Les Zygènes de l’Anti-Atlas marocain :

découvertes, inventaire commenté et bio-indication

(Lepidoptera, Zygaeninae)

 

par Michel R. TARRIER

 

Apartado 15553, E-29080 Málaga

E-mail : tarrier@ctv.es

 

 

Résumé. – Cette note présente le premier inventaire commenté et cartographié des Lépidoptères Zygaenidae Zygaeninae de l’Anti-Atlas marocain, et précise le caractère bio-indicateur de ces Insectes.

Summary. – The Zygaeninae of the Moroccan Anti-Atlas : mapping and annotated checklist.

This papers presents the first annotated checklist of Moths (Burnets) Zygaenidae   Zygaeninae of the Moroccan Anti-Atlas mountains, with mapping, and mentions the bio-indicator kind of these Insects.

Mots clés. – Lepidoptera, Heterocera, Zygaeninae, inventaire, cartographie, bio-indicateurs, Anti-Atlas, Maroc.

 

 

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PRESENTATION

 

                        Poursuivant nos prospections sur l’ensemble du territoire marocain, mais avec une particulière attention quant à l’évaluation de la richesse entomologique du Sud-ouest, nous nous trouvons dépositaires de nouvelles données quant à la présence de Zygaeninae dans l’Anti-Atlas. En raison du caractère pionnier de la plupart de ces observations et du fait que les Zygènes, à l’instar d’autres Insectes, servent à évaluer la qualité des sites, il nous a semblé opportun de publier cet inventaire, agrémenté de brefs commentaires. La cartographie ici présentée est strictement celle constatée et actualisée par nous. Elle ne reprend pas les stations tout récemment disparues, ni ne prétend être exhaustive car il est hors de portée de pouvoir « tout » retrouver.

 

                        Situé au sud, sud-ouest du Haut Atlas, sommairement au-delà d’une ligne fictive Dadès-Toubkal-Souss, et s’étendant jusqu’aux limites sahariennes, l’Anti-Atlas correspond à une dorsale composée d’un ensemble de massifs anté-mésozoïques du type « boutonnières », séparés les uns des autres par des structures synclinales. Sur son versant nord, la chaîne plonge par failles sous les dépôts de comblement du sillon préafricain. Au contraire, au sud, les pendages sont faibles et le Cambrien de couverture supporte une épaisse série paléozoïque modérément plissée. Les principaux djebels en sont le Sarrho (2712 m), le Siroua volcanique (3304 m), le continuum pré-saharien du Bani, l’Adrar-n-Aklim (2531 m), le Lekst (2359 m), pour ne citer que les plus élevés et auxquels il convient d’ajouter une centaine d’autres reliefs formant un réel écotone entre le Haut Atlas montagnard et la steppe désertique du Grand Sud. L’usage veut que l’on fractionne cet Atlas en Anti-Atlas nord-oriental (Siroua, Sarrho…) et sud-occidental (région de Tafraoute…). Le dernier épisode humide et susceptible d’avoir isolé les populations remonte à la glaciation würmienne (– 5000 ans). Hormis quelques enclaves privilégiées du Siroua intérieur, véritable château d’eau bénéficiant de la généreuse pluviométrie qui résulte de l’influence directe du Haut Atlas (+ de 800 mm d’eau sur certains sommets) et génère de vigoureux asifs, des prairies et des mouillères, l’essentiel de l’Anti-Atlas est caractéristique des étages bioclimatiques semi-aride (nord) et aride (versant sud, avec – de 100 mm de précipitations). L’influence océanique améliore, à l’ouest, cette sévérité climatique. Si l’on excepte les quelques boisements relictuels de Chênes- verts du nord du Siroua et des hauteurs du Lekst, les Tamarix des oueds salés et les Gommiers (Acacias) éparses des zones sahariennes, l’unique système forestier est l’arganeraie (Argania spinosa), forêt ouverte de 871 000 ha et couvrant notamment la vallée du Souss. Le Caroubier se manifeste en zones rudérales et pour l’anecdote botanique, mentionnons le Dragonnier (bien connu des Canaries) qui développe ici une formation continentale dans le Haut Massa. Les écosystèmes dominants sont ceux de la steppe à xérophytes cactoïdes en basse et moyenne altitude, de la steppe à coussinets épineux en haute montagne, ainsi que d’une forme de garrigue thermoméditerranéenne écorchée. Les oueds temporaires, aux rives généralement agrémentées d’ourlets buissonneux et le système agricole oasien (Palmiers dattiers) constituent les principales poches vertes, refuges pour pas mal d’espèces devenues rudérales, voire commensales de circonstances. Pour une meilleure approche de l’Anti-Atlas et pour éviter les redondances, nous renvoyons le lecteur à notre note sur les Rhopalocères de ces mêmes montagnes, paru dans ce Bulletin (102 (1), 1997 : 43-58). Vaste territoire de transition illustré par une mosaïque d’écosystèmes d’assez bonne conservation et aux multiples influences éco-climatiques, éminente frontière géonémique des faune et flore paléarctiques en Méditerranée occidentale, l’Anti-Atlas marocain s’avère être un champs d’études de tout premier ordre.

