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"Nous vivons une période d’extinction massive"
 
Jamais le nombre d’espèces vivant à la surface de la Terre n’avait été aussi élevé. Mais jamais la diversité biologique n’avait connu un déclin aussi rapide. C’est le paradoxe de la crise actuelle, dont l’homme est la cause première.
 

Le 28 septembre, l’Union mondiale pour la nature (UICN) publiait la dernière version de sa liste rouge, un document qui répertorie toutes les espèces animales et végétales menacées dans le monde. Depuis la dernière édition de l’inventaire en 1996, la situation de nombreuses espèces s’est sensiblement détériorée. Le nombre de mammifères "gravement menacés" est ainsi passé de 169 à 180. Dans cette catégorie, certains animaux ne sont guère plus qu’une poignée à la surface du globe. La population fragmentée du lynx d’Espagne, par exemple, ne compte plus que 600 individus.

 


Tigre, ours, panda…

Les menaces qui planent sur de nombreux animaux, y compris de grandes espèces emblématiques comme le tigre du Bengale, l’ours polaire ou le grand panda, sont la partie la plus visible d’un phénomène incroyable ment plus vaste. Professeur associé à l’Institut d’écologie de l’Université de Lausanne et spécialiste de la dynamique des populations, Nicolas Perrin fait partie des scientifiques lucides par métier. De ceux qui assistent avec autant d’intérêt à l’extinction d’un insecte minuscule ou d’une herbe modeste qu’à celle d’une bête plus spectaculaire. Son constat, admis par la communauté scientifique, est sans appel: "Nous nous trouvons dans une période d’extinction massive, et le phénomène risque de s’accélérer."
Même à l’échelle infiniment longue des temps géologiques, le phénomène est exceptionnel. Les paléontologues n’ont identifié que cinq épisodes d’extinction majeurs durant les 600 derniers millions d’années de l’histoire de la vie. Et la situation actuelle se présente exacte ment comme le début d’une grande extinction. La sixième du genre.

Une espèce nouvelle par mètre carré

Comment les spécialistes peuvent ils comparer les événements d’aujourd’hui à des épisodes historiques qui ont pu provoquer l’extinction de 90% des espèces animales marines de l’époque? "La disparition est un phénomène naturel, observe Nicolas Perrin. On estime la durée de vie moyenne d’une espèce à quelques millions d’années. Lorsque la diversité est constante, l’évolution compense les extinctions par autant de créations nouvelles. Aujourd’hui, l’équilibre est rompu. Le rythme actuel des disparitions dépasse largement les capacités créatrices de la nature."
Car les spécialistes ont des moyens d’évaluer les taux d’extinction. "Le milieu qui abrite aujourd’hui le plus d’espèces, poursuit l’écologue, c’est la forêt tropicale. A chaque fois que vous en recensez un mètre carré, vous êtes certain de découvrir une espèce encore inconnue. Or chaque année, 500’000 kilomètres carrés de forêt dis paraissent. Il n’est pas rare que des espèces, découvertes lors de campagnes de sauvetage sur des sites menacés, soient déjà éteintes au moment où elles sont décrites et reconnues par la communauté scientifique."

 


L’Homo sapiens: malin, mais envahissant

En tenant compte de la densité d’espèces dans ce milieu, les spécialistes avancent des chiffres inquiétants. Au rythme d’aujourd’hui, la seule destruction de la forêt tropicale pourrait provoquer l’extinction d’un quart des espèces animales existantes d’ici à 2025. A l’échelle des temps géologiques, une pareille hécatombe en moins d’un siècle constitue un événement d’une violence extraordinaire.
Les extinctions historiques se sont étalées, elles, sur des dizaines de milliers d’années. Les temps géologiques sont d’une telle épaisseur que ces épisodes nous apparaissent aujourd’hui comme soudains. Pour certains écologues, les taux d’extinction actuels seraient de 1000 à 10’000 fois supé rieurs à ceux qui ont prévalu durant les grandes crises historiques.

 


L’homme, plusieurs fois suspect

Il ne faut pas chercher longtemps la cause de l’extinction moderne. C’est l’homme. Le mammifère que nous sommes se distingue par sa capacité extraordinaire à modifier son milieu. Ce phénomène n’a pas attendu l’explosion démographique ou l’industrialisation pour se manifester. "On suspecte l’homme d’avoir joué un rôle dans des disparitions anciennes, comme celles du mammouth ou du rhinocéros laineux", remarque Nicolas Perrin. La chasse ou la pêche ne sont pas seules en cause. En défrichant des terres agricoles, en colonisant des territoires pour son habitat ou ses voies de communication, l’homme fragmente les milieux naturels, isole des populations ou intro duit des espèces exotiques dans des milieux fragiles. Cette influence indirecte, multipliée par l’explosion démo graphique, a certainement fait disparaître plus d’espèces que la prédation.



La diversité n’aime pas les variations du climat

A cette pression déjà ancienne, l’homme est en train d’en ajouter une nouvelle: le réchauffement climatique. L’augmentation prévue des températures de 1,5 à 6 degrés d’ici 2100 aura probablement des conséquences sur la diversité. "L’aire de répartition de certains oiseaux s’est déjà décalée vers le Nord dans notre hémisphère, remarque Nicolas Perrin. Mais toutes les espèces ne pourront pas émigrer. Les espèces boréo-alpines établies en montagne sont prisonnières de leur milieu."
Les paléontologues voient aussi dans le changement climatique, ainsi que son corollaire la variation du niveau des mers, une cause probable de plusieurs extinctions historiques. "La crise du Permien, il y a 250 millions d’années, coïncide curieuse ment avec un événement géologique majeur, explique Nicolas Perrin. Toutes les masses continentales se sont rassemblées et ont formé un massif émergé unique, le Pangée. Les modèles climatiques montrent que cette configuration a pu modifier profondément les flux océaniques et atmosphériques. Le climat se serait modifié en profondeur, condamnant de nombreuses espèces."



