
suit la chute des Han voit la suprmatie du style pianwen(prose parallle)
qui a pour rgle absolue le respect du paralllisme cher la langue chinoise.
Elle prend fin avec lĠavnement de la dynastie Tang connue pour tre
l'ge d'or de la posie. Celle-ci s'impose tant par le nombre de ses potes et de ses Ïuvres, que par la
diversit des gnies crateurs (Du Fu, Li Bai, Bai Juyi). Dans le domaine de la
prose, le formalisme esthtisant du pianwen, toujours
utilis pour les textes officiels et les copies d'examens, entrane une raction
qui, sous l'gide du svre no-confucen Han Yu (768-824) et du plus coulant
Liu Zongyuan (773-819), prend le nom de guwen (Ç mouvement
de la prose antique È). On y insiste sur le rle essentiel du contenu et
sur l'importance d'un style clair.
Les modles de composition sont, entre autres, le Shiji, Han Feizi, le Zuozhuan (un commentaire du Chunqiu). Le mouvement, dont Han Yu, trs
violemment oppos au taosme et au bouddhisme prsent en Chine depuis plus de
six sicles, fut lĠinstigateur, joua un rle immense dans l'histoire
littraire mais ce ne fut vritablement que sous les Song (960-1279)
avec Ouyang Xiu (1007-1072),
autodidacte passionn devenu minent homme dĠEtat, quĠil sĠimposera. Choisi
pour constituer la matire principale du systme des concours, il sera ds lors
port par une pliade dĠauteurs fameux, tels Su Shi (alias Dongpo, 1037-1101) et le grand
ministre rformateur Wang Anshi (1021-1086). Mais alors que le guwen finit par sombrer dans lĠimitation
strile, les gots littraires voluent. On nglige dsormais la posie en
style rgulier, le shi, pour lui prfrer une posie chante, le ci. La littrature narrative connat
elle aussi une mutation. Le chuanqi, rcit narratif compos pour le plaisir par
des lettrs virtuoses et genre en vogue sous les Tang, nĠest dj plus
novateur. Une autre faon dĠenvisager la cration littraire merge. Elle
privilgie la langue vulgaire. Sous la double influence du prche bouddhique
(le bianwen) et
du savoir faire des conteurs publics officiant dans les grandes mtropoles va
natre le roman en langue vulgaire (tongsu xiaoshuo). Pass lĠtape de lĠoralit, ce
genre en marge profitera, ds les Yuan et surtout sous les Ming (1368-1644) et
les Qing (1644-1911), dĠune
invention qui va changer le visage de la culture et de la littrature chinoise
: lĠimprimerie. Embryonnaire sous les Song, le thtre apparat sous les Yuan (1279-1368)
avec une dramaturgie du Nord,
le zaju, puis
sĠimpose sous les Ming jusquĠau milieu du XIXĦ s. avec un mode plus dvelopp
et raffin appel chuanqi. La priode de domination mongole (Yuan) avait mis pour un temps un
frein aux tudes confucennes. Le retour une dynastie chinoise, les Ming
(1368-1644), provoqua un regain
dĠintrt pour la prose classique. Mais, en raction aux choix extrmistes dĠun
Li Mengyang (1472-1529), le grand philosophe Wang Yangming (1483-1521) invita
rompre avec les modles anciens. Il sera bientt suivi par des lettrs
iconoloclastes tels que Yuan Hongdao (1568-1610), chef de file de lĠEcole de
GongĠan. Sa prose potique, qui tente de conserver lĠesprit dĠenfance dont
avait parl Li Zhi (1527-1602), se satisfait de lĠappellation
dĠ Ç essai futile È (xiaopinwen). QuĠon la nomme ainsi ou Ç notes de
pinceau È (biji), la prose lettre devient alors un moyen dĠexprimer en toute libert
ses sentiments : la nostalgie dĠun monde rvolu (Zhang Dai, 1597-1681), ou la
douleur dĠtre spar dĠtres chers (Mao Xiang, 1611-1693 ; Shen Fu,
1763-1807), ou encore de faire partager ses gots, tel celui des voyages (Xu Xiake,
1586-1641). CĠest aussi le moyen dĠafficher son originalit (Li Yu, 1611-1680 ;
Yuan Mei, 1716-1798). Quoi quĠil en soit, ce mode dĠexpression raffin ne
sĠadressait quĠaux lettrs lesquels taient les seuls matriser le sabir
ncessaire pour tenir sa place en socit et accder, si la chance tait au
rendez-vous, aux postes de lĠadministration. Certains ne sĠen satisfaisaient
pas et trouvaient dans les genres moins nobles (thtre, roman) un espace de
cration moins restreint.
QuĠon la situe en 1905 avec lĠabandon des concours impriaux, en 1911 avec la fin de la dernire dynastie, ou en 1919 avec un renouveau culturel qui voulait en finir avec la vieille culture et sa langue (wenyan), il se produisit au dbut du XXĦ s. un changement radical. Il nĠen reste pas moins que la Ç nouvelle culture È qui devait en dcouler nĠa pas russi effacer le legs des trois millnaires et demi qui sparent lĠapparition des premiers jiaguwen (inscriptions oraculaires sur carapaces de tortues ou os de bovids) des dernires productions littraires de lĠempire moribond des Qing. La plupart de la production a t pieusement conserve dans des bibliothques impriales et privs, parfois mme lĠtranger comme au Japon o lĠon gote de longue date la littrature chinoise. DĠimmenses collections ont permis de sauver bien des Ïuvres des poques anciennes. On dnombre plus de 3000 de ces anthologies raisonnes appeles congshu, dont la plus mmorable runit 172 000 volumes (Siku quanshu, 1773). Ainsi, malgr les alas de lĠhistoire et quelques vagues de proscriptions, lĠhritage des sicles passs reste encore palpable qui sĠen donne la peine. Malgr tout, force est de constater que les richesses de lĠapport chinois la littrature mondiale sont dramatiquement mconnues du public contemporain (chinois et tranger) qui, faute des outils pour les apprcier, sĠen dtourne de plus en plus au profit des productions les plus rcentes dĠaccs plus facile et immdiat.
La posie chinoise classique
La posie fut le genre littraire le plus vnr par les Chinois. Le grand lettr polmiste Lin Yutang (1895-1976) voyait en elle leur seule et vritable religion. On peut tout au moins dire quĠelle a pntr profondment leur vie et nourri leur esprit. Ë quelque poque que ce soit, elle constitue la moiti au moins de lĠÏuvre crite dĠun lettr digne de ce nom. Pratique dans le secret de lĠintimit ou mdium privilgi dĠchange entre esprits raffins, sa matrise fut aussi, certaines poques, un incontournable moyen dĠlvation sociale. On la dit classique non seulement parce quĠelle rpond, peu ou prou, des rgles dictes diffrentes poques recules, mais aussi parce quĠelle fut le quasi privilge dĠune classe, celles des lettrs bercs par les ouvrages de la Grande Culture classique. Si elle sut sĠenrichir de lĠapport des traditions populaires et resta permable la langue vulgaire, il nĠen demeure pas moins vrai que seul celui qui possde les arcanes de la langue et la culture classiques peut nourrir lĠespoir dĠen apprcier toutes les subtilits. A travers sa longue histoire, qui remonte aux alentours du Ier millnaire av. J.-C., la posie chinoise connut bien des transformations passant du vers ttrasyllabe du premier recueil (Shijing) au pentasyllabe et lĠheptasyllabe. Peu nombreuses sont les pices htromtriques sortant de ce cadre soit par le bas (2 ou 3 syllabes), soit par le haut (8, voire 9 syllabes). La rime, ignore des plus anciens, sĠimposa comme lĠincontournable marque de lĠcriture potique. Son emploi, gnralement rserv au vers pair, varia selon les genres. Mais la posie chinoise tire ses caractristiques les plus marquantes de la langue chinoise elle-mme, langue qui utilise des caractres monosyllabiques jouant sur trois terrains la fois : le sens, le son et la graphie. Cette dernire, qui donne au texte potique une beaut formelle magnifie dans la calligraphie, permet de travailler un niveau expressif proprement intraduisible dans une autre langue. Pour les sonorits, le Chinois moderne est aussi mal plac que lĠOccidental. La prononciation a en effet volu, nĠtant plus accessible quĠ travers des reconstructions ; le support musical, pourtant crucial, fait souvent dfaut. Quant au sens, chaque caractre ouvre un champ souvent vaste de signification entre lesquelles lĠesprit se surprend louvoyer dans la qute dĠune phmre certitude. Ne pouvant sĠappuyer sur les marqueurs grammaticaux dont use la prose, mais dont se passe la posie, le lecteur lui-mme participe de la cration suivant, autant quĠil le peut, le chemin que lui propose le pome. Il doit donc tre disponible, surtout pas passif, les sens en alerte, lĠintelligence en veil, lĠesprit dans la quitude. Jamais inerte, la posie opre plus par suggestion que par description. Elle invite le lecteur sentir par lui-mme un moment fugace, lĠtranget dĠune sensation, la clart dĠune rvlation, la profondeur dĠune douleur.
La posie chinoise connut trois formes majeures : le shi, dĠabord, puis le ci
et le qu. Ces trois termes runis, ou seulement les deux
premiers, servent du reste dsigner lĠart potique chinois dans toute sa
diversit et la multiplicit de ses sous-genres. Le shi
est la forme potique chinoise la plus
importante par sa dure et par le nombre de ses crateurs. On distingue la
production antrieure aux Tang (618-907), dite Ç lĠancienne È (gushi), de celle qui, partir du VIIe sicle, prend en compte les rgles tonales fondamentales pour la Ç posie
moderne È (jintishi), rgles que lĠon doit Shen Yue (441-513). Les potes usrent leur gr de ces deux modes
jusquĠau XXe sicle : lĠun prsente un espace de libert tant formel quĠexpressif, lĠautre, est
soumis de lourdes contraintes (schma tonal, paralllisme, vers de 5 ou 7
pieds). Il se dploie dans trois dimensions - le Ç huitain
rgulier È (lshi), Ç quatrain rgulier È (jueju) et un format plus long (10 vers ou
plus) le pail.
