Point de vue


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La Maison de l'Écologie et des Écosystèmes du Maroc



Et que çà saute !

Quant au criquet pèlerin (tamourghi), autre « symbole » des pays émergents pour parodier la citation ministérielle susdite, les plaines culturales du Maroc sud-occidental sont au premier rang des invasions sporadiques. Mais en dépit d’une gesticulation tant des populations que des autoirités, et d’épandages malheureux dont l’aspect dit inoffensif reste suspicieux, la rémission est le plus souvent de mise et l’orthoptère ne se rencontre le plus souvent qu’en individus solitaires. Il est alors d’une présence paisible et habituelle dans les vergers, les cultures vivrières ou les domaines agricoles de cette région. Des alertes signalent des résurgences ou des infestations dans les pays du Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Soudan) lors de chaque saison pluvieuse correspondant au pic reproductif de l’insecte. C’est à la suite de cette période que les formes grégaires prennent leur envol à la recherche de nourriture, pouvant couvrir des distances atteignant 5000 km. Les avant-derniers ravages d’essaims de Schistocerca gregaria datent de 1987 et 1989, puis les derniers de 2004, années de phases grégaires, c’est à dire d’une surpopulation surprise par un espace vital trop exigu et effectuant des déplacements à la faveur des conditions météorologiques, notamment des vents. Il fallut alors faire face à des essaims de 50 millions de criquets au km2. Un grand essaim peut couvrir 1000 km2, contenir 40 milliards de sujets, dévorer jusque 40.000 tonnes de verdure par jour, ce qui selon les normes humaines, représente l’alimentation d’une ville de 400.000 habitants pendant un an. C’est dire la stoïcité dont il faut témoigner pour ne pas s’affoler devant un tel spectacle ! L’aire potentielle d’invasion couvre une superficie de 25 millions de km2 de terres cultivables réparties dans les cinq continents. La lutte antiacridienne à base d’épandages chimiques aériens laisse sur place et par l’effet des vents, des séquelles qui perdurent à très long terme au niveau des biocénoses. Pendant des années, le produit choisi pour mener cette lutte était la Dieldrine, un pesticide organo-chloré bioaccumulatif et à toxicité aiguë, connue pour résister à des processus bactériens et à la décomposition chimique dans l'environnement, persistance qui était jugée comme bien adaptée aux traitements de barrière. Dans le souci de préserver l'environnement de ses effets néfastes, la Dieldrine fut interdite dans la plupart des pays. Les pesticides modernes de substitution semblent moins persistants et sont alors appliqués plus fréquemment dans les traitements de couverture. Bien que leur toxicité soit moindre, leurs effets sur l'environnement restent graves. Pendant l’avant dernière invasion du criquet pèlerin de 1986 à 1989, les bailleurs de fonds ont dépensé 300 millions de dollars et 1,5 millions de litres de pesticides ont été appliqués. En 2004, le budget global avoisinerait 500 millions de dollars. La communauté internationale, de plus en plus préoccupée par cette situation, encourage désormais la mise au point d'autres méthodes de lutte. Le champignon entomopathogène, Metarhizium anisopliae acridum, obtenu à partir des spores d'un insecte mort, a permis l’obtention d’excellents mycopesticides. Ce champignon, spécifique aux espèces de sauteriaux à antennes courtes (Acridoidea : Acrididae et Pyrgomorphidae), est largement répandu en Afrique et cause des épidémies locales dans des populations d’acridiens. Les propriétés biologiques et physiques de ce champignon font de lui un candidat idéal pour la lutte biologique augmentative et les spores de M. anisopliae acridum peuvent être facilement produites en masse. On pouvait espérer qu’en cas de nouvelles menaces, le recours à des interventions préventives inhérentes à la lutte intégrée (précisément à ces mycopesticides) serait éventualisé, mais une fois de plus il n’en fut rien. La lutte biologique reste un thème de recherche et de propagande dont on ne parle que durant les périodes de rémission. Après l’hiver 2003-2004 très pluvieux en Afrique de l’Ouest, une remontée massive d’essaims pressentie et signalée en provenance de Mauritanie par des équipes de surveillance mais non combattue préventivement, s’abattit en février-mars 2004 sur le Sud marocain. Les services de lutte antiacridienne auraient alors traité par moyens terrestres et aériens quelques 300.000 ha jusqu’au mois de mars, puis de nouveau en octobre-novembre pour un total de 1.500.000 ha. Savoir avec quel type de produits n’est jamais chose facile dans la presse où cette information essentielle semble négligée. Il s’avère que les substances utilisées furent « le Décis EC dans les périmètres cultivés et le Malathion ULV ou le Décis ULV dans les terrains incultes », et donc nullement des produits de lutte biologique.

