
La vie de Colosse de Qinhuai
Ce court récit en langue classique, "Qinhuai
Jian'er zhuan",
est reproduit par Li Yu dans lanthologie de ses écrits divers (poésie et prose), Yijiayan ( Paroles de lEcole Unique ).
Il explore avec beaucoup de bonheur un thème déjà exploité par le conte en langue vulgaire,
à savoir un récit que LING Mengchu (1580-1644) avait publié en troisième position du premier de ses Paian jingqi
(Récits extraordinaires à en frapper sur la table), en 1628.
Ce
pourrait être une uvre de jeunesse.
Pendant lère de la Paix Radieuse de la dynastie Ming [ère Jiajing (1522-1597)], une famille modeste de la bonne ville de Qinhuai avait donné vie à un rejeton remarquable non seulement par sa taille surprenante, mais aussi par la noirceur dencre de sa peau. Quelques mois plus tard, le bambin se détournait déjà du sein pour boire et manger comme un adulte. Ses parents moururent lun après lautre alors quil venait juste davoir un an ; il fut donc élevé par ses grands-parents maternels. Plus grand, il devint si fort et si habile de ses poings, quun jour, il tua un chien dune simple chiquenaude. Ce prodige lui valut de recevoir le surnom de Colosse. Les enfants de son âge se mesuraient-ils à lui quils mordaient à chaque fois la poussière. Une fois, dix dentre eux se liguèrent pour lui donner une bonne correction. Mais leur adversaire se démena tant et si bien, frappant qui à droite qui à gauche sans compter les coups, quils nétaient bientôt plus que larmes et gémissements. Il ne leur restait plus quà battre en retraite en se tenant la tête entre les mains et à courir se plaindre qui à ses parents, qui à son frère aîné. Ceux-ci ne tardaient dailleurs pas à débouler chez le garnement : « Petit roquet malpropre que tu es ! Voyons voir si tu vas oser te mesurer à ton père ? - Comment oserai-je ? Par contre, si vous avez besoin dun petit coup de main pour marcher, je pourrais peut-être bien vous arranger ça ! », et liant les actes aux paroles, Colosse savança vers lun deux, le saisit aux mollets et lui fit quitter le sol de deux bons pieds avant de le transbahuter de droite à gauche et de haut en bas comme si de rien nétait. Lautre qui, de peur de choir, nosait faire le moindre geste, en était réduit à rire bêtement pour le plus grand amusement du voisinage.
De par son caractère, Colosse était, est-il besoin de le souligner, plus poussé vers laction que vers les études quil détestait profondément. Malgré tout, son tuteur lenvoya se former chez un maître. Mais rien ny fit. Létudiant ne fut pas plus docile que le garçonnet. Quand il nécoutait pas, ce qui était son habitude, son magister aurait bien voulu lui infliger une bonne correction mais Colosse le désarmait sans coup férir et, un regard furibond à lappui, lui criait son aversion pour létude : «À quoi bon tous ces galimatias sans intérêt ? La gloire et les honneurs ne se gagnent quà la force du poing.» Quand le maître devait sabsenter, Colosse en profitait toujours pour se chamailler avec ses condisciples qui ny gagnaient que des égratignures. Mais là ne sarrêtait pas son indiscipline. Il chapardait fréquemment des bijoux à ses grands-parents et les vendait afin de se payer à boire dans les tavernes. Une fois ivre, il devenait littéralement fou furieux et commettait maints forfaits. Un jour, son tuteur nen put supporter davantage, il lenvoya au loin garder les moutons. Véritable tête de mule, Colosse nen changea pas ses habitudes pour autant. Il volait dorénavant les moutons de son patron pour financer ses virées, se contentant pour toute excuse de dire quil en avait égaré un sur un chemin de traverse ! Son patron finit par semporter et il le chassa. Colosse avait vingt ans, déjà !
Lorsquil apprit que les pirates japonais sévissaient sur la côte et mettaient en péril lEmpire, il explosa littéralement de joie. «Mon heure a enfin sonné !», pensa-t-il et il courut senrôler dans la marine impériale. De simple recrue, il se hissa rapidement jusquau grade de colonel. Sa fulgurante ascension devait pourtant tourner court, car au plus fort dune beuverie entre soldats, il tua net lofficier avec lequel il était en train de rivaliser de force. Plutôt que de risquer sa vie en affrontant la justice, il préféra quitter la carrière pour aller se cacher à Sizhou, petite bourgade sise dans la province de lAnhui. Il changea de nom et devint un modeste boucher.
