Vers une solution durable au problème du criquet pèlerin ?
Michel lecoq
Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement, Prifas-Acridologie opérationelle, TA 40/D, 34398 Montpellier Cedex 5, France
Tel. : 33 (0)4 67 59 39 34, Fax : 33 (0)4 67 59 38 73 ; e-mail : lecoq@cirad.fr
Version provisoire
Publié dans : Science et changements planétaires / Sécheresse 15(3) : 217-224. 2004
Abstract
The Desert Locust remains a major threat for food safety and social stability, in particular for many rural populations living from an agriculture at high climatic risk. To control the invasions represents a high cost for the affected countries, the international community and a threat for the environment. FAO and its Locust and Others Migratory Pests Group play, at the international level, an irreplaceable part in the coordination of the activities for monitoring and control. During the last years, they had a driving role to reinforce the regional co-operation, to improve the techniques for survey and control, to promote via the EMPRES program a renovated preventative strategy. This program is vital to ensure the sustainability of the early warning system to prevent in the future major plagues of the Desert Locust. The current upsurge of the Desert Locust shows that the threat is always present and confirms that the outbreak areas within the Sahelian countries of West Africa can play an important part in the departure of an invasion. For these countries, the mobilization of the international funds necessary to reinforce their capacity of monitoring and control is unfortunately too slow.
Key words : Desert locust, Schistocerca, control, plague prevention, FAO
Résumé
Le Criquet pèlerin demeure une menace majeure pour la sécurité alimentaire et la stabilité sociale, en particulier pour de nombreuses populations rurales vivant d’une agriculture à risque climatique élevé. La lutte contre les invasions représente un coût élevé pour la communauté internationale et une menace pour l’environnement. La FAO et son Groupe acridiens jouent un rôle irremplaçable dans la coordination des activités de surveillance et de lutte à l’échelon international. Au cours de ces dernières années, ils ont joué un rôle moteur pour renforcer le dispositif de coopération régionale, améliorer les techniques de surveillance et de lutte, promouvoir – via le programme EMPRES – une stratégie de prévention rénovée. Le réussite de ce programme est vitale pour assurer l’avenir de la lutte préventive et la durabilité du système d’alerte précoce contre ce ravageur majeur. La recrudescence actuelle du Criquet pèlerin montre bien que la menace est toujours présente et que les aires grégarigènes contenues dans les pays sahéliens d’Afrique de l’Ouest peuvent jouer un rôle important dans les départs d’invasion. Pour ces pays, la mobilisation des financements internationaux nécessaires au renforcement de leurs capacité de surveillance et de lutte est malheureusement trop lente.
Mots clés: Criquet pèlerin, Schistocerca, lutte antiacridienne, lutte preventive, FAO
Les criquets : la 8ème plaie d’Egypte touche le monde entier
Les criquets (ou acridiens) constituent des ravageurs majeurs dans de nombreuses régions du monde. Leurs pullulations sont généralement liées à des séquences d’événements météorologiques favorables relativement bien connues (pluies en particulier). Leur capacité de migration sur des centaines voire des milliers de kilomètres en font un problème international aux répercussions économiques, sociales et environnementales majeures (Steedman, 1990).
De très nombreuses régions du globe sont concernées : zones tropicales d’Afrique, d’Amérique et d’Asie ; régions sèches en général, mais parfois aussi humides (récentes pullulations du criquet migrateur en Indonésie, conséquence d’El Niño de 1997 ; Lecoq & Sukirno, 1999), ainsi que de nombreuses régions tempérées (Asie centrale, Chine…). Les pullulations peuvent revêtir un caractère chronique (« sauteriaux » du Sahel africain par exemple) ou épisodique (alternance de périodes de rémission et d’invasion) dans le cas de « locustes » comme le criquet pèlerin. Les invasions peuvent durer de nombreuses années, parfois plus de 20 ans.
