« La
Nature est le produit de plusieurs milliards d’années
d’évolution
que
l’inconscience de l’homme dégrade. »
S.
M. Mohammed VI, (Rio de Janeiro, 1992)
« La
destruction à grande échelle est l'affaire de Dieu,
les hommes n'ont pas le droit de s'en
mêler. »
Paul
Auster
Toute
propagande sur la conservation des paysages risque
effectivement de faire rire quand on sait comment ils sont
traités en pratique et « par la force des
choses », le droit d’usage ayant bon dos. Alors, assez
de faux-semblants, assez d’effets d’annonces, assez de
communications gesticulatoires, de symposiums pompeux et de
logorrhées verbales ! Quand on constate le piteux état
des écosystèmes marocains, on se dit qu’il serait grand
temps de travailler sur le terrain et d’appliquer les mille
et une mesures édictées et annoncées, restées depuis
toujours lettres mortes. Il est impérieusement urgent de le
faire avant que les 93 % de désertification potentielle
annoncés par l’UNESCO et reconnus par le gestionnaire ne
deviennent effectifs. Le compte à rebours a bel et bien
commencé.
Si vous n’avez jamais vu un SIBE
(Site d’Intérêt Biologique et Écologique),
en voici un :
Cédraie d’une aire protégée du Maroc.
Le
Tizi-Taghzeft, SIBE prioritaire d’Aghbalou-Larbi, Moyen
Atlas, « bénéficiant » de précautions
conservatoires ... Son sol irréversiblement scalpé est
victime de la « fabrique à moutons » qui s’y
poursuit vaille qui vaille. Droit d’usage séculier
oblige ! Tout projet de reboisement est hypothéqué par
la disparition du substrat organique. C’était l’habitat de
plusieurs espèces endémiques. Ne cherchez pas midi à
quatorze heures, la mortalité du Cèdre provient de
l’érosion du sol et des lessivages qui en résultent,
conséquences de la cadence infernale des parcours et de la
surcharge du cheptel spéculatif. On voit ici que la
calvitie qui touche le crâne des technocrates est
contagieuse…
Si
vous ne savez pas comment on traite une
Réserve de la Biosphère,
voici un exemple :

Réserve
de la Biosphère de l’arganeraie
L’Arganier
est un arbre protégé, mais pas pour tout le monde. Au grand
dam des textes conservatoires, huit kilomètres ont ainsi
été récemment arasés au profit de l’agrumiculture, entre
Oued Targa et Ouaziz, dans la Haute Vallée du Souss. C’est
une façon de procéder habituelle dans toute la région et il
ne se passe pas un jour sans qu’un arganier ne soit mutilé,
arraché, renversé, coupé. Droit d’usage séculier oblige !
De
guerre lasse, ce pourrait être le dernier message de notre
combat pour la sauvegarde de la Nature marocaine. Vous en
avez probablement assez, nous aussi ! Mais l’énergie
de notre désespoir est due au soutien de bien des sites
partenaires ayant repris nos alertes, ainsi qu’aux
multiples et bénéfiques rebonds médiatiques nationaux et
étrangers. Un comité scientifique d’experts, chargé par
l’administration marocaine d’évaluer la biodiversité
résiduelle des cédraies du Parc National d’Ifrane, est
aussi l’aveu d’un souci partagé. Mais le temps passe, et
les dégâts s’accumulent, irréversibles, notamment ceux de
la dent du bétail qui poursuit inexorablement son œuvre
destructrice.
53
millions d’hectares sont au Maroc voués aux parcours du
cheptel, soit 75 % du territoire. Une véritable pandémie
pour la Nature dont le pouvoir de régénération ne peut
suivre, la charge et la fréquence atteignant un summum pour
le moins déraisonnable. C’est la preuve par neuf que les
enjeux économiques sont estimés comme bien au-delà de la
pérennisation des ressources naturelles. Il s’agit d’un
véritable déshéritement pour les générations futures et
d’un bras d’honneur éhonté aux recommandations de
développement durable. Les troupeaux surnuméraires de la
filière ovine ne laissent derrière eux que steppes croûtées
de latérite stérile, sous-bois pulvérulents, versants
squelettiques, écosystèmes vidés, scalpés, sclérosés, des
paysages angoissants d’un âge sélénique.