Extrait de « Le Maroc, un royaume de biodiversité » ; écosystèmes et problématiques ; chapitre : L’arganeraie victime d’elle-même ; par Michel Tarrier & Jean Delacre (sous presse)



La poudre aux yeux


« L’erreur fondamentale réside dans le contrôle autoritaire
qui a été accordé aux intérêts des agences agricoles.
Il y a, après tout, plusieurs autres intérêts en jeu :
il y a les problèmes de pollution des eaux, de pollution du sol,
de protection de la faune, de santé publique.
Pourtant, le sujet est appréhendé comme si les intérêts de l’agriculture étaient suprêmes,
ou en fait, les seuls.
 »
Rachel Carson.

La problématique des traitements antiacridiens a déjà été abordée au chapitre de l’arganeraie. Mais le domaine oasien qui s’y trouve tant exposé nécessite qu’on y revienne et pas spécialement dans l’angle de vue strictement marocain, mais dans le contexte global des pays du Sahel de l’Afrique de l’Ouest. Durant les années 2003-04 et parallèlement à l’écriture de ce livre, ces contrées furent terriblement touchées par les invasions de locustes de l’espèce Schistocerca gregaria, avec quelques sérieuses alertes dans les parages subsahariens d’Afrique du Nord, y compris du Maroc. Loin de tout pathos, les questions essentielles que l’on doit se poser sont les suivantes : Faut-il traiter ? Comment ? Et pourquoi ?

La réponse à la première question est notamment induite par celle de la seconde. Voilà des décennies que l’on nous berne avec la promesse de la faisabilité de lutte alternative (dite biologique) en la matière. Soit l’abandon irrémédiable des pesticides chimiques (bioaccumulatifs et à toxicité aiguë) dont nous ne reviendrons ni sur la liste historique des produits utilisés, ni sur leurs méfaits à long terme, tant au niveau du milieu qu’à celui de la santé humaine, et ce, au profit de substances « propres » dont les dernières entrées en lice semblent avoir été certains mycopesticides. Alors qu’en est-il sur le terrain en cette année 2004 de lutte intensive ? On remarquera tout d’abord que pour l’opinion publique, relayée par les médias (ou inversement !), la notion d’intervention logistique compte nettement davantage que les moyens et substances utilisés. La première est évidemment plus évènementielle : il faut éteindre le « feu » ! Et la fin justifie les moyens.

On peut lire plus d’une centaine d’articles de presse sur les épandages menés dans les nations où sévit cette prolifération : l’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye, le Sénégal, le Mali, le Niger, le Tchad et la Mauritanie (pays le plus touché avec 1,6 million d'hectares), sans qu’il soit question d’éclairer sur la nature du « pesticide ». L’omerta est totale dans les médias d’informations non spécialisés, tout comme dans les discours destinés aux populations victimes. Certaines craintes sont parfois émises sur la pointe des pieds. C’est alors qu’au cours d’un reportage pour une télévision, à l’inquiétude émise par un cultivateur mauritanien sur le danger du produit, un opérateur ne portant pas de masque répondit qu’il avait aussi des enfants, que le risque était nul et que les femmes pourront d’ici deux heures se rendre de nouveau au puits. Mais à une demande de traiter dans le village proche infesté de locustes, la réponse fut négative en raison de la dangerosité du produit...