Les dégâts peuvent être considérables sur tout type de cultures et sur pâturages. De nombreuses données attestent cette importance au cours des siècles passés comme au cours des années récentes. L’impact macro-économique des pullulations, très important autrefois (nombreuses famines enregistrées, les plus récentes en Ethiopie et au Soudan dans les années 1950), est maintenant mieux maîtrisé grâce aux moyens modernes de surveillance et de lutte. Pour certaines espèces, comme le Criquet pèlerin, la possibilité de dégâts annuels de plusieurs dizaines de millions d’euros reste cependant bien réelle. Les conséquences micro-économiques demeurent généralement désastreuses lorsque les invasions n’ont pu être enrayées à un stade précoce. A l’échelon local, les criquets peuvent causer des destructions complètes de récoltes dont l’impact sur l’autoconsommation et la fragile économie de populations vivant d’une agriculture à risques climatiques élevés est souvent très important. Les conséquences sociales pour de nombreuses populations rurales sont telles que les criquets sont souvent traités comme une priorité nationale (Lecoq, 2001).
Les opérations de lutte chimique à grande échelle demeurent encore le seul moyen fiable pour contrôler ces ravageurs. Outre leur coût considérable (près de 300 millions d’euros contre le Criquet pèlerin en 1988 sans compter les sommes considérables engagées par les Etats eux mêmes, 50 M d’euros contre le criquet migrateur malgache en 1997-1999 ; Lecoq, 2001), elles posent de nombreux problèmes environnementaux et sont de plus en plus critiqués du fait de la toxicité des produits et de l’ampleur des zones traitées (1988, 23 pays d’Afrique : 26 millions d’hectares ; 1997-1999, Madagascar : 4,2 millions d’ha ; 2000, Kazakhstan : plus de 8 millions d’ha …). Ces zones concernent souvent des écosystèmes fragiles (zones désertiques d’Afrique) et riches en espèces endémiques (Madagascar…) (Peveling, 2001).
Nécessité d’une coopération internationale
Pour plusieurs espèces majeures de locustes, du fait de la capacité de migration des essaims, l’échelle spatiale des risques est telle qu’une coopération internationale est indispensable. C’est le cas pour le Criquet pèlerin, problème international s’il en est, considéré depuis les temps les plus anciens comme une très sérieuse menace pour les productions agricoles d'Afrique, du Proche-Orient et d'Asie du Sud-Ouest et pour lequel de vastes opérations de contrôle sont fréquemment nécessaires (FAO 1994b ; Hafraoui & McCulloch 1993). Aucun pays ou groupe de pays ne peut dans ce cas, isolément, mener une lutte efficace (Figures 1 et 2).
La FAO (l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture), sur mandat de ses états membres, assure de ce fait, et de fait, la coordination des activités de surveillance et de lutte contre ce ravageur. Cette activité s’exerce via son “groupe acridien” et son service central de prévision et de signalisation qui surveille la situation acridienne au sein des Etats membres, coordonne les demandes d’assistance et fournit les appuis techniques nécessaires. Pour le Criquet pèlerin, l’ensemble des pays concernés (environ 60) est représenté au sein du Comité FAO de lutte contre le Criquet pèlerin (DLCC ou Desert Locust Control Committee) assurant l’orientation et la coordination des actions à l’échelle de l’ensemble de l’aire d’habitat de ce ravageur (de l'Inde à la Mauritanie). Le DLCC est relayé sur le terrain par trois commissions régionales placées sous l’égide de la FAO : Proche-Orient, Asie du Sud-Ouest et région occidentale (Elliot, 2000 ; Lecoq, 2003) (Figure 3).
Gestion d’un risque naturel : la prévention
Le risque naturel représenté par les pullulations peut être géré efficacement par l’application de stratégies de prévention, élément important dans le dispositif de lutte contre la pauvreté de nombreux pays. Ces stratégies consistent à surveiller en permanence les aires d’origine des invasions (aires grégarigènes) et à détruire les premières pullulations par des interventions de lutte sur des superficies limitées, avant que les zones cultivées ne soient attaquées et que l’invasion ne se propage (Major 1994 ; Lecoq 2001). Les coûts récurrents de la prévention et les superficies traitées ne représentent que quelques pour cent respectivement des aides d’urgence et des superficies traitées en curatif.