Modeste certes, mais toujours aussi turbulent. Une nuit, par exemple, il se rendit en catimini chez un de ses voisins avec la ferme intention de lui voler un veau. Mais alors quil tirait déjà la bête par la bride pour lemporter, il se mit tout à coup à beugler à lattention du propriétaire : «Hé ! Voisin !! Cest bien ton veau qujemmène ; et même que jvais lenfourcher. A hue !!!» Aussitôt dit, aussitôt fait. Une fois en place, il gratifia la croupe de la pauvre bête de quelques bons coups de hachoir. Sous le fouet de la douleur, le veau détala en trombe. Qui donc aurait pu les rattraper ? « Ah ! ça ya pas derreur ! Cest bien moi qui suis passé chez toi hier pour te prendre ton veau. Mais je tai prévenu avant de lemmener, non ? Alors, tu ne peux honnêtement pas dire que je te lai volé ! », sentendit répondre le propriétaire de la bête lorsque, le lendemain matin, il se présenta au marché pour réclamer son bien. Aurait-il insisté que cela naurait rien changé. Lanimal ayant été débité aussi proprement que définitivement, lhomme navait, de fait, plus aucune preuve sur laquelle faire reposer son accusation.
Naturellement, tout ce que la ville comptait de vauriens fit de Colosse son chef. La bande quils constituaient passait ses journées au tripot, ses nuits au lupanar. Avec le temps, Colosse se sentit de plus en plus sûr de lui et confiant dans sa force. « Qui sur cette terre marrive même à la cheville ? Ah ! si seulement javais pu naître il y a quelque mille ans, jaurais encore pu me confronter à ces fameux héros de lAntiquité qui pouvaient déplacer les montagnes et soulever les tripodes sacrés ! », aimait-il à fanfaronner.
Il en fut ainsi jusquau jour où le préfet de Sizhou promulgua un arrêt interdisant la mise à mort des bovidés dans sa juridiction. Se trouvant du jour au lendemain sans occupation, Colosse prit le chemin de Guazhou et poussa jusquà Yangzhou où il écoula pour trente onces dor la peau des bêtes quil avait tuées pendant sa courte carrière de boucher.
Avant de rentrer chez lui, il fit halte dans une auberge afin de sy restaurer. Sinstallant tout à son aise, il disposa ostensiblement le contenu de son escarcelle sur la table quil avait choisi doccuper. « Monsieur aurait tout intérêt à cacher sa fortune. Cest que nos routes sont infestées de brigands, le mit obligeamment en garde laubergiste. - Hé ! ça fait bien trente ans que je bourlingue et jamais celui qui serait capable de men faire accroire na encore croisé mon chemin», rétorqua Colosse tout en laissant tomber lourdement son poing sur la table ce qui eut pour effet de renverser sa coupe de vin. « Quil sen trouve un seul qui arrive à malléger de la bourse qui pend à ma ceinture et, entendez-moi bien, je suis prêt à mincliner devant lui !! »
Attablé à sa gauche, se tenait un petit groupe de jeunes gens. Ceux-ci ne cachèrent pas la stupéfaction quils avaient ressentie en entendant les propos de Colosse. Ils se levèrent donc et le prièrent de leur révéler son identité. «Peu importe si, autrefois, jai accumulé bien des mérites aux frontières, je tairai mon nom. Jai, depuis lors, quitté la fonction publique. Sachez seulement, que pour lheure, cest moi qui commande à tous les braves de Sizhou et de ses environs », leur répondit-il. - Avec votre respect, à combien dadversaires pouvez-vous faire face à la fois ? - Hé ! Quil sen trouve dix mille, jen pourfends dix mille ; sil ne sen présente que mille, je les occis tout de bon ! À quoi rime de compter ?!! Laissons cela aux minus ! » La belle assurance de Colosse eut pour effet de laisser son auditoire pantois. Quand il eut fini de manger, il réunit ses affaires, monta en selle et partit.
À peine venait-il de parcourir deux ou trois lis, quun cavalier allant dans la même direction que lui se rapprocha au grand galop. « Serait-ce un de ces bandits de grand chemin contre lesquels on vient de me mettre en garde ? », se demanda Colosse en son fort intérieur. Mais quand linconnu fut arrivé à son niveau, lancien boucher vit quil ne sagissait que dun jeune garçon, aussi ne lui prêta-t-il aucune attention. Ce fut le nouvel arrivant qui rompit le premier le silence en le priant poliment de lui dire où il se rendait. « Je rentre de ce pas à Sizhou », se contenta de répondre Colosse.
