Les
Zygènes de l’Anti-Atlas marocain :
découvertes,
inventaire commenté et bio-indication
(Lepidoptera,
Zygaeninae)
par Michel R. TARRIER
Apartado 15553, E-29080 Málaga
Résumé. – Cette note présente le premier inventaire commenté et
cartographié des Lépidoptères Zygaenidae Zygaeninae de
l’Anti-Atlas marocain, et précise le caractère bio-indicateur de ces Insectes.
Summary. – The Zygaeninae of
the Moroccan Anti-Atlas : mapping and annotated checklist.
This papers presents the first annotated
checklist of Moths (Burnets) Zygaenidae Zygaeninae of the Moroccan Anti-Atlas mountains, with
mapping, and mentions the bio-indicator kind of these Insects.
Mots
clés. – Lepidoptera, Heterocera,
Zygaeninae, inventaire, cartographie, bio-indicateurs, Anti-Atlas, Maroc.
_____________
Poursuivant
nos prospections sur l’ensemble du territoire marocain, mais avec une
particulière attention quant à l’évaluation de la richesse entomologique du
Sud-ouest, nous nous trouvons dépositaires de nouvelles données quant à la
présence de Zygaeninae dans l’Anti-Atlas. En raison du caractère pionnier de la
plupart de ces observations et du fait que les Zygènes, à l’instar d’autres
Insectes, servent à évaluer la qualité des sites, il nous a semblé opportun de
publier cet inventaire, agrémenté de brefs commentaires. La cartographie ici
présentée est strictement celle constatée et actualisée par nous. Elle ne
reprend pas les stations tout récemment disparues, ni ne prétend être
exhaustive car il est hors de portée de pouvoir « tout » retrouver.
Situé
au sud, sud-ouest du Haut Atlas, sommairement au-delà d’une ligne fictive
Dadès-Toubkal-Souss, et s’étendant jusqu’aux limites sahariennes, l’Anti-Atlas
correspond à une dorsale composée d’un ensemble de massifs anté-mésozoïques du
type « boutonnières », séparés les uns des autres par des structures
synclinales. Sur son versant nord, la chaîne plonge par failles sous les dépôts
de comblement du sillon préafricain. Au contraire, au sud, les pendages sont
faibles et le Cambrien de couverture supporte une épaisse série paléozoïque
modérément plissée. Les principaux djebels en sont le Sarrho (2712 m), le
Siroua volcanique (3304 m), le continuum pré-saharien du Bani, l’Adrar-n-Aklim
(2531 m), le Lekst (2359 m), pour ne citer que les plus élevés et auxquels il
convient d’ajouter une centaine d’autres reliefs formant un réel écotone entre
le Haut Atlas montagnard et la steppe désertique du Grand Sud. L’usage veut que
l’on fractionne cet Atlas en Anti-Atlas nord-oriental (Siroua, Sarrho…) et
sud-occidental (région de Tafraoute…). Le dernier épisode humide et susceptible
d’avoir isolé les populations remonte à la glaciation würmienne (– 5000 ans).
Hormis quelques enclaves privilégiées du Siroua intérieur, véritable château
d’eau bénéficiant de la généreuse pluviométrie qui résulte de l’influence
directe du Haut Atlas (+ de 800 mm d’eau sur certains sommets) et génère de
vigoureux asifs, des prairies et des mouillères, l’essentiel de l’Anti-Atlas
est caractéristique des étages bioclimatiques semi-aride (nord) et aride
(versant sud, avec – de 100 mm de précipitations). L’influence océanique
améliore, à l’ouest, cette sévérité climatique. Si l’on excepte les quelques
boisements relictuels de Chênes- verts du nord du Siroua et des hauteurs du
Lekst, les Tamarix des oueds salés et les Gommiers (Acacias) éparses des zones
sahariennes, l’unique système forestier est l’arganeraie (Argania spinosa), forêt ouverte de 871 000 ha et couvrant notamment la
vallée du Souss. Le Caroubier se manifeste en zones rudérales et pour
l’anecdote botanique, mentionnons le Dragonnier (bien connu des Canaries) qui
développe ici une formation continentale dans le Haut Massa. Les écosystèmes
dominants sont ceux de la steppe à xérophytes cactoïdes en basse et moyenne
altitude, de la steppe à coussinets épineux en haute montagne, ainsi que d’une
forme de garrigue thermoméditerranéenne écorchée. Les oueds temporaires, aux
rives généralement agrémentées d’ourlets buissonneux et le système agricole
oasien (Palmiers dattiers) constituent les principales poches vertes, refuges
pour pas mal d’espèces devenues rudérales, voire commensales de circonstances.