Sur le site officiel antiacridien marocain, la photothèque nous enseigne de sinistres équipes de « guerriers intersidéraux » en tenues de combat : énigmatiques combinaisons du même orange « rassurant » que celui du camp de Guantanamo, masques, bottes et gants sur un scénario Tchernobyl, moyens terrestres, aéronefs, on vide des milliers de tonneaux bleus dans une atmosphère irrespirable de film catastrophe, et tout à la guise. A l’examen d’une telle mascarade chargée de dangerosité, si l’on en croit l’équipement hyperbolique, peut-on espérer que les substances utilisées, tout en étant nullement alternatives, soient néanmoins « adéquates, efficaces et inoffensives » tel que les décideurs et les médias relais ont la complaisance de l’annoncer ?

Alors de quel « produit » s’agit-il ? Voici quelques extraits de communications qui, sous forme d’aveux, parfois nuancés par de subtils euphémismes, en donnent une timide idée. Dans l’objectif d’une victoire un peu illusoire sur le criquet-ennemi, on y note soit le recours à des pesticides « inoffensifs » (sans plus de données), soit l’échec ou l’insuffisance des produits respectueux de l’environnement et la contrainte du recours aux sempiternels poisons.

« Le pire a fini par arriver. Tiznit, Taroudannt et Guelmin sont envahies depuis le 20 octobre par des essaims de criquets particulièrement voraces venus de la Mauritanie. Leur nombre très important bloque la circulation et plonge le Sud du Maroc tout entier dans un nuage opaque. C’est à présent l’Atlas qui est menacé par ces insectes ravageurs se dirigeant vers le Nord.
Pour ce qui est des pesticides, le Maroc prévoit l’acquisition de 4,2 millions de litres. Ce qui permettra de traiter entre 3,5 et 5 millions d’hectares. Au cours de la journée de lundi 25 octobre, a précisé le général Hosni Benslimane, coordinateur de la campagne anti-acridienne, un total de 224.000 hectares ont été traités avec des pesticides inoffensifs pour les produits frais. Car la production agricole dans la région du Souss représente 40% des exportations marocaines de fruits et tomates, soit un chiffre annuel de 7 milliards de dirhams. » (Maroc Hebdo International, 29 octobre 2004).

« En Algérie et au Maroc, les autorités doivent aussi lutter contre le commerce des criquets. Parce qu'ils sont sources de protéines, ces insectes sont souvent ramassés par la population des douars isolés du Sud et proposés à la vente, en dépit de l'interdiction des autorités : la contamination par les pesticides les rend impropres à la consommation. En Algérie, à Ouargla, 950 kg de criquets ont été saisis par la gendarmerie sur les marchés de la ville ces trois dernières semaines. Les pluies ont fait bondir leur prix, de 50 dinars le kilo (0,5 euro) à environ 350 dinars (3,5 euros) et ils sont recherchés comme des remèdes miracles contre certaines pathologies. Au Maroc, les autorités sont confrontées au même problème, notamment dans la région de Tiznit, où le sac de 50 kg se négociait, ces derniers jours, à près de 200 dirhams (20 euros environ). Les spécialistes tentent, pour cette raison, d'utiliser des insecticides moins toxiques : le fipronil – connu en France sous le nom de Régent, et interdit en raison de sa toxicité pour les abeilles – est ainsi interdit en traitement total, au profit d'autres produits (deltamétrine, fenitrothion, dérégulateurs de croissance). Les spécialistes doivent cependant arbitrer entre la toxicité et la nécessité de traiter efficacement les essaims qui menacent l'Afrique du Nord. » (Le Monde, 30 avril 2004).

« Des essais sur deux biopesticides seront menés à grande échelle en ce mois d'octobre en Mauritanie. Si les résultats s'avèrent probants et confirment l'efficacité que ces mêmes produits ont démontrée lors de tests à petite échelle, ils seront utilisés dans les prochaines campagnes de lutte antiacridienne. » (FAO, extrait du communiqué de presse du 1 octobre 2004).

