II - Biosurveillance de l’arganeraie

au moyen de l’outil lépidoptérique

par Michel Tarrier.

 

Les papillons bioindicateurs de l’arganeraie

 

Agents essentiels des cycles biologiques, réagissant ipso-facto par un recul ou une extinction au moindre effet nocif (notamment au niveau des plantes-hôtes dont ils sont tributaires), les papillons de jour ou rhopalocères sont les véritables révélateurs pour le diagnostic d’une telle situation, tant pour la gestion et la sélection des sites à protéger, que pour l’évaluation de l’incidence biologique des surfaces menacées, en un mot pour la conservation du patrimoine naturel au service des populations rurales fragilisées par de nouvelles donnes économiques. Ils ne sont pas aptes à témoigner pour ou contre l’évolution intrinsèque du paysage comme certains animaux majeurs (valeurs climaciques, dégradation des formations arborées originelles, stades de transformation) car même pour les plus sténoèces, leur valence équivaut tout de même au minimum d’adaptation de leur plante-hôte. L’homme a toujours façonné les paysages et il serait sot de réclamer des écosystèmes d’une naturalité à l’identique de l’original. Les papillons nous ont suivi tout au cours de notre évolution et de nos civilisations, ils ont même profité de nos défrichements lors de la grande mutation du nomadisme chasseur-cueilleur à la sédentarité agricole. Ils ont ainsi investi la plupart des formations secondaires et de transformation. Les papillons « ne nous parlent » que d’une certaine « salubrité » du milieu au jour le jour, d’un seuil d’acceptabilité au-delà duquel il y aurait lieu de s’inquiéter. C’est pour cela qu’ils représentent une indication fiable et pratique parce que quasi instantanée.

 

Seulement aptes à se développer dans des niches de bonne ou moyenne conservation, originelles ou de transformations, toute altération grave biffe irréversiblement du paysage ces insectes, que ce soit l’agriculture chimico-intensive, l’excessive pression pastorale avec éradication de la strate végétale, l’excès de fréquentation anthropique avec piétinement,  l’aménagement incisif du territoire et tout autre type d’agression de la biosphère. L’utilisation de ces données entomologiques pour une gestion à long terme exige évidemment un suivi dans un concept scientifique.

 

Famille des Papilionidae

 

Papillons spectaculaires, de grande esthétique car vivement colorés et parfois caudés, trois des quatre espèces qui peuplent ça et là le territoire de l’arganeraie sont d’un intérêt majeur car il s’agit d’« espèces-clés-de-voute », ou « espèces-parapluies ». Leur présence est quasiment toujours un indicateur du caractère indemne des lieux et s’ils hantent parfois les espaces culturaux, rudéraux ou autres lieux transformés par l’homme, ils en attestent alors d’une certaine « propreté ». La Proserpine oasienne (Zerynthia rumina tarrieri), de distinction récente, est la sous-espèce de la Proserpine peuplant tout le Maroc sud-occidental, bien isolée de Z. rumina africana qui vole de l’autre côté du Grand Atlas et dans tout le Nord jusqu’en Tunisie. Ce splendide rhopalocère peuple presque toutes les cultures vivrières non traitées répondant au sens large au caractère oasien, à savoir une formation végétale d’origine spontanée, respectueusement gérée par l’homme au bénéfice d’une nappe phréatique et surgissant au milieu d’un paysage aride, avec ou sans palmiers-dattiers. Là où se fourvoie l’aristoloche, sa plante-hôte, la Proserpine vole au printemps sur les taches vertes des légumes et des céréales, non loin de l’eau qui coule dans les étroites rigoles de terre de ces havres de paix et de silence. Le Voilier blanc (Iphiclides feisthamelii) n’est souvent pas loin de la Proserpine, à la condition que des arbres fruitiers de qualité biologique permettent à la femelle de ce grand volateur de déposer ses oeufs. Et nul papillon se sera trompé par la qualité ! Le Voilier blanc signe donc le vrai label écologique d’un verger. Le Machaon (Papilio machaon) est tributaire d’un grand nombre d’Apiacées (ombellifères) sauvages, rudérales ou cultivées, comme le fenouil (besbas, nafaâ, amsa), la carotte, et des Rutacées comme Haplophyllum tuberculatum (ifeyjel, lfijll). Assez erratique dans l’arganeraie cultivée, des colonies plus denses sont localisées dans des oueds fossiles de l’arganeraie sauvage où pousse abondamment le fenouil. Le Machaon du désert (Papilio saharae) n’est plus vraiment un résident de cet écosystème mais un riverain qui le côtoie aux limites alticoles de l’aride dans la plupart des massifs de l’Anti-Atlas.

