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Les mouflons ne sont pas de Panurge...
Juin 2004, Haut Atlas occidental, versant nord du Tizi-n-Test,
vallée de lOued Nfiss, commune de Ouirgane...
Je suis attendu à la Réserve de Takherkort (Parc national du
Toubkal) par Mohamed Dikkelah, chef du secteur, dont Monsieur lingénieur
Benhiba, directeur régional des Eaux et Forêts du Haut Atlas de Marrakech,
avait bien voulu mettre les compétences à ma disposition pour tenter de
photographier lun des derniers grands mammifères climaciques de lAtlas :
le mouflon à manchettes. Je les en remercie encore.
Mohamed Aït-Alhaj, lun des gardiens du Parc, était déjà sur
place à mon arrivée. Le gardien, le chef de secteur, mon assistant, ma femme et
moi, nous voici donc réunis en un groupuscule, certains
« discrètement » vêtus de couleurs attractives et bien peu
« cryptiques »... Ainsi accompagné et dans un silence très relatif,
tel un Tartarin de lAtlas, je pars donc traquer et photographier lun des
mammifères les plus farouches du Maroc ! Evidemment, nous avons rapidement
vu les mouflons, mais les mouflons nous ont aussi repérés, et bien avant nous.
Rompu à la photo animalière, je compris immédiatement quen ces conditions très
aléatoires, lobjectif ne serait pas atteint. Je pris donc mon mal en patience,
me disant bon gré, mal gré, quen dépit du peu de temps qui métait imparti
pour ce reportage, cette première approche ferait office de repérage
préliminaire. Il faut savoir se faire une raison !
Marrangeant pour revenir le lendemain avec pour seul
accompagnateur Mohamed le gardien, dont javais pressenti la veille les dons de
pisteur, me voici de facto confronté à un
nouveau problème, dordre identitaire cette fois. Lapproche des
mouflons nest rien comparée à celle des humains... Deux gardiens se partagent
la surveillance de cette aire à mouflons, en rotation toutes les 24 heures.
Malgré mon autorisation ministérielle signée par Monsieur Abdelaadim El-Hafi,
Haut Commissaire aux Eaux & Forêts et à la Lutte contre la Désertification,
le second gardien, imperturbable, nentendait pas nous laisser passer.
« Pas prévenu » disait-il ! Papier officiel ou pas, cétait
« sa » journée et pas question dentrer, son prestige était en cause.
Après dinterminables palabres mi-tachelhit des gardiens et
mi-tamazight de Saïd, mon aide de camp, je me mis à penser un instant (en
wallon !) que cétait gagné ! Et bardé de mes appareils photos, nous
voici donc repartis vers 14 h à la recherche dAmmotragus lervi.
Enfin discrètement à deux ? Non, à
quatre car lautre gardien décidément très coriace, ne voulait pas lâcher prise
et restait à nos basques. Jai donc chargé Saïd duser de tous les artifices
diplomatiques pour retenir lempêcheur de photographier. Dont acte et nous voici
enfin tranquilles et opérationnels, Mohamed et moi. En homme de terrain de tout
premier ordre, vrai mouflon parmi les mouflons, et cette fois dans un silence
rigoureux, il me conduit droit sur les animaux, qui à cette heure font la
sieste, tapis dans des petits ravins touffus et ombragés. Lapproche des
premiers grands mâles est difficile car, abrités dans ces dénivellations qui
par ailleurs rendent la marche périlleuse, les animaux ne sont jamais bien
visibles. En fin limier et parfait connaisseur, Mohamed sapplique à casser
délicatement des branches et à imiter le bruit du frottement des cornes sur les
écorces, histoire dattirer leur attention et
parfois me dévoiler leur
présence. Très méfiants, nous ne les apercevons que furtivement, se défilant toujours
derrière un écran de végétation contrariant toute prise de vue. Mais Mohamed
connaît intimement leurs habitudes. Il les retrouvera dans une heure, dans deux
heures, ou dans trois, mais il me reconduira coûte que coûte dans leur sillage,
optant sans équivoque pour le bon ravin parmi cent autres où, dérangés, les
mouflons avaient de nouveau élu domicile pour digérer leurs repas de la nuit et
du matin. Les femelles, plus curieuses de nature et accompagnées de leurs
jeunes, se prêtent à quelques bonnes prises de vue, me laissant à chaque
rencontre trois ou quatre secondes pour mettre au point et déclencher. Pas
plus, juste suffisant, et encore pas à chaque contact. Et ces grands mâles aux
cornes impressionnantes ? Quelques photos furent possibles grâce à la
connaissance du terrain de mon accompagnateur, mais jamais de près.
Quelle leçon dhumilité que ces animaux aux
sens aiguisés, qui jamais ne se