 

BREF HISTORIQUE DE LA ZYGÉNOLOGIE

DANS LE SUD-OUEST MAROCAIN

 

                  Afin de pouvoir en évaluer l’éventuel intérêt, il semble utile de situer nos nouvelles données dans l’acquis des recherches antérieures aux années 90, ainsi que dans le plus proche cadre géographique connu et suffisamment documenté.

 

                        Les stations entomologiques emblématiques mitoyennes de l’Anti-Atlas et prospectées de longue date par les spécialistes et les amateurs sont les vallées du Toddra et du Dadès, les sites classiques du Tizi-n-Tichka, du Toubkal (surtout l’Oukaïmeden, Tachddirt et Sidi-Fars) et du Tizi-n-Test, toutes localités du Haut Atlas mitoyen supportant un fort échantillonnage de Zygènes, ainsi que la frange littorale de part et d’autre d’Agadir. Les prospecteurs furent nombreux sur ce terrain. Citons G. BARRAGUE, J. de FREINA, Axel HOFMANN, H. et G.  REISS, W.G. TREMEWAN, J.C. WEISS et K.W. WIEGEL. Cependant et pour ce qui concerne ponctuellement l’Anti-Atlas, il faut remarquer le peu d’enthousiasme de nos prédécesseurs, la seule station à recevoir des visites régulières ayant été le bassin de Tafraoute avec, tout spécialement pour les Zygènes, le célèbre col du Kerdous. Bien que parcouru d’un réseau de pistes pas trop « cassantes », l’immense Djebel Siroua, entre-autres, demeurait vierge de prospection jusqu’à nos premières traversées.

 

INVENTAIRE COMMENTÉ

DES ZYGAENINAE DE L’ANTI-ATLAS MAROCAIN

 

(Avec indication des coordonnées U.T.M. au carroyage de repérage de 10 x 10 km)

Abbrévations : OR = Anti-Atlas nord-oriental ; OC = Anti-Atlas sud-occidental.

* = Première citation ; ** = Seconde citation

 

Zygaena (Agrumenia) felix hemerocallis Dujardin, 1973**

 

OC : Quelques modestes localisations sur l’itinéraire Aït-Abdallah – Tiguermine - Igherm (29RNN29, 29RNP20, 29RNP30), au nord-est de Tafraoute. 1600-1800 m. Mai. Plante-hôte : Acanthyllis ? numidica.

Z. felix Oberthür, 1876 est décrite d’Algérie et cette sous-espèce n’était connue que de sa station classique de la route de Telouet, près du Tizi-n-Tichka (Haut Atlas central), où son habitat électif est un clair bois. Elle fut aussi signalée par BARRAGUE (1986)(desertica in litt.) de Goulmima, vallée du Gheris, dans une partie très aride du Haut Atlas sud-oriental, où nous n’avons pu la retrouver. Un peu plus au nord, dans le Djebel Ayachi, vit une autre sous-espèce bien différenciée, nettement sylvicole, d’une source trophique différente (Hedysarum humile) et dont le statut taxinomique a souvent été controversé : boursini Dujardin, 1973. Enfin, sur les parties sommitales très pluvieuses du Djebel Lakraa, au-dessus des sapinières, habite une splendide Zygène montagnarde, longtemps maintenue au rang spécifique mais maintenant reléguée à celui de sous-espèce de felix : zoraida Reiss, 1943. Il s’agit donc d’une espèce de grande plasticité écologique mais de diffusion très précaire, avec chaque fois l’existence d’une sous-espèce forte, aux critères écotopiques si caractérisés que la première tendance des auteurs fut à la spécificité.