 

Famille des Pieridae

 

Ce sont les papillons blancs ! La plupart sont inféodés aux crucifères, certains sont des éléments endémiques ou très rares. Laissons voler un peu partout dans les jardins, les cultures, les ermes, les bermes et les friches la Piéride de la Rave, grande ubiquiste, pour nous apercevoir déjà que dans le Sud-Ouest marocain, la grande Piéride du Chou n’est pas si commune que cela et possède donc quelques exigences. Dans les zones plus écorchées et au profit très temporaire du tapis multicolore que forment les inflorescences de crucifères peu après les pluies hivernales (milieu nommé âcheb par les Sahariens), mais aussi en lisières des cultures en bour ou en irrigué, on verra voler le Marbré-de-vert (Pontia daplidice), la Piéride des Biscutelles (Euchloe crameri), la Piéride du Sisymbre (Euchloe belemia), un papillon jaune souffre qui est la très délicate Piéride de la Cléome (Euchloe charlonia) et le Souci (Colias crocea). Quand sur les bermes des chemins ou des routes sont bordées d’une magnifique Brassicacée violette qui est Moricandia arvensis (korreb), un papillon blanc au revers zébré de vert pourra voler très activement en zigzag, ce sera le Zébré-de-vert (Euchloe falloui), élément afro-érémien au comportement opportuniste et très rudéral. Dans les gorges d’oued temporaires, sur quelques falaises abruptes et dans les éboulis de bord de route, là où pousse une plante épineuse très rupicole, le câprier (kebbar, taylulut, amsilikh, afsas), il y aura toujours des nuées de Colotis evagore, une petite piéride déserticole dont l’angle supérieur de l’aile antérieur est garni d’un bel orange. Attention ! Il s’agit là d’une espèce invasive et d’un indicateur de la désertification identifiant un processus absolument inverse à la bonne conservation de la formation ! Ses flux migratoires du Sud au Nord sont interceptés certains automnes jusqu’en Andalousie. Quand la couverture végétale s’amenuise et affleure le rocher, on a toutes les chances de voir apparaître presque spontanément ce binôme câprier-Colotis en parfaite co-évolution. L’Aurore de l’érémial (Anthocharis belia androgyne), dont la femelle est dans le Sud-Ouest marocain exceptionnellement ressemblante au mâle, est l’un des bio-indicateurs insignes du bon état de la forêt d’arganiers et de la conservation de son sous-bois. Elle déserte toujours la « forêt-parc » et sa tendance abiotique. Elle peut se fixer dans les cultures si celles-ci sont riches en plantes de fourvoiement et enrichies de haies vives ou d’inextricables halliers protecteurs de tout un cortège floristique. Les Piérides pré-citées volent essentiellement à la sortie de l’hiver.

 

Famille des Lycaenidae

 