Pour une meilleure approche de l’Anti-Atlas et pour éviter les redondances,
nous renvoyons le lecteur à notre note sur les Rhopalocères de ces mêmes
montagnes, paru dans ce Bulletin (102 (1), 1997 : 43-58). Vaste territoire
de transition illustré par une mosaïque d’écosystèmes d’assez bonne
conservation et aux multiples influences éco-climatiques, éminente frontière
géonémique des faune et flore paléarctiques en Méditerranée occidentale,
l’Anti-Atlas marocain s’avère être un champs d’études de tout premier ordre.
BREF HISTORIQUE DE LA ZYGÉNOLOGIE
DANS LE SUD-OUEST MAROCAIN
Afin
de pouvoir en évaluer l’éventuel intérêt, il semble utile de situer nos
nouvelles données dans l’acquis des recherches antérieures aux années 90, ainsi
que dans le plus proche cadre géographique connu et suffisamment documenté.
Les
stations entomologiques emblématiques mitoyennes de l’Anti-Atlas et prospectées
de longue date par les spécialistes et les amateurs sont les vallées du Toddra
et du Dadès, les sites classiques du Tizi-n-Tichka, du Toubkal (surtout
l’Oukaïmeden, Tachddirt et Sidi-Fars) et du Tizi-n-Test, toutes localités du
Haut Atlas mitoyen supportant un fort échantillonnage de Zygènes, ainsi que la
frange littorale de part et d’autre d’Agadir. Les prospecteurs furent nombreux
sur ce terrain. Citons G. BARRAGUE, J. de FREINA, Axel HOFMANN, H. et
G. REISS, W.G. TREMEWAN, J.C.
WEISS et K.W. WIEGEL. Cependant et pour ce qui concerne ponctuellement
l’Anti-Atlas, il faut remarquer le peu d’enthousiasme de nos prédécesseurs, la
seule station à recevoir des visites régulières ayant été le bassin de
Tafraoute avec, tout spécialement pour les Zygènes, le célèbre col du Kerdous.
Bien que parcouru d’un réseau de pistes pas trop « cassantes »,
l’immense Djebel Siroua, entre-autres, demeurait vierge de prospection jusqu’à
nos premières traversées.
INVENTAIRE COMMENTÉ
DES ZYGAENINAE DE L’ANTI-ATLAS MAROCAIN
(Avec indication des coordonnées U.T.M. au
carroyage de repérage de 10 x 10 km)
Abbrévations : OR = Anti-Atlas
nord-oriental ; OC = Anti-Atlas sud-occidental.
* = Première citation ; ** = Seconde citation
Zygaena (Agrumenia) felix hemerocallis Dujardin, 1973**
OC :
Quelques modestes localisations sur l’itinéraire Aït-Abdallah – Tiguermine -
Igherm (29RNN29, 29RNP20, 29RNP30), au nord-est de Tafraoute. 1600-1800 m. Mai.
Plante-hôte : Acanthyllis ? numidica.
