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La Maison de l'Écologie et des Écosystèmes du Maroc



MAISON DE L'ECOLOGIE ET DES ECOSYSTÈMES DU MAROC

Jean Delacre & Michel Tarrier,
présentent


LES PRINTEMPS QUI DÉCHANTENT...
Infestation naturelle temporaire, ou empoisonnement chimique durable ?






AU NOM DU PRINCIPE DE PRÉCAUTION

"Le principe de précaution peut être invoqué lorsque les effets potentiellement dangereux d'un phénomène, d'un produit ou d'un procédé ont été identifiés par le biais d'une évaluation scientifique et objective, mais cette évaluation ne permet pas de déterminer le risque avec suffisamment de certitude. Le recours au principe s'inscrit donc dans le cadre général de l'analyse du risque (qui comprend, en dehors de l'évaluation du risque, la gestion du risque et la communication du risque), et plus particulièrement dans le cadre de la gestion du risque qui correspond à la prise de décision."


Mots-clés des thématiques concernées :  Afrique – Sahara – Maroc - invasions antiacridiennes – développement durable - principe de précaution - traitement chimique – suivi des populations – rémanence - pollution du milieu – risque d’extinction massive des espèces – substitution et alternatives – échec de la lutte biologique – option appui alimentaire






Présentement (automne 2004), l’Afrique, notamment de l’Ouest, le Sahel et le Grand Sud maghrébin, subissent simultanément les affres de deux fléaux dont on ne sait vraiment celui de plus forte dangerosité :

D’une part, l’invasion acridienne et ses dégâts immédiats, massifs mais passagers (références : 2000 ans d’histoire, de science et de religion ; cf. les grands livres) ;

D’autre part les épandages à grande échelle de substances chimiques « dont personne ne voulait plus » et dont les retombées pernicieuses font craindre des risques à long terme tant sur la santé des populations spatialement concernées que sur la pérennité des écosystèmes par résidus et rémanence ;

Loin des lignes de front, la MEEM propose une méditation sur le sujet, étayée d’un bouquet de données d’origines diverses et de toutes confessions.

En nos qualités d’écologues et de penseurs, sans aucune prétention de détenir la solution mais strictement par souci d’animer un débat transparent en provoquant quelques interrogations légitimes, nous sommes interpellés par un double paradoxe.





I)
Voici bientôt un demi-siècle qu’alertés par tant de retombées nocives au niveau de la santé humaine, d’une extermination irréversible d’espèces (en chaîne et relayée par les insectivores et les carnivores) induisant une érosion de la diversité animale parfaitement documentée, tant les décideurs que l’opinion publique avaient jugé irrévocable le bannissement du recours systématique à toute substance chimique et un effort de sous-utilisation de la filière phytosanitaire et des biocides en général au profit d’une lutte alternative et plus respectueuse des hommes et de l’environnement. Même si des avancées dans la recherche ont censément permis depuis d’utiliser des formules aux effets bien moins nocifs que l’était le DDT à l’origine de la question. Il ne faut pas non plus ignorer la main mise sur ce secteur de nombreuses transnationales dont le puissant lobby est aussi actif que l’était de DDT des années 50 et dont la conduite est loin d’être irréprochable dans les pays en émergence, profitant souvent du clientélisme et de la corruption banalisée.

Des moyens de lutte intégrée ont ainsi été créés au service de la lutte antiacridienne. Il s’agit notamment du champignon entomopathogène Metarhizium anisopliae acridum, obtenu à partir des spores d'un insecte mort, qui permet l’obtention d’excellents mycopesticides. Ce champignon, spécifique aux espèces de sauteriaux à antennes courtes (Acridoidea : Acrididae et Pyrgomorphidae), est largement répandu en Afrique et cause des épidémies locales dans des populations d’acridiens. Les propriétés biologiques et physiques de ce champignon font de lui un candidat idéal pour la lutte biologique augmentative et les spores de M. anisopliae acridum peuvent être facilement produites en masse. A l’instant d’instrumenter en conséquence et d’utiliser de tels principes selon les mille promesses et discours entendus depuis quelques décades, ces méthodes de substitution ne semblent pas fonctionner, ne pas être utilisables ou du moins utilisées. Encore que l’information reste très nébuleuse pour tout observateur extérieur, une certaine omerta n’étant pas exclue. Alors, imposé par le dictat de l’urgence et le besoin de répondre à un créneau agricole désemparé, ce retour à la guerre chimique contre la nature interpelle.

Elle interpelle d’autant plus que le récent « appel de Paris » lancé cette année par 100 scientifiques et personnalités de renommée mondiale sur les thèmes cancer et environnement alerte sur une augmentation alarmante de la maladie. Ce colloque s’inscrit dans la ligne du sommet de la Terre de Johannesburg et la suggestion cardinale exprimée est qu’il est urgent de prendre des mesures drastiques au niveau national et international pour faire cesser les pollutions notamment chimiques afin d'éviter le risque majeur de destruction irréversible de l'environnement rendant impossible la survie de l'espèce humaine avant la fin de ce siècle.