C’est une vaste famille papillons modestes en taille mais d’une très riche ornementation, dont font partie les célèbres « Petits Bleus ». Certains vivent sur des plantes basses, d’autres sont tributaires d’arbustes. Citons pour l’arganeraie : Cigaritis allardi estherae (une sous-espèce très caudée du splendide Faux-Cuivré mauresque), lycène très sensible, dont les dèmes sont peu nombreux et dont la femelle pond surtout sur des Genista et des Cistus ; Tomares mauritanicus amelnorum (une race du Faux-Cuivré du Sainfoin) qui ne vole qu’en janvier-février sur des pelouses mésophiles riches en annuelles thérophytes et dont la forte fréquence du cheptel est une contre-indication ; le Cuivré de l’Atlas (Thersamonia phoebus), délicat petit papillon rouge bronzé aux mœurs ripicoles, endémique exclusif au Sud-Ouest marocain, qui ne quitte guère les rives d’oueds et les plages alluvionnaires des arganeraies les plus sauvages où il est tributaire des Polygonum ; Lampides boeticus, Leptodes pirithous et Zizeeria knysna, tous trois minuscules Azurés fréquents dans les cultures vivrières irriguées et dénuées de la moindre pollution ; Tarucus theophrastus et T. rosaceus, deux Azurés parasites du jujubier (Ziziphus lotus) (sedra, azuggwar, nbeg) et qui abondent dans la steppe arbustive qui se forme dans les trouées de l’arganeraie ; l’Azuré du Mimosa (Azanus jesous), afro-érémien qui survole fébrilement la plupart des espèces d’acacias (talha, amrad, taleh, qiqlan, tamat) servant de clôtures aux propriétés ; le rarissime Azuré de l’Anti-Atlas (Plebejus antiatlasicus), révélateur de la présence d’Astragalus caprinus, une très belle et rarissime légumineuse bien nommée parce que partout victime de la dent des caprins ; et quelques autres lycènes fragiles comme Pseudophilotes abencerragus, Aricia agestis, Polyommatus icarus et P. punctifera.

 

Famille des Nymphalidae

 

Le Petit Monarque (Danaus chrysippus) est installé dans les vergers de Taroudannt depuis les années 50. C’est un grand migrateur cosmopolite (Afrique, Asie tropicale, Australie) établit dans le Souss au bénéfice de sa plante élective Asclepias curassavica, qui pousse le long des irrigations traditionnelles. En sa qualité de résident, c’est un indicateur très marginal. Divaguant plus au sud, la femelle du Petit Monarque pond sur une autre Asclépiadacée très spectaculaire, Calotropis procera, ( tourza ou turja dans les provinces sahariennes), arbuste au latex toxique qui se développe dans les lits d’oueds désertiques. Aucune grande nymphale ne peuple cette région car elles sont toutes plus ou moins sylvicoles ou alticoles, même observation pour les mélitées (ou damiers) dont les préférences sont praticoles, sauf deux exceptions rupicoles et érémicoles des habitats écorchés : la Fausse Mélitée orangée (Melitaea didyma interposita) et la Mélitée de l’érémial (Melitaea deserticola). Ces espèces très résistantes et spécialistes des biotopes érodées, ne sont pas des «outils» fiables une estimation de la conservation du substrat végétal de l’arganeraie, leurs plantes-hôtes qui plus est n’étant pas consommées par le bétail. Enfin, un papillon sténoèce tardif qui ne vole qu’en septembre, la Fausse Coronide (Hipparchia hansii), et qui possède une pulvérisation de colonies dans bien des arganeraies de montagne, identifie des sites de bonne et moyenne conservations et sans trop de parcours,  bien que ses graminées-hôtes soient assez résistantes.

 

Les régions identifiées

 

Sous l’angle témoin de ces joyaux ailés, allons donc à la découverte des lépidoptères diurnes de l’arganeraie tant sauvage qu’anthropisée et de ses formations associées ou mitoyennes comme la tétraclinaie ou callitraie (thuya de Berbérie), la juniperaie (genévrier rouge aux Pays Ida-Outanane et Haha), les marges de l’oxycédraie (genévrier oxycèdre), l’acaciaie (notamment à Acacia gummifera et raddiana), la rhussaie (sumac à trois feuilles),  la steppe arborée à jujubiers ou à cactiformes, voire même la garrigue dans une version bien particulière. La visite se fait par région naturelle de manière à mieux appréhender la mosaïque de cet archipel continental que forme l’écocomplexe de l’arganeraie.

 

Les relevés ont nécessité plusieurs saisons car les papillons de ces régions ne sont repérables qu’à la suite de conditions atmosphériques favorables, à savoir à la faveur des années de pluies abondantes ou au moins à la suite de précipitations orographiques intervenant de concert avec la phénologie des imagos. Adaptés aux variations climatiques extrêmes, leur dépendance des précipitations, tout comme celle concomitante de leurs plantes-hôtes, est absolue. Insectes éminemment opportunistes et à l’affût des meilleures conditions possibles, quand un taux d’accroissement exponentiel n’est pas déclenché (pics populationnels) en vue d’une forte fécondité, ils ont une capacité adaptative de diapause lors de leurs différents stades (œuf, larve, chrysalide). L’effet pluvial est donc une condition sine qua non pour l’observation.