Cette nouvelle localisation anti-atlasique qui procure à l’espèce une extension sud-occidentale appréciable avait déjà été notée (HOFMANN et TREMEWAN, 1996). Bien que d’un chromatisme plus lumineux, les échantillons de l’Anti-Atlas peuvent être confondus avec hemerocallis.

Fortement sténoèce, felix hemerocallis est dans l’Anti-Atlas foncièrement steppicole. Elle fréquente d’âpres montagnes venteuses, désolées, à hiver froid et se présente donc ici comme une Zygène de situation extrême. Très active, elle vole haut et rapidement. Les stations semblent sporadiques et une nouvelle prospection est chaque saison nécessaire pour retrouver les contingents instables sur un itinéraire de quelques dizaines de kilomètres. L’opportunité de la source nectarifère (inflorescences d’un Thym blanc) semble à l’origine de cette instabilité.

 

Z. (A.) orana oberthueri Bethune-Baker, 1888*

 

OR : Quelques colonies fortes aux alentours du Tizi-n-Melloul (29RPQ30), station montagnarde de l’intérieur du Djebel Siroua. 2000-2500 m. Fin avril – début mai (à cet étage nous n’avons pas noté la seconde génération potentielle qui se manifeste en plaine). PH : Onobrychis argentea, très abondante et vigoureuse pas places. OC : Tizi-M’lil, non loin de Tafraoute (29RNN18), huit spécimens trouvés en avril 1989 par de FREINA (in coll. A. Hofmann) (A. HOFMANN, comm. pers. 2000). Le Tizi-M’lil est un de nos sites coutumiers et jusqu’à ce jour nous n’avons pas été aptes à en retrouver la trace. C’est pourquoi cette station ne figure pas sur notre cartographie actualisée.

Affiliée (peut-être momentanément) à la ssp. oberthueri du Sud algérien, l’existence de cette espèce dans les deux secteurs de l’Anti-Atlas est un apport géonémique appréciable. Pour le territoire chérifien, elle n’était traditionnellement donnée que du Nord : ssp. tirhboulensis Hofmann et Reiss, 1982 (= hajebensis Reiss et Tremewan, 1960) du Moyen Atlas plissé oriental ; contristans Oberthür, 1922, du Moyen Atlas tabulaire centro-occidental et du Pays Zaër-Zaïane (A. HOFMANN comm., 2000) ; ssp. tatla Reiss, 1943, absolument rarissime, exclusive au Rif occidental. Nonobstant nos prospections acharnées, nous sommes loin d’avoir retrouvé toutes les stations de nos prédécesseurs. Certaines ont censément disparues.

 

Z. (A.) maroccana maroccana Rothschild, 1917 (= kerdousensis Hofmann et Reiss, 1982)

 

OC : Répandue et fréquente dans toute la région de Tafraoute et du Djebel Lekst : col du Kerdous et ses alentours (29RMN66, 29RMN76), Tlata-Tasrite (29RNN07), Tizi-M’lil (29RNN18), Tizi-n-Tarakatine (29RNN19), vallées des Ida-ou-Gnidiff (29RMN99), Aït-Abdallah - Tiguermine (29RNP20, 29RNP30) ; plus rare à l’Adrar-n-Aklim : quelques captures autour d’Igherm (29RNP52). 1000 à 1800 m. De la mi-février à la fin mai, selon les années et les localités. PH : Ononis spinosa.

Z. maroccana est un endémique marocain qui habite l’essentiel du territoire, à l’exception de la partie septentrionale où, de la Tingitanie à l’Atlas Tellien (et à la Tunisie), tout le Rif compris, elle est remplacée par Z. marcuna Oberthür, 1888 et ses sous-espèces. Le type est de Mogador (aujourd’hui Essaouira), localité d’abord contestée par nombre d’auteurs, puis confirmée par des captures subséquentes. Le peuplement de l’Anti-Atlas occidental correspond à la forme nominale. Cette espèce a longtemps été plongée dans un terrible fatras taxinomique, en raison d’abord de la confusion qu’en faisaient les anciens auteurs avec orana Duponchel, 1835, puis d’un découpage subspécifique outrancier. Il fallut attendre le Catalogue d’HOFMANN et TREMEWAN (1996) - véritable exercice de synthèse et leçon de cohérence - pour y voir nettement plus clair.