« Keith Cresman, expert de la lutte antiacridienne auprès de la FAO à Rome, explique que les pesticides recommandés par la FAO se dispersent assez rapidement de manière à ne pas nuire à l’environnement. Mais cela veut aussi dire que de tels pesticides sont inefficaces lorsqu’une zone déjà pulvérisée est réinfestée par des criquets. « Nous utilisons des pesticides qui, après 24 à 48 heures, ne sont plus suffisamment efficaces pour tuer les criquets, » a t-il indiqué à IRIN. » (IRIN News.org, 6 octobre 2004).

« La FAO fournit également des conseils techniques aux pays touchés et assure le suivi de la mise en oeuvre des opérations de lutte. Elle encourage l'utilisation de pesticides qui ne soient pas dangereux pour l'environnement et la santé humaine et animale, tout en examinant attentivement le recours à des moyens de lutte alternatifs. » (FAO Salle de presse, 2 septembre 2004).

« Deux équipes d'épandage de pesticide ont été dépêchées en Mauritanie et des avions de lutte antiacridienne affrétés au Soudan. Il existe également d'autres méthodes de lutte moins chimiques, tels les mycopesticides (spores de champignons pathogènes pour le criquet) ou les phérormones (substances chimiques « brouillant » celles émises par les insectes). Mais elles n'ont jamais été utilisées à grande échelle et ne sont pas non plus sans conséquences pour l'environnement, souligne Michel Lecoq. Plus les épandages de pesticides seront donc effectués tôt, moins les zones traitées seront importantes. D'où la nécessité d'agir vite. » (LCI Live, 6 octobre 2004).

« Pour lutter contre les invasions de criquets, les acridologues disposent de plusieurs insecticides chimiques. Les organochlorés (DDT et dieldrine), interdits dans les années 1980 à cause de leurs effets nocifs sur la biosphère, ont été remplacés par les organophosphorés (fenitrothion et malathion), les carbamates (bendiocarbe), les pyrethrinoïdes (deltamethrine et lambdacyhalotrhine), l'imidacloprid (matière active du Gaucho) et le fipronil (matière active du Régent). Néanmoins, ces insecticides ne sont pas anodins lorsque, en cas d'invasion, ils sont épandus en grandes quantités sur de vastes surfaces. Ainsi, l'Union Européenne a demandé que tout traitement soit suivi d'une étude d'impact sur l'environnement. » (Le Monde, 31 août 2004).

« Désormais inéluctable, la lutte chimique est à nouveau engagée contre les criquets pèlerins en Afrique de l’Ouest. Pourtant, après l’invasion de 1986, un biopesticide avait été mis au point pour prévenir ce fléau. Au Bénin, des voix s’élèvent pour dénoncer l’imprévoyance des États africains.
Quand les criquets s’amènent, tout le monde dit « On ne s’y attendait pas ! » Quand ils repartent, on dit « Ouf ! », et on les oublie jusqu’à leur prochaine invasion!. Le Hollandais Christiaan Kooyman, coordonnateur du Programme régional de lutte intégrée contre les sauteriaux au Sahel, est très déçu. Dans son bureau à l’IITA (Institut international d’agriculture tropicale), situé à la sortie ouest de Cotonou, la métropole béninoise, il déplore l’imprévoyance des États africains qui auraient pu, selon lui, éviter l’invasion acridienne et ses nombreuses conséquences. Il aurait suffi, pour cela, qu’ils utilisent le Green Muscle, un biopesticide préventif, obtenu par la culture du champignon Metarhizum anisopliae dont les spores tuent les juvéniles au sol.
Dans un article publié au début du mois de septembre par le quotidien cotonois La Nouvelle Tribune, Kogblévi Aziadomè, agro-pédologue et ancien ministre béninois de l’Environnement et de l’Urbanisme, s’est lui aussi montré amer à l’égard des dirigeants africains qui ne savent qu’en appeler aux bailleurs de fonds : « Apportez-nous ceci, apportez-nous cela. Surtout n’oubliez pas ceci, n’occultez pas cela. Nous allons mourir, nous sommes morts ». (Fernand Nouwligbéto & Christian G. Roko, La catastrophe qu’on aurait pu éviter, Quartier libre).