Les premiers shi
sont ceux du Shijing[iii] avec des vers de 4 pieds (siyan
shi). Cette premire
anthologie potique chinoise (VIe s. av. J.-C.), longtemps attribue
Confucius, runit 305 pices
dont les plus anciennes
datent du Xe
s. av. J.-C.. Elle fut
reconnue comme le deuxime des Cinq Classiques confucens, devenant ainsi pour deux
millnaires le Ç Livre
potique È de la civilisation chinoise. Des Han (- 206 +220), on conserve un ensemble de Dix-Neuf
Pomes anciens (Gushi Shijiu shou) anonymes, en vers
pentasyllabiques. Avec une grande
simplicit de ton, ils voquent les thmes essentiels de la posie
chinoise : douleur de l'loignement, conscience du temps qui coule
inexorablement vers la mort, vanit des plaisirs et de l'amour. Vers le IIIe s., le shi de 5 pieds (wuyan shi) sĠimpose. Il
dcoule pour une part du yuefu. Ce genre
potique libre tire son nom du Bureau de la musique, cr en 120
av. J.-C., dont la mission tait de collecter les chants qui avaient cours
dans le peuple. Au XIIe s., Guo
Maoqian en rassembla la
plus grande collection, le Yuefu shiji, constitue pour
moiti dĠhymnes dynastiques au style pompeux. Seules 20 des 100 sections contiennent de vritables pomes populaires de l'poque
Han. En vers irrguliers, puis en vers de 5 pieds, ce sont des pomes
narratifs qui chantent la guerre, l'amour et les saisons dans la veine des Guofeng (Ç Airs des
principauts È) du Shijing. Homme de guerre
la rputation dtestable, souverain cruel mais aussi fin pote, Cao Cao
(155-220) donna au yuefu ses lettres de noblesse savante. Chef de file
de lĠcole de JianĠan, il laisse 24 pomes qui frappent par la force des
sentiments, la justesse des descriptions et la vigueur de son style. Ses deux
fils suivront sa voie. Quand Cao Pi (187-226) laisse en tout et pour
tout quarante pomes parmi
lesquels on trouve le premier pome en vers de 7 pieds, Cao Zhi
(192-232), le plus brillant des deux, en livre le double. Sa courte vie
et son Ïuvre se partagent
en deux priodes que sparent, en 220, la mort de son pre et l'accession au
trne des Wei de son frre Cao Pi : avant, il chante la guerre, aprs,
prisonnier dans ses fiefs, il exprime sa soif de libert, son
sentiment de frustration et d'inutilit travers l'image rcurrente de l'herbe
folle ou le rve taoste de l'immortalit. Il porte
sa perfection le shi en mtre de cinq pieds,
sans ngliger le yuefu populaire. A
l'instigation de potes cherchant retrouver la sincrit de l'inspiration et
la simplicit du ralisme de leurs modles, cette forme aura un grand succs sous les Tang avec un mouvement appel
le Ç Nouveau Yuefu È (Xin
yuefu). Sous les
Han, la posie se dveloppe aussi selon un mode trs diffrent en marge de la
prose. Il est appel fu ou Ç prose rythme È. Ses origines sont intimement
lies une tradition qui trouve sa source dans le Chuci (Elgies de Chu), anthologie de longs pomes de 50
100 vers de 5 7 pieds, rassembls par Wang Yi au IIe
s. de notre re, dont le clbre Lisao (Lamentations sur
la sparation), long pome dans lequel Qu Yuan (vers 340 - 278
av. J.-C.) couche son amertume dĠavoir t bannis
par son Prince. Compos d'une introduction en prose suivie d'un dveloppement
en prose potique, rythme et souvent rime, le fu privilgie le distique de vers de 4 ou 6 pieds. La longueur du Ç pome È
varie entre quelques dizaines et quelques centaines de vers. Le fu volue avec les sicles, dans son style et dans ses
thmes. Sous les Han, ce sont des dithyrambes descriptifs ou narratifs sur les
chasses de l'Empereur ou les splendeurs des capitales. Son meilleur dfenseur
fut un gentilhomme de la cour, Sima Xiangru (179 av. J.-C. -117 av. J.-C.)
lequel est aussi clbre pour ses frasques avec la belle Zhuo Wenjun qui
s'enfuit avec lui aprs l'avoir entendu jouer de la cithare, que pour son Ïuvre
potique. Fin musicien, il
travailla la rime, les assonances et les caractres rares. Jia Yi (200 - 168 av. J.-C.),
gnie prcoce qui fut conseill imprial 23 ans avant dĠtre exil
Changsha en 178, voque, quant lui, l'amertume de son destin et prvoit sa
mort prmature. Son style annonce
le fu des Six Dynasties (222-589), plus court et
plus ouvert aux notations ralistes : on clbre la nature, les objets
quotidiens, les instruments de musique, les sentiments intimes. Le gnie
potique dĠun des potes les plus attachants de lĠpoque, Tao Yuanming (365-427) ne put nanmoins se
satisfaire dĠun genre unique. Ses trois fu o il
exalte sa libert retrouve aprs avoir dmissionn de sa charge, montrent que
la simplicit nĠest pas ennemie de la profondeur. De lui, nous sont galement
parvenus neuf pomes de quatre pieds et 114 pomes de 5 pieds de
longueurs diverses qui peignent sa vie retire aux champs, difficile
mais conforme son idal. Ils refltent son amour de la vie paysanne,
de lĠalcool et
des livres. Son style atteint la perfection dans le
naturel et la transparence, ce qui fait de lui un pote universellement apprci.
On peut lui opposer Xie Lingyun (385-433), aristocrate fortun, qui
prfra sa vie luxueuse dans son domaine du Zhejiang aux petites charges qu'on
lui offrait. Bouddhiste intellectuel, il adorait la nature sauvage et grandiose
qu'il dcrivit dans des pomes admirables. Tout aussi remarquables sont les quelque 300 pomes inspirs par le bouddhisme Chan (Zen)
attribus Hanshan (ou Ç Froide montagne È) pseudonyme cachant un groupe de potes
anonymes du VIe s., qui aiment chanter les jois de la vie dĠermite.
La dynastie des Tang (618-907) marque un tournant dans lĠhistoire de lĠcriture potique. Le shi profite de la nouvelle re de paix et dĠexpansion, ainsi que de la mise en place dĠun systme de recrutement bas pour une part sur la matrise de la posie. La rbellion dĠAn Lushan (755-763), qui provoqua le lent dclin de la dynastie, ne sera pas sans consquence sur la production littraire qui, ds lors, se mettra lĠcoute des souffrances communes. Ds le dbut de la priode, tous les genres et toutes les formes potiques sont recenss et codifis. La posie complte des Tang (Quan Tang shi), monumental ouvrage compil au XVIIIe s., runit pas moins de 48 000 shi dus quelque 2000 potes. Curieusement, cĠest grce une anthologie intitule Trois cents pomes des Tang (Tang shi sanbaishou) et ralise par Sun Zhu en 1763, que le sommet de la cration potique chinoise et ses meilleurs crateurs seront dfinitivement populariss. Dans ce choix forcment discutable, on croise parmi les 77 auteurs retenus, les plus fameux matres du shi : Li Bai (701-762)[iv], Du Fu (712-770)[v], Bai Juyi (772-846)[vi] bien naturellement, mais aussi Wang Wei (699-761) avec une trentaine de ses 479 pomes lesquels rendent compte de sa profonde foi bouddhique, vritables Ç peintures sonores È, composes par un musicien accompli. Tout aussi habile faire partager son exprience de la nature est Meng Haoran (689-740), prcurseur et matre du huitain pentasyllabique. Pote de la fin des Tang, Li Shangyin (812-858) laisse quelque 600 pomes au symbolisme obscur mais superbe. Beaucoup plus droutante encore est lĠÏuvre de Li He (791-817), gnie prcoce et novateur qui, prfrant souvent la forme libre du yuefu et du guti, livra, avant de mourir prmaturment, 233 pomes ports par un imaginaire difficile pntrer et vhicule dĠun dsespoir quasi-romantique. Sans disparatre pour autant le shi devait laiss bientt la premire place un genre qui permit la posie dĠassimiler divers apports populaires.
Dj pratiqu
par Li Bai, Bai Juyi, et surtout par Wen Tingyun (812-870) ou encore Li Yu
(937-978), prince dĠune phmre dynastie des Tang du Sud, le ci devint rapidement le genre de ralliement des potes
principalement entre le
Xe et le XIIe
s.. Ç Paroles È crites sur des airs musicaux existants, le ci n'a pas
une forme fixe. Chaque air choisi impose une structure complte : nombre
de couplets, de vers par couplet, de pieds par vers, disposition des rimes et
des tons. Malgr tout, le ci se caractrise par une grande libert dans le langage comme dans les
thmes qui tournent au dbut autour de la femme et de lĠamour. Su Shi (Su
Dongpo, 1037-1101), gnie pris de libert, qui fut dans ses fonctions un
confucianiste scrupuleux, mais, dans sa vie prive, admirateur du taosme de
Zhuangzi trs vers en bouddhisme, fonda une nouvelle cole, moins dpendante
de la musique, sur des sujets plus classiques. On ne dnombre gure plus de 340
ci sur les
quelque 2500 pomes de son Ïuvre, mais ceux-ci font preuve d'une nouveaut et
d'une puissance qui donnent une nouvelle dimension ce genre. Son cole,
qualifie de Ç libre et hardie È sera continue par Xin Qiji
(1140-1207). Ses 626 ci
traitent de trois thmes principaux : la politique et le regret du
Nord natal, la nature et lĠamour. Beaucoup moins volumineuse, lĠÏuvre de la
potesse Li Qingzhao (1084-ap. 1151) nĠen reste pas moins attache lĠhistoire
de ce genre, le plus apte selon elle faire partager des sentiments. De fait,
sa vie et son Ïuvre sont intimement lies et scindes en deux par l'invasion
des Jin (1127), suivie de la mort de son mari. Avant, elle voque ses
joies, ses promenades printanires et ses tudes pigraphiques ; aprs,
l'exprience de la solitude et le regret du pass. Jiang Kui (1155-1221), bohme,
pote et musicien, qui vcut de son talent auprs de lettrs-fonctionnaires
mcnes, composa, quant lui, 84 ci encore trs
apprcis pour leur beaut musicale.
LĠarrive des Yuan permit un nouveau genre de sĠimposer. Sa naissance et son essort doivent beaucoup au thtre. Puisant aux mmes sources populaires et citadines, le qu est tout la fois le volet chant des comdies (zaju) et une forme potique liant la matrise de rgles strictes la fluidit de lĠinspiration. galement appele sanqu (Ç qu occasionnel È), on en distingue deux formes : le xiaoling, Ç petit air È avec un couplet de quelques vers rime unique et le taoshu Ç suite È avec plusieurs couplets sur des airs diffrents. Sa vogue se dploie autour dĠune date, 1290 : trs populaire dans le Nord o il apparat au XIIe s., il recourt au style naturel, au langage parl, aux motions fortes, avec Guan Hanqing, Ma Zhiyuan ou encore Wang Shifu, tous galement dramaturges ; aprs, la cration se dplace dans le Sud, o il perd de sa grandeur et de sa puissance au profit de la dlicatesse et de l'lgance. La reconqute (en 1368) de lĠespace chinois par une dynastie nationale, les Ming, pas plus que sa perte au profit des Mandchous en 1644, nĠont permi lĠapparition dĠune nouvelle forme potique ou lĠmergence de potes capables de dtrner les grands noms des poques prcdentes. Pourtant, une pliade de crateurs, tels Tang Yin (1470-1523), Gao Qi (1336-1374), Wu Weiye (1609-1672), Gong Zizhen (1792-1841), laisse des Ïuvres attachantes. Pendant les trois sicles et demi qui s'coulrent ainsi jusquĠ la remise en question du legs ancestral, la cration potique continue dĠoccuper une large place, se mlant la prose (Yuan Hongdao, 1568-1610), sĠencanaillant lĠoccasion, avec les Shange (Chansons de la montagne) de Feng Menglong (1574-1645), en sĠimmisant dans les Ïuvres romanesques (tongsu xiaoshuo) et surtout dramatiques (chuanqi), comme si, bien que tributaire du pass, elle ne pouvait quitter dfinitivement la scne.
Le roman chinois ancien
En chinois
moderne, la notion occidentale de Ç roman È se traduit par le mot xiaoshuo qui peut galement signifier Ç rcit È,
Ç conte È, Ç nouvelle È. Ce terme, dont le sens premier est
Ç menu propos È est trs ancien puisquĠil figure dj dans le Zhuangzi
(fin du IVĦ s av. J.-C.). Il est associ aux rapports fournis
par une catgorie mineure de fonctionnaires chargs de rendre compte en haut
lieu de lĠtat dĠesprit de la population. Par la suite, il a fini par englober
un champ littraire trs vaste qui
incluait, jusquĠau dbut du XXe s, le thtre (xiqu). Le dnominateur commun de cet ensemble qui se
dcline autant en langue classique (wenyan) quĠen langue vulgaire (baihua), semble bien tre son caractre narratif marqu, son recours plus ou
moins affich et assum lĠimagination et sa vocation divertir. Jamais en
mesure de dtrner durablement la Haute littrature (posie et prose
classiques), cette littrature
Ç marginale È fut nanmoins dfendue par quelques-uns des plus
grands littrateurs chinois, le plus souvent sous le couvert de lĠanonymat,
faisant fi du mpris affich par lĠorthodoxie bien pensante pour ce genre rput vil. Pour
lĠaborder, on peut oprer une distinction entre deux grands domaines, lĠun en
langue classique, lĠautre en langue vulgaire, la rserve de garder
lĠesprit quĠelle ne semble pas avoir t perue dĠune manire aussi claire par
les Chinois avant le sicle dernier.