Cette Zygène est assidue des abords des oueds, des zones d’épandage et parfois des cultures où pousse la Bugrane-hôte, pérenne mais en repos hivernal et parfaitement sèche à l’époque du vol des imagos. La précocité de sa phénologie semble dépendre de l’apport hydrique hivernal. Une belle forme individuelle très blanche se manifeste parfois.

 

Z. (A.) maroccana tichkana Wiegel, 1960 (= taddertica Dujardin, 1974)*

 

OR : Un dème assez rudéral a été découvert dans le piémont occidental du Siroua (au sud d’Askaoun)(29RPP19). 1900 m. Fin février. PH : Ononis spinosa.

La forme nominale précédente habite la Côte atlantique et l’Anti-Atlas occidental. On ne connaissait, de l’Anti-Atlas oriental, que la ssp. lucasi Le Charles, 1946 suivante, propre à un habitat désertique et liée à Ononis natrix (s.l.), dont la diffusion est restreinte aux oueds et ravins des mesetas à l’est et à l’ouest d’Ouarzazate. Ce peuplement inédit se trouve cerné : 1) au nord (Haut Atlas) par la ssp. gundafica Reiss et Tremewan, 1960 (= irhis Wiegel, 1965 = fulgens Dujardin, 1973 = testensis Reiss et Reiss, 1974) (Tizi-n-Test, Oukaïmeden, Yagour, Sidi-Fars, etc., sur Ononis natrix) et tichkana Wiegel, 1960 (Tizi-n-Tichka, sur O. spinosa) ; 2) au sud-ouest par la forme nominale (Adrar-n-Aklim et Lekst) ; et 3) à l’immédiat sud, sud-est par lucasi. L’existence d’une  « maroccana vraie » tant mitoyenne de lucasi est digne d’intérêt et vient peut-être étayer le postulat de lucasi, sous-espèce forte, aux limites de la spéciation. Ces spécimens, qu’il serait superflu de décrire, semblent nettement plus analogues à tichkana avec laquelle ils partagent la même plante, qu’à gundafica.

Quant à leur précocité (février !) au cœur d’un massif aux sommets encore enneigés et aux nuits glaciales, elle est déconcertante. Les adultes hantent les ourlets buissonneux essentiellement formés par l’Ononis épineuse, en bordure des espaces cultivés, des chemins et des oueds temporaires. Comme il en va toujours pour les représentants du complexe maroccana, les Ononis colonisant le plus souvent d’immenses territoires, la présence de la plante (ici quasi continue sur une quinzaine de kilomètres), n’implique nullement celle de la Zygène dont la rencontre est ainsi  très aléatoire. Et pour rendre encore plus hasardeuse la recherche de cette espèce, sa phénologie territoriale s’étale sur presque six mois : depuis février à Tafraoute jusqu’à juillet à Ifrane !

 

Z. (A.) (maroccana) lucasi Le Charles, 1946 (= saounica Reiss et Reiss, 1974)

 

OR : Vallée du Dadès (El-Kelaâ M’gouna, Imassine, Skoura, Ouarzazate…) (29RQQ75, 29RQQ65, 29RQQ54, 29RQQ44, 29RQQ33, 29RQQ02)  ; haut Draâ : Djebel Tifernine (29RQQ01, 29RQQ11) ; Oued Tamsift : Bou-Azzer 29RQP08, Tizi-n-Taguergoust (29RPP87) ; Tizi-n-Bachkoum (29RPP69) ; et très nombreuses stations depuis Tazenakht jusqu’à non loin de Taliouine : Tazenakht, Tizi-n-Ikhsane, Tizi-n-Taghatine…(29RPP68, 29RPP67, 29RPP46, 29RPP26…) ; Agadir-Melloul et Tizi-n-Ounzour (29RPP14) aux abords du Djebel Bani. Cette distribution longe le nord des Djebel Sarrho et Bani. 1200-1800 m. mi-avril à mi-mai. PH : Ononis natrix ssp.

Cette entité a fait couler beaucoup d’encre, en raison de la localité dont est muni le type de LE CHARLES : « Dadès du Toddra ». Ni la Zygène, ni sa plante n’existeraient dans le Haut Toddra. On s’accorde à considérer dorénavant que sa limite nord-orientale est la basse vallée du Dadès et sa diffusion en écharpe couvre les vallées et les plateaux des localités pré-sahariennes ci-dessus.

