Le Dragonnier, l’arbre que cachait la forêt

 

 

Photographie de Jean Delacre (©)

 

Dracaena draco subsp. ajgal [BENABID & CUZIN] (Dracaenaceae)

 

 

 

C’est tout de même surprenant, l’histoire de la récente découverte d’une plante hirsute pouvant atteindre 15 mètres de haut, sous forme d’une formation passée inaperçue non loin d’Agadir ! Tout se passe comme si l’Anti-Atlas du Djebel Lekst était un bout du monde ! C’est en 1996 que F. Cuzin découvre puis décrit avec A. Benabid une sous-espèce marocaine du Dragonnier des Canaries : Dracaena draco ajgal. Selon les temps et les auteurs, cette plante se classe avec les autres espèces tropicales de dragonniers dans une famille propre qui est celle des Dracaenaceae, voire plus communément dans celle des Agavaceae dont elle est fort proche, mais on la retrouve aussi dans les Amaryllidaceae réunissant d’autres bulbeuses ou rhizomateuses ornementales comme les narcisses, parfois plus globalement dans les Liliaceae.

 

Depuis la nuit des temps, une formation relictuelle de cette plante investissait discrètement les vires, les rocailles et les sommets des versants Nord des falaises rocheuses du Djebel Imzi et du Djebel Adad Medni, dans la vallée de l’Oued Oumaghour, à l'est de Tiznit. Avant cette révélation que cachait en son sein l’arganeraie, ce Drago n’était connu que des Iles Canaries et du Cap Vert. Mais si le monde scientifique en ignorait l’existence, une autre culture l’appréhendait parfaitement, si l'on en juge par les dessins rupestres d'animaux laissés en témoignages sur les rochers de ces djebels marocains par les ancêtres et exécutées avec le « sang »   du dragonnier. Une liqueur rouge à base de la macération des fleurs du dragonnier, agréable à boire paraît-il, rappelle que de tous temps, la sève du dragonnier (rouge quand elle s'oxyde à l'air) fut non seulement utilisée comme pigment dans l’art rupestre, mais aussi à l’usage d'applications médicinales, cosmétiques et tinctorales. Les Romains commercialisaient cette sève sous le nom de « sang de dragon ». Actuellement, les habitants de cette région exploitent les troncs évidés de l'intérieur pour l'apiculture, d'où son nom vernaculaire « ajgal », signifiant localement rucher.

 

 Cette espèce de Dragonnier est un des symboles des Canaries. Il en reste fort peu à l'état sauvage, mais la plante est fréquemment cultivée. Les pieds ne se ramifient pas avant la première floraison et ils sont un aspect assez gauche, avec un tronc épais surmonté d’une touffe sommitale de feuilles persistantes, rigides et dressées, disposées en spirales. Cette plante semble vivre longtemps, mais compte tenu de la structure de son bois, il est impossible de la dater. Chaque ramification est supposée correspondre à une dizaine d’années. Les récits des premiers voyageurs aux Canaries mentionnent des géants supposés plurimillénaires. Le dragonnier millénaire d’Icod, petite ville de la rive Nord de l’île de Ténériffe, doit sa célébrité historique à la visite d’Humbolt, le grand botaniste allemand, qui le premier au XVIIIe siècle attira l’attention du monde scientifique sur l’âge évalué alors à deux mille ans que semblait avoir cet extravagant sujet. Aux Canaries, les plus vieux dragonniers doivent leur longévité à leur proximité d’un lieu saint (église, cimetière) qui les a protégés de l’industrie, alors florissante, de la fabrication du charbon de bois.