Depuis Marrakech, Casa ou Rabat, où le pouls sociétal bat
au rythme de ce trépidant et écervelé XXIe siècle, citadins
éblouis, congressistes affairés ou touristes éberlués n’y
voient que du feu, et ne peuvent se douter que le hiatus se
creuse, que la disparité se fait prégnante, entre un Maroc
qui vit à l’Occidental et un autre, rural, campagnard,
montagnard, laissé à son triste sort féodal.
Le plus cruel est que cet abandon est doublé d’une
dépossession des ressources primaires et essentielles, que
le Maroc rural est saigné aux quatre veines par une
économie spéculative qui, depuis les grandes villes et
épaulée par l’oligarchie, surexploite les plus démunis,
encore et souvent faute d’alphabétisation, ou d’une
quelconque écoute.
Le Monde berbère, honteusement folklorisé dans les vitrines
du tourisme sans âme, voit chaque saison le sol de son
terroir se dérober sous ses pieds. Bergers et cultivateurs
en sont responsables, mais pas coupables. Partout, les
pauvres font les frais de la dégradation environnementale,
partout ce sont les sans-parole dont on hypothèque chaque
jour encore un peu plus la terre arable, le tapis végétal,
les ressources hydriques, etc. S’amorce alors un terrible
phénomène en spirale puisque pauvreté et pillage de
l'environnement sont des phénomènes à rétroaction positive,
à savoir que les conséquences de l'une rendent l'autre
inévitable. C’est de ce Maroc profond que l’on tire les
marrons du feu. Un pays non industrialisé reste un pays
essentiellement agricole. L'économie marocaine demeure
dépendante de l'agriculture, elle représente 20 % du PIB et
40 % de l'emploi. Mais la croissance n’est pas un but en
soi quand elle condamne les ressources.
Depuis Paris, Berlin, Vienne ou Rabat, si vous souhaitez
acheter 100, 1.000, 10.000, 100.000 brebis pour les faire
engraisser par un berger, pourtant en haillons, mais
ayant-droit de pâture collective, rien de plus facile.
C’est ainsi que le nombre de têtes est passé de 7
millions en 1947 à 23 millions (caprins compris), aux
dépends des mêmes pauvres pâturages, des mêmes écosystèmes
fragiles car tributaires d’un bioclimat à dominance aride,
soumis à l’infidélité des pluies. Ce n’est pas la viande
ovine de Mr X que le Maroc exportait, exporte et exportera,
c’est le sol de tous les Marocains.
Depuis Londres, Meknès, Riyad ou Dubaï, si vous souhaitez
investir dans l’agrumiculture de la Vallée du Souss, rien
de plus facile et on vous déroulera le tapis rouge. Le
secteur est largement bénéficiaire d’investissements
publics et d’incitations à une production soutenue. On fera
même avancer la désertification en faisant reculer le
sacro-saint arganier de son ersatz de réserve de la
Biosphère (l’UNESCO a l’esprit large). 800.000 ha perdus au
cours du XXe siècle, on ne va pas chipoter pour quelques
sujets. C’est ainsi que depuis 1940, une même contrée aux
portes de la steppe désertique, celle de la Vallée du
Souss, a vu sa superficie d’agrumes passer de 100 à
quelques 80.000 ha. Chaque saison, 2200 agrumiculteurs
produisent plus de 500.000 tonnes, dont l’essentiel va à
l’exportation. Mais comme les agrumes allochtones
consomment 25 fois plus d’eau que l’arganier endémique, la
nappe phréatique s’est simultanément affaissée de 200 m,
niveau qui rend impossible son accès pour la simple culture
vivrière. Ce ne sont donc pas les oranges du holding de
Monsieur Y que le Maroc exportait, exporte, exportera, ce
sont les réserves d’eau de tous les Marocains.
Je ne sais pas si vous avez compris qu’il va falloir mettre
un terme à l’hégémonie du profit et à sa logique de
l’exploitation en toute cécité sur le dos d’un pays
éreinté.