Dans la mesure où seuls des traitements chimiques traditionnels sont estimés tendre à une efficacité minimale, sachant que le remède est pire que le mal, qu’il y va de l’empoisonnement du sol, de l’anéantissement de toutes les phytocénoses et biocénoses sur d’immenses horizons et de risques considérables pour la santé humaine (à suivre sur des décennies), il s’agit apparemment de mesures parfaitement nuisibles. Faut-il ajouter que ces épandages, même quand ils parviennent à détruire momentanément les criquets pèlerins ne préservent nullement les cultures, déjà atteintes (puisque la défaillance de mesures préliminaires est récurrente) ou qui le seront lors de l’essaim suivant. Et de préciser que de mémoire d’homme, ces pullulations ne sont que le résultat de paramètres écoclimatiques additionnels et qu’elles ne perdurent pas au-delà de deux saisons.

Dans les « livres », le criquet est toujours considéré comme un fléau, à l’exemple de la bible où il représente la septième plaie de l'Egypte. Il n’en demeure pas moins qu’en Afrique et depuis les premiers temps, le criquet, dès lors qu’il se manifestait en vols massifs, a toujours nourri les hommes. La tête et les pattes ôtées, bouilli à l’eau ou rôti à la braise, l’insecte est un mets très comparable aux crevettes grises. Et ces millions d’orthoptères en grappes sur les plantes, avec des femelles gonflées de petits oeufs jaunes, constituent une manne alimentaire traditionnellement cueillie et vendue par quintaux. « La sauterelle mange tout, mais tous la mangent » est une maxime courante chez les nomades sahariens. En Ahaggar, une fois grillés, ces acridiens sont même pilés au mortier et stockés dans des sacs pour être plus tard consommés dans des dattes broyées ou en galettes avec de la farine de blé.

A défaut d’une consommation boulimique, laisser passer les nuages de criquets avec une assistance alimentaire des populations subsahariennes aux modestes cultures vivrières ne coûterait peut-être pas plus cher que les budgets intérieurs et internationaux mis au service des campagnes chimiques et dont le résultat protecteur est quasiment nul mais la destruction à long terme et en partie irréversible des écosystèmes parfaitement et tristement documentée. La dernière invasion de criquets pèlerins en 1987-89 avait coûté 300 millions de dollars à la communauté internationale. Ce n’est que pour rassurer les populations qu’on les empoisonne ! Mais ceci est politiquement correct et d’un humanitaire douteux si l’on en croit les partenaires australiens venus prêter main forte en contrepartie des promesses du gouvernement mauritaniens quant à une réciprocité concernant les importants gisements de pétrole récemment découverts dans ce pays et dont l’exploitation devrait démarrer à la fin de l’année 2005. Charité bien ordonnée... (Arte, 29 septembre 2004).

Et ne soyons pas naïfs, ce n’est pas pour protéger la maigre céréaliculture de quelques maaders, de grarats temporaires et des oasis que les pays concernés optent pour une telle stratégie agressive. Au Maroc, par exemple, par les couloirs d’infiltration des vallées des fleuves sahariens, le fléau peut atteindre le grenier du pays et le dictat économique et son caractère de préemption de mettre à l’abri les richesses agricoles des grandes plaines intérieures est là pour couper toute option alternative. L’alerte consiste donc à barrer la route d’accès à une production nationale qui contribue pour 15 à 20% du P.I.B. avec 5,4 millions d'ha de céréales (67%) et 760.000 d'ha d'arbres fruitiers (9%), employant 42% de la population active, soit 80% de la population active rurale. En ce qui concerne les pâturages, certains spécialistes rapportent que théoriquement un essaim couvrant le sol sur 25 Km2 d'une densité de 100 insectes posés au mètre carré, est capable de consommer autant d'herbage qu'un troupeau de bovins de 50.000 têtes. En une journée, 1 Km2 d’essaim peut anéantir cent tonnes de matière végétale. Avec une telle menace, il ne peut être question d’une valse hésitation et l’on peut alors ranger la lutte biologique sur les rayons de l’expérimental, à ne ressortir qu’une fois passé l’alerte.

