De chaque côté du portail deux chapiteaux de facture
étrange et naïve représentent la Cruxifixion.
Sous les bras de la croix sont représentés la Vierge Marie
et l'apôtre saint Jean.
Au-dessus de la traverse sont figurés le soleil - le petit
cône en écailles - et la lune personnifiée.
De plus, les autres personnages à droite semblent évoquer
la création de l'homme et de la femme.
Eglise
Saint-Georges, XI-XII e siècles, Le Vigeant,
Vienne
LES
HOMMES ENTRE TERRE ET CIEL
Le siècle nouveau s'ouvre en tous les domaines par un point
d'interrogation ? Qu'en sera-t-il, notamment, du " croire "
, c'est-à-dire des rapports entre ce monde et un au-delà
des apparences objectives de la réalité ?
Le siècle qui se clôt a été un siècle de changements ;
mais, n'en a-t-il pas été toujours ainsi ? Si, seules les
sociétés immobiles, dites traditionnelles, n'ont pas
d'histoire, dire que le monde évolue est une banalité, mais
il est vrai qu'il évolue plus rapidement que jadis.
Le XX e siècle
a pu être qualifié de "
siècle du
changement "
( René
Rémond, 2000, p.
22 ) car aucun autre n'avait connu de mutations aussi
générales, aussi rapides et aussi profondes sur les plans
scientifique, technique, économique, démographique, social,
politique, culturel, religieux. **
La sphère
religieuse qui nous
intéresse ici n' a pas été sans être influencée par les
évolutions qui se sont opérées en arrière-fond dans la
société durant le dernier siècle écoulé.
L'accélération du
mouvement qui s'empare de nos sociétés occidentales et les
traverse les transforme entièrement ; les rapports au monde
s'en trouvent bouleversés.
Les schémas
de compréhension de la société et de nos contemporains
peuvent se ramener, d'une part, à l'affaissement général des structures
traditionnelles et des arguments
d'autorité,
et d'autre part,
au mouvement
croissant d'émancipation et d'autonomisation des
individus. La mise
en cause de tous les éléments de stabilité traditionnels de
la vie sociale ( partis politiques, Eglises instituées,
organisations syndicales, famille ) fait qu'une partie de
la population ressent fortement la disparition de ses
repères. La perte d'influence de ces structures
organisatrices du tissu sociétal fait que le lien social se
relâche fortement, ce qui contribue à rendre peu
confortable la situation d'un certain nombre de nos
contemporains. La société, qui n'est plus unifiée par des
valeurs communes, est de plus en plus régie par la seule
individualisation des comportements. Si cette légitimation
de l'individu n'est pas nouvelle, s'inscrivant dans
l'histoire longue, elle se se poursuit et s'accélère,
cependant, " aujourd'hui dans un cadre largement inédit, à
savoir la pleine légitimation sociale de la construction
individualiste d'un rapport au sens, à l'autre et au monde
" ( Patrick
Michel, 2004, p.
17).
La période historique que nous vivons en Occident est
peut-être la première où une religion ou une idéologie ne
surplombent pas un ensemble social avec leur projet global
d'avenir mobilisateur dans la mesure où, à tort ou à
raison, il était porteur d'espérance, avec leur appareil de
pouvoir et leurs arguments d'autorité en matière de pensée,
de normes collectives et de moeurs.
Après l'éclipse
des religions révélées, après l'émergence et l'effacement
du messianisme de statut terrestre qu'était le marxisme, et
compte tenu des avancées de la technoscience, la vieille
question du sens de l'existence ne trouve plus
véritablement d'espace où s'exposer globalement. Les
interrogations premières sur le sens des choses et sur les
fins dernières sont réservées à l'intimité de la conscience
individuelle. Dans les sociétés contemporaines, la religion
est ramenée à une sphère spécialisée et privative qui tend
à se rétrécir de plus en plus sous l'influence du processus
historique de la sécularisation. La sphère religieuse et la sphère
sociale, jadis en étroite connexion, sont de plus en plus
séparées. D'une
façon générale, il n'était pas nécessaire autrefois d'être
croyant convaincu pour connaître les idées et les valeurs
qu'incarnait le christianisme. Le patrimoine religieux
était partie constitutif de la culture générale. En
revanche, les préoccupations d'ordre religieux paraissent
bien étrangères à l'homme d'aujourd'hui qui, s'il doit
s'adonner à un culte, privilégiera celui du corps et de la
forme physique.
Prenant appui sur la proclamation moderne du droit de
chacun à son propre accomplissement, la considération du
bien-être dans ce monde a pris le pas sur
l’interrogation existentielle de l’éventuelle
survie. En tout cas, les liens socio - religieux séculaires
se distendent pour faire place à l'individualisation des formes
d'identification faisant émerger éventuellement des formes
inédites de sociabilité religieuse comme nous le verrons
plus avant. De référence organisatrice de l’ensemble
social et de norme collective la religion tend à devenir de
plus en plus une sphère singulière du champ social et une
option privée parmi d’autres. Les sociétés modernes
fortement soumises au changement manifestent une grande
diversité de rapports au monde. La quête d'autonomie
personnelle est développée à l'extrême. Les règles
juridiques établies, les convenances sociales et les
prescriptions religieuses gouvernent de moins en moins la
sphère intime des comportements individuels. Ce qui était
naguère perçu comme déviant fait peu à peu partie de
l'ordre contemporain des choses. Bref, nous vivons dans des
sociétés où les références explicites aux valeurs communes
impulsées d'en haut ( Etat, autorités religieuses ) ne
tendent plus à déterminer les comportements individuels.
La sortie de
la société dite de chrétienté ne signifie pas pour autant
la fin du croire contemporain, mais nous assistons à
l'affaiblissement de la fonction religieuse régulatrice et
organisatrice de l'espace social. L'entrée dans le XXI e siècle signifie un nouvel âge marqué par le pluralisme
religieux. Au
total, le christianisme se heurte à notre époque à deux
tendances de sens opposés : d'une part, un mouvement fort
de sécularisation de la société, de l'autre, une
dérégulation des croyances et un foisonnement pluriel du
religieux.
Après s'être interrogé sur la question de l'affaiblissement
ou du retour du religieux dans nos sociétés, nous verrons
comment le nouveau paysage religieux a des conséquences
importantes sur l'organisation du vivre-ensemble dans une
société devenue multi-culturelle et quels défis il impose à
la foi chrétienne.
___________
** Sur les ambivalences du monde moderne et les
clairs-obscurs de la condition des hommes au tournant du
siècle on peut voir Joël Jalladeau, Sillages
pluriels... http://www.jalladeauonline.com/4599/4683.html