 

Dans l’arganeraie littorale d’Agadir à Essaouira

 

 Bien que le couvert végétal de certaines stations du littoral immédiat, essentiellement garni d’un matorral à xérophytes cactoïdes récalcitrants, soit favorable au maintien de nombreuses plantes-hôtes, la proximité atlantique n’est jamais un facteur très propice aux rhopalocères, d’où la paucité dans les biotopes de la frange maritime. Les propriétés agricoles de monoculture intensive et autres espaces abiotiques ont été évidemment ignorés dans ce travail et les prospections orientées vers des friches de l’arganeraie résiduelle des alentours de la ville, principalement au nord et à l’est. Très fleuries à la faveur des fins d’hivers bien arrosés, ces friches ont révélé une certaine valeur écologique très certainement héritée du temps où régnait l’arganeraie. Les meilleurs indicateurs furent ici : Zerynthia rumina tarrieri, Anthocharis belia androgyne, Euchloe belemia, Cigaritis allardi estherae, Tomares mauretanicus amelnorum et Didymaeformia didyma interposita.

 

Dans la région du Cap Rhir, l’arrière-pays conserve une entomofaune résiduelle dans une arganeraie très disséminée alternant avec la tétraclinaie, lesquelles sont pénétrées de pans de chênaie verte en taillis, de genévrier oxycèdre, plus rarement de pistachiers de l’Atlas et de gommiers. Dès février, les inflorescences de Lavandula stoechas fixent les imagos de Zerynthia rumina et de Glaucopsyche melanops qui sont les deux papillons marqueurs de ce secteur.

 

Dans les montagnes de Tamanar, nous sommes au même étage bioclimatique que précédemment (thermoméditerranéen semi-aride tempéré) et dans l’anticlinal calcaire du Jurassique de tous les plateaux de cette région des Haha et Ida-Ou-Tanane. L’arganier y façonne totalement le paysage, par places en association avec Tetraclinis articulata, mais le sol est ici majoritairement dépourvu de ses valeurs chimique et physique, quand il ne fait pas place à la roche-mère, érosion extrême et conséquente à une pression pastorale excessive souvent conjuguée à des périodes de stress hydrique tenace. Quand le substrat n’est pas trop pulvérulent, un regain a été observé au bénéfice de fins de printemps pluvieux, donnant naissance à quelques planches de légumineuses ou de crucifères, notamment dans les parties lacunaires des trouées bien exposées ou des parties tabulaires déboisées. Y volent alors le cortège habituel des Euchloe, en compagnie d’Anthocharis belia et de quelques vétilles. En tout état de cause et compte-tenu du peu d’indicateurs de valeur pour une telle étendue de montagnes, la fragilité constatée engendre de sérieuses inquiétudes pour une région déterminée à vivre de l’arganier.

 

Tempérée à l’année par les vents alizés, la région de l’ancienne Mogador (aujourd’hui Essaouira) est un assez bon terrain pour les papillons. Les alentours d’Ounara et l’immense matorral arboré de thuyas situé immédiatement au nord vers le Djebel Hadid (secteur de la maison forestière Inspecteur-Watier) sont des sites entomologiques connus depuis des lustres. Mais ils ne sont plus proprement dit référentiels à l’arganeraie. Nous avons donc prospecté les formations idoines existant au sud et couvrant les Djebels Amsittene et Amardma. Les résultats sont assez disparates selon les points de prélèvements, mais pas mal de biotopes sont encore en place

 

Dans les vallées des contreforts occidentaux du Haut Atlas

 