À moins qu’à l’exemple d’un Monde qui file droit dans le
mur, on se dise qu’il est bien tard, que 2050 est la date
avancée d’un effet de non-retour, la date fatidique des
prémices d’une vie invivable, et qu’alors, il n’y a qu’à se
servir. C’est ce qu’on appelle, dans la stratégie de la
terre brûlée, la gestion des restes. Pour exporter il faut
des transports, et le pic pétrolier annoncé comme
incontestable d’ici quelques décades risque bien d’imposer
un retour aux fruits de saisons. Et si les conséquences du
réchauffement prédit par les climatologues font qu’il n’y
aura plus de saisons, on les réinventera.
Déçues par la corruption qui ronge tous les projets, les
ONG et autres bailleurs de fonds auront bientôt battu en
retraite. Alors, les pirogues n’en finiront plus de faire
le va-et-vient « illégal » entre Maroc et
Canaries, entre Maroc et Andalousie. Mais y aura-t-il
toujours des emplois non déclarés sous les plastiques de
l’apartheid de Murcia et d’Almeria, où là aussi la culture
forcée des primeurs hors-sol, hors-saison et hors-raison
aura installé une désertification finale.
Ça devrait durer jusqu’en 2050 où deux planètes ne nous
suffiront plus pour fabriquer du mouton, de l’orange et des
fantasmes à touristes.
En 2051, à Londres, Paris, Dubaï, Casa, nous monterons dans
notre dernière Mercedes. Vraiment.
Rappel des principes du Sommet de la Terre, ratifié par le
Maroc :
http://www.un.org/french/events/rio92/rio-fp.htm
« Il
n’est pas douteux que les pays du Maghreb, à quelques
nuances près, constituent dans le monde méditerranéen la
région actuellement soumise à une somme de menaces sans
doute égalée nulle part ailleurs, en zone tempérée tout au
moins. »
Pierre
Quézel
« La
montagne marocaine, si l'on y prend garde, courre vers sa
ruine définitive. La destruction de la végétation engendre
la ruine économique,
et celle-ci provoque la
dépopulation. »
Louis
Emberger (1938 !)
Michel Tarrier
&
Jean Delacre
MEEM
/ Maison de l’Écologie et des Écosystèmes du Maroc
Url
de nos dernières alertes en faveur de la sauvegarde de la
cédraie :
http://homepage.mac.com/jmdelacre/Ultimatum.html
http://web.mac.com/jmdelacre/iWeb/Cedraie/Cedraie.html
http://users.skynet.be/jdelacre/93/
http://www.medi1.com/player/player.php?i=1292917
N.B.:
Les alertes de la MEEM sont diffusées à plusieurs milliers
de personnes diversement concernées, que ce soit par leur
implication avec la cause environnementale, ou par leur
responsabilité professionnelle ou passionnelle dans la
gérance des écosystèmes, ou par tout autre rapport avec le
Vivant. Notre fichier est largement représentatif des Pays
du Maghreb, mais comprend aussi des adresses européennes,
notamment du monde professionnel et médiatique tant de
l’écologie que de l’écologisme.
Mais pourquoi enquiquiner les Européens avec les disgrâces
des paysages marocains ?
D’abord parce que la France entretient des relations
privilégiées parce que historiques avec le Maroc, tout
comme l’entièreté de la francophonie dont la coopération
est aux petits soins avec ce pays et les autres du Maghreb.
Ensuite, parce que les menaces annoncées, notamment celles
du réchauffement climatique, nous font bien comprendre
l’effet domino de la destruction d’écosystèmes plus ou
moins lointains. La sauvegarde de la ceinture verte du
Maghreb est ainsi essentielle pour préserver l’Europe des
affres de la désertification, notamment en Méditerranée
occidentale. Il ne faut plus seulement « balayer
devant sa porte », mais balayer devant notre planète.
Le jeu des interdépendances induit un nouveau regard qui
est celui d’une Terre-patrie.
*
Pour ne plus recevoir ce type de message, il vous suffit de
nous en faire le retour sans autre
mention.