Le roman chinois ancien en langue classique (wenyan xiaoshuo).
Ce nĠest vritablement quĠ partir des Ming (1368-1644)
quĠon prit lĠhabitude de parler de zhiguai xiaoshuo (
Ç rapport de lĠtrange È) pour faire rfrence un type de
rcit dont il subsiste pas moins
de 4000 pices crites pendant la
priode comprise entre la fin des Royaumes Combattants (- 475 -221) et lĠavnement des Tang (618-907). Outre leur brivet et leur style
lapidaire et dpouill, ces textes ont pour caractristique commune dĠexplorer
le registre du fantastique. Certains de ceux, la plupart inconnus, qui on les
doit nĠavaient srement pas conscience de faire Ïuvre littraire, mais
ambitionnaient, au dpart tout au moins, dĠtre les historiographes des faits
droutants dont ils taient les dpositaires. Traitant dĠune faon ou dĠune
autre dĠvnements, de personnes, de choses ou de lieux tranges, ces textes
devinrent rapidement et dfinitivement suspects aux tenants de la tradition
confucenne, sans jamais atteindre au rang de texte canonique dans les
traditions taoste et bouddhiste, quand bien mme leur arrivaient-ils dĠen dfendre
les thses. Le Shanhaijing (Classique des
monts et des mers
) qui transmet des crits du IIIe s av.
J.-C., voire mme plus anciens, peut par certains aspects apparatre comme un
des anctres du genre. Sorte d'encyclopdie mi-raliste, mi-lgendaire, il a le
mrite de restituer maints rcits mythologiques. Mais cĠest bien plus tard
quĠapparaissent les recueils les plus marquants. Le Soushen
ji (A la recherche des esprits)
a t compil
par Gan Bao, grand lettr et historien, actif au milieu du IVe s. Il
propose 454 anecdotes surnaturelles ou simplement troublantes. Le Youming lu (Relations du monde cach
et visible) de Liu
Yiqing (403-444) nĠen conserve quĠ peine plus de 250 qui auront une influence
tout aussi grande sur lĠinspiration littraire chinoise. Du mme lettr de
renom, prince dĠune des familles impriales de lĠpoque dites des Dynasties du
Nord et du Sud qui fut si riche du point de vue intellectuel, on
conserve un recueil dĠune facture unique, le Shishuo xinyu (Nouveauts sur les
choses de ce monde).
Ce chef-dĠÏuvre dĠun
des nombreux sous-genres du xiaoshuo primitif runit plus de mille
anecdotes sur des personnages clbres des Han aux Jin (25-420).
Pour parler du xiaoshuo sous les Tang et les Song (VIIe - XIIe s.), on a traditionnellement recours au terme chuanqi Ç transmission de lĠextraordinaire È qui dsignera, plus tard sous les Ming et les Qing (1644-1911), un type trs particulier de dramaturgie. Beaucoup plus dvelopps que par le pass, ils sont crits dans un wenyan lgant par des lettrs qui rivalisent de finesse dans la composition, lĠanalyse psychologique et lĠimagination et qui exploitent, non plus seulement le fantastique, mais Ç lĠextraordinaire de lĠordinaire È. Le grand pote Yuan Zhen (779 - 831) en consacre un (Yingyingzhuan) lĠamour sans conclusion matrimoniale de la jeune Yinying pour un lettr laquelle elle se donne de son propre gr. Cette subtile analyse du sentiment amoureux fminin inspirera bien des dveloppements littraires dont le Xixiangji au dramaturge Wang Shifu (fin XIIIe s.)[vii]. Bai Xianjian (775-826), frre cadet du grand pote Bai Juyi (772-846), laisse avec son Li Wa zhuan (Histoire de Li Wa) un texte dense qui est tout la fois un tableau de lĠpoque et une narration prenante des amours dĠun riche fils de famille avec une courtisane. DĠautres tracent dj les contours de lĠexpression littraire des poques suivantes avec une libert qui profitait de lĠassoupissement momentan de la doctrine confucenne. Le xiaoshuo en langue classique priclite sous les Song sans disparatre compltement car des collections en sauvent lĠessentiel. Le Taiping guangji ou Vaste recueil de lĠre de la Grande Paix, commande impriale acheve en 981, propose quelque 6970 histoires tires de 475 sources distinctes. La grande collection suivante manifeste brillamment la renaissance du genre une poque o lĠimprimerie permet de toucher un public plus vaste. Totalisant 2692 anecdotes, le Yijian zhi (Chroniques de Yijian) monument du grand rudit Hong Mai (1123-1202) ne resta pas lettre morte. Des gnrations de conteurs publics lui offrirent une postrit digne de son intrt. Sous les Ming, la mme poque o le xiaoshuo en langue vulgaire fait irruption, Qu You (1341-1427), petit fonctionnaire exil par l'empereur Yongle, redore le blason du conte fantastique en classique. Son Jiandeng xinhua (Nouveau Dit de la chandelle mouche, 1378) suscita des suites (comme le Jiandeng yuhua de Li Zhen, 1376-1452) et des imitateurs (Shao Jingzhan et son Mideng yinhua, 1592). Il fut galement bien reu en Core et au Japon (notamment par Ueda Akinari (1734-1809) lequel en tire profit dans ses Ugetsu monogatari ou Contes de pluie et de lune). CĠest en fait sous les Qing, la fin du XVIIe s., que semble se faire la synthse des diffrentes manifestations du xiaoshuo en langue classique avec trois auteurs majeurs tant par la qualit que par lĠampleur de leurs contributions : Pu Songling (1640-1715)[viii], dĠabord, dont la grande Ïuvre, le Liaozhai zhiyi (Contes extraordinaires du pavillon du loisir), nĠest publie quĠen 1766 ; Ji Yun (1724-1805)[ix] et son Yuewei caotang biji, Notes de la chaumire des perceptions subtiles, ensuite ; Yuan Mei (1716-1798), enfin. De loin, le moins connu, ce dernier apporte une note ironique un genre qui en manque souvent avec Ce dont le Matre ne parle pas (Zi bu yu) dont le titre rsume lĠhistoire et la porte du genre tout en faisant un pied de nez lĠorthodoxie confucenne. Il est tir dĠun passage des Entretiens de Confucius (Lunyu) dans lequel le Matre signale son dgot pour tout ce qui touche au surnaturel et au trivial.
Le roman chinois ancien en langue vulgaire (tongsu xiaoshuo).
Le xiaoshuo en langue classique nĠa jamais acquis son statut de mode littraire acceptable. Le recours la langue vulgaire, Ç comprhensible par tous È (tongsu), condamnait le xiaoshuo un ostracisme encore plus marqu. Son penchant encore plus prononc pour lĠimagination le dsignait bien plus encore comme le plus vil des genres vils. Les progrs de lĠimprimerie devaient lui offrir une si large diffusion que le plus virulent de ses dtracteurs, Qian Daxin (1728-1804), le considrait comme la quatrime doctrine de la Chine avec le confucianisme, le bouddhisme et le taosme, bien plus pernicieuse que ces deux dernires car touchant sans distinction les lettrs et les illettrs, Ç jusquĠaux femmes et aux enfants È et conduisant Ç au mal È. La critique est particulirement injuste, puisque, si le xiaoshuo en langue vulgaire fut parfois porteur dĠides peu orthodoxes, dnonciateur des tares dĠun systme bureaucratique et parfois aussi, il est vrai, bien peu respectueux des bonnes mÏurs, il se fit plus souvent quĠon ne lĠimagine le propagateur de la doctrine dominante, collaborant activement au syncrtisme ambiant qui marqua les deux dernires dynasties.
On peut faire
remonter les prmices de ce phnomne majeur de lĠvolution de la culture
chinoise la dynastie Tang, avec un type dĠcrit dont on a suspect lĠorigine
indienne sans la prouver. Il nĠen reste pas moins que ces textes appels bianwen (ou Ç textes sur des
scnes [de la vie de Bouddha] en images È) sont ns, entre le VIIIe et le Xe
sicle, dans les monastres pour rendre accessibles au peuple les
canons bouddhiques. La
majorit de ceux qui ont t dcouverts alterne des parties en vers destines
au chant et des parties en prose destines la rcitation. Ils prsentent
diffrents degrs de vulgarisation. Le plus clbre est srement le Mulian
bianwen (921)
lequel met en scne un disciple de Bouddha (Maudgalyyana alias Mulian) qui parvient obtenir la
dlivrance de sa mre des tortures de lĠEnfer. Mais les thmes exploits ici
sont parfois profanes. On en retrouve certains dans le rpertoire des conteurs
professionnels qui officiaient dans les grandes mtropoles de la Chine des Song
(960-1279). Ces Ç diseurs dĠhistoires È ou shuohuade ne livrent pas seulement des historiettes, anecdotes ou
cycles narratifs forgs partir de sources crites comme les collections de
mirabilia en circulation de leur temps ou les histoires dynastiques, mais aussi
un savoir faire. CĠest ce tour de main incomparable dans sa capacit
dvelopper ou synthtiser des matriaux que les premiers lettrs
sĠintresser cet aspect de la littrature vont tenter de rendre et de faire
partager un public de lecteurs. QuĠil soit long (100 chapitres) ou court, ou
de taille intermdiaire, le xiaoshuo en langue vulgaire conserve peu ou prou les
caractristiques gnrales de la littrature orale ( savoir une narration en
vernaculaire ponctue de posies). Il nĠen est pourtant pas la transcription
fidle. En effet, entre ces deux tats, oral et crit, distants parfois de plusieurs sicles,
des lettrs sont intervenus avec plus ou moins de discrtion, plus ou moins de
conscience du geste quĠils accomplissaient en se consacrant une production
qui, au mieux, pouvait leur
assurer des revenus suffisants, au pire, les condamnait vgter au bas de
lĠchelle sociale.
Le genre court : de lĠimitation la cration.
Sous les Song, une catgorie de
conteurs sĠtait distingue en narrant en une seule sance des historiettes qui
reurent le nom de xiaoshuo. Leur passage lĠcrit obligea les diteurs compilateurs et plus tard
les imitateurs les prsenter sous forme de recueil plus ou moins
volumineux. Le premier de ce type,
Contes de la Montagne sereine ou Qingping shan tang huaben,
date des annes 1550. Il devait proposer au dpart un total de 60 contes
datant des Song et des Yuan (1279-1368). Onze des 27 subsistants se retrouvent
dans trois collections que Feng
Menglong (1574-1645)
fit paratre Suzhou et Nankin entre 1620 et 1627, les San Yan ou Trois propos (120 contes). Source dĠune vogue qui
ne devait sĠessouffler quĠun peu moins dĠun sicle plus tard, ce bel ensemble
reprend les contes anciens encore disponibles et propose des nouveauts crites
dans leur esprit. Sous couvert dĠillustrer les prceptes confucens et de
travailler lĠdification morale de lĠpoque, ils abordent des problmes plus
actuels en phase avec un public compos de lettrs et de marchands. On y voit
dfiler la socit des Ming du petit colporteur qui parvient pouser la plus
courtise des prostitues (Ç Le vendeur dĠhuile conquiert Reine de
Beaut È) lĠimmortel taoste en passant par un empereur dprav (Ç Les
dbauches du Prince Hailing È), des mandarins admirables de dvouement ou
peu recommandables, de pauvres tudiants en prise avec le systme des concours
mandarinaux, des marchands qui rencontrent la fortune, dĠautres qui sduisent
les femmes esseules, et bien dĠautres encore qui illustrent leur manire
lĠextraordinaire. C'est justement sous cet emblme que Ling Mengchu (1580-1644)
plaa les deux collections (80 contes) quĠil publie dans la foule de celles de
Feng, les PaiĠan jingqi ou Frapper la table dĠtonnement
en sĠcriant : Ç Extraordinaire ! È.