La longue vallée enchanteresse qui monte depuis la Côte jusqu’à Imouzzèr constitue encore un réel pays de cocagne pour le naturaliste, surtout lors de l’éveil glorieux du printemps. Il est intéressant de noter que la biodiversité y gagne quand l’arganeraie – par places très altérée - cède la place à de modestes cultures ou à des amandaies et oliveraies, et notamment comme ici à une palmeraie agrémentée de jardins. S’il y a 20.000 ans, la température plus fraîche et l’humidité plus grande étaient suffisantes, la plupart des lépidoptères s’épanouissent dorénavant mieux dans les habitats façonnés par l’homme, dont l’apport hydrique (irrigation) et l’attrait ombrophile ont un effet d’appel certain. Cette cohabitation est rendue possible par l’aspect respectueux de cultures vivrières indemnes de phytosanitaire. Ces papillons y sont devenus de véritables rudéraux et de réels commensaux. On peut vraiment parler ici d’espèces hémérochores, s’épanouissant désormais grâce à une intervention humaine bienfaisante. Cette brève analyse sera valide pour pas mal d’autres localités suivantes où l’arganeraie originelle se retrouve mitoyenne de l’agriculture douce. En compagnie de quelques espèces plus éclectiques comme Iphiclides feisthamelii, c’est Zerynthia rumina tarrieri et son Aristolochia baetica-hôte qui apparaissent comme le menu « clé-de-voute » de cette association.

 

Aux alentours d’Imouzzèr-des-Ida-Outanane, entre 500 et 1000 m, c’est une version d’altitude de la précédente localité où l’arganeraie ponctuée de thuyas de Berbérie alterne avec des espaces culturaux sur un lacis dense de terrasses et de belles oasis de montagne, parfois arrosées d’asifs aux eaux vives jusqu’en mai-juin. La biocénose est similaire mais nettement plus riche. Au tout premier printemps, des tapis de biscutelles et d’autres annuelles impliquent Anthocharis belia, Euchloe crameri et charlonia. Zerynthia rumina y est discret, mais partout. Aux alentours de 1000 m, quand l’arganeraie se développe sur un substrat assez nu, voire sur quelques plateaux karstiques assez tourmentés, à la condition que les graminées sauvages y soient respectées, on y compte le tardif (septembre-octobre) et rupicole Hipparchia hansii, excellent bio-indicateur.

 

Dans le finage d’Argana, l’arganeraie exclusive y est très pauvre et la présence de nos bio-indicateurs n’est plus que très résiduelle. Un repli populationnel se constate dans les petites oliveraies et oasis comme celles de Tassademt et Bigoudine où quelques bonnes espèces se sont reconverties.

 

Dans la Vallée du Souss

 

Dans les campagnes de Taroudannt, nous nous sommes évidemment détournés des grandes exploitations agricoles, mais vivement intéressés aux espaces de cultures vivrières ponctués d’arganiers, parfois en orée d’unités plus intensives mais dépourvues du moindre esprit de remembrement, conciliant haies vives, flore des bermes de chemins, frondaisons, irrigation par seguias traditionnelles : véritable « bocage du Sud » au milieu de l’ « archipel de l’arganier »… Deux types de papillons indicateurs ont été utilisés ici : ceux respectifs à la santé de l’écosystème (Zerynthia rumina et Danaus chrysippus sont les tenants de liste) et ceux attestant de la qualité naturelle des fruitiers et des cultures (Iphiclides feisthamelii et tout un cortège de Lycènes dits « parasites »).

 

Peu au-dessus de Tafinegoult et en ressaut du Haut Atlas méridional (nous sommes ici à la base du célèbre Tizi-n-Test reliant Taroudannt à Marrakech),  le charmant hameau berbère de Tachguelte conserve dans ses jardins de beaux pans d’Aristolochia baetica et Z. rumina atteste de la qualité des lieux. On retrouve cet excellent et presque incontournable indicateur en remontant les grands ravins vers l’arganeraie de montagne où d’autres marqueurs témoignent de l’excellent travail de conservation ici accompli par les forestiers : Cigaritis allardii estherae, Glaucopsyche melanops, Pseudophilotes abencerragus, Polyommatus punctifer, le binôme Didymaeformia didyma et deserticola, Hipparchia hansii et des zygènes indicatrices dont nous ne traitons pas ici. En aucun cas nous atteindrons plus au nord la zone du cyprès de l’Atlas, élément déjà externe à l’arganeraie.