La lutte antiacridienne préventive permet :
• de maintenir les activités agricoles dans les zones concernées, les invasions pouvant se traduire par des abandons de cultures et des exodes ruraux ;
• de lutter indirectement contre la désertification – en particulier dans le cas du Criquet pèlerin - par le maintien d’activités agricoles ou pastorales et par l’existence du réseau de veille acridienne permettant tout à la fois de localiser les zones propices aux pullulations et de contribuer plus généralement à la surveillance des conditions écologiques et à la connaissance des zones désertiques fréquentées par ce criquet ;
• d'optimiser l’utilisation des insecticides pour limiter les quantités utilisées et les superficies affectées et, dans le cadre d’une gestion lutte intégrée type IPM, d’offrir une place aux récents insecticides biologiques agissant lentement et peu utilisables en lutte curative dans des situations d’urgence ;
• de maintenir les compétences techniques nécessaires au niveau des états et de diminuer leur dépendance vis-à-vis des pays donateurs qui n’interviennent malheureusement le plus souvent que dans l’urgence.
Cette stratégie ne cherche pas à tuer tous les criquets, ni à détecter et supprimer toutes les pullulations, ce qui serait évidemment impossible. Elle vise essentiellement, par le maintien d’une surveillance permanente et par des actions de lutte régulières, ponctuelles et bien ciblées, à abaisser le niveau des populations acridiennes, à les maintenir en deçà d’un niveau critique de densité, et ainsi à enrayer très tôt le processus de grégarisation pouvant conduire à une invasion. En ce sens, l’efficacité des actions de prévention se situe à la fois sur le court terme (nombre de criquets tués) et aussi et surtout sur les moyen et long termes (baisse du niveau des populations et frein à la dynamique de grégarisation).
Cette stratégie préventive, régulièrement recommandée par la FAO (FAO 1968, 1972; Hafraoui & McCulloch 1993), a été appliquée avec un certain succès dans le passé à partir des années 1960. C’est en effet à cette époque que de nouvelles méthodes de surveillance et de lutte sont venues changer radicalement, en quelques années, les données du problème : nouveaux insecticides, nouvelles méthodes d’application (ULV), traitements aériens plus efficaces, apparition de la technique des traitements en barrières, etc. ont permis d’empêcher le développement d’invasions majeures, de réduire la fréquence des invasions et d’améliorer le contrôle des pullulations et des recrudescences (FAO 1968, Lecoq 2001, Roy 2001, Skaf et al. 1990). Récemment, la comparaison de diverses campagnes de lutte a confirmé que des interventions rapides dans les premières zones de pullulation au sein des aires grégarigènes conduisent à un meilleur contrôle de ces recrudescences (Showler 2001, 2002). Cependant, la mise en place, le fonctionnement et la durabilité de ce dispositif de prévention ne sont pas sans poser de nombreux problèmes.
Emergence du programme EMPRES et réorganisation de la coopération régionale
Dans un passé récent, l’affaiblissement progressif des capacités nationales et des organisations régionales de lutte a, en effet, conduit à l’invasion de 1987-1989 du Criquet pèlerin, finalement maîtrisée dans des conditions difficiles grâce à un appui massif de la communauté internationale. Des inquiétudes se sont alors fait jour quant au coût élevé des opérations de lutte en urgence et à l’impact environnemental important des insecticides utilisés et aux capacités aux échelons nationaux et régionaux à faire face au problème sur la durée et avec efficacité (Gruys 1994 ; Lecoq 2001 ; U.S. Congress 1990 ; Rowley & Bennet 1993).