Il y met plus de lui-mme en crant lĠensemble sans avoir toujours
recours des sources littraires. DĠautres collections verront le jour avant
la chute des Ming, mais aucune ne toucha les esprits aussi fortement que
celles-ci dont on retrouve lĠessentiel (40 contes) dans une anthologie qui en
assurera la postrit, le Jingu qiguan ou Spectacles curieux dĠhier et
dĠaujourdĠhui (vers
1635). Mais bientt les gots voluent et ce sont des recueils de dimension
plus modeste mais mieux organiss autour dĠune thmatique qui voient le jour. LĠrotisme
sĠaffiche plus clairement, avec ses diffrentes variantes. Le recueil le plus
influant est le Huanxi yuanjia (Amour et rancune), base dĠun grand nombre de romans coquins. La chute de Ming ne mettra
pas un terme la vogue du conte en langue vulgaire qui verra paratre quelques
crations de grande qualit aprs 1644, telles les Comdies silencieuses de Li Yu (1611-1680)[x].
Ce dernier contribue faire voluer le genre avec ShiĠer lou (Douze pavillons), recueil de douze rcits diviss
en chapitres, sorte de mini romans dans lesquels il explore avec ironie le
rpertoire le plus pris du public de ce dbut de dynastie, le caizi jiaren
xiaoshuo ou Ç roman du gnie et de la
beaut È. Il ne faut dĠordinaire
gure plus de 24 chapitres des auteurs prolixes pour narrer les amours
un temps contrari dĠun jeune puits de sciences avec une, voire plusieurs
jeunes filles de bonne famille. Il nĠempche que sous des couverts lgers et
peu cratifs, ces romans fort proches dans leur esprit des pices de thtre
la mode offraient, curieusement, une certaine vision de lĠmancipation de la
femme. CĠest lĠun dĠeux, le Haoqiu zhuan ou Choix bienheureux, qui sera le premier roman chinois
traduit en langue occidentale (1761). CĠest, dit-on, partir de lui que Goethe
aurait tir la conclusion que les Chinois Ç pensent et sentent comme nous
È.
La lecture du roman rotique, lequel
fleurit la fin des Ming et rsista toutes les vagues de proscription qui le
visrent sous les Qing, ne remet pas en question cette conclusion. Îuvres de
lettrs en rupture ou de vils tcherons, elles fournissent non seulement des
indications sur un ars erotica chinois souvent teint de pratiques taostes, mais procurent aussi des
lumires sur les relations entre les sexes un tournant de lĠhistoire de la
Chine impriale. Si le Moine Mche de Lampe (Dengcao heshang zhuan) les traite sur le mode du fantastique humoristique, dĠautres les abordent dans le
cadre des dbauches des puissants, tel le Zhaoyang qushi (Nuages et pluie au palais des
Han) ou encore Les
carts du Prince Hailing (Hailing yishi). Le plus clbre roman rotique chinois, Chair, tapis
de prire (Rouputuan) (vers 1657) de Li Yu semble
fournir une lecture ironique de ce genre. Du reste, il en cite trois des plus
remarquables reprsentants : Histoire htrodoxe dĠun lit brod (Xiu ta ye shi), attribu L Tiancheng
(1580-1618) ; Vie dĠune amoureuse (Chi pozi zhuan) qui permet lĠintrpide hrone de narrer
ses frasques la premire personne ;
Biographie du prince Idoine (Ruyi jun zhuan) qui entrane le lecteur dans la chambre
coucher de lĠimpratrice Wu Zetian (625-705). La redcouverte du monumental Gu
wan yan, manuscrit
indit, montre que lĠrotisme chinois peut se conjuguer sur la longueur. Mais
pour beaucoup, le xiaoshuo en langue vulgaire digne dĠadmiration est ailleurs.
Le genre long : la majest du vil.
Sous les Song, les conteurs spcialiss dans les cycles narratifs qui allaient dboucher plus tard sur la production de roman-fleuve redoutaient la concurrence des conteurs dĠanecdotes. Ceux-ci taient en effet capables de camper un monde en une sance alors quĠil leur en fallait plusieurs dizaines pour parvenir au mme but. Cette option les avait conduits dvelopper un mode narratif dont le matre mot tait la fidlisation du public. Leur legs offrait des lettrs une matire encore plus digne dĠintrt, dĠautant que sa profusion ncessitait le recul et la matrise de la composition. Aprs ce quĠon pourrait qualifier de ttonnement une poque, celle des Yuan, o le genre nĠa pas encore vraiment trouv ses marques, on vit assez rapidement apparatre des Ïuvres particulirement abouties. Quatre dĠentre elles lĠemportent largement. La fin des Ming les distingua dĠune appellation percutante, les Quatre grands livres extraordinaires (Si da qishu), allusion piquante aux quatre livres de base de la culture confucenne. Ils fournissent le modle des quatre genres majeurs du roman-fleuve chinois : le roman historique avec le Roman des Trois Royaumes (Sanguo zhi yanyi) de Luo Guanzhong (v. 1330 - v. 1400)[xi] qui livre une amplification de la Chronique des Trois Royaumes (Sanguo zhi) de Chen Shou (233-297) dans un chinois classique lgamment vulgaris ; le roman fantastique avec La Prgrination vers lĠOuest (Xiyou ji)[xii], fresque riche en couleurs, attribue Wu ChengĠen (vers 1506-1582) et mettant en scne le plerinage aux sources du bouddhisme de quatre plerins hors du commun ; le roman de cape et dĠpe avec Au bord de lĠeau (Shuihuzhuan)[xiii] qui organise une abondante matire brode partir de la relation dĠune rbellion et dont la ralisation reviendrait en commun Shi NaiĠan (1296-1370) et Luo Guanzhong ; le roman de mÏurs avec Fleur en Fiole dĠOr (Jin Ping Mei)[xiv] qui, partir dĠpisodes emprunts Au bord de lĠeau, narre la vie quotidienne et sexuelle dĠun marchand afin de dnoncer plus en profondeur les tendances nfastes du systme mandarinal. Ces ouvrages seront tous dfendus par des commentaires la hauteur de leur gnie et susciteront bien des suites. Un cinquime monument viendra, sous le rgne des Mandchous, rejoindre ce corpus. CĠest le Rve dans le pavillon rouge (Hongloumeng) Ïuvre de Cao Xueqin (1715 ?-1763)[xv] qui dgage un pouvoir de fascination sans gal et octroie au genre ses lettres de noblesse. DĠautres romans dĠampleur vont galement marquer lĠhistoire du genre, mais aucun ne pourra atteindre la mme notorit et aucun ne prsente autant de qualits. Ils mritent nanmoins dĠtre signals : la Chronique indiscrte des mandarins (Rulin waishi) de Wu Jingzi (1701-1754) lequel passe pour tre le premier roman de cration pure et qui propose dans une suite dĠpisodes et dĠanecdotes, souvent pris sur le vif, un portrait charge du monde des lettrs-fonctionnaires et un tableau saisissant des ravages imputables son soubassement, le systme des concours mandarinaux ; Destines des fleurs dans le miroir (Jinghua yuan) en 100 chapitres, de Li Ruzhen (1763-1830) est une froce satire sociale dĠun genre nouveau. Elle combine avec une grande libert lĠesprit encyclopdiste cher aux lettrs de lĠpoque avec lĠhumour et la verve dĠun Xiyouji. Ce voyage initiatique travers 31 pays imaginaires o les caractristiques physiques des habitants rvlent leurs qualits morales fait irrsistiblement penser aux Voyages de Gulliver. Dans le mme esprit, citons le Yesou puyan (Propos dĠun vieux sauvage) dans lequel Xia Jingqu (1705-1787) prne une restauration du confucianisme en mettant en scne un polygame tout la fois fort de ses prrogatives masculines et respectueux de lĠharmonie entre les sexes. Mais cĠest, il faut bien en convenir, le roman de chevalerie ou Ç wuxia xiaoshuo È qui retient lĠintrt du public le plus vaste la fin des Qing. Ses hros sont des redresseurs de torts et des justiciers, ses intrigues strotypes, ses personnages trs marqus par le thtre sont sans nuance. Un des plus clbres, Trois redresseurs de torts et cinq justiciers (Sanxia wuyi) date de 1879. Yu Yue (1821-1907) le remania vingt ans plus tard (Qixia wuyi). Il s'agit d'une affaire judiciaire remettant au got du jour la clairvoyance et lĠimpartialit du bon juge Bao (999-1062) si souvent illustrs dans le roman comme au thtre. La priode vit galement lĠapparition de romans, parfois fort longs, dus des crivains journalistes. Ils ont en commun de dresser un tableau dtaill et accusateur de la socit lĠheure du dclin. Point de mire de cette gnration qui continue de chevaucher des modes narratifs anciens en les pliant au rythme moderne du feuilleton, la corruption et lĠavidit de la socit mandarinale. Elles sont en vedette autant chez Li Baojia (1867-1906) avec les 60 chapitres de sa Mise nue du monde des mandarins (Guanchang xianxingji) que chez Wu Woyao (alias Wu Jianren, 1866-1919), auteur d'une vingtaine de romans populaires dont le monumental Phnomnes remarquables observs durant ces vingt dernires annes (Ershi nian mudu zhi guaixianzhuan) en 108 pisodes trs autobiographiques. Trs li avec le milieu rformiste de la fin du XIXe s., Zeng Pu (1872-1935) livre son roman Ç dnonciateur È sous le titre de Fleur sur lĠocan de pchs (Niehaihua) au dbut dĠune nouvelle re. Bientt lĠinfluence de la littrature trangre va se faire sentir. Elle est de mieux en mieux connue et apprcie grce des traductions dĠabord en langue classique avec Lin Shu (1852-1924) puis en langue vulgaire quand celle-ci lĠemportera enfin pour devenir le support dĠune nouvelle littrature. Le dernier vritable chef-dĠÏuvre du roman en langue vulgaire de la Chine impriale est sans doute celui dans lequel Liu E (1857-1909), autodidacte passionn trs tt rfractaire la voie des concours, et qui fut tour tour mdecin et marchand, nourrit encore lĠespoir dĠun rtablissement. Prgrinations dĠun clochard (Laocan youji) nĠest un modeste roman que dans sa forme rduite vingt chapitres. Il constitue le chant du signe dĠune aventure cratrice dont lĠimportance et le legs nĠont pas encore t entirement reconnus.
Le thtre
chinois ancien
De toutes les littratures de divertissement que produisit le continent chinois, le thtre (xiqu) est sans conteste le genre le moins connu du public franais, loin derrire le roman dont les Ïuvres majeures, aussi bien anciennes que modernes, lui sont accessibles par des traductions de rfrence. La raison rside sans doute dans la complexit de l'expression dramatique chinoise. Sa lecture ncessite non seulement une solide connaissance de la langue classique (wenyan), porte dans l'criture des passages chants un degr de raffinement extrme trs proche de la posie classique, mais aussi un got prononc pour la langue vulgaire ancienne (baihua) dans laquelle sont couchs des dialogues indispensables la bonne comprhension de l'action. Ë ces exigences de base dj fort redoutables, il faut encore ajouter les obstacles que posent ses liens organiques avec des musiques pour la plupart perdues. De plus, depuis sa naissance aux alentours du XIe sicle, chaque poque a produit un genre propre avec une multitude de rgles fort complexes dont lĠtude relve plus de lĠhistoire des spectacles. Les donnes sur les acteurs sont du reste fort lacunaires car, quand bien mme leur arrivait-il dĠtre priss, ils se trouvaient relgus au ban dĠune socit confucenne fondamentalement ennemie du divertissement. Pourtant en l'absence de conservatoire et de metteur en scne, ce sont eux qui constiturent la clef de vote d'une expression artistique dont la transmission se fit de matre disciple et qui ne fut pas uniquement littraire mais tout autant scnique, liant chant et acrobatie, reposant sur une gestuelle aussi raffine que stylise. A ces divers titres, il conviendrait de parler non pas de thtre chinois, mais bien plutt dĠopra la seule rserve que les librettistes ne faisaient pas appel des compositeurs, mais puisaient dans un fonds de mlodies distinguant un genre dramaturgique particulier une poque et un lieu. C'est ce lourd hritage qui vit clore et sĠopposer maintes coles stylistiques que les dramaturges modernes nĠont pas toujours su ou voulu assumer, rompant, qui sous la contrainte, qui sous l'influence du thtre parl occidental, avec les modles du pass. Il nĠempche que ce genre de divertissement particulirement cher au public chinois, offre la littrature maints chefs-dĠÏuvre lesquels furent plus souvent lus que vus. CĠest du reste principalement partir des ditions subsistantes que lĠon peut reconstituer lĠvolution de cette aventure artistique unique marque par deux genres majeurs : le zaju des Yuan (1279-1367) et le chuanqi sous la dynastie Ming (1368-1644) et le dbut des Qing (1644-1911). Aprs 1850, le thtre littraire si fcond depuis cinq sicles sĠessouffle pour servir de terreau lĠclosion des thtres locaux (difangxi), plus spectaculaires, dont le plus clbre est le Jingju ou Thtre/opra de Pkin. Chacun dĠeux dfend une dramaturgie propre des pratiques thtrales et un dialecte prcis sans jamais tourner le dos la tradition du spectacle complet lĠancienne. On les distingue maintenant du thtre parl (huaju) par des termes forgs de toutes pices tel que ge(wu)ju Ç thtre (dans) chant È.