 

Dans la région d’Aoulouz, en côtoyant toujours une altitude moyenne de 1000 m, sur une terre qui tient compte du Haut Atlas au nord et de l’Anti-Atlas oriental (Djebel Siroua) à l’est, l’arganeraie (par places très torturée) est ici ponctuée par un chapelet de jachères (assolement biennal), d’ermes dégradées à asphodèles (revêtues dès février d’un manteau d’annuelles pionnières), d’espaces céréaliers, de modestes cultures d’autoconsommation en irrigué et de vergers paradisiaques (oliviers, amandiers, caroubiers, grenadiers, figuiers, etc.) La richesse écologique réside en partie dans le fabuleux réseau de haies épineuses constitué à base de rameaux morts d’acacias et de jujubiers en guise de clôtures à effet pour le moins dissuasif. A l’intérieur de ces ourlets d’enchevêtrements inextricables et récalcitrants, à l’abri du piétinement, des herbivores et des humains, se développe très vite une végétation interne dominée par des espèces en lianes, favorisée aussi par l’ombre et l’apport hydrique d’un réseau très sophistiqué de seguias. Les papillons significatifs sont Zerynthia rumina, Euchloe belemia et charlonia, Gonepteryx cleopatra, Anthocharis belia, Didymaeformia didyma et quelques lycènes.

 

Aux environs nord-ouest d’Iouzioua-Ounneïne, au cœur de la forêt d’arganiers, tant à la faveur des pluies de fin d’hiver ou d’un « été indien » qu’au profit des aléas de la topographie, nous avons rencontré de belles surfaces herbifères agrémentées d’un cortège de légumineuses, de crucifères, et de la permanente vernale de ce type d’erme arborée proche de la thérophytisation : l’asphodèle fistuleuse. Les papillons présents les plus notables sont les Euchloe (trois espèces), Tomares mauretanicus et Cinclidia phoebe.

 

Dans l’Anti-Atlas sud-occidental

 

Au sud-ouest d’Aït-Baha (piste 7108 à Souk-El-Had-de-Targa-n-Touchka), quand l’arganeraie profite de petites plaines alluvionnaires, les plages des dépressions d’oueds temporaires reçoivent des ermes à figuiers de Barbarie à l’intérieur desquelles se complaît une flore diversifiée, support de quelques indicateurs parmi ceux déjà cités.

 

Au sud-est d’Aït-Baha (S 509), c’est ici un boisement quasiment steppique, sur substrat rocheux, avec souvent le darhmouss (Euphorbia echinus) en sous-bois, parfois accroché aux crêts en surplomb des immenses combes, voire de hautes falaises. Nous avons recensé pas mal de ravins transversaux dont la biocénose est riche et les effectifs fournis : Anthocharis belia androgyne, Tomares ballus et T. mauretanicus amelnorum (les colonies les plus étoffées de la très exigeante sous-espèce amelnorum sont ici), Didymaeformia didyma, Hipparchia hansii tansleyi, etc. Signalons pour l’anecdote la rencontre matinale en mars 1994 avec un cobra assez « endormi », au plus bas d’un étagement de terrasses.

 

Plus loin en direction de Tafraoute, entre Tioult et Agard-n-Tzak, entre arganiers, caroubiers et pistachiers, volent quelques indicateurs d’origine afro-érémiennes, comme près des falaises où pousse la Deverra le rare Papilio saharae (son aire régionale est plus nettement celle aride d’Aït-Abdallah), ou tout au long des bermes garnies de Moricandia arvensis la Piéride de l’érémial Euchloe falloui. Les accompagnent Tomares mauretanicus et l’exceptionnel Plebejus (allardi) antiatlasicus quand le fragile Astragalus caprinus fait sa timide irruption dans une jachère annuelle. C’est un cortège de haute valeur qui indique une conservation moyenne du site où l’arganier n’est plus en réelle formation.

 

Sur la pittoresque piste qui depuis Souk-Khemis-des-Ida-Ou-Gnidif s’élève vers le puissant Djebel Lekst, l’arganier n’est plus qu’une des composantes éparses du paysage dont la tendance près des contreforts est celle du matorral d’arbrisseaux xérophytes ligneux. Cette station est aux portes d’un autre écosystème de grande qualité qui est celui du Lekst où nous avons noté des plantes aussi significatives d’un passé plus humide qu’Aristolochia longa (qui cohabite avec A. baetica, espèce plus xéricole) ou Colutea atlantica (le Baguenaudier de l’Atlas, qboura). Les bio-indicateurs les plus emblématiques constituant le florilège de cette belle localité sont : Papilio saharae, Iphiclides feisthamelii, Zerynthia rumina, Anthocharis belia, Gonepteryx cleopatra, Cigaritis allardi, Thersamonia phoebus (près des asifs), Cupido lorquinii, le précieux Iolana debilitata (moins de cinq stations au Maroc !), Cinclidia phoebe, Didymarformia didyma et quelques autres.

