L’Ibis chauve : son agonie
pouvait se terminer au Club Méditerranée...
|
|
|
Threskiornithidae, Geronticus eremita, L'Ibis chauve, Parc National du Souss-Massa, Massa, © Stefan Hermans |
Les lois, directives et bonnes intentions ne servent à rien quand
il s’agit de la priorité économico-récréative, plat de résistance de nos
sociétés contemporaines, tous formats confondus. Il est donc de toute première
instance d’apprécier à sa lamentable mesure la notion de protection
symbolique, seule attitude de fait possible, toutes les preuves ayant été
données tous azimuts pour que l’initiative de protection effective
apparaisse dénuée de tout recours face à de plus puissants et souvent
dérisoires lobbies. La protection cosmétique, sur mesure, objet de tous les gargarismes
actuels, revêt en effet tous les
avantages du compromis politique (effets d’annonce, rhétorique et verbalisme
d’apparat, tautologie, incantations, pathos, vœux pieux), sans présenter les
inconvénients et les contraintes de la protection volontariste et effective.
Vox populi s’en contente puisque, dans sa joyeuse ignorance de véhémente
consommatrice aveugle, la foule gobe tout et le contraire de tout. Quant à la
biotechnocratie, quelle autre éthique peut-elle bien avoir que celle du rapport
de force transmis comme formation suprême par ceux qui la rémunèrent ? Il
n’y a pas si longtemps, dans bien des pays notamment européens, dans
l’imposture ignorante d’une urgence toute politique, on assista à l’émergence
d’une génération subitement « verte » de décideurs soucieux
d’apparaître écologiquement corrects. Ils mirent en oeuvre un ersatz de
protection qui ne trompa pas les initiés : la protection à la pièce. Cette
pantomime qui prétendait protéger une espèce sans conserver son espace, sauvegarder
l’habitant d’un écosystème tout en faisant main basse sur son habitat, en un
mot protéger le fruit tout en coupant l’arbre, n’était pas sans rappeler que « quand
le sage montre la lune l’idiot ne voit que le doigt. » Le
subterfuge fonctionne encore, par exemple en Espagne du Sud où l’on continue à
« déménager » des colonies de caméléons « protégés » pour
pouvoir investir et bétonner leur biotope. Sans l’alerte des ornithologues, les
dangers de cette dérive ont bien failli frapper les Ibis chauves du Parc du
Souss-Massa, pourtant promulgué in primis pour les protéger, ainsi
qu’on va le voir plus loin.
Le mot « néantisation » est
désormais proposé pour désigner cette véritable philosophie sociétale de la
profanation des valeurs naturelles. Il est à inscrire au vocabulaire du XXIe
siècle, pour la première fois dans l’histoire de l’Homme. Et même si nous
croyons pouvoir – parfois – recourir à quelques ultimes et drastiques mesures
pour tenter, dans l’aboulie générale, de sauver ce qui reste, nous sommes la
dernière génération à pouvoir le faire. Depuis notre enfance, ne sommes-nous
pas accoutumés à prendre note de cette constatation et à entendre dire « de
mon temps, il y avait... » ? Il y avait... « des grenouilles », « des
hannetons » ou « des papillons »... Il est peu probable que cet
état d’âme puisse être transmis à la génération suivante, faute de mémoire
collective et de références vécues. Les « vieux » de la vallée du Ziz vous
disent : « de mon temps il
y avait une forêt de genévriers... », ceux du Souss : « il n’y
a pas si longtemps, on voyait encore des Ibis chauves... »
L'Ibis chauve (Geronticus eremita) est un
oiseau bien étrange. Echassier paisible et peu farouche, lourd et courtaud
(70-80 cm de hauteur), au plumage entièrement noir irisé, au long bec courbe et
rouge, il a vraiment « une drôle de gueule » ! Totalement nue, elle lui
vaut ce qualificatif de « chauve ». Mais comme elle est plantée à l'arrière
d’un toupet de longues plumes hirsutes, le nom d’Ibis chevelu lui est aussi
appliqué. Comme la plupart des ibis et des spatules, c'est une espèce
migratrice. Mais il diffère éthologiquement des autres membres de sa famille
fréquentant les zones humides et recherchant les arbres pour nidifier, en
nichant quant à lui dans les falaises de milieux arides ou steppiques, s’y
nourrissant d'insectes, de scorpions et de reptiles. Des hiéroglyphes de
l'Egypte ancienne nous rappellent son appartenance à l'avifaune de ce pays.