LĠge dĠor du thtre chinois.
CĠest sous la domination de la Chine par les Mongols
quĠapparut le zaju (Ç spectacles
varis È), premire forme labore et cohrente de spectacle thtral dont
les livrets taient redevables des lettrs. Le dveloppement de cette
dramaturgie en quatre actes plus une courte scne appele
Ç cheville È (xiezi), est en fait
grandement redevable la nouvelle situation politique qui relguait les lites
chinoises la portion congrue et leur coupait la voix de lĠascension sociale
par les examens mandarinaux. Elle profitait non seulement du recul des tudes
classiques mais aussi de lĠapport de diffrentes traditions pratiques partir
du XIe s. dans les quartiers de plaisirs des grandes mtropoles Song
(960-1279), puis pendant la domination du nord de la Chine par les Jin
(1115-1234) laquelle avait favoris lĠmergence dĠune sorte de
Ç proto-thtre È organise autour dĠun chanteur-rcitant. Il ne
reste que peu de tmoignages crits de ce genre connu sous le nom de zhugongdiao ou Ç chansons omnimodales È. LĠun dĠentre eux,
d Dong Jieyuan (vers 1200), adapte un conte en langue classique des Tang, la
fameuse Histoire de Yingying de Yuan
Zhen (VIIIe s.). Il sera repris un sicle plus tard par un matre du
zaju, Wang Shifu (1260 ?-1336 ?) sous
le mme titre, Histoire du pavillon dĠOccident ou Xixiangji. Sous
les Yuan, donc, le zaju fut dfendu par
pas moins de deux cents auteurs qui livrrent quelque 600 pices dont ne
subsistent plus que 162, presque toutes dans des ditions remanies sous les
Ming. On doit la plus prestigieuse dĠentre elles Zang Maoxun (1550-1620)
lequel en avaient retenu cent (Yuan qu xuan ou Anthologie du thtre Yuan). Dans ce choix, on retrouve les productions des
principaux auteurs dont les plus marquants sont sans conteste Wang Shifu, Guan
Hanqing et Ma Zhiyuan. On connat peu de chose de la vie de Guan Hanqing (v.
1240 - v. 1320) sinon quĠil tait
comme la plupart de ses collgues dramaturges recenss dans le Lu gui bu ou Registre des spectres tabli au milieu du XIVe s., originaire de
Pkin et quĠil volua dans le milieu thtral. On ne sait sĠil montait, comme
la lgende le dit, sur les planches, mais ce fut un pote pris et un
dramaturge prolixe. Des 67 pices qui lui sont attribues, on nĠen connat que
18, qui bien quĠexplorant des thmatiques varies (historiques, judiciaires,
sentimentales), ont pour point commun de confier le premier rle une hrone
gnralement jeune, de condition modeste (courtisane, servante, paysanne), en butte la
brutalit dĠun monde livr sans garde fou des personnages Ç cyniques,
triviaux et cruels È, gnralement riches et puissants. Dans le Ressentiment
de Dou E (Dou E
yuan), lĠhrone
est accuse dĠun crime quĠelle nĠa pas commis. Le jour de son excution, elle
fait trois vÏux. La neige, qui tombe en plein t comme elle lĠavait escompt,
confirme son innocence. Son pre, dont elle avait t spare devient magistrat
et lui rend justice titre posthume. Sous le pinceau de ce lettr qui se
dcrivait comme un Ç dur cuire È, la nature humaine apparat sous
ses aspects les plus sordides comme les plus mouvants. Au style de Guan
Hanqing qui combine avec bonheur la rudesse de la langue vulgaire lĠallusion
littraire, et sera connu sous le nom dĠEcole de la couleur naturelle (Bense
pai), sĠoppose celui dĠun Wang Shifu ou
dĠun Bai Pu (ca. 1226 - 1306) auteur
de zaju thme romantique et de style
potique. Sa Pluie sur le sterculier (Wutong yu) chante la passion tragique de
l'empereur Xuanzong des Tang pour sa concubine Yang Guifei. De Ma Zhiyuan (vers 1250 - 1321), on peut encore lire 7 de
ses 13 pices. La plus clbre est une excellente fresque historique, lĠAutomne au palais des Han (Hangong
qiu), qui met en scne lĠempereur Yuandi des Han tomb fou amoureux
dĠune de ses concubines, la belle Wang Zhaojun, quĠil doit cder en mariage
un chef Xiongnu pour assurer la paix de lĠempire. La jeune femme accepte, mais
se suicide une fois passe la frontire. DĠune manire gnrale, les pices de
Ma Zhiyuan sĠorganise autour dĠun personnage masculin fort, et pour la moiti
au moins trahisse son penchant pour le taosme de la secte Quanzhen. On lui a
reproch son pessimisme et sa Ç passivit È par rapport aux tensions
de lĠpoque. De fait, si ses crations ne montrent pas le mme engagement que
celles de Guan Hanqing, elles sont portes par une ironie subtile. Le zaju des Yuan vaut par son homognit, son ralisme, la
caractrisation des personnages, la vracit des dialogues et surtout par
l'universalit des problmes exposs. La traduction ralise par le Pre
Jsuite de Prmare en 1735, du Zhaoshi guĠer (LĠorphelin de la famille Zhao) de Ji Junxiang, inspira mme
Voltaire son Orphelin de la Chine (1755) drame dans lequel il peint un
Gengis-Kahn Ç soucieux de se convertir aux Lumires et la civilisation
Vertueuse de la Chine È (Darrobers, 1995). La transition entre le zaju et le chuanqi se fit dans la douceur et grce
des auteurs de grands talents tels Gao Ming (vers 1305-1359). Son Pipa ji
(Le Dit du Pipa) illustre avec brio la
fidlit dĠune femme vertueuse pour un mari volage et la sagesse dĠune pouse
qui sait respecter les rgles de la prsance dans le mariage. Cette dfense
des valeurs morales sduira jusquĠau fondateur de la nouvelle dynastie Ming et
inaugure un nouveau tournant dans la pratique thtrale.
Apoge du thtre littraire.
On continue sous les Ming dĠcrire des zaju, en tout plus de 500, redevables quelque 200 dramaturges
qui font voluer le genre au risque parfois dĠen branler la belle mcanique.
Mais cĠest surtout pour ses dramaturgies dites du sud quĠest rpute cette
poque qui dcline lĠart dramatique selon deux modes : une mouture libre et
plus longue du zaju, le nanxi (ou thtre du sud)
dont il reste bien peu de tmoignages et qui aurait pu, selon certains, se
dvelopper indpendamment des dramaturgies nordistes, voire mme antrieurement
elles, avant dĠvoluer vers le chuanqi
qui sĠimposa comme le genre majeur de la priode pendant laquelle quelque 740
auteurs composeront 2600 pices, dont seules 600 nous sont parvenues. Le
lyrisme parfois dbrid des pices et la prdilection des auteurs pour le
rpertoire sentimental vont contribuer lĠadhsion dĠun large public. La
musique dĠaccompagnement se fait plus suave, pousant avec plus de souplesse
les mandres parfois embrouills de la pense. La dramaturgie volue dans la
mme direction. Celle issue de Kunshan fut la plus prise et imposa lĠusage
quasi gnral du parl trs chantant de cette rgion du Jiangsu proche dĠun des
grands centres culturels de lĠpoque, Suzhou. Ses
mlodies harmonieuses et raffines, avec accompagnement de fltes traversires
en bambou et des instruments cordes, furent adaptes pour le thtre par le
musicien Wei Liangfu. Vers 1550, il crivit la premire partition du style kunqu qui
occupa la premire place dans la cration dramatique chinoise pendant deux sicles.
Alors quĠen gnral le zaju ne tolrait quĠun chanteur par acte, le chuanqi offre la possibilit tout acteur de faire valoir ses
capacits vocales. Bien sr, les personnages principaux, comme le jeune premier
(zhengsheng) et la jeune premire (zhengdan), ont la prminence mais plus le monopole des passages
chants (chang) rserv dans le zaju aux zhengmo et zhengdan. Du reste les troupes semblent plus fournies et mieux
organise. Elles sont sous la direction dĠun patron qui fait appel des matres
de comdies pour la formation des acteurs. Certaines sont indpendantes,
dĠautres attaches soit la cour, soit des clans mandarinaux ou encore de
riches familles. Mais ce ne sont pas forcment pour elles quĠon crit. Les
dramaturges perdent facilement de vue la destination premire du livret.
Ceux-ci sont si longs quĠils ne sont que fort rarement, sinon jamais, donns en
entier. Les troupes nĠinscrivent leur rpertoire que les scnes les plus
marquantes qui sont choisies juste avant leur passage en scne. Libres de
composer leur guise, les auteurs pensent avant tout lĠlgance des passages
potiques, bclant trop souvent les dialogues auquel lĠamateur ne prte du
reste gure dĠattention. Ils sont souvent rduits la simple fonction dĠaccompagnent
dĠun texte principalement destin la lecture silencieuse qui circulent en
dition luxueuse barde de fins commentaires de mlomanes avertis. Ce thtre
littraire livre la littrature chinoise quelques-uns de ces chefs-dĠÏuvre.
LĠun dĠeux, LĠpingle de tte en pine ou
Jingchaiji attribu Ke Danqiu,
sĠinspire dĠun fait divers tragique. Mais, marque des temps nouveaux, la magie
du thtre amne un dnouement heureux, permettant grce une Ç runion
finale È ou quanyuan, la
rsolution de toutes les tensions accumules. Les soixante meilleures
productions Ming ont t runies et dites par Mao Jin (1599-1659). On y
retrouve naturellement celles de Tang Xianzu (1550-1617)[xvi]
dont le Pavillon des Pivoines (Mudanting),
mais aussi celles de Shen Jin (1553-1610) lequel prnait un retour la
simplicit. LĠensemble reprend aussi des chuanqi plus directement divertissants comme le Shihou ji (Rugissements de lionne) que Wang Tingna (vers 1596) consacra aux rapports souvent conflictuels entre mari
et pouses. Le choix oublie pourtant LĠHistoire de lĠpe prcieuse ou Baojian ji (1547) un des trois chuanqi de Li Kaixian
(1502-1568) qui fit passer la scne des pisodes du fameux roman Au bord
de lĠeau. Les liens entre cration
dramatique et le roman sont encore plus marqus la fin des Ming. Certains,
lettrs iconoclastes, comme Feng Menglong (1574-1646), officient sur les deux
pans avec la mme nergie.
LĠart dramatique sous les Qing (1644-1911).