 

Dans le bassin de Tafraoute (et sa vallée des Ameln), vers 1000-1200 m, l’arganeraie est très clairsemée mais on y trouve de très beaux sujets. Les jardins des oasis sont les gardiens d’un maintien élevé de la qualité écologique.

 

Aux environs nord-ouest de Tafraoute, sur la petite piste à Anirgi, 1200-1500 m, c’est à la faveur d’un immense ravin-refuge que l’arganeraie nous a procuré un intéressant cortège de rhopalocères, dominé par Zerynthia rumina, Anthocharis belia et Cigaritis allardi. Les pentes, victimes de translocation subséquente au piétinement du cheptel caprin, ne recèlent plus rien.

 

A l’est de Tafraoute, plusieurs localités au sud du Tizi-M’lil (Tagarzout, Tazalarhite…) situées à 1200-1400 m, sont certainement plus prolixe pour les reptiles et l’arganeraie steppique est ici ponctuée d’un matorral en brosse formé de doum (Chamaerops humilis) et de Cactoïdes (Euphorbia echinus). Dans les longs corridors des ravins protecteurs des ardeurs solaires, se manifestent : Thersamonia phoebus, Didymaeformia didyma, Cinclidia phoebe, Melanargia ines et quelques autres.

 

Aux environs nord-ouest de Tafraoute : de Tizourhane à Tiffermit, les lépidoptères les plus vulnérables tirent parti des reliefs et les oueds, cuvettes et ravins conservent Zerynthia rumina, Thersamonia phoebus, Cupido lorquinii et même Pyronia cecilia (seule référence de l’Anti-Atlas !).

 

Au fameux et très aéré Col du Kerdous, sur le versant favorable à l’ouest, c’est une zone écotone entre la végétation dite forestière et celle steppique. La région appartient au Maroc cisatlasique, recevant de plein fouet les perturbations du front polaire quand celui-ci descend en hiver vers le sud. Le secteur bénéficie localement d’une fréquente, tenace et forte nébulosité, notamment estivale et liée à la proximité de l'Océan. Nonobstant la modeste altitude de 1000 m du col, on se croirait certains jours dans les nuages des plus hauts sommets alpins ou pyrénéens. L'apport radiatif solaire y est donc très réduit et les journées à fort rapport d'insolation se situent en hiver et non pas en été. Ces chocs thermiques induisent ici une végétation dominée par des espèces à fort pouvoir de résilience. Les indicateurs qui font l’apanage de ce site sur sol granito-schisteux en pentes vives, très connu des naturalistes, et notamment du versant moins squelettique de Tiznit, sont : Zerynthia rumina, Anthocharis belia, Cigaritis allardi, Melanargia ines, ainsi qu’un cortège appréciable de zygènes. Les terrasses aménagées par les forestiers dans le cadre d’un ancien périmètre en défends motivé par un reboisement, ont permis le développement d’une flore très variée, support d’une entomofaune tout aussi diversifiée. L’étage inférieur de l’arganeraie pure est bien moins fécond.

 