Elle interpelle encore davantage alors qu’en Occident, tant de dossiers encombrants comme celui des « époumonés » de l’amiante, de son hécatombe et des 100.000 morts à venir, enseignent un mode chaque fois recommencé où la santé publique est foulée du pied par des manipulations inacceptables, un summum de contre informations, la soumission des politiques aux lobbies du profit, l’abus de pouvoir d’entités fantoches instituées par les états pour répandre le trouble et le mensonge au nom des sempiternels intérêts économiques. Et sans vouloir tomber dans l’amalgame, on retrouve bien des points communs dans les discours rassurants entre le cas de l’amiante et celui des traitements antiacridiens. Sachant aussi qu’en vertu des latitudes et de l’alphabétisation, il y a des citoyens de première et d’autres de seconde classe.

II)
Le seconde onde paradoxale qui fait naître la défiance est le recours dans les effets d’annonce à une rhétorique lénifiante, se voulant banalisante où les qualificatifs choisis (inoffensif, bénin, courts effets..) sont contredits par le volet sanitaire où des acteurs des traitements sont « écartés » suite à leur suivi médical et d’une façon caricaturale par le choc des images où l’on nous montre des combattants de la guerre des étoiles en combinaisons étanche (oranges !) sur un scénario Tchernobyl de bidons bleus et une mise en scène à base de mascarade bioterroriste à spectre d'anticipation dystopique. « Inoffensif » ? On voudrait bien.

Nous acceptons le contexte d’urgence (puisque « prévoir » est un concept creux alors que ces flux pléthoriques de ces pics populationnels ne sont pas imprédictibles…) qui fait qu’émotionnellement débordés par les nuages de sauteriaux voraces non gérés dans les temps, on ne peut abandonner cyniquement l’agriculture vivrière des marges sahéliennes et subsahariennes, brutalement mise à mal par la destruction. Mais personne n’est dupe que l’investissement est notamment proportionnel au barrage qu’il faut dresser « coûte que coûte » pour mettre à l’abri de la menace les riches plaines intérieures, berceau d’une agriculture capitaliste et prégnante pour l’économie nationale, comme peut l’être celle de la vallée du Souss, son agrumiculture et son maraîchage intensif de produits hors saison.

Alors que l’Europe retrace le parcours de ses erreurs et de la mauvaise foi de son oligarchie à l’endroit du capitalisme sauvage qui place le rendement immédiat comme au-delà de toute évaluation de respect de la vie humaine, de la pérennisation des paysages et du capital génétique des espèces, usant pour ce faire du martèlement de la notion de développement durable et de gestion viable, il n’est pas impossible que le scénario choisi pour cette lutte hâtive et désordonnée contre les acridiens, s’inscrive dans ce contexte de futures erreurs sur lesquelles il faudra faire amende honorable. Ces campagnes chimiques imposées par l’urgence et une demande d’assistance « aveuglément efficace », apparaissent comme dénuées du moindre principe de précaution et en tout cas démentent incontestablement et subitement l’éthique que l’on s’était fixée quant à l’abandon de telles méthodes et de tels produits. Cette politique dans la hâte peut engendrer les conséquences qui sont celles endémiques aux substances toxiques, qu’elles qu’en soient la formule et la dose, salutairement peu recommandables, de risque d’extinction massive des espèces, de pollution incommensurables pour les écosystèmes dont nous sommes tributaires à long terme. Les observations spécialisées et succédant à chaque campagne antiacridienne ont toujours montré une incidence en baisse du vivant dans les zones concernées, qualitative et quantitative, qu’il s’agisse de microcosme du sol, des oiseaux, des reptiles et des mammifères. Au niveau de la végétation, l’hécatombe d’Hyménoptères comme les abeilles (sauvages et domestiques) et des Lépidoptères butineurs entraîne une pollinisation déficitaire.

Si l’alternative de la lutte biologique, finalement et quelque part toujours expérimentale et vouée à la désuétude parce que obsolète dès qu’on en éventualise le recours, ne peut être adoptée, une autre option serait celle de rester impassible devant les nuages et leurs dégâts (une, deux, trois saisons..) et d’utiliser les budgets demandés, obtenus et/ou dépensés à pestiférer des régions (soit en l’occurrence quelques 500 millions de $) pour une assistance alimentaire des populations. Quant aux écosystèmes, ils renaissent de leurs cendres.

Le remède est-il pire que le mal ? Poser la question n’induit pas l’obligation de pouvoir y répondre et que l’on sache que trop souvent la solution ou une certaine vérité ne sort pas de la bouche des spécialistes mais des observateurs.

Les documents objectivement compilés et présentés au menu de ces pages pourront permettre à tout un chacun de se faire une opinion. Afin de prendre date.

Michel Tarrier










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