Franchement érémicole, on ne rencontre lucasi que dans les lits d’oueds fossiles, les fonds de ravins, les dépressions lacunaires où se réfugie aussi, en cette frange subsaharienne, une forme rachitique d’Ononis natrix. Alors que les premiers Lépidoptères de cette région se manifestent dès février, ce n’est curieusement qu’en avril, voire mai, sous les auspices d’une insolation déjà redoutable, qu’ont lieu les éclosions de lucasi. Lorsque la Zygène vole en nuées, il n’est pas difficile de rencontrer au sol des spécimens mort-nés, littéralement « calcinés » par les ardeurs du soleil. Les Zygènes de la steppe ont habituellement recours à l’ombre du moindre support pour se protéger et s’immobiliser aux heures les plus suffocantes. Cette phénologie, tardive et peu opportune pour les abords du désert, semble paradoxale avec celle de la plus proche voisine relevant du même complexe : maroccana tichkana du Siroua mitoyen, inversement très précoce pour un habitat encore froid en cette saison.

La taille de lucasi est très variable selon les saisons et les biotopes : elle est ainsi souvent très petite sur le plateau de Tazenahkt, et géante dans la vallée du Dadès. Les exemplaires spectaculaires avec le blanc plus ou moins envahissant demeurent l’exception.

 

Z. (A.) algira leucopoda Dujardin, 1973 (= bornefeldii Burgeff et Reiss, 1973)

 

OC : Col du Kerdous (29RMN66, 29RMN76, 29RMN87) ; Région de Tafraoute (Tafraoute, Vallée des Ameln, Anirgui, Tizi-n-Tarakatine, Tanalt, Asif n’Takoucht, etc.)(29RNN09, 29RNN19, 29RMN98, 29RMN88, 29RMN89) ; région des Ida-ou-Gnidif (Aït-Itfene, Toudma, Tizi-n-Tagounit)(29RMN99, 29RMP90). OR* : Une petite colonie vient d’être appréhendée à plus de 150 km au nord-est du peuplement classique du Lekst (localités ci-dessus), en ressaut du Siroua, un peu au-dessus du village de Taliouine (29RPP08). Mars-avril. 1000-1700m. PH : Coronilla juncea.

La forme nominative, algira Boisduval, 1834, est évidemment d’Algérie. Il s’agit d’une espèce très polymorphe, largement répandue dans le Maghreb, avec des colonies généralement de forte densité mais quelques races cependant fort rares.

                 Dans le Massif du Lekst, la Bugrane, la Coronille et le Panicaud se côtoient souvent dans un même biotope. Ainsi, maroccana, algira et loyselis s’inscrivent dans une même biocénose. Algira émerge peu après maroccana - toujours pionnière dès les premiers beaux jours - loyselis clôturant fin avril la fugace saison de ces Zygènes locales.

La colonie découverte dans les environs de Taliouine entre incontestablement dans le groupe des algira d’influence atlantique à dominante noire et montre une franche affinité avec leucopoda (présence de la collerette blanche) auquel taxon nous la rattachons, et ce, en dépit de sa meilleure proximité avec selenion Dujardin, 1973 du versant nord et chorista Dujardin, 1973 du versant sud du même Tizi-n-Test, puis  telealgira Dujardin, 1973 de la route de Telouet, laquelle est déjà une composante du second groupe nord-oriental des algira à dominante rouge.

 

Z. (Zygaena) trifolii tizeragis Wiegel, 1965*

 

OR : Tizi-n-Tieta et Tizi-n-Melloul (Siroua)(29RPQ20, 29RPQ30), très rare dans les prairies spongieuses (pozzines). 2200-2600 m. Juin. PH : Lotus sp.

Trifolii Esper, 1783, nommée de Francfort sur le Main, est une des quelques Zygènes communes aux deux rives du Détroit de Gibraltar (et de Messine !). Elle est bien connue du Toubkal voisin et dans le domaine des Lépidoptères, les transfuges sont nombreux. En zoologie et en botanique, il est connu que le versant nord du Siroua offre de nombreuses analogies avec le Haut Atlas central. La présence de trifolii au nord et d’algira leucopoda sur le piémont sud indique clairement le caractère transitionnel du Djebel Siroua, charnière bio-géographique entre le Haut Atlas et l’Anti-Atlas s. str.  L’appartenance du Siroua à l’Anti-Atlas relève davantage d’orogenèse que de la biogéographie…

 

Z. (Mesembrynus) favonia littoralis Rothschild, 1917

 

OR : Haut Souss : Aoulouz, Tassoumâte, Agadir-n-Iznaguen, etc. (29RNP68, 29RNP78, 29RNQ90), en orée des cultures vivrières et dans les trouées de l’arganeraie de la haute vallée du Souss. AGADIR : nombreuses stations côtières (29RMP37, 29RMP46, 29RMP45), dans les friches. OC* : Mesti (29RLN93), au sud d’Ifni ! Du niveau de la mer à quelques 1000 m. Mars. PH : Eryngium campestre.