- Votre serviteur sest involontairement égaré. Originaire de cette ville, je my rends justement. Si Messire ny voit pas dinconvénient, je voyagerai à ses côtés. » Acceptant la proposition, Colosse ouvrit la route, suivi de près par ce nouveau compagnon avec qui il commença à bavarder chemin faisant : « A vous voir porter si bien arc et carquois, mest avis que vous devez être un fameux archer. - Bien que je my efforce, je suis encore loin de maîtriser toute la technique du tir à larc », se défendit lautre en confiant larme à son aîné pour quil lessaie. Mais celui-ci eut beau déployer toutes ses forces, il ne parvint pas même à en tendre la corde ! « Cet arc est proprement inutilisable !, maugréa-t-il en le rendant à son propriétaire. - Il nest de chose inutile ici-bas ! », trancha le garçon en reprenant son bien. Et alors quil allait justement faire la démonstration de la justesse de cet axiome, un canard sauvage qui passait dans le ciel poussa un cri. Dun coup dun seul, le jeune garçon décocha une flèche qui transperça lanimal. Celui-ci tomba juste devant les pattes des chevaux. Colosse nen revenait pas. « Le couteau que Messire porte à sa ceinture à toutes les apparences dune arme vraiment redoutable, fit à son tour remarquer le jeune archer. - Pour sûr ! Je suis ptêtre pas un as au tir à larc, mais ça cest mon domaine ! », et sur ces mots, Colosse tendit lobjet à son compagnon de route. Après y avoir jeté un coup dil désinvolte, ce dernier ne put retenir un éclat de rire : « Je me demande bien à quoi un vulgaire canif comme celui-ci peut vous servir si ce nest à saigner les porcs ou à étriper les chiens !?! », et sans rien ajouter de plus, il le plia avec ses mains comme si de rien nétait, avant de lui rendre sa forme initiale aussi facilement quil venait de lui faire prendre celle dun crochet. Colosse blêmit. En un éclair, la pensée que la bourse qui pendait à sa ceinture ne serait bientôt plus sienne lui traversa lesprit. Il continua pourtant à faire route commune, mais plus ils avançaient, plus la confiance labandonnait. Son trouble devint tel que ses jambes étaient prises de tremblements que les paroles rassurantes de son compagnon de voyage narrivaient pas à apaiser.
Quelques lieux plus loin, personne ne vint plus croiser leur chemin. Cest alors que le plus jeune des deux poussa un cri, un seul. Patatras !, Colosse se retrouva au sol ; un coup de sabre et cétait au tour du cheval de seffondrer : « Tente de résister et il tarrive la même chose, as-tu compris ? » Ayant pris bonne note de cet ultimatum, Colosse, toujours à terre, supplia son adversaire de lui indiquer ce quil attendait de lui. La réponse fut cinglante : « Bon à rien que tu es, quattends-tu pour moffrir cette bourse qui pèse à ta ceinture ? » Désireux de sauver sa vie, Colosse sexécuta promptement, après quoi, le front toujours collé au sol, il implora son détrousseur de lépargner. « Voilà une petite somme qui nous promet, à mes amis et à moi, une bonne décade de réjouissances. Quant à toi, mauvaise herbe que tu es, tu ne vaux pas la peine quon se donnerait à te châtier ! » Sans rien ajouter de plus, le garçon enfourcha son cheval et rebroussa chemin. Incapable de se remettre sur pieds, Colosse resta sur place. Passe encore davoir été délesté de trente onces dor, mais comment lui qui, toute sa vie durant, avait fait figure de héros pourrait-il supporter le regard de ses anciens camarades après avoir été réduit à quia de la sorte par ... par un simple gamin ?!!! Ne pouvant assumer son échec, il se résolut à ne plus remettre les pieds à Sizhou. Cest ainsi quaprès avoir déambulé un temps, il se fixa finalement dans un petit hameau isolé. Il y acheta une bicoque en ruine quil transforma en estaminet afin dassurer sa subsistance.À chaque fois quil repensait à ce qui lui était arrivé, Colosse ressentait une telle honte quil regrettait dêtre sorti vivant de lépreuve. Le temps passa ainsi, quand une certaine journée de printemps, un petit groupe de jeunes gens débarqua dans son établissement. A en juger daprès leurs belles tenues et de leur fier équipage, on aurait dit quil sagissait des fils de quelque riche famille, mais à se fier à leur prestance, on aurait tout aussi bien pu penser quils étaient rien de moins que de distingués chevaliers errants de lantiquité. De fort bonne humeur, ils chantèrent tout leur sou, frappant à lenvi sur la table tout comme sils étaient les seuls clients de