Z. felix Oberthür, 1876 est décrite d’Algérie et
cette sous-espèce n’était connue que de sa station classique de la route de
Telouet, près du Tizi-n-Tichka (Haut Atlas central), où son habitat électif est
un clair bois. Elle fut aussi signalée par BARRAGUE (1986)(desertica in litt.) de Goulmima, vallée du Gheris,
dans une partie très aride du Haut Atlas sud-oriental, où nous n’avons pu la
retrouver. Un peu plus au nord, dans le Djebel Ayachi, vit une autre
sous-espèce bien différenciée, nettement sylvicole, d’une source
trophique différente (Hedysarum humile) et dont le statut taxinomique a souvent
été controversé : boursini Dujardin, 1973. Enfin, sur les parties sommitales très pluvieuses
du Djebel Lakraa, au-dessus des sapinières, habite une splendide Zygène
montagnarde, longtemps maintenue au rang spécifique mais maintenant reléguée à
celui de sous-espèce de felix : zoraida Reiss, 1943. Il s’agit donc d’une espèce de grande plasticité
écologique mais de diffusion très précaire, avec chaque fois l’existence d’une
sous-espèce forte, aux critères écotopiques si caractérisés que la première
tendance des auteurs fut à la spécificité.
Cette nouvelle localisation anti-atlasique
qui procure à l’espèce une extension sud-occidentale appréciable avait déjà été
notée (HOFMANN et TREMEWAN, 1996). Bien que d’un chromatisme plus lumineux, les
échantillons de l’Anti-Atlas peuvent être confondus avec hemerocallis.
Fortement sténoèce, felix hemerocallis est dans l’Anti-Atlas foncièrement
steppicole. Elle fréquente d’âpres montagnes venteuses, désolées, à hiver froid
et se présente donc ici comme une Zygène de situation extrême. Très active,
elle vole haut et rapidement. Les stations semblent sporadiques et une nouvelle
prospection est chaque saison nécessaire pour retrouver les contingents
instables sur un itinéraire de quelques dizaines de kilomètres. L’opportunité
de la source nectarifère (inflorescences d’un Thym blanc) semble à l’origine de
cette instabilité.
Z. (A.) orana oberthueri Bethune-Baker, 1888*
OR :
Quelques colonies fortes aux alentours du Tizi-n-Melloul (29RPQ30), station
montagnarde de l’intérieur du Djebel Siroua. 2000-2500 m. Fin avril – début mai
(à cet étage nous n’avons pas noté la seconde génération potentielle qui se
manifeste en plaine). PH : Onobrychis argentea, très abondante
et vigoureuse pas places. OC : Tizi-M’lil, non loin de Tafraoute
(29RNN18), huit spécimens trouvés en avril 1989 par de FREINA (in coll. A. Hofmann) (A. HOFMANN, comm. pers. 2000). Le Tizi-M’lil
est un de nos sites coutumiers et jusqu’à ce jour nous n’avons pas été aptes à
en retrouver la trace. C’est pourquoi cette station ne figure pas sur notre
cartographie actualisée.
Affiliée
(peut-être momentanément) à la ssp. oberthueri du Sud algérien, l’existence de cette espèce dans les deux
secteurs de l’Anti-Atlas est un apport géonémique appréciable. Pour le
territoire chérifien, elle n’était traditionnellement donnée que du Nord :
ssp. tirhboulensis Hofmann et Reiss,
1982 (= hajebensis Reiss et Tremewan,
1960) du Moyen Atlas plissé oriental ; contristans Oberthür, 1922, du Moyen Atlas tabulaire centro-occidental
et du Pays Zaër-Zaïane (A. HOFMANN comm., 2000) ; ssp. tatla Reiss, 1943, absolument rarissime, exclusive au Rif
occidental. Nonobstant nos prospections acharnées, nous sommes loin d’avoir
retrouvé toutes les stations de nos prédécesseurs. Certaines ont censément
disparues.