Anezi et sa région, installée sur une puissante formation détritique à base de grès, de conglomérats plissés et schistosés, de pélites, de varves et de tillites, s’inscrit dans la continuité de la précédente localité. Des oueds s'y encaissent en gorges profondes. Les djebels définis par la région d’Anezi sont assez contrastés et porteurs d’une arganeraie très clairsemée, surtout présente en ripisylve des cours d’eau temporaires. La végétation ouverte est empreinte des espèces suivantes : Euphorbia echinus, Senecio anteuphorbium, Periploca laevigata, Launaea arborescens, Warionia saharae sur les adrets pentus, Haloxylon scoporium qui dénonce alors la forte aridification, Pollycnenum fontanesii et surtout Genista ferox (= G. ifniensis) et son cortège : Asparagus albus, Teucrium collinum, Phagnalon saxatil. L’ensemble est çà et là pénétré de thuyas, de caroubiers, de lentisques, de Rhamnus lycioides, d’oléastres et de rares chênes verts. Certains groupements sont parfois dominés physiologiquement par l'armoise blanche (Artemisia elba), comme dans la cuvette du Tazeroualt. La diversité des habitats permet le maintien d’espèces animales rares comme l’Outarde houbara, de nombreux rapaces dont l’Aigle royal, la Gazelle de Cuvier, l’Hyène (mention récente), ainsi qu’une grande richesse en reptiles, dont certains très rares comme le Serpent mangeur d’œufs (station connue de Dar Lahoussine). Les configurations de terrain les plus propices, tout comme les cultures vivrières et leurs friches, conservent quelques rhopalocères héliophiles sensibles repris de l’inventaire du Col du Kerdous et ce sont les ubacs défrichés et mis en cultures aléatoires qui génèrent les meilleures niches lépidoptériques. Plusieurs lavandes (dont Lavandula dentata et Lavandula pedunculata) représentent, avec Cistus villosus,  les principales sources nectarifès disponibles.

 

Dans la région de Sidi-Ifni

 

Au sud de Mesti, à 500-600 m, en traversant les massifs d’Ifni qui forment le vaste bombement qui achève l’Anti-Atlas avant les plateaux dolomitiques de la plaine de Guelmim, une succession d’ermes à Opuntia ficus-indica (zaâboul, hindia) (cultures ou fixation des sols ?) sur un paysage collinéen à arganiers, entrecoupée d’oueds fossiles et d’horizons de Senecio anteuphorbium et d’euphorbes (Euphorbia beaumierana et E. regis-jubae) attestent lors de saisons ayant bénéficié de pluies « utiles » d’un cortège vernal remarquable. C’est la limite géonémique sans appel de la plupart des espèces paléarctiques et les marqueurs sont : Papilio saharae, trois espèces d’Euchloe, Anthocharis belia en abondance (excellent indicateur pour le Sud) et Tomares ballus.

 

Il n’a pas été possible de prospecter quelques autres habitats d’apparences propices dans l’arganeraie mixte (chênaie verte et tétraclinaie vestigiale) et résiduelle des massifs d’Ifni.

 

Un premier bilan     

 

Plus de 90% des boisements visités se sont révélés comme victimes de dysfonctionnements et stériles en rhopalocères. Dans la part restante, où il fut possible de sélectionner des stations favorables à nos prélèvements, sur les 24 localités retenues (d’une ou plusieurs stations chacune), 18 n’ont pu recevoir une note (appréciation) égale à la moyenne (5/10) : à savoir que ces habitats conservent une biocénose mais de nature déjà résiduelle, sans la trilogie qualité-quantité-diversité. La moyenne a pu être décernée à 4 localités : la vallée d’Imouzzèr-des-Ida-Ou-Tanane, l’arganeraie qui couvre le bas versant méridional du Tizi-n-Test (Tachguelte et au-dessus), le bassin de Tafraoute (sensu largo) et le Col du Kerdous. Deux sites se sont avérés très féconds : la région d’Aoulouz, avec notamment les stations rudérales du piémont occidental du Djebel Siroua et la vallée des Ida-Ou-Gnidif dans la Massif du Djebel Lekst.

 

On constate qu’une meilleure naturalité est propre aux biotopes : 1) compris dans l’arganeraie de montagne et bénéficiant des bienfaits écoclimatiques dispensés par une situation en ressaut de contreforts, à l’abri de falaises, dans une dépression ou sur un versant atlantique et 2) n’incluant aucune pression pastorale agressive puisque soit dans le finage de villages (avec apport de jardins et cultures vivrières excluant le cheptel), soit bénéficiant ou ayant bénéficié d’une mise en défends de la part de l’Administration de tutelle des Eaux et Forêts.

 

 

Iphiclides feisthamelii

f. miegii

Tizi-n-Tarakatine

Anti-Atlas

© jd

 

 

 

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