Une concertation entre les pays affectés et les donateurs a débouché en 1994 sur la composante Criquet pèlerin du programme EMPRES de la FAO : système de prévention et de réaction rapide, chargé de lutter à long terme et de façon préventive contre les ravageurs et maladies transfrontalières des animaux et des plantes, dont tout spécialement le Criquet pèlerin. Il s’agit d’un programme spécial prioritaire du Directeur général de la FAO. L’objectif global d’EMPRES est de réduire les risques d'invasion et de contribuer ainsi à la lutte contre la pauvreté, à la sécurité alimentaire et à la préservation de l'environnement. Sa priorité est le renforcement des capacités nationales d’intervention contre ce ravageur et le développement de la coopération régionale afin d'augmenter l’efficacité du dispositif de surveillance et de lutte préventive et d’assurer sa durabilité. Ce programme est financé à la fois par un ensemble de pays donateurs ainsi que sur le budget régulier de la FAO et est coordonné par le groupe acridien. Deux composantes de ce programme sont opérationnelles : l’une, depuis 1997, pour les 9 pays de la Région Centrale de l’aire d’habitat du Criquet pèlerin (autour de la Mer Rouge) (EMPRES Région centrale) (FAO, 2003a) ; l’autre, depuis 2001, pour les 9 pays de la Région Occidentale (Afrique de l’Ouest et du Nord-Ouest) (EMPRES région occidentale) (FAO 1994a, 1995, 2001; Martini et al. 1998).
Par ailleurs, la coopération internationale sur le problème a été récemment réorganisée et renforcée, tout spécialement en Afrique de l’Ouest et du Nord-Ouest. Un second point majeur de ces dernières années est en effet le renforcement de la coopération régionale avec, en particulier, la création sous l’égide de la FAO, au cours de l’année 2000, de la "Commission de lutte contre le Criquet pèlerin en région occidentale" (CLCPRO). Cette Commission doit maintenant jouer le rôle des deux organisations régionales qu’elle a été amenée à remplacer : la "Commission de lutte contre le Criquet pèlerin en Afrique du Nord-Ouest" (CLCPANO) et "l’Organisation commune de lutte antiacridienne et de lutte anti-aviaire" (OCLALAV) pour les pays sahéliens (FAO 2000; Lecoq 1999, 2000). Cette nouvelle institution régionale doit promouvoir aux échelons nationaux, régionaux et internationaux toutes les actions, recherches et formations susceptibles d’assurer une lutte préventive efficace. Cette commission rassemble les neuf pays de la région contenant des aires grégarigènes importantes ou directement concernés par les essaims dès les premiers stades d’une invasion. La CLCPRO constitue un nouveau cadre de coopération dynamique entre pays du Maghreb et d’Afrique de l’Ouest subsaharienne dont la création est un événement important de ces dernières années. Elle marque la volonté des Etats de la région occidentale à s'engager dans un nouveau schéma d’organisation de la lutte préventive, mieux adapté au problème posé, plus efficace, moins coûteux et avec le souci de la pérennité de ce nouveau dispositif. Elle constitue un fait très positif pour une mise en œuvre efficace du programme EMPRES de la FAO dans la région (Lecoq, 2003).
Les plans d’urgence : un apport indispensable à l’organisation de la lutte et à la durabilité de la prévention
Si l’évolution institutionnelle récente a été très positive pour un renforcement et une meilleure organisation de la prévention, de nombreux progrès restent à accomplir. Cette stratégie préventive devrait certainement être conduite de façon plus judicieuse. En particulier, la mise en place d’un dispositif de surveillance et de lutte à géométrie variable en fonction de la situation acridienne semble un point capital. Les coûts récurrents de la prévention, même faibles, pourraient être ainsi plus facilement supportables par les états concernés, souvent très démunis et pouvant, pendant les périodes de rémission, avoir d’autres priorités. C’est d’ailleurs ce qui a été fréquemment observé dans le passé et ce fut l’une des causes - sinon la principale - du développement de l’invasion de 1987-1989 du Criquet pèlerin.
Dans cette optique, des plans prévisionnels d’urgence (sorte de plan « ORSEC » acridien), sont actuellement en préparation sous l’égide de la FAO afin de mieux organiser les actions à mettre en œuvre aussi bien dans les situations de rémission (surveillance et lutte préventive en période de calme) que dans les situations de recrudescence et d’invasion. Ces plans doivent lister l’ensemble des moyens matériels, humains et financiers nécessaires dans ces différentes situations acridiennes, ainsi que les procédures (techniques, administratives…) indispensables pour les mobiliser et les mettre en œuvre aux niveaux national, régional et international.