Z. (A.) maroccana maroccana Rothschild, 1917 (= kerdousensis Hofmann et Reiss, 1982)
OC :
Répandue et fréquente dans toute la région de Tafraoute et du Djebel
Lekst : col du Kerdous et ses alentours (29RMN66, 29RMN76), Tlata-Tasrite
(29RNN07), Tizi-M’lil (29RNN18), Tizi-n-Tarakatine (29RNN19), vallées des
Ida-ou-Gnidiff (29RMN99), Aït-Abdallah - Tiguermine (29RNP20, 29RNP30) ;
plus rare à l’Adrar-n-Aklim : quelques captures autour d’Igherm (29RNP52).
1000 à 1800 m. De la mi-février à la fin mai, selon les années et les
localités. PH : Ononis spinosa.
Z.
maroccana est un endémique marocain qui
habite l’essentiel du territoire, à l’exception de la partie septentrionale où,
de la Tingitanie à l’Atlas Tellien (et à la Tunisie), tout le Rif compris, elle
est remplacée par Z. marcuna Oberthür,
1888 et ses sous-espèces. Le type est de Mogador (aujourd’hui Essaouira),
localité d’abord contestée par nombre d’auteurs, puis confirmée par des
captures subséquentes. Le peuplement de l’Anti-Atlas occidental correspond à la
forme nominale. Cette espèce a longtemps été plongée dans un terrible fatras
taxinomique, en raison d’abord de la confusion qu’en faisaient les anciens
auteurs avec orana Duponchel, 1835,
puis d’un découpage subspécifique outrancier. Il fallut attendre le Catalogue
d’HOFMANN et TREMEWAN (1996) - véritable exercice de synthèse et leçon de
cohérence - pour y voir nettement plus clair.
Cette
Zygène est assidue des abords des oueds, des zones d’épandage et parfois des
cultures où pousse la Bugrane-hôte, pérenne mais en repos hivernal et
parfaitement sèche à l’époque du vol des imagos. La précocité de sa phénologie
semble dépendre de l’apport hydrique hivernal. Une belle forme individuelle
très blanche se manifeste parfois.
Z. (A.) maroccana tichkana Wiegel, 1960 (= taddertica Dujardin, 1974)*
OR :
Un dème assez rudéral a été découvert dans le piémont occidental du Siroua (au
sud d’Askaoun)(29RPP19). 1900 m. Fin février. PH : Ononis spinosa.
La
forme nominale précédente habite la Côte atlantique et l’Anti-Atlas occidental.
On ne connaissait, de l’Anti-Atlas oriental, que la ssp. lucasi Le Charles, 1946 suivante, propre à un habitat désertique
et liée à Ononis natrix (s.l.), dont la
diffusion est restreinte aux oueds et ravins des mesetas à l’est et à l’ouest
d’Ouarzazate. Ce peuplement inédit se trouve cerné : 1) au nord (Haut
Atlas) par la ssp. gundafica Reiss et
Tremewan, 1960 (= irhis Wiegel, 1965 = fulgens Dujardin, 1973 = testensis Reiss et Reiss, 1974) (Tizi-n-Test, Oukaïmeden, Yagour,
Sidi-Fars, etc., sur Ononis natrix) et tichkana Wiegel, 1960 (Tizi-n-Tichka, sur O. spinosa) ; 2) au sud-ouest par la forme nominale
(Adrar-n-Aklim et Lekst) ; et 3) à l’immédiat sud, sud-est par lucasi. L’existence d’une
« maroccana vraie »
tant mitoyenne de lucasi est digne
d’intérêt et vient peut-être étayer le postulat de lucasi, sous-espèce forte, aux limites de la spéciation. Ces
spécimens, qu’il serait superflu de décrire, semblent nettement plus analogues
à tichkana avec laquelle ils partagent
la même plante, qu’à gundafica.
Quant
à leur précocité (février !) au cœur d’un massif aux sommets encore
enneigés et aux nuits glaciales, elle est déconcertante. Les adultes hantent les
ourlets buissonneux essentiellement formés par l’Ononis épineuse, en bordure des espaces cultivés, des chemins et
des oueds temporaires. Comme il en va toujours pour les représentants du
complexe maroccana, les Ononis colonisant le plus souvent d’immenses territoires, la
présence de la plante (ici quasi continue sur une quinzaine de kilomètres),
n’implique nullement celle de la Zygène dont la rencontre est ainsi très aléatoire. Et pour rendre encore
plus hasardeuse la recherche de cette espèce, sa phénologie territoriale
s’étale sur presque six mois : depuis février à Tafraoute jusqu’à juillet
à Ifrane !