Les cinq grandes extinctions

Après Darwin, les savants ont longtemps considéré l’évolution comme un phénomène continu et paisible. Les paléontologues ont découvert une réalité plus mouvementée dans les couches géologiques. Cinq extinctions massives ont marqué l’histoire de la vie sur Terre. Elles auraient même joué un rôle déterminant dans la diversification des formes vivantes.

-440 millions d’années
Fin de l’Ordovicien. L’extinction touche des espèces marines.
-370 millions d’années
Fin du Dévonien. Disparition d’espèces marines comme les brachiopodes.
-250 millions d’années
Grande crise de la fin du Permien. Plus de 90% des espèces vivantes disparaissent.
-215 millions d’années
Entrée dans le Jurassique. L’extinction touche surtout les reptiles et les amphibiens.
-65 millions d’années
Début de l’ère tertiaire. Disparition des dinosaures et de nombreux groupes de mollusques et de reptiles marins
-1 million d’années
Début de l’ère quaternaire et de l’extinction moderne. L’homme est devenu un facteur majeur d’extinction de masse.

J. L.V
 

 

Et la météorite?

Il y a 65 millions d’années, l’extinction du Crétacé a marqué la fin des grands dinosaures. La chute de météo rites a sans doute joué un rôle dans cet épisode. Les couches géologiques contemporaines de cet événement contiennent en tout cas des quantités importantes d’Iridium, élément typique des météorites. Mais tous les vélociraptors n’ont pas pris un caillou sur l’occiput. Là encore, des scientifiques imaginent que les poussières expédiées dans l’atmosphère lors des impacts ont pu provoquer ou aggraver une perturbation climatique majeure.

 
 

 

Les prairies les plus riches sont les plus résistantes

Lorsqu’ils plaident en faveur de la conservation, les biologistes se voient souvent répondre que la disparition d’un certain nombre d’espèces n’est pas si dramatique. Qu’elle ne menace pas directement la vie. "D’un point de vue purement utilitaire, objecte Nicolas Perrin, la diversité est une richesse mésestimée. Les plantes nous ont livré beaucoup de substances utiles en médecine; elles en cachent encore bien d’autres. A plus long terme, la variété des espèces est encore plus essentielle à notre avenir. Personne ne peut deviner si une espèce anodine ne sera pas appelée à assurer une partie de l’alimentation humaine dans quelques centaines de milliers d’années."
La diversité assure aussi la stabilité des milieux face aux changements. Cette hypothèse a été formellement démontrée pour des prairies observées durant plusieurs années. Lors de sécheresses, les surfaces les plus riches sont aussi celles qui s’adaptent le mieux. "Dans un écosystème, chaque espèce participe aux propriétés du tout, explique Nicolas Perrin. Lorsqu’une perturbation affecte un milieu riche, il se trouve toujours des espèces pour prendre le relais de celles qui souffrent du changement. L’ensemble conserve ainsi ses caractéristiques générales." La diversité serait une arme de la nature face aux changements climatiques qui s’annoncent.

 
La biodiversité à l'affiche du festival "science et cité"

La biodiversité fait partie d’une quinzaine de thèmes retenus par les Hautes Ecoles lausannoises pour le festival "Science et cité". Initiative nationale, cette opération se déroulera simultanément dans toutes les villes universitaires de Suisse, du 5 au 11 mai 2001. Elle doit rapprocher le public et les scientifiques. La manifestation lausannoise a la double ambition de présenter au public la diversité des sciences – autant exactes qu’humaines – et de favoriser les rencontres entre chercheurs de disciplines différentes. L’Université de Lausanne et l’EPFL préparent des portes ouvertes, des spectacles, des expositions, des conférences et des démonstrations. Un concours organisé en collaboration avec le Musée cantonal de zoologie sur le thème "J’ai découvert un animal imaginaire" donne un relief particulier au volet "biodiversité". Les jeunes Vau dois ont été invités à "apporter leur contribution personnelle à la biodiversité" en imaginant un animal. Les taxidermistes du Musée réaliseront un spécimen naturalisé du meilleur animal. Les travaux seront exposés durant le festival. http://www.unil.ch/science-et-cite

L’homme, un amoureux de la diversité

Mais sa valeur ne se mesure pas qu’à des critères utilitaires. Comme scientifique, Nicolas Perrin s’inquiète par exemple de voir disparaître, avec des espèces, autant de clés de compréhension du monde vivant. "Chaque extinction est une perte pour la science, dit il. Comment aurait on compris l’évolution des tétrapodes si le cœlacanthe avait disparu avant sa découverte?" Le paléo-anthropologue Richard Leakey voit encore dans la richesse de la nature un bien culturel essentiel. "L’esprit d’Homo sapiens est le produit d’une longue évolution, écrit il. L’homme aime la diversité du vivant, et elle lui est psychologique ment nécessaire."
Que faire? "La conservation agit encore à une échelle bien modeste, concède Nicolas Perrin. Mais je suis convaincu qu’il est possible de concilier la diversité des espèces et les activités humaines. De nombreux projets le prouvent." Car l’homme n’est pas seulement le premier animal à menacer la variété des formes vivantes. Il est aussi le seul capable de comprendre et de sauvegarder cette richesse.
 

 

Jean-Luc Vonnez
 

Consultable à l'URL: http://www2.unil.ch/spul/allez_savoir/AS19/5_biologie/articles/extinctionmassive.html
 

MAISON DE L'ÉCOLOGIE ET DES ÉCOSYSTÈMES DU MAROC