L'Ibis chauve a vécu en Europe centrale d’où il fut décrit des Alpes au milieu
du XVIeme siècle, avant d’en disparaître suite au refroidissement climatique.
Victime d’une méconnaissance totale, il fut longtemps considéré comme une
espèce mythique, jusqu'à sa re-découverte en Afrique du Nord (Maroc, Algérie)
et au Proche Orient (Turquie, Syrie) au début du XIXe siècle. Au milieu du XXe
siècle, face au saccage de ses habitats, on ne le retrouve plus qu’au Maroc et
en Turquie, où l’ultime colonie fut décimée par un empoisonnement dû aux
pesticides anti-acridiens, les criquets étant une des proies favorites de
l’espèce.
|
|
|
Threskiornithidae, Geronticus eremita, L'Ibis chauve, Parc National du Souss-Massa, Massa, © Jean Delacre |
Les colonies marocaines étaient jadis réparties sur l'ensemble du
territoire : Maroc oriental, Moyen Atlas, Haouz, Haut Atlas, Souss et Côte
atlantique, avec un effectif global estimé jusqu’en 1940 à 1500 individus. En
1975, il restait encore 21 colonies d’un maximum de 250 couples couvant et
peut-être 100 à 150 individus non nicheurs, pour la plupart immatures, dans le
Moyen et le Haut Atlas, la plaine de Marrakech, le sud du Haut Atlas et la Côte
atlantique. Au cours de la période 1975-79, la raréfaction fut telle que les
Autorités marocaines élaborèrent, avec l'aide des représentants du WWF/UICN, un
projet de sauvegarde visant à la création du Parc national de Souss-Massa, mis
sur pied en 1991, avec comme mission prioritaire la préservation de l'Ibis
chauve. On constate en 1981 l’extinction des colonies du Moyen et du Haut
Atlas. Cette année-là, sur 34 sites marocains connus pour abriter ou avoir
abrité une colonie, seuls 12 restent occupés, dont seulement 8 par des
nicheurs. Le printemps 1982 voit les effectifs chuter à 380 individus répartis
sur 15 sites, dont 93 couples nicheurs. En 1985, l'une des plus importantes
colonies, celle d'Aoulouz, dans le Souss, qui comptait une quarantaine de
couples nicheurs en 1924, et encore une vingtaine jusqu'en 1981, chute à 5
couples suite au fort dérangement des travaux engendrés par le chantier du
barrage en amont. Depuis, aucune preuve de nidification n'a plus jamais été
enregistrée sur ce site de longue date favorable à l’énigmatique oiseau. C’est
en 1995 que le glas commence vraiment à sonner pour l’Ibis chauve dont ne
subsistait déjà que les deux colonies actuelles : celle fractionnée en
plusieurs sous-colonies du Parc national de Souss-Massa et l’autre de Tamri, à
60 km au nord d'Agadir, non protégée, soit 250 à 300 oiseaux au maximum,
effectif depuis peu en légère augmentation, qui exploitent pour leur
alimentation les steppes côtières et les lisières de l’arganeraie, notamment
vers Tamri et Taghazoute.
L'Ibis chauve ne subsiste donc plus à l'état sauvage dans le
monde que dans cette dernière zone des falaises maritimes de la région
d'Agadir. Ce qui signifie que sa disparition de ces derniers refuges
équivaudrait à l'extinction définitive de l'espèce, si l’on excepte quelques
récentes observations de petites populations sporadiques dans la Péninsule
arabique et la corne de l’Afrique. Les causes de ce déclin catastrophique
semblent être d’abord liées à la sécheresse récurrente qui se manifeste au
Maroc depuis une vingtaine d'années et qui, en engendrant une réduction des
ressources alimentaires, perturbe gravement la reproduction. Toute une panoplie
de nuisances humaines convergent aussi sur les derniers représentants de cet
oiseau. La transformation des habitats potentiels, par exemple en lieux de
gagnage, et les épandages de pesticides (dont le DDT), sont des causes majeures
auxquelles il faut ajouter le harcèlement hors et dans les colonies, avec tirs
d'adultes au nid et consommation des poussins, donc un trop grand relâchement
dans la surveillance rapprochée. Sur le site de Tamri, les oiseaux sont trop
souvent perturbés par des enfants qui les font sciemment envoler pour les
montrer aux touristes ébahis dans l'espoir d'une modeste rémunération.