Cette dernière localité originale, très avancée vers le Sahara occidental, est constituée d’une erme cultivée à Figuiers de Barbarie, en lisière de la steppe à cactoïdes (Euphorbia echinus et regis-jubae). C’est une nouvelle limite géonémique pour la famille des Zygaenidae.

Favonia Freyer, 1845, est une espèce nord-africaine excessivement variable. La ssp. littoralis est une sous-espèce gracile, de taille petite à très petite, soumise à l’océanité et qui peuple un large territoire dans le Sud-Ouest marocain.  La phénologie de favonia est respective aux éco-climats : février-mars sur l’Atlantique, juin dans le Rif et l’Atlas Tellien, juillet dans le Moyen et le Haut Atlas. Dans le Sud-ouest, littoralis n’apparaît chaque année qu’en maigre effectif mais offre parfois, spécialement les saisons favorisées de pluies « utiles», un pic populationnel propre à la plupart des Insectes opportunistes des zones arides (stratège-r ; r = taux d’accroissement intrinsèque). Les années de sécheresse drastique, elle n’est guère repérable. Comme toutes les Mesembrynus, c’est une butineuse acharnée  qui affectionne tout particulièrement l’Asphodèle fistuleux (arganeraie) et la Lavande de mer (Limonium sinuatum) (sites littoraux).

 

Z. (M.) loyselis mesembrina Dujardin, 1974

 

OC : Col du Kerdous (29RMN66, 29RMN76) ; Massif du Lekst : Tizi-n-Tarakatine (29RNN19), Souk-Khemis-des-Ida-ou-Gnidif, Aït-Iftene (29RMN99, 29RMP90). 1000-1300 m. Avril. PH : Eryngium campestre.

Z. loyselis Oberthür, 1876, est une Zygène maghrébine parfois rare en haute montagne mais dont les races sylvicoles peuvent présenter un effectif dense. Dernière Zygène à voler dans le Kerdous et le Lekst, elle n’est fréquente qu’au Tizi-n-Tarakatine. De mœurs discrètes, le vol grégaire n’a lieu que tard en fin de journée, ou durant les éclaircies des jours nuageux.

 

Espèces possibles :

Parmi le potentiel autorisé tant par la mitoyenneté que par la présence des plantes-hôtes et l’existence d’écosystèmes idoines, les prévisions les plus crédibles (notamment pour l’Anti-Atlas nord-occidental) pourraient porter sur : Zygaena (A.) johannae Le Cerf, 1923, Z.(A.) youngi Rothschild, 1925(nous venons de la recenser du M’Goun et la ssp. glaoua  Wiegel, 1973 ne vole pas très loin), Z. (A.) alluaudi Oberthür, 1922 et Z.(A.) aurata Blachier, 1905. Et si l’on venait à rencontrer la fort discrète Vicia glauca rerayensis au plus haut étage à xérophytes épineux du Siroua, on pourrait aussi rêver à la fascinante et bien menacée Z. (Z.) persephone Zerny, 1934. Tant de Lépidoptères du Toubkal ont été retrouvés ces dernières années dans le Siroua…

 

Présences non confirmées :

Outre Z. orana de la région de Tafraoute déjà mentionnée, il ne s’agit guère que d’anciennes citations de l’Anti-Atlas littoral (niveau de la mer), du sud d’Agadir (Sidi Toual, Gourizim), initialement données par RUNGS pour « orana » mais qu’il faut interpréter « maroccana », les deux espèces étant encore, il n’y a pas si longtemps, considérées comme discutables. Certes riches en Ononis natrix, nous n’y avons jamais débusqué le moindre sujet, tout comme en pas mal d’autres stations littorales propices à maroccana entre Agadir et Ifni. La période choisie (février-avril) n’était peut-être pas judicieuse. A suivre…

 

BIO-INDICATION

 