la taverne. « Mest avis que notre hôte nest pas un tavernier ordinaire ! Pourquoi ne pas le convier à notre table ? », proposa enfin lun dentre eux. En un rien de temps, Colosse se retrouva attablé en joyeuse compagnie. Une fois en place, il eut tout loisir de noter que, sur ses dix clients, neuf devaient avoir dans les vingt ans. La coiffure que portait le dixième indiquait quil nétait encore quun enfant. Il avait le teint laiteux dune jeune vierge et parlait fort peu. Mais, fait remarquable, dès quil ouvrait la bouche ses camarades lécoutaient respectueusement. Il était, du reste, assis à la place dhonneur et à chaque fois que lon remplissait les coupes sétait lui quon invitait à boire en premier, cérémonial qui ne manqua pas dintriguer laubergiste. Lorsquil eut enfin loccasion de découvrir son visage, Colosse eut la curieuse impression de lavoir déjà rencontré. De fait, il ne fut pas long à lidentifier : ce jeune garçon nétait autre que linconnu qui avait jadis éventré son cheval et lavait proprement détroussé ! Décontenancé, Colosse nosa plus lever les yeux de peur de croiser le regard de celui qui trônait à lautre bout de la table. Linconnu coupa court : « Alors le patron, on ne reconnaît plus son vieil ami ? » Comme Colosse nosait proférer la moindre réponse, le garçon au chapeau poursuivit : « Si ce nest pas vous qui vous êtes si gentiment défait de votre escarcelle pour me loffrir, qui cela peut-il bien être ?! Auriez-vous imaginé que nous étions de cette sorte de brigands sans scrupule qui ne nous occupons que de rançonner les voyageurs ?!!! Fi !! Si jai éprouvé le besoin de me mesurer à vous, cest que vos vantardises nous avaient quelque peu échauffé les oreilles. Malgré tout, je ne mattendais assurément pas à lemporter aussi facilement. » Tout en parlant, il tira de sa manche gauche un paquet contenant trente onces dor quil déposa sur la table : « Voici le jade des Zhao restitué à son propriétaire dorigine. Le capital de départ pour commencer, et, poursuivit-il en sortant de son autre manche un deuxième paquet contenant la même somme, voici les intérêts pour lannée !» Comme Colosse refusait daccepter le présent, son voisin de table lui pointa son sabre sous le nez et, un regard perçant à lappui, lui lança : « Quel bon à rien vous faites ! Vous navez même pas été capable de récupérer ce quon vous avait volé à lépoque, et voilà que maintenant quon vous en fait laumône, vous tremblez de le reprendre ! » Terrifié, Colosse ramassa dun geste prompt les deux paquets et les fourra dans sa manche, avant de courir, non moins prestement, tuer plusieurs poulets et faire cuire du millet pour régaler ses hôtes. Ceux-ci annoncèrent ne pas avoir lintention de sattarder. Ils comptaient, tout au contraire, repartir sur le champ. Mais quand celui qui venait de rendre son bien à Colosse prit la parole pour dire « Allons, ne nous montrons pas aussi sévère, ayons pitié de lui ! », tous sinstallèrent à nouveau. Or, il ne restait plus un seul fagot disponible pour faire chauffer les marmites. Colosse sapprêtait déjà à aller en emprunter à un voisin, quand un de ses invités le retint : « Au lieu de courir chercher au loin ce que vous avez sous la main, pourquoi ne pas vous armer dune hache et abattre larbre mort qui se dresse devant votre cuisine ? - Euh !, répondit lautre, cest que je nen ai pas ! - Dans ces conditions, pourquoi ne pas demander à Dixième frère de résoudre ce petit problème. Cest assurément plus de son ressort que du nôtre !!» Aussitôt, lun dentre eux enlaça larbre de ses deux bras et le secoua dans tous les sens. Layant proprement déraciné en quelques manipulations viriles, il débita en un clin dil de quoi alimenter le foyer. Après avoir mangé et bu à satiété, les jeunes gens prirent finalement congé de laubergiste, disparaissant sans avoir dit qui ils étaient.
À partir de ce fameux jour, Colosse ne chercha plus jamais à rivaliser avec qui que ce soit. Le frappait-on, il ne répliquait pas, et quand on lui lançait « mais où donc est passée ton allure héroïque ? », il se contentait dinvoquer son grand âge. Il vécut ainsi jusquà la fin une vie paisible en harmonie avec la nature. Tout bien considéré, sil connut un tel bonheur, nest ce pas à ce jeune inconnu qui croisa jadis sa route quil le doit, et à nul autre ?
Traduit à partir de Li Yu quanji, Hangzhou : Zhejiang guji, 1991, vol. 1, p. 87-90.
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