Face à l’impératif capitaliste, la santé des populations et des écosystèmes subsaharien et saharien ne fait pas le poids. Toute hyper production a un prix à payer. Ici, l’agriculture intensive prend les écosystèmes et les populations riveraines en otages, avec une promesse de suivi médical très aléatoire pour ces dernières. Et puis dans ces contrées, la maladie voire la mort n’y sont elles pas encore que de simples fatalités ? La production en agrumes de la Vallée du Souss, quant à elle, ne peut être soumise à la moindre fatalité, même d’une manne céleste. Soumise à une soucieuse et rigoureuse gestion (non durable !), elle vaut mieux que l’homme.

Les traitements antiacridiens ne sont peut-être pas que de la poudre aux yeux. Mais les yeux commencent à nous irriter sérieusement. Notamment depuis 1962 et Printemps silencieux de Rachel Carson, célèbre océanographe américaine, qui pour la première fois mis « la puce à l’oreille » sur l’emploi du DDT, combat crucial qui s’acheva tout de même par son interdiction. Avant Silent Spring, nous ne connaissions pas les ministères de l'environnement et en français du moins, le mot pollution n’était utilisé que dans sa seconde acception que lui assigne le Littré : « émission spermatique involontaire » ! Il y eut hélas un bémol à cette victoire : la résurgence massive du paludisme suite à la réduction des épandages de DDT.

Depuis le temps de ce spectre d’un antimonde dystopique, les spécialistes nous tiennent en haleine avec les promesses d’une lutte biologique tant espérée, notamment pour les écosystèmes arides, les plus sensibles. Mais les « printemps stériles » ne sont pas en reste et pour l’instant, les produits respectueux de l’environnement le sont pour les plates-bandes de nos jardins de banlieue, d’où toute naturalité a disparu depuis des lustres. Même l’incitation au régime végétarien est suspicieuse sans une disponibilité démocratique de produits biologiques présentement confinés dans le créneau élitaire : les fruits et légumes dont nous nous nourrissons, pour la plupart issus de régions pestiférées vouées au maraîchage intensif et bioterroriste (figure de proue pour l’Europe : la mer de plastiques et d’engrais chimiques d’Almeria, Espagne) sont gorgés de biocides. Aucun des quotas réglementaires n’est respecté. Le taux moyen de cancers est de 35% supérieur à celui de 1978 et l’origine principale est notre alimentation. Pauvres enfants que ceux que l’on a régalé avec ces superbes tomates et poivrons conditionnés et sans la moindre « piqûre » d’insecte ! Toujours cette phobie de la Nature et cette confiance aveugle pour le génie humain. Alors, avec un tel dédain pour le consommateur « informé » de nos dites démocraties, comment peut-on espérer des compagnies mafieuses de produits phytosanitaires, véritables empoisonneurs publics coupables du lent écocide de la biosphère, une attitude lucide et respectueuse quand il s’agit de traiter les nuages de Schistocerca gregaria en certains pays où l’ignorance fait triompher la corruption !

« Rio + 10, Stockholm + 30, Johannesburg 2002. On m’invite à miser sur ces conférences.
D’un point de vue éducatif, j’ai perdu confiance en ces forums.
Je ne gage plus sur ces rencontres entre les chefs des nations, où règne une langue de bois.
Non, où règne plutôt une langue morte, une langue de béton.
Ils sont trop inféodés à une vision comptable et marchande du monde
où la croissance économique est devenue le principal impératif. »
Tom Berryman (Printemps silencieux + 40).




Extrait de « Le Maroc, un royaume de biodiversité » ; écosystèmes et problématiques ; chapitre : Eloge de l’oasis, un modèle d’écosystème humain ; par Michel Tarrier & Jean Delacre (sous presse).



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