Li Yu (1611-1680), la figure la plus marquante de la
priode suivante est lui aussi trs impliqu dans ce mouvement, tant tout la
fois auteur de romans et dĠune dizaine de chuanqi dont la plupart sont des comdies pleinement assumes,
critique et directeur dĠune troupe constitue de ses concubines. Originaire
de Hangzhou, Hong Sheng (1645-1704) composa neuf chuanqi dont le seul subsistant, le Palais de la
longvit (Changsheng dian, 1688),
est une nouvelle adaptation (la dixime) des amours de lĠempereur
Xuanzong et de sa favorite Yang Guifei. Kong Shangren (1648-1718), lointain descendant de Confucius,
pote, essayiste, historien particulirement apprci de l'empereur Kangxi, est
surtout clbre pour LĠventail aux fleurs de pcher ou Taohuashan (1699), chef-d'Ïuvre dramatique des
Qing qui situe une nouvelle histoire dĠamour entre une courtisane et un lettr
lĠpoque de la chute des Ming en 1644. Elle ne serait pas trangre la
disgrce de Kong qui fut accus lĠanne suivant sa rdaction de corruption et
destitu des charges quĠil occupait alors. Il est vrai que cette pice, comme
beaucoup dĠautres permettait dĠesquisser, sous le couvert de la narration dĠune
simple histoire sentimentale la morale irrprochable, des ides critiques sur
certains aspects de la socit mandarinale.
La place du thtre dans les Lettres chinoises est pour le moins paradoxale. LĠorthodoxie confucenne le condamne officiellement, mais ceux qui sont chargs dĠen endiguer lĠinfluence sĠen rgalent ou sĠy adonnent soit directement, soit par le biais dĠditions commentes. De fait, les lettrs, en charge ou non, ne pouvaient ignorer ce domaine de la cration. Certains sĠen servirent mme pour rvler leur propre gnie : Jin Shengtan (1610-1661) dite et commente le Xixianji ; dĠautres laborent des tableaux dĠhonneur (L Tiancheng (1580-1618) et ses Catgories thtrales, Qupin) ; dĠautres vont plus loin. Aprs Wang Jide (mort en 1623) qui ouvrait timidement une voie lĠlaboration dĠune dramaturgie avec ses Rgles pour le thtre ou Qul (1610), Li Yu livre, en 1671, la synthse de ses vues sur un art quĠil pratiqua avec passion, dans les deux chapitres liminaires de son Xianqing ouji (Au gr dĠhumeurs oisives). Il y rappelle que Çla destination premire dĠune pice est la scneÈ et affirme que Ç la composition dramatique nĠest pas une voie mineure È. Pour lui, Ç il nĠy a pas plus dĠart majeur que dĠart mineur, lĠimportant est dĠexceller dans la voie choisie È.
[i] QU Yuan (vers 340 - 278 av. J.-C.) est le premier pote chinois connu. Il fut au service du roi de Chu, principaut sudiste ayant dvelopp une culture originale aux marges de lĠespace chinois, jusqu' ce que des calomniateurs le chassent. Blaiss au plus profond de son me, il coucha son amertume dans un genre potique emprunt dĠun lyrisme dbride, offrant une profusion d'images, de symboles et de locutions descriptives passes depuis dans le langage potique conventionnel. Lorsque son pays tomba aux mains de Qin, il se jeta dans la rivire Miluo. C'tait le 5e jour du 5e mois, dit-on, et sa mort est commmore encore de nos jours par des ftes aquatiques. Son destin tragique et son Ïuvre sont souvent confondus avec le Chuci (Elgies de Chu), anthologie de longs pomes de 50 100 vers, rassembls par Wang Yi au IIĦ s. de notre re. Pourtant le pote ne semble tre lĠauteur que dĠ peine plus dĠun tiers des 17 chapitres quĠil contient. Parmi ceux-ci, le seul pome sur lequel aucun doute ne plane est le clbre Lisao (Lamentations sur la sparation). CĠest une Ïuvre unique plus d'un titre. Longue de 374 vers, elle est passionne, lyrique, dsespre : phnix exil parmi les hommes, le pote incompris, chass par son roi, part en qute d'une me sÏur travers le monde et les toiles, sur un char attel de dragons. Foisonnant jusqu' la confusion, difficile comprendre par ses dialectismes de Chu, les nombreuses rfrences mythologiques et allgoriques, le symbolisme floral compliqu, le Lisao a fascin tous ses lecteurs et son influence sur lĠensemble de la littrature chinoise jusquĠ aujourd'hui ne saurait tre value. Le reste du Chuci explore la mme veine lgiaque, individualiste, bien quĠavec des variations attestant de crations dĠpoques diffrentes. Ce sont les Neuf Chants (Jiu ge), hymnes dĠamour chamanistique adresss des divinits, les Neuf Admonestations, pomes lyriques sur divers sujets, le Yuan you ou Voyage lointain qui narre un voyage chamanistique teint de taosme. Le Tian wen (Questions clestes) propose une collection dĠnigmes sur des sujets cosmologiques, mythiques et historiques. Un certain nombre de pices sont attribues avec plus ou moins de certitude des lettrs Han, qui comme Song Yu (IIIe s. av. J.-C.), auteur du Rappel de lĠme, crrent dans lĠombre de Qu Yuan dont lĠimportance dans la littrature chinoise a t compare celle dĠHomre dans lĠhistoire de la littrature europenne.
[ii] Gentilhomme de la cour en 123 av. J.-C., SIMA Qian (145 av. J.-C. - 86 ?). succde en 107 av. J.-C. son pre dans la charge de grand historien. En 99 av. J.-C., ayant dfendu un gnral vaincu, il est condamn la prison et la castration. Aprs vingt annes de labeur acharn, qui lui ont permis dĠexplorer les archives impriales et de visiter les lieux historiques pour rassembler des documents, il termine les Mmoires historiques (Shiji), monumental ouvrage en 130 chapitres et chef-d'Ïuvre incontest de la prose chinoise. Couvrant une priode de plus de 2 500 ans, il se divise en 5 parties : 1Ħ les Annales impriales prsentent chronologiquement les vnements marquants des rgnes impriaux, depuis lĠEmpereur Jaune jusqu' lĠempereur rgnant Han Wudi (en 101 av. J.-C. ) ; 2Ħ les Tables : chronologie compare des rgnes princiers avant lĠunification de 221 av. J.-C. ; 3Ħ Traits : quittant le rcit par annes, Sima Qian montre sa largeur de vue dans ces synthses des grands problmes contemporains : rites, musique, lois, calendrier, fonctionnaires, sacrifices, voies fluviales et conomie ; 4Ħ les Maisons hrditaires : histoire des princes avant l'unification ; 5Ħ les Biographies : cration originale de Sima Qian, pour qui Ç lĠhistoire tait principalement l'histoire des hommes, de leurs actions, de leurs paroles et de leurs crits È. Le Shiji, reconnu par dcret comme Ç Premire Histoire officielle de Chine È, servit de modle aux futures 24 Histoires dynastiques.
[iii] Le Shijing ou Classique de la Posie est la premire anthologie potique chinoise. Elle rassemble 305 pomes dont les plus anciens datent du xie av. J.-C.. Le texte actuel, longtemps attribu Confucius, existait sans doute la fin du vie s.. Ds les Han, il fut reconnu comme le deuxime des Cinq Classiques confucens. Son importance est donc sans commune mesure avec son contenu. Sa version officielle fut celle d'un certain Mao (IIe s. av. J.-C.) qui visait en faire exclusivement une posie politique et historique but moral. Le commentaire de Zheng Xuan (127-200) confirma cette interprtation qui se perptua jusqu' l'poque moderne. Si le vers prfr de l'anthologie, quatre pieds plus une csure, n'a pas eu de succs durable, les deux procds stylistiques employs couramment sont rests la base de l'criture potique chinoise : bi (comparaison) et xing (mtaphore allusive). Elle se divise en trois sections. Les Guofeng ou Ç airs des principauts È comptent 160 chansons d'origine paysanne la structure simple (deux ou trois couplets autour d'un refrain) rassembles dans 15 principauts de la Chine du Nord : ce sont principalement des posies d'amour, des airs de mariage ou de travaux des champs ; ces couplets, chants ou improviss lors des ftes saisonnires, restituent l'ambiance de la vie villageoise et dcrivent avec spontanit les sentiments de la jeunesse, au moyen de dictons emprunts la vie de la nature. Les Ya ou Ç pomes raffins È, comptent 105 pomes de la noblesse, dcrivant chasses et festins, plus recherchs dans leur construction et leurs images. Enfin les Song ou Ç hymnes È, au nombre de 37, sont des rcits piques destins aux crmonies rituelles de la cour des Zhou (1066-221).
[iv] Surnomm le Ç gnie de la posie È, LI Bai ou LI Bo (Turkestan 701 - Jiangsu 762) est avec Du Fu (712-770) est un des deux gnies la posie classique chinoise. Fils de marchand, il se passionne ds sa jeunesse pour la posie, les arts martiaux et la vie taoste, refusant de passer les examens. Ë 27 ans, il part pour le Hubei o il se marie et se fixe plus ou moins. En 742, le matre taoste Wu Yun le prsente la Cour. Pendant deux ans, il est choy par la haute socit de Chang'an. Mais, du de n'avoir reu aucune fonction la hauteur de ses ambitions, il reprend sa libert. En 744, il quitte la capitale, riche et clbre. Il mne ds lors une vie sans attaches, au gr de sa fantaisie, de ses amis et de ses protecteurs. En 756, pendant la rbellion d'An Lushan, il est compromis. Jug coupable et condamn l'exil, il est graci en 759. Trois ans plus tard, il se noie en voulant, dit-on, attraper par une nuit d'ivresse le reflet de la lune sur une rivire. La posie et la personnalit de Li Bo ont fascin ds son vivant. Ç Immortel en exil È , il semble vivre au-dessus du commun des hommes, hors des contraintes de la socit. Son temprament passionn, ses ambitions immenses, son romantisme turbulent, son got de l'indpendance sont temprs par la retenue de cet ge classique, de sorte que son art atteint un quilibre unique. Ses Ïuvres, rassembles aprs sa mort par un parent, comptent 60 textes en prose et 1024 pomes. La plupart d'entre eux, dont les deux tiers ont t dats, sont ns au gr des vnements de sa vie prive et sont adresss des contemporains : lettres, remerciements, adieux, banquets. Mais loin des pdanteries dĠusage, il y dvoile tout son tre : ses ambitions dues, sa passion des voyages, de la nature grandiose, son got pour l'ivresse, sa qute taoste de l'immortalit. Li Bai pratiqua toutes les formes potiques courantes sous les Tang, avec une certaine prdilection pour la libert du style ancien et le quatrain rgulier de 7 pieds quĠil composait avec une aisance dsarmante. La langue de Li Bai, relativement facile, explique en partie son immense succs.
[v] DU Fu (712 - 770) fut surnomm Ç le Sage de la posie È et partage avec son ami Li Bai (701-762) le privilge dĠtre considr comme le plus grand pote chinois. Bien que descendant d'une famille de mandarins, il ne connut que des checs dans sa carrire : refus aux examens (736), il n'occupe de toute sa vie que deux postes mineurs. De nombreux pomes de lui montrent combien le pote, confucianiste convaincu qui avait l'ambition de jouer un rle politique dans son pays, en souffrit. Il laisse 1458 pomes dont une bonne partie date des douze dernires annes de sa vie. Aux vnements historiques qu'il traverse, Du Fu mle son exprience personnelle, ce qui a valu sa posie la dnomination de shishi Ç histoire en pomes È. Pendant les annes tourmentes de la rbellion d'An Lushan (aprs 756) o se brise le rve splendide de la dynastie Tang, la verve raliste de Du Fu est son apoge. Il livre alors des Ïuvres crites dans un style simple et direct qui dcrivent les horreurs de la guerre, les familles spares, la chute d'un empire, la famine, tous les aspects d'un drame dont le pote est lui-mme victime. Suivent de longues annes de prgrinations avec sa famille, fuite perptuelle devant l'insurrection, la misre et la solitude. Grce la protection du gouverneur de Chengdu, il connat, entre 760 et 762, quelques brefs moments de rpit et d'aisance. Sa vie se termine dans l'errance laquelle il semblait vou. En dehors de pomes rpondant directement aux vnements politiques et militaires contemporains, les thmes principaux de Du Fu tournent autour de la famille, de la nostalgie de la capitale, de l'histoire ancienne, de l'inutilit de sa vie, la maladie et la vieillesse. Du Fu est le grand matre de la posie rgulire et surtout du huitain, lshi : maniant avec virtuosit les difficults de cette prosodie trs stricte, atteignant une perfection technique qui fit lĠadmiration de gnrations dĠimitateurs et de critiques, il russit transmettre l'intensit de ses motions devant l'univers, le destin de l'homme et des dynasties. Proche du rel, de la nature concrte et familire, de la vie quotidienne, il fait natre l'motion par la juxtaposition de faits apparemment anodins et, pote discret, suggre sa passion plus qu'il ne la clame.
