DES HOMMES ET DE L'AIR DU TEMPS


Il y a des idées en l'air
qui appartiennent à l'atmosphère intellectuelle du
temps. En d'autres
termes, les motivations, les formes d'être et de penser,
les actes des hommes, à un moment donné, sont largement
influencés par l'esprit dominant du siècle. Il en est ainsi
tant au niveau général des visions du monde qu'au plan de
la quotidienneté la plus banale.
** Plaçons nous d'abord au plan des
représentations globales du monde.
Au Moyen Age, Dieu est au fondement même de la
représentation du monde qu'ont les hommes. Le divin est
omniprésent dans la société, les idées et l'activité
scientifique. Durant toute l'époque médiévale c'est la
conception de l'univers avancée par l'Eglise qui prévaut.
Depuis surtout le XIXe siècle, une autre perspective
prévaut. L'idée domine de l'auto-suffisance d'une
explication matérialiste des phénomènes naturels. En
d'autres termes, il ne sera plus fait référence à Dieu pour
saisir pleinement la société et l'histoire. Par leur
production, par leur travail les hommes bâtissent une
civilisation qui est leur oeuvre.
** L'esprit du temps
inspire également les affaires ordinaires de la
vie.
Les manières de s'habiller, de
s'alimenter, de se conduire ressortent des usages sociaux
prévalant aux différentes époques.
La seconde moitié du XXe siècle a connu ainsi un changement
diffus mais continu, profond et irrésistible de l'air du
temps qui a déformé globalement les façons de travailler,
d'aimer, de vivre et de mourir. L'examen de ces différentes
dimensions de l'aventure humaine au tournant du siècle
permet de dégager des canevas de compréhension de la
société et de nos contemporains : abandon des dogmes
traditionnels et des arguments d'autorité, mouvement
d'émancipation et d'autonomisation des individus, chacun
devenant son référent ultime.
Après les " Trente Glorieuses ", après l'éclipse des
religions révélées, après l'émergence et l'effacement du
messianisme de statut terrestre qu'était le marxisme, on a
pu évoquer l'avènement d'une ère nouvelle dite parfois de
la " consommation de la communication ". La circulation des
informations en temps réel et la frénésie de la connexion
imposées par les nouvelles technologies sont symptomatiques
de l'air du temps en ce début du XXIe siècle. La culture de
l'instantanéité se fait jour, veut ignorer les délais et ne
tolère ni attente ni retard. C'est le règne du tout, tout
de suite, du temps accéléré, de la satisfaction sans délai
des désirs. L'époque voit la mise en place
d'un
nouveau schéma de la relation des hommes au
temps.
En bref, il n'est pas
d'attitudes, de sphères et de comportements qui ne soient
épargnés par l'esprit du temps. Certes, chacun apparaît libre à titre
individuel mais il l'est seulement dans les limites
imposées par le réseau des valeurs dominantes de l'époque.
La vie de chaque homme lui appartient ; la liberté est liée
à son être ;il se sent libre dans l'univers pouvant opter
entre de multiples possibles. Cependant, il n'est libre
qu'à moitié, dépendant de son temps, le cours général de
l'histoire s'imposant à lui.