                  A l’instar de certains Lépidoptères, de nombreux Coléoptères (les Carabes et les Coprophages par exemple), des Hydrocanthares et de la plupart des pollinisateurs, les Zygènes doivent être appréciées comme d’éminents marqueurs de la qualité des sites, de la biodiversité spécifique et génétique des espaces dits naturels (en fait depuis des millénaires déjà gérés par l’Homme), particulièrement en cette décade où la tendance – pour ne pas dire la mode – est au développement durable. On parle beaucoup de bio-indication à l’aide d’insectes-outils. Ils sont peut-être moins maniables mais nettement plus précis que les vertébrés ou les plantes, pour la gestion et la sélection des sites à protéger, pour l’évaluation de l’incidence biologique en baisse des espaces menacés, en un mot tant pour la conservation du patrimoine naturel d’importance patrimoniale que pour la sauvegarde des populations rurales fragilisées par les nouvelles donnes économiques.

Qu’en est-il sur le terrain ? Il semble encore que tout ce qui a été dit reste à faire et que la bio-indication est hélas en passe de rejoindre le stock inépuisable des mythologies contemporaines que l’on ne sort des tiroirs de la bonne conscience qu’à l’occasion de superbes discours. Comment convaincre les interlocuteurs ? Comment expliquer en la matière que ces fragiles et exigeantes Zygènes à faible valence écologique et aux plantes-hôtes tout autant indicatrices pourraient permettre :

- De surveiller la pression du surpâturage (en l’occurrence Z. orana dans le Siroua) ;

- De sélectionner le cheptel compatible (un exemple : Z. algira est partout en recul car la Coronille est la proie des chèvres) ;

- D’étudier l’impact du ramassage systématique et quotidien des plantes sauvages à usage fourrager (région de Tafraoute) ;

- De contribuer à évaluer le stade de l’érosion (Z. favonia serait un des bons outils pour la gestion de l’arganeraie du Souss, devenue forêt-subfossile dépourvue de régénération) ;

- De contrôler le seuil de tolérance des biocides depuis la plus insidieuse contamination (les Mesembrynus et Z. maroccana en orée des cultures) ;

- De surveiller le niveau des nappes (mouillères à Z. trifolii du Siroua) ;

- De s’alarmer du débordement des activités touristico-récréatives (Z. lucasi dans « la Vallée des Mille Casbah », Z. favonia sur le littoral aménagé d’Agadir… !) ;

- Plus globalement de réagir aux nouveaux réajustements climatiques en décelant la plus modeste altération (LEESTMANS et TARRIER, 1997) ;

- Et un large etc. ?

La plupart des habitats jouissent encore au Maroc d’une conservation satisfaisante, mais la voie des éradications est déjà ouverte, fruit d’une politique à court terme, de décisions à la hâte et d’un profit lié à un développement légitime qui ne saurait attendre. Les zones reculées et les profondeurs atlasiques ne sont pas davantage à l’abri car le surpâturage y sévit avec un nombre de têtes en accroissement exponentiel depuis une décennie, lequel se conjugue dramatiquement à des périodes de sécheresse de plus en plus récurrentes.  Les entomologistes disposent souvent d’un matériel bio-indicateur de premier ordre et des formidables banques de données qui vont de pair. Ils peuvent contribuer à une gestion subtile et pointue du milieu naturel dans le dit concept du développement durable. Encore faudrait-il qu’on le leur demande !

Pour le Maroc, lieu de nos études, nous disposons aussi d’une liste de plus en plus étoffée de sites irréversiblement anéantis (notamment à l’étage bioclimatique subhumide), de stations saccagées par le parcours inapproprié du cheptel, de périmètres en défends, protégeant de précieux endémiques, violés avec récidivité, d’espèces en grave recul, d’autres déjà portées éteintes. Sans nous montrer esprit chagrin, il nous semble que le noble projet du développement durable, ou de l’exploitation supportable, s’accommode mal d’une telle perspective.

 

 

REMERCIEMENTS. - Nous sommes gré à nos amis Jacques DEMANGE (F-St-Denis-en-Val) et Jean-Claude WEISS (F-Metz) pour leurs appréciations taxinomiques, ainsi qu’à notre collègue le Dr Axel HOFMANN (D-Breisach-Hochstetten) pour ses précieuses informations et ses éminents conseils. Notre souvenir va au regretté Francis DUJARDIN et notre admiration à son labeur passé, lequel ne fut pas vain en dépit des critiques partiales et acharnées de certains. L’appui indéfectible de l’Institut Scientifique de Rabat (Université Mohammed V) nous fut des plus précieux et nous en remercions, une fois de plus, sa direction.