Suite aux efforts déployés en
faveur de l'espèce par BirdLife International depuis 1993, en collaboration
avec les responsables du Parc national de Massa (engagement de deux gardiens
pour surveiller les colonies, creusement de cavités artificielles dans les
falaises afin de compenser l'effet des éboulements naturels, identification des
zones de nourriture dans le périmètre du Parc, etc.), la population a amorcé
pour la première fois depuis le début de son déclin historique, une très légère
reprise de ses effectifs. C’est ainsi qu’au cours de la saison de reproduction
2001, on a pu comptabiliser un total de 65 couples nicheurs, répartis environ
pour moitié dans le Parc national et pour moitié à Tamri. Mais, avec moins de
250 oiseaux dans la nature, il n'en reste pas moins que l'espèce est toujours
classée en réel danger d'extinction imminente par l'UICN. Il subsiste moins
d'Ibis chauves dans ses derniers bastions marocains (360 oiseaux en 1982, 220 en
1990) que dans les zoos du Monde (408 en 1982).
Quand un répit très relatif
semblait se présenter pour sauvegarder, dans l’énergie du désespoir, cet
extraordinaire oiseau, véritable fossile survivant, une menace tout autant
damoclésienne qu’inattendue vint en compromettre le sursis en juillet 2001
: l’annonce d’un projet d'édification d'un Club Méditerranée de 7000 à 9000
lits à Tifnit, sur une superficie de 260 hectares, en partie sur le territoire
même du Parc national et sur des steppes constituant les zones de chasse de
plus de 65 % de la population mondiale des ibis durant une grande partie de
l'année ! Le Groupe d'Ornithologie du Maroc (GOMAC) rédigea immédiatement une
lettre de dénonciation de l’ahurissant projet aux autorités nationales concernées,
puis une pétition internationale fut ensuite engagée. Il fut instamment demandé
au Club Méditerranée de revoir l’initiative incongrue en recherchant un site
alternatif hors du Parc national de Souss-Massa, dont l’objectif premier est «
quand même » la sauvegarde de l’oiseau et non la promotion d’un centre de
vacances. Peut-être soucieux d’allier économie et écologie, seule politique
viable pour tenter d’assurer un tourisme durable sur une planète préservée dans
sa biodiversité, aux dernières nouvelles (2003), le Club MED semblerait devoir
renoncer à son projet de complexe hôtelier en plein Parc national et au
détriment du dernier sanctuaire de l’Ibis chauve. Mais la vigilance est de mise
et la communauté scientifique a de quoi continuer à se « faire des cheveux
blancs »... pour l’Ibis chauve car son statut actuel préfigure une mort
annoncée, et la menace est permanente.
Dès 2003-2004, sous l’impulsion
conjuguée de toutes les associations ornithologiques marocaines et de BirdLife
International, ligue pour la protection des oiseaux, une surveillance effective
et efficace se tient sur place pour parer tant aux perturbations émanant des
dérangements de visiteurs non accrédités, qu’à d’autres méga menaces plus
pernicieuses et radicales pouvant être concoctées par des décideurs
capitalistes dont le rêve non avoué est de ne faire qu’une bouchée de pain de
la région d’Agadir, quitte maintenant à avancer avec le masque facile de
l’écotourisme ou de toute autre figure émanant de l’imposture verte.
D’autres combats sont menés en
Europe pour la réimplantation de cet oiseau, sur la brèche de la disparition
depuis 400 ans. Par exemple, la station autrichienne de recherche Konrad Lorenz
basée a Gruenau, entreprend avec des moyens très sophistiqués, des lâchers
progressifs d’oiseaux nés dans des zoos dans une vallée de la Haute Autriche.
Après un suivi très rapproché, 24 sujets mis en liberté surveillée semblent
s’adapter, les soins sont alors de plus en plus réduits et l’expérience en
bonne voie de succès. Mis en volière en automne, ils sont encore et
momentanément privés de migration. La reproduction en captivité, en particulier
dans les zoos d'Innsbruck et de Vienne, reste un bon palliatif. Un projet
commun avec le zoo espagnol de Xeres prévoit de relâcher un contingent dans la
baie de Cadix.
Chaque espèce
végétale ou animale compte, toute disparition affecte la biodiversité.
Extrait du livre sous presse :
Le Maroc
Par Michel R. Tarrier & Jean
Delacre