[vi] BAI Juyi (772 - 846) fut lĠun des plus grands potes chinois et sans aucun doute le plus prolixe crivain de la dynastie Tang (618-907). Contrairement beaucoup de ses contemporains, il attacha une grande attention la transmission de ses crits qui comptent, outre un grand nombre de textes en prose trs influencs par le bouddhisme chan (zen) vers lequel il se tourna partir de 815, pas moins de 3000 pomes dont les deux tiers au moins sont des huitains rguliers (lshi). Les fonctions administratives, toujours mineures, quĠil occupa aprs son succs lĠge de 28 ans au doctorat, ne parvinrent jamais le dtourner de lĠcriture qui fut son souci premier. Il acquiert la clbrit de son vivant avec le Chant des regrets ternels (Changhen ge, 806), le plus clbre pome chinois qui narre en 120 vers la passion tragique de l'empereur Xuanzong des Tang pour sa concubine Yang Guifei. Pas moins apprcie est sa longue Ballade du luth (Pipa xing, 816) dans laquelle il dcrit avec une motion communicative la sombre destine dĠune ancienne courtisane de la capitale. Reconnaissance mrite car, tout fin lettr quĠil fut, amoureux de la prose classique comme des genres la mode, Bai Juyi prenait garde composer ses pomes, teints pour la plupart dĠun ralisme poignant, dans une langue simple et directe ne rpugnant jamais user de la langue parle. Il tait dĠautant plus apprci des femmes, notamment des courtisanes et des gens simples quĠil sĠattachait dcrire leur vie. Voir en lui un pote libertin serait un contresens, car, tout comme Du Fu (712-770), Bai Juyi fut sincrement concern par les injustices qui touchaient ses contemporains : mandarin, il tcha dĠy remdier ; pote, il ne cessa de les dnoncer.
[vii] Aprs sĠtre hiss au statut de fonctionnaire, WANG Shifu (Pkin 1260 ?-1336 ?) dmissionna, frquenta les milieux thtraux et crivit 14 zaju. Parmi les trois qui nous sont parvenus, on trouve Xixiangji ou le Pavillon de l'ouest, composition ambitieuse en 20 actes qui rompt avec les rgles du genre. Prenant appui sur lĠHistoire de Yingying de Yuan Zhen (viii e s.), dj porte sur scne par Dong Jieyuan (xiie s.), il conte l'histoire d'amour du jeune lettr Zhang et de la fille d'un ministre, la belle Cui Yingying. Transgressant les lois sociales, ils incarnentÇ le triomphe de l'amour sincre et de la fidlit sur les conventions et l'intrt È. La pice fut interdite sous les Qing (1644-1911) pour incitation la dbauche. Jin Shengtan (1608-1661), le Ç Prince des commentateurs È, lĠintgra en sixime et dernire position dans sa liste des Ïuvres les plus marquantes de la littrature chinoise, juste derrire Au bord de lĠeau.
[viii] D'une famille de lettrs appauvris, PU Songling (5 juin 1640 - 25 fvrier 1715) russit 18 ans l'examen de bachelier mais n'obtint le grade de licenci qu' 70 ans, au bnfice de l'ge. Entre 1679 et 1711, il vit dans la famille Bi comme prcepteur et ami, enfin l'abri des besoins matriels. Auteur par ailleurs de pomes, dĠessais, comme de pices de thtre, sa notorit ne repose que sur un ouvrage publi cinquante ans aprs sa mort, le Liaozhai zhiyi (Contes extraordinaires du pavillon du loisir, 1766). En chantier entre 1665 et 1707, ces Ç chroniques de lĠtrange È comprennent prs de cinq cents pices rdiges dans une langue littraire admirable. Dans le droit fil de la tradition chinoise de la notation scrupuleuse des faits sortant de lĠordinaire (zhiguai xiaoshuo), Pu Songling prsente ses histoires, peuples de cratures de lĠau-del, comme des rcits vridiques situs dans le temps et l'espace et recueillis par lui auprs de personnes vivantes. Pu Songling joue avec virtuosit du suspense ainsi cr. Chemin faisant, il communique, non sans humour, son indignation face la duret du monde dans lequel il vit. Il a su marquer de son gnie un genre jusqu'alors souvent impersonnel, le hissant au rang des plus grands chefs-d'Ïuvre de la littrature classique chinoise, tout en clipsant ceux qui lĠimitrent tel Ji Yun (1724-1805) et Yuan Mei (1716-1798).
[ix] Descendant d'une famille aristocratique, JI Yun (1724-1805) occupe une place de premier plan dans l'histoire des Lettres des Qing (1644-1911). Haut fonctionnaire, rdacteur en chef pendant treize annes de la gigantesque encyclopdie (Siku quanshu) qui marqua la vie intellectuelle de son sicle, il s'teignit l'ge de 82 ans en laissant une Ïuvre personnelle immense dpassant largement le champ littraire. Dou d'une curiosit que rien, pas mme les rudesses d'un exil temporaire au Turkestan chinois, ne parvint tarir, il prit got, sa vie durant, recueillir quantit d'anecdotes touchant les mÏurs de ses contemporains. Ces Ç notes prises au fil du pinceau È (biji) couches dans une langue classique directe, sans apprt, mirabilia aussi surprenants les uns que les autres, faits rares et inexpliqus, rcits mettant en scne esprits et dmons, furent runies et publies partir de 1789 en cinq volumes sous le titre de Notes de la chaumire des perceptions subtiles (Yuewei caotang biji). Sous cette forme, lĠouvrage constitue un ensemble impressionnant de quelque mille deux cents histoires, dont peine une moiti prsente un caractre narratif. Il ne doit son relatif oubli quĠ la confrontation avec le chef-dĠÏuvre incontest de ce type de littrature, le Liaozhai zhiyi (Chroniques de lĠtrange) de Pu Songling (1640-1715).
[x] LI Yu (13 septembre 1611 - 12 fvrier 1680) occupe une place tout fait originale dans lĠhistoire des Lettres chinoises, mais son apport dpasse largement le seul domaine littraire. Ayant trs tt abandonn lĠide de faire carrire dans lĠadministration impriale (1642), il se lana dans diverses activits dont il tira ses revenus. CĠest ainsi quĠil vcut plus de ce que pouvait lui rapporter son imagination que de lĠassistance peu fiable des hauts mandarins quĠil ctoya dĠabord Hangzhou (1650-1660), puis Nankin. En 1677, il retrouve la mtropole culturelle laquelle lĠassocie dfinitivement son surnom le plus connu de Hushang Liweng, Le Vieux pcheur du bord du Lac (de lĠOuest). Sa crativit sans cesse en bullition se manifesta non seulement dans le domaine de lĠdition, mais aussi dans celui de la dcoration de jardin et de la direction thtrale. Sa production crite est lĠimage de son caractre. Elle est loin de se rsumer comme on le fait encore trop souvent aux deux cahiers liminaires de son recueil dĠessais libres, Xianqing ouji (Au gr dĠhumeurs oisives). Outre, ce texte fondamental qui constitue une vritable dramaturgie dont la valeur nĠa cess dĠtre prise depuis sa publication en 1671, il laisse une Ïuvre riche et varie. Mais cĠest surtout dans le roman, genre quĠil privilgia entre 1654 et 1658 avec la diffusion de deux collections de rcits courts en langue vulgaire, savoir Wushengxi (Comdies silencieuses) et ShiĠerlou (Douze Pavillons) et un roman rotique en vingt chapitres, le Rouputuan (Chair, tapis de prire), quĠil fait office de novateur. Compose dans lĠurgence, cette cration rvle un matre dans lĠart de construire des intrigues sortant des sentiers battus et un humoriste tapageur qui prend un malin plaisir user, voire abuser, de paradoxes. Elle manifeste plus dĠune fois lĠambition de son crateur de doter ses textes destins la lecture silencieuse des ressorts propres au thtre. Paralllement, le thtre de Li Yu trahit souvent ses liens avec le roman. LĠabondance des dialogues, couchs dans une langue vulgaire proche de celle de ses xiaoshuo (contes et roman) y renvoie sans cesse. Quatre de ses dix chuanqi (le seul genre dramatique dans lequel il se manifesta) sont, fait unique, adapts de ses propres rcits. Orchestrateur aussi attentionn que minutieux de ses narrations, Li Yu fut galement leur meilleur dfenseur et leur plus fervent commentateur : cĠest lui seul qui prit en charge leur dition et leur diffusion.
[xi] On attribue LUO Guanzhong (v. 1330 - v. 1400), lettr sur lequel on sait bien peu de chose, outre un rle indtermin dans lĠcriture du roman Au bord de lĠeau (Shuihu zhuan), trois pices de thtre (zaju) et la rdaction de plusieurs romans historiques. Nanmoins, cĠest au Roman des Trois Royaumes (Sanguo zhi yanyi), que son nom est le plus naturellement associ car cĠest lui qui signe la mise en forme littraire des lments narratifs (plusieurs zaju et diffrentes versions destines la lecture plus ou moins bases sur les rcits des conteurs publics) qui avaient pris pour base un des pisodes les plus fameux de lĠhistoire de Chine, la priode des Trois Royaumes (220-280). LĠÏuvre, dont la premire version imprime connue porte la date de 1522, deviendra le modle du roman historique la chinoise, genre appel yanyi ou Ç amplification È. Ici, cĠest la Chronique des Trois Royaumes (Sanguo zhi) de Chen Shou (233-297) qui fournit le cadre. Loin dĠen tre lĠesclave, Luo met en scne lĠhistoire dans le but de distraire les lecteurs en dramatisant les situations et en accentuant les caractres dans une langue proche de la langue parle. Rpute comporter Ç sept diximes de fiction È, la narration est fertile en incidents diplomatiques et militaires, en combats singuliers et en batailles ranges, en alliances et en trahisons. Les personnages, admirablement camps, symbolisent, au-del d'eux-mmes, des forces et des valeurs morales : c'est Ç la lutte de la lgitimit et des vertus royales de Liu Bei contre les puissances du Mal È incarnes par l'ambition et la soif de pouvoir d'un Cao Cao sans scrupule. Cette schmatisation allie les conceptions confucianistes aux aspirations populaires. Le roman n'a cess de jouir d'un immense succs renforc par le commentaire que Mao Zonggang donna lĠdition quĠil mit en circulation en 1679. Son influence, laquelle se fit sentir trs tt sur le thtre, touche largement aujourdĠhui encore, non seulement le cinma et la bande dessine, mais aussi le monde des jeux vido.