 

AUTEURS  CITES

 

BARRAGUE G., 1986. – Voyage entomologique dans le Maghreb : 40 000 km à la recherche des Zygènes. 1ère partie. Linneana Belgica, 10 (7) : 299-326.

DEMANGE J. et TARRIER M., 1999. – Redécouverte au Maroc de Zygaena nevadensis Rambur, 1858 (Lepidoptera : Zygaenidae). Linneana Belgica, 17 (3) : 111-116.

DUJARDIN F., 1965. – Descriptions de sous-espèces et formes nouvelles de Zygaena F. d’Europe occidentale, méridionale et d’Afrique du Nord. Entomops, 1 (1) : 16-22 ; 2 : 33-64.

DUJARDIN F., 1973.- Description d’espèces et de sous-espèces nouvelles de Zygaenidae du Maroc. Entomops, 4 (29) : 135-160.

DUJARDIN F., 1974.- Deuxième série de nouveaux taxa de Zygaena F. marocains. Entomops, 4 (31) : 194-200.

HOFMANN A. et TREMEWAN W. G., 1996.- A Systematic Catalogue of the Zygaenidae (Lepidoptera : Zygaenidae). Harley Books édit., Colchester, 251 pp.

LE CHARLES L., 1947.- Contribution à l’étude des Zygaena. Une Zygène nouvelle marocaine. Revue française de Lépidoptérologie, 1946, 10 : 342-345.

LEESTMANS R. et TARRIER M., 1997. - Pertes et acquisitions probablement liées aux effets du réchauffement climatique sur la faune lépidoptérique en Méditerranée occidentale (Lepidoptera, Papilionoidea). Linneana Belgica, 16 (1) : 23-36

NAUMANN C. M., TARMANN G. M. et TREMEWAN W. G., 1999. – The Western Palaearctic Zygaenidae. Apollo Books, 298 p., 12 pl. coul., 177 dessins et photos, cartes de répartition.

RUNGS Ch. E., 1979. – Catalogue raisonné des Lépidoptères du Maroc. Inventaire faunistique et observations écologiques. I. Travaux de l’Institut Scientifique, Rabat, 39 : 133-141.

REISS H. et REISS G., 1974. – On Zygaena (Agrumenia) maroccana maroccana Roths. (Lep. Zygaenidae) with two new subspecies from Marocco. Entomologist’s Gazette, 25 (2) : 101-105.

REISS H. et TREMEWAN W., 1960. – On the synonymy of some Zygaena species with descriptions of a new species and subspecies from Marocco (Lep. Zygaenidae). Bulletin of the British Museum (Natural History, 9 : 459-468.

TARRIER M., 1997. – Inventaire éco-faunistique de la biodiversité des Rhopalocères de l’Anti-Atlas marocain (Lepidoptera, Papilionoidea). Bulletin de la Société entomologique de France, 102 (1) : 43-58.

TARRIER M., 1998.- Protection d’habitats lépidoptériques au Maroc. Seconde partie : nouvelles considérations et inventaire final. Linneana Belgica, 16 (5) : 197-215.

TARRIER M., 2000.- Sept cent derniers jours de lépidoptérologie au Maroc (Lepidoptera Papilionoidea). Alexanor, 21 (sous presse).

TARRIER M. et LEESTMANS R., 1997. – Pertes et acquisitions probablement liées aux effets du réchauffement climatique sur la faune lépidoptérique en Méditerranée occidentale (Lepidoptera, Papilionoides). Linneana Belgica, 16  (1) : 23-36.

TOULGOËT H. de, 1973. – L’imbroglio des Zygènes marocaines. Alexanor, 8 (3) : 113-124.

WIEGEL K. H., 1965. – Beiträge zur Kenntnis einiger Arten der Gattung Zygaena F. im Hohen Atlas von Marokko (Lepidoptera Zygaenidae). Mitteilungen der Münchener entomologischen Gesellschaft, 55 : 116-177.

WIEGEL K. H., 1973. – Revision und Beiträge zur Kenntnis marokkanischer Arten der Gattung Zygaena unter besonderer Berücksichtigung ihrer Biologie. Mitteilungen der Münchener entomologischen Gesellschaft, 63 : 1-55.

 

 

 

 

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