De tels plans devraient améliorer l’efficacité du dispositif global de surveillance et de lutte, mais aussi accroître la crédibilité des demandes des services antiacridiens auprès de leurs autorités nationales respectives, comme auprès des Etats donateurs en cas de recours nécessaire à une aide extérieure.
Régulièrement testés sur le terrain, de tels plans devraient également permettre de maintenir, pendant les périodes de rémission, l’activité et la motivation des personnels des services antiacridiens et de tous les acteurs concernés.
Ces plans devraient être déposés au plan national comme auprès de tout pays donateur intéressé par un appui à la lutte antiacridienne. Ces pays donateurs y trouveraient, à l’avance, les éléments techniques précis pour juger de la crédibilité des futures demandes d’assistance des Etats. Ils constitueraient un engagement réciproque. Celui des Etats d’assurer - sur leurs ressources propres - la permanence d’actions minimum de prévention et le maintien d’une expertise locale reconnue. Engagement des donateurs, en cas d’urgence, de mettre en œuvre dans les plus brefs délais les moyens supplémentaires prévus dans le plan d’urgence face à telle ou telle situation acridienne. Un fonds d’urgence international devrait être constitué pour permettre de répondre avec la rapidité d’action nécessaire.
L’actualité : une trop tardive mobilisation de la communauté internationale
Malgré l’engagement très positif et très marqué des états de la région pour un dispositif rénové de lutte préventive, l’appui nécessaire de la communauté internationale reste encore insuffisant et lent à mobiliser.
A la suite de la dernière invasion des années 1987-89, l’accent a été mis, au plan international, sur la recherche de solutions alternatives du type champignons entomopathogènes (mycopesticides) et phéromones. Ces solutions ne sont malheureusement pas encore pleinement opérationnelles en Afrique, même si les premières applications commencent à voir le jour (Lomer et al., 1999, 2001). Dans le même temps, le renforcement des services antiacridiens en charge de la surveillance et des opérations de prévention dans les aires grégarigènes du Criquet pèlerin n’a pas été conduit avec la vigueur nécessaire.
Ainsi, le Programme EMPRES de la FAO, pour la Région occidentale, n’a pas encore reçu les financements indispensables (7 millions d’euros sur 4 ans). Le programme fonctionne au ralenti depuis 2001, essentiellement sur financements de la FAO qui recherche auprès des donateurs les apports complémentaires nécessaires pour sa mise en œuvre. Ce n’est qu’en septembre 2003 qu’un financement partiel de 4,3 millions d’euros a été autorisé par la Banque Africaine de développement (FAD 2003). Pour le moment, cette situation laisse la région occidentale largement dépourvue d’un système de surveillance et de prévention efficace. Nous signalions récemment (Lecoq 2003) que toute recrudescence du Criquet pèlerin trouverait les Etats sahéliens largement démunis et obligerait sans doute, de nouveau, à d’importantes dépenses des pays et de la communauté internationale. C’est ce qui est en train de se passer.
Une nouvelle recrudescence du Criquet pèlerin se développe depuis septembre 2003 et a son origine dans la région occidentale (Figures 4 à 6). Alors que la situation acridienne était très calme et le niveau des populations du Criquet pèlerin très bas depuis de nombreux mois, au cours de la saison des pluies 2003 des pluies exceptionnelles sur l’ensemble des pays du Sahel ont conduit très rapidement à des pullulations généralisées du Criquet pèlerin dans toute la zone sud saharienne, de la Mauritanie au Soudan. Des bandes larvaires se sont formées en Mauritanie, au Mali, au Niger, au Soudan. Des essaims ont migré vers le Sud du Maroc et de l’Algérie ainsi que vers l’Arabie au cours de l’automne 2003. Au printemps 2004, les populations acridiennes ont continué à se multiplier et à migrer vers l’Algérie, la Tunisie et la Libye. En début d’été 2004 un mouvement de retour des essaims vers la zone sahélienne s’est amorcé. Les conditions écologiques actuelles laissent prévoir une aggravation de la situation qui pourrait s’avérer rapidement critique sur l’ensemble des pays du Sahel (FAO, 2004a). Plus de 2 millions d’hectares ont dû être traités d’octobre 2003 à mai 2004 et les opérations de lutte, terrestres et aériennes, continuent. Face à cette situation et malgré les appels d’urgence des pays et de la FAO (FAO, 2003b, 2004b), la mobilisation de la communauté internationale reste faible.