[xii] Connu en France par des traductions partielles sous le nom de Voyage en Occident et maintenant accessible dans sa totalit, sous un titre plus respectueux de lĠoriginal, La Prgrination vers lĠOuest, XIYOU JI est lĠun des Quatre grands livres extraordinaires distingus la fin des Ming (1368-1644) comme les meilleurs romans fleuve chinois. Il en constitue le versant fantastique. En attribuer la rdaction Wu Cheng'en (vers 1500-1582), lettr rput gnial mais malchanceux aux examens impriaux, lequel lĠaurait compos sur le tard, est fort sduisant, mais probablement erron. Le texte final qui semble atteindre sa forme dfinitive en cent chapitres aux alentours de 1570 est le fruit dĠun lent processus qui commence sept sicles plus tt. Il met en cause une multitude de matriaux (dont deux anecdotes du Taiping guangji (981) et la Chantefable de la qute des soutras par Tripitaka des grands Tang du Xe ou XIe s.) qui ont commenc dĠexplorer les ressorts romanesques du fameux plerinage en Inde ralis par lĠillustre moine bouddhiste Xuanzang (602-664). Entre 629 et 645, celui-ci partit la recherche des classiques du Bouddhisme dont il entreprit la traduction son retour. Longtemps avant de devenir le Tripitaka de la lgende, puis du roman, Xuanzang coucha par crit le rcit de son priple. Mais son Xiyou ji ou Relations des Pays de lĠOuest ne fournit gure que lĠembryon de lĠintrigue. Plus dcisifs sont les lments lgus par des rcits en langue vulgaire dj fort dvelopps de lĠpoque mongole (1279-1368). Ils prsentent dj les personnages centraux du roman, lesquels sont, outre le saint homme, quatre protecteurs, mi-humains mi-animaux, chargs de le dfendre contre la convoitise des dmons en tout genre qui cherchent dvorer un morceau de sa chair, d'une totale puret ce qui leur donnerait la vie perptuelle. Ce sont un cheval-dragon dĠune blancheur immacule, Sablet (partenaire secondaire rencontr en cours de chemin), Porcet (personnage porcin toujours prompt suivre ses penchants les plus immdiats), et surtout Singet (Sun Wukong ou Conscient-de-la-Vacuit) dont la prsence et la place dans le roman pourraient bien avoir t inspires par le Rmyana. Sorti d'un Ïuf de pierre pondu par une roche engrosse par le Ciel et la Terre, ce Ç Roi des singes È est aussi irrespectueux que sr de ses dons lesquels sont fort nombreux. Soutenu par une verve pleine d'humour qui laisse souvent transparatre une ironie mordante, le roman est organis en une suite de 81 preuves toutes plus extraordinaires les unes que les autres, qui font parfois oublier le but du voyage. Il nĠest gure surprenant quĠun penseur aussi subtil que Li Zhi (1527-1602) se soit passionn pour cette Ïuvre qui chappe toute tentative dĠinterprtation rductrice. Il ne sera pas le seul commentateur de ce chef-dĠÏuvre qui inspira bien des suites et qui, de nos jours encore, russit toucher profondment l'esprit des Chinois.
[xiii] Ce roman d'aventures chinois fut le premier roman-fleuve avoir t interdit officiellement, et ce, ds 1642 pour incitation au Ç banditisme È. Il est le fruit dĠun long et complexe processus dĠlaboration mettant contribution des sources dĠpoques et de natures diffrentes : des annales historiques notant un soulvement populaire sĠtant produit au Shandong vers 1120, des rcits des conteurs publics des Song (960-1279) qui avaient commenc de broder sur cette trame somme toute assez tnue, les premires versions crites que ces cycles narratifs cristalliss autour du personnage mythique du chef rebelle Song Jiang avaient suscites aux alentours de 1300, ainsi que deux bonnes douzaines dĠopras (zaju) de lĠre mongole (1279-1368). La version complte serait redevable Shi NaiĠan (1296-1370) lettr dont on ignore tout et Luo Guanzhong, lĠauteur du Roman des Trois royaumes. LĠdition la plus ancienne ne date que du milieu du XVIe s.. Ses 100 chapitres font la relation du rassemblement progressif de 108 hros, de leurs combats hroques pour venger les torts causs par les puissants dirigeants dĠun empire en pleine dliquescence, avant quĠils ne se mettent finalement au service de lĠempereur. Ce revirement, diversement apprci selon les poques, cause la disparition progressive et tragique de toute la confrrie fidle son chef charismatique. En 1614, le philosophe Li Zhi (1527-1602) en fournit une nouvelle dition en 120 chapitres et lui donne une prface mettant en avant le sens de la loyaut et de lĠhonneur des rebelles. Ces ditions furent occultes jusquĠau XXe s. par celle en 71 chapitres concocte en 1644 par le lettr iconoclaste Jin Shengtan (1610-1661) lequel condamne la troupe dans un ultime chapitre afin de dcourager quiconque de se livrer au brigandage. Malgr cette intervention discutable, cĠest lui qui, grce un commentaire brillant et abondant, sut le mieux rendre justice lĠexcellence de ce roman riche en pisodes mmorables et en personnages hauts en couleurs finement individualiss. Couche dans une langue parle pleine de verve, lĠÏuvre est ce point russie quĠelle a eu une influence marquante sur la production littraire chinoise, livrant notamment au Jin Ping Mei (Fleur en Fiole dĠOr) ses principaux personnages. CĠest lĠun des ouvrages les plus lus et les plus adapts aujourdĠhui encore dans lĠaire culturelle asiatique.
[xiv] JIN PING MEI, ou Fleur en Fiole dĠOr selon le titre reu pour sa traduction intgrale en franais (A. Lvy, 1985), est le dernier n des quatre romans fleuve connu en Chine sous lĠappellation de Quatre grands livres extraordinaires (Si da qishu). Sa premire dition date du tout dbut du XVIIe s.. Bien quĠil emprunte une part de sa matire Au bord de lĠeau (Shuihu zhuan) (en fait un pisode secondaire narr dans les chapitres 23 27), certains rcits (contes et romans) en langue vulgaire, cĠest la premire Ïuvre romanesque dĠampleur (100 chapitres) sortir, pour lĠessentiel, du pinceau dĠun seul auteur. Que ce soit, en fait, un crivain de renom tel que Tang Xianzu (1550-1616) ou un lettr obscur, peu importe. Il fut aussi habile tisser une trame romanesque aux nombreuses ramifications quĠ la soutenir sur la longueur par maints rcits mineurs et descriptions foisonnantes. LĠensemble est port par une matrise singulire de la langue vulgaire. Conscient de sa responsabilit de narrateur, il russit varier les registres sans sĠinterdire le recours un rotisme parfois torride qui condamna le roman tre mis lĠindex. QuĠ lĠinstar de son prfacier, on le considre comme Ç obscne pour la bonne cause È ou Ç aucunement licencieux È, comme son plus fervent commentateur et partisan Zhang Zhupo qui lĠditera dans une version allge de bon nombre de ses pomes en 1695, le Jin Ping Mei est un livre vritablement extraordinaire. Il narre lĠascension puis le dclin dĠun marchand nomm Ximen Qing, avide de richesses, dĠhonneurs, tout autant que de conqutes fminines. SĠtant acheter une charge quĠil peine remplir, il runit autour de lui cinq concubines dont Pan Jinlian (Lotus dĠOr) laquelle ne le rejoint quĠaprs avoir dment empoisonn son mari, et Li PingĠer (Fiole) qui lui donnera un fils. Grand consommateur dĠaphrodisiaques, penchant qui le perdra, il prend, de force sĠil le faut, son plaisir avec plus dĠune dizaine dĠautres femmes, jeunes et moins jeunes, parmi lesquelles Pang Chunmei (Fleur-de-Prunier), la trs jolie servante de Lotus-dĠOr. Mais tout ceci nĠest que la toile de fond dĠune peinture au vitriol de la socit dĠune poque mine par la corruption du milieu mandarinal. Le roman, toujours interdit en Chine, reut plusieurs suites dont celle de Ding Yaokang (1599-1669) aux alentours de 1660 (Xu Jin Ping Mei) ; Cao Xueqin (1715 ?-1763) sĠen inspira tout en sĠen dmarquant dans le Honglou meng.
[xv] CAO Xueqin (Nankin, 1715 ? - Pkin, 12 fvrier 1763), de son vrai nom Cao Zhan, descend dĠune famille Han au service des Mandchous jusquĠen 1627, date qui marque le dbut de son dclin. Adulte, il vcut Pkin et connut la misre jusquĠ sa mort, ne devant sa subsistance quĠ ses qualits de peintre et de pote. Dix ans durant, sĠy reprenant cinq fois, il se consacra son Ïuvre unique, le Rve dans le pavillon rouge (Honglou meng) quĠil laisse inachev. galement intitule Shitou ji (Mmoires dĠune pierre), elle circula de son vivant sous forme de manuscrits qui reurent les commentaires de proches dont le plus fameux est Zhiyanzhai, Ç Pierre encre vermillon È. Sa premire dition typographique ne date que de 1791. Elle propose le texte en 120 chapitres dont les 40 derniers, qui en inflchissent le propos en lui donnant une fin moins tragique que celle imagine par Cao, sont attribus Gao E (1763-1815). Tout la fois saga familiale dfiant toute tentative de rsum, rcit encyclopdique peignant avec une vivacit et une justesse de ton rares, la socit chinoise dans son ensemble et dcrivant avec un luxe de dtail les coutumes dĠune poque, le Rve est unanimement considr comme le plus grand roman chinois. CĠest assurment lui qui a dfinitivement hiss la langue vulgaire (baihua) au rang de langue littraire. LĠÏuvre dans laquelle on peut lire aussi Òune satire sditieuse du pouvoir mandchou rgnantÓ, est surtout une fresque romanesque prenante. Quelles que soient ses attentes, le lecteur reste fascin par la multiplicit des personnages, la vivacit des dialogues, la profusion des descriptions et lĠenchevtrement des intrigues qui sĠorganisent autour de la narration du destin amoureux dĠune poigne de personnages centraux mergeant avec une force vocatrice irrsistible. CĠest avant tout le personnage de Jia Baoyu qui ressort. CĠest un adolescent prodige, aussi peu enclin devenir fonctionnaire comme ses anctres, quĠ imiter ses ans en se livrant la dbauche. Il prfre partager lĠintimit oisive des jeunes filles, sÏurs, cousines, servantes de la maison, voluant dans le monde clos et apparemment paradisiaque du Ç Parc aux sites grandioses È. Amoureux fou de sa maladive cousine Lin Daiyu qui meurt de dsespoir, il est contraint dĠpouser Xue Baochai, une autre cousine, avant de dcider de se faire moine ayant pris conscience de la vacuit des choses terrestres. Le plus tudi des romans chinois reste aussi le modle jamais encore gal du roman-fleuve chinois. Son message fondamental en faveur de la libert de chacun choisir son destin et surtout de lĠgalit entre les sexes, lui assure une porte universelle.
[xvi] Docteur en 1583, TANG Xianzu (1550-1616) eut une carrire mandarinale fort modeste ce qui lui laissa le temps de construire une Ïuvre crite pour moiti consacre au thtre avec un ensemble de quatre chuanqi connu sous le lĠappellation de Ç Quatre rves È (Simeng). Le plus clbre est Mudanting ou Pavillon des pivoines, chef-dĠÏuvre incontest dont lĠimpact sur le public, notamment fminin, clipsa un temps celui du Pavillon de lĠOuest. Comme Wang Shifu le fit avant lui, Tang Xianzu explore le thme des amours contraris, puis satisfaits. Il le fait sur le mode de la ferie, en donnant au sentiment amoureux le pouvoir de faire revivre celle qui tait morte trois ans plutt de nĠavoir pu assouvir son amour pour celui quĠelle nĠavait crois quĠen rve. Ce thtre littraire, particulirement raffin, jouant abondamment des allusions que seuls les lettrs les plus rudits taient vritablement capables de dcrypter, enthousiasma malgr tout un large public. Son influence se fit sentir longtemps. On en retrouve lĠombre porte sur les grandes pices des Qing (1644-1911), telle Le Palais de la longvit (1688) de Hong Sheng (1645-1704). LĠimportance de Tang Xianzu et de son Ïuvre dans la vie littraire et culturelle de la fin des Ming est si grande que certains commentateurs nĠhsitent pas lui attribuer la rdaction dĠun des chefs-dĠÏuvre de la littrature romanesque des Ming toujours sans auteur, le Jin Ping Mei ou Fleur en Fiole dĠOr.
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