Z. (A.) (maroccana) lucasi Le Charles, 1946 (= saounica Reiss et Reiss, 1974)
OR :
Vallée du Dadès (El-Kelaâ M’gouna, Imassine, Skoura, Ouarzazate…) (29RQQ75,
29RQQ65, 29RQQ54, 29RQQ44, 29RQQ33, 29RQQ02) ; haut Draâ : Djebel
Tifernine (29RQQ01, 29RQQ11) ; Oued Tamsift : Bou-Azzer 29RQP08,
Tizi-n-Taguergoust (29RPP87) ; Tizi-n-Bachkoum (29RPP69) ; et très
nombreuses stations depuis Tazenakht jusqu’à non loin de Taliouine :
Tazenakht, Tizi-n-Ikhsane, Tizi-n-Taghatine…(29RPP68, 29RPP67, 29RPP46,
29RPP26…) ; Agadir-Melloul et Tizi-n-Ounzour (29RPP14) aux abords du
Djebel Bani. Cette distribution longe le nord des Djebel Sarrho et Bani.
1200-1800 m. mi-avril à mi-mai. PH : Ononis natrix ssp.
Cette
entité a fait couler beaucoup d’encre, en raison de la localité dont est muni
le type de LE CHARLES : « Dadès du Toddra ». Ni la Zygène, ni sa
plante n’existeraient dans le Haut Toddra. On s’accorde à considérer dorénavant
que sa limite nord-orientale est la basse vallée du Dadès et sa diffusion en
écharpe couvre les vallées et les plateaux des localités pré-sahariennes
ci-dessus.
Franchement
érémicole, on ne rencontre lucasi que
dans les lits d’oueds fossiles, les fonds de ravins, les dépressions lacunaires
où se réfugie aussi, en cette frange subsaharienne, une forme rachitique d’Ononis
natrix. Alors que les premiers
Lépidoptères de cette région se manifestent dès février, ce n’est curieusement
qu’en avril, voire mai, sous les auspices d’une insolation déjà redoutable,
qu’ont lieu les éclosions de lucasi.
Lorsque la Zygène vole en nuées, il n’est pas difficile de rencontrer au sol
des spécimens mort-nés, littéralement « calcinés » par les ardeurs du
soleil. Les Zygènes de la steppe ont habituellement recours à l’ombre du
moindre support pour se protéger et s’immobiliser aux heures les plus
suffocantes. Cette phénologie, tardive et peu opportune pour les abords du
désert, semble paradoxale avec celle de la plus proche voisine relevant du même
complexe : maroccana tichkana du
Siroua mitoyen, inversement très précoce pour un habitat encore froid en cette
saison.
La
taille de lucasi est très variable
selon les saisons et les biotopes : elle est ainsi souvent très petite sur
le plateau de Tazenahkt, et géante dans la vallée du Dadès. Les exemplaires
spectaculaires avec le blanc plus ou moins envahissant demeurent l’exception.
Z. (A.) algira leucopoda Dujardin, 1973 (= bornefeldii Burgeff et Reiss, 1973)
OC :
Col du Kerdous (29RMN66, 29RMN76, 29RMN87) ; Région de Tafraoute
(Tafraoute, Vallée des Ameln, Anirgui, Tizi-n-Tarakatine, Tanalt, Asif
n’Takoucht, etc.)(29RNN09, 29RNN19, 29RMN98, 29RMN88, 29RMN89) ; région
des Ida-ou-Gnidif (Aït-Itfene, Toudma, Tizi-n-Tagounit)(29RMN99, 29RMP90). OR* : Une petite colonie vient d’être appréhendée à plus
de 150 km au nord-est du peuplement classique du Lekst (localités ci-dessus),
en ressaut du Siroua, un peu au-dessus du village de Taliouine (29RPP08).