La situation actuelle montre qu’il est urgent que le renforcement des services antiacridiens des pays sahéliens voient enfin le jour et qu’un appui significatif soit apporté au programme EMPRES porté par la FAO pour une solution durable au problème Criquet pèlerin en Afrique. Faut-il une fois de plus que les crédits destinés à des actions structurantes et à long terme ne soient débloqués que dans l’urgence ?
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Les pullulations, recrudescences et invasions du Criquet pèlerin se développent de temlps à autre et sont liées à des périodes de pluies favorables sur de vastes étendues. Ces épisodes de pullulations sont interrompus par des périodes de rémission au cours desquelles les populations solitaires de ce criquet ne sont présentes qu’en effectifs très faibles et sont limitées à une zone géographique restreinte, essentiellement en zones désertiques et loin des cultures. Cette aire de rémission couvre 16 millions de km² et concerne surtout la zone saharienne. Au contraire, durant les invasions, les populations grégaires peuvent occuper des zones beaucoup plus vastes, couvrant 65 pays d’Afrique, du Proche-Orient et de l’Asie du Sud-Ouest, couvrant 29 millions de km², zone largement cultivées et peuplées de plus d’un milliard d’habitants.
Les invasions du Criquet pèlerin, connues depuis des millénaires, peuvent se succéder à une fréquence élevée en l'absence de toute intervention de lutte. Les périodes de rémission sont généralement brèves alors que les périodes d'invasions peuvent durer une décennie ou plus. De 1860 à 2003, huit périodes d'invasions généralisées se sont succédées, certaines pouvant durer jusqu’à 22 années : 1860-67, 1869-81, 1888-1910, 1912-19, 1926-35, 1940-47, 1949-62 et 1987-89. Cette dernière invasion – suivie de recrudescences locales en 1992-94 et en 1997-98 – a relancé le débat sur l’importance économique de cette espèce, l’intérêt de mettre en place un dispositif de prévention rénové ainsi que de relancer la coopération régionale et internationale sur ce sujet. Une nouvelle recrudescence se développe depuis septembre 2003.
Dans le passé, les pertes dues aux invasions acridiennes n’ont malheureusement été que trop rarement estimées. Quelques chiffres sont cependant très démonstratifs. En Algérie, en 1866, les pertes ont été estimées à 19.652.981 de francs français (équivalent à 52 millions d’euros de 2003) et à 4.500.000 £ en une seule saison en 1954-55 au Maroc. En 1941, les criquets ont totalement endommagé en Libye un million de pieds de vignes, en 1954 au Soudan 55000 tonnes de céréales et en 1951 au Sénégal 16000 tonnes de mil. Lors de la dernière invasion de 1987-1989, en Mauritanie, les pertes ont été estimées à environ 60% sur 200.000 ha de pâturages attaqués, à 70% sur 200.000 ha de cultures pluviales et à 50% sur 400.000 ha de cultures irriguées. Au Niger, ces pertes étaient évaluées à environ 50% sur 1 million d’ha de pâturages ainsi qu’au tiers du rendement sur environ 12.000 ha de cultures pluviales attaquées. Au Mali, les pertes causées étaient estimées de 65% à 90% sur 700.000 ha de pâturages, de 5 à 75% sur 300.000 ha de cultures pluviales, de 85% à 100% sur 550 ha de cultures maraîchères et de 35% sur 200 ha d’arboriculture (FAD 2003).