Mars-avril. 1000-1700m. PH : Coronilla juncea.
La
forme nominative, algira Boisduval,
1834, est évidemment d’Algérie. Il s’agit d’une espèce très polymorphe,
largement répandue dans le Maghreb, avec des colonies généralement de forte
densité mais quelques races cependant fort rares.
Dans le Massif du Lekst, la Bugrane, la Coronille et le
Panicaud se côtoient souvent dans un même biotope. Ainsi, maroccana, algira et loyselis s’inscrivent dans une même biocénose. Algira émerge peu après maroccana - toujours pionnière dès les premiers beaux jours - loyselis clôturant fin avril la fugace saison de ces Zygènes
locales.
La
colonie découverte dans les environs de Taliouine entre incontestablement dans
le groupe des algira d’influence
atlantique à dominante noire et montre une franche affinité avec leucopoda (présence de la collerette blanche) auquel taxon nous la
rattachons, et ce, en dépit de sa meilleure proximité avec selenion Dujardin, 1973 du versant nord et chorista Dujardin, 1973 du versant sud du même Tizi-n-Test,
puis telealgira Dujardin, 1973 de la route de Telouet, laquelle est déjà
une composante du second groupe nord-oriental des algira à dominante rouge.
Z. (Zygaena) trifolii
tizeragis Wiegel, 1965*
OR :
Tizi-n-Tieta et Tizi-n-Melloul (Siroua)(29RPQ20, 29RPQ30), très rare dans les
prairies spongieuses (pozzines). 2200-2600 m. Juin. PH : Lotus sp.
Trifolii
Esper, 1783, nommée de Francfort sur le
Main, est une des quelques Zygènes communes aux deux rives du Détroit de
Gibraltar (et de Messine !). Elle est bien connue du Toubkal voisin et
dans le domaine des Lépidoptères, les transfuges sont nombreux. En zoologie et
en botanique, il est connu que le versant nord du Siroua offre de nombreuses
analogies avec le Haut Atlas central. La présence de trifolii au nord et d’algira leucopoda sur le piémont sud indique clairement le caractère
transitionnel du Djebel Siroua, charnière bio-géographique entre le Haut Atlas
et l’Anti-Atlas s. str.
L’appartenance du Siroua à l’Anti-Atlas relève davantage d’orogenèse que
de la biogéographie…
Z. (Mesembrynus) favonia
littoralis Rothschild, 1917
OR :
Haut Souss : Aoulouz, Tassoumâte, Agadir-n-Iznaguen, etc. (29RNP68,
29RNP78, 29RNQ90), en orée des cultures vivrières et dans les trouées de
l’arganeraie de la haute vallée du Souss. AGADIR : nombreuses stations
côtières (29RMP37, 29RMP46, 29RMP45), dans les friches. OC* : Mesti (29RLN93), au sud d’Ifni ! Du niveau de
la mer à quelques 1000 m. Mars. PH : Eryngium campestre.
Cette
dernière localité originale, très avancée vers le Sahara occidental, est constituée
d’une erme cultivée à Figuiers de Barbarie, en lisière de la steppe à cactoïdes
(Euphorbia echinus et regis-jubae). C’est une nouvelle limite géonémique pour la famille des
Zygaenidae.
Favonia
Freyer, 1845, est une espèce nord-africaine
excessivement variable. La ssp. littoralis est une sous-espèce gracile, de taille petite à très petite, soumise à
l’océanité et qui peuple un large territoire dans le Sud-Ouest marocain. La phénologie de favonia est respective aux éco-climats : février-mars sur
l’Atlantique, juin dans le Rif et l’Atlas Tellien, juillet dans le Moyen et le
Haut Atlas. Dans le Sud-ouest, littoralis
n’apparaît chaque année qu’en maigre effectif mais offre parfois, spécialement
les saisons favorisées de pluies « utiles», un pic populationnel propre à
la plupart des Insectes opportunistes des zones arides (stratège-r ; r =
taux d’accroissement intrinsèque). Les années de sécheresse drastique, elle
n’est guère repérable. Comme toutes les Mesembrynus, c’est une butineuse acharnée qui affectionne tout
particulièrement l’Asphodèle fistuleux (arganeraie) et la Lavande de mer (Limonium
sinuatum) (sites littoraux).
Z. (M.) loyselis mesembrina Dujardin, 1974
OC :
Col du Kerdous (29RMN66, 29RMN76) ; Massif du Lekst : Tizi-n-Tarakatine
(29RNN19), Souk-Khemis-des-Ida-ou-Gnidif, Aït-Iftene (29RMN99, 29RMP90).
1000-1300 m. Avril. PH : Eryngium campestre.
Z.
loyselis Oberthür, 1876, est une Zygène
maghrébine parfois rare en haute montagne mais dont les races sylvicoles peuvent
présenter un effectif dense. Dernière Zygène à voler dans le Kerdous et le
Lekst, elle n’est fréquente qu’au Tizi-n-Tarakatine. De mœurs discrètes, le vol
grégaire n’a lieu que tard en fin de journée, ou durant les éclaircies des
jours nuageux.
Espèces possibles :
Parmi
le potentiel autorisé tant par la mitoyenneté que par la présence des
plantes-hôtes et l’existence d’écosystèmes idoines, les prévisions les plus
crédibles (notamment pour l’Anti-Atlas nord-occidental) pourraient porter
sur : Zygaena (A.) johannae Le
Cerf, 1923, Z.(A.) youngi Rothschild,
1925(nous venons de la recenser du M’Goun et la ssp. glaoua Wiegel, 1973
ne vole pas très loin), Z. (A.) alluaudi
Oberthür, 1922 et Z.(A.) aurata Blachier,
1905. Et si l’on venait à rencontrer la fort discrète Vicia glauca rerayensis au plus
haut étage à xérophytes épineux du Siroua, on pourrait aussi rêver à la
fascinante et bien menacée Z. (Z.) persephone Zerny, 1934. Tant de Lépidoptères du Toubkal ont été
retrouvés ces dernières années dans le Siroua…
Présences non
confirmées :
Outre
Z. orana de la région de Tafraoute déjà
mentionnée, il ne s’agit guère que d’anciennes citations de l’Anti-Atlas
littoral (niveau de la mer), du sud d’Agadir (Sidi Toual, Gourizim),
initialement données par RUNGS pour « orana » mais qu’il faut interpréter « maroccana », les deux espèces étant encore, il n’y a pas si
longtemps, considérées comme discutables. Certes riches en Ononis natrix, nous n’y avons jamais débusqué le moindre sujet, tout
comme en pas mal d’autres stations littorales propices à maroccana entre Agadir et Ifni. La période choisie (février-avril)
n’était peut-être pas judicieuse. A suivre…
BIO-INDICATION
A
l’instar de certains Lépidoptères, de nombreux Coléoptères (les Carabes et les
Coprophages par exemple), des Hydrocanthares et de la plupart des
pollinisateurs, les Zygènes doivent être appréciées comme d’éminents marqueurs
de la qualité des sites, de la biodiversité spécifique et génétique des espaces
dits naturels (en fait depuis des millénaires déjà gérés par l’Homme),
particulièrement en cette décade où la tendance – pour ne pas dire la mode –
est au développement durable. On parle beaucoup de bio-indication à l’aide
d’insectes-outils. Ils sont peut-être moins maniables mais nettement plus
précis que les vertébrés ou les plantes, pour la gestion et la sélection des
sites à protéger, pour l’évaluation de l’incidence biologique en baisse des
espaces menacés, en un mot tant pour la conservation du patrimoine naturel
d’importance patrimoniale que pour la sauvegarde des populations rurales
fragilisées par les nouvelles donnes économiques.
Qu’en
est-il sur le terrain ? Il semble encore que tout ce qui a été dit reste à
faire et que la bio-indication est hélas en passe de rejoindre le stock
inépuisable des mythologies contemporaines que l’on ne sort des tiroirs de la
bonne conscience qu’à l’occasion de superbes discours. Comment convaincre les
interlocuteurs ? Comment expliquer en la matière que ces fragiles et
exigeantes Zygènes à faible valence écologique et aux plantes-hôtes tout autant
indicatrices pourraient permettre :
- De surveiller la pression du
surpâturage (en l’occurrence Z. orana
dans le Siroua) ;
- De sélectionner le cheptel
compatible (un exemple : Z. algira est partout en recul car la Coronille est la proie des
chèvres) ;
- D’étudier l’impact du
ramassage systématique et quotidien des plantes sauvages à usage fourrager
(région de Tafraoute) ;
- De contribuer à évaluer le
stade de l’érosion (Z. favonia serait
un des bons outils pour la gestion de l’arganeraie du Souss, devenue
forêt-subfossile dépourvue de régénération) ;
- De contrôler le seuil de
tolérance des biocides depuis la plus insidieuse contamination (les Mesembrynus et Z. maroccana en
orée des cultures) ;
- De surveiller le niveau des
nappes (mouillères à Z. trifolii du
Siroua) ;
- De s’alarmer du débordement
des activités touristico-récréatives (Z. lucasi dans « la Vallée des Mille Casbah », Z.
favonia sur le littoral aménagé
d’Agadir… !) ;
- Plus globalement de réagir aux
nouveaux réajustements climatiques en décelant la plus modeste altération
(LEESTMANS et TARRIER, 1997) ;
- Et un large etc. ?
La
plupart des habitats jouissent encore au Maroc d’une conservation satisfaisante,
mais la voie des éradications est déjà ouverte, fruit d’une politique à court
terme, de décisions à la hâte et d’un profit lié à un développement légitime
qui ne saurait attendre. Les zones reculées et les profondeurs atlasiques ne
sont pas davantage à l’abri car le surpâturage y sévit avec un nombre de têtes
en accroissement exponentiel depuis une décennie, lequel se conjugue
dramatiquement à des périodes de sécheresse de plus en plus récurrentes. Les entomologistes disposent souvent
d’un matériel bio-indicateur de premier ordre et des formidables banques de
données qui vont de pair. Ils peuvent contribuer à une gestion subtile et
pointue du milieu naturel dans le dit concept du développement durable. Encore
faudrait-il qu’on le leur demande !
Pour
le Maroc, lieu de nos études, nous disposons aussi d’une liste de plus en plus
étoffée de sites irréversiblement anéantis (notamment à l’étage bioclimatique
subhumide), de stations saccagées par le parcours inapproprié du cheptel, de
périmètres en défends, protégeant de précieux endémiques, violés avec
récidivité, d’espèces en grave recul, d’autres déjà portées éteintes. Sans nous
montrer esprit chagrin, il nous semble que le noble projet du développement
durable, ou de l’exploitation supportable, s’accommode mal d’une telle
perspective.
REMERCIEMENTS. - Nous sommes gré à nos amis Jacques DEMANGE
(F-St-Denis-en-Val) et Jean-Claude WEISS (F-Metz) pour leurs appréciations
taxinomiques, ainsi qu’à notre collègue le Dr Axel HOFMANN (D-Breisach-Hochstetten)
pour ses précieuses informations et ses éminents conseils. Notre souvenir va au
regretté Francis DUJARDIN et notre admiration à son labeur passé, lequel ne fut
pas vain en dépit des critiques partiales et acharnées de certains. L’appui
indéfectible de l’Institut Scientifique de Rabat (Université Mohammed V) nous
fut des plus précieux et nous en remercions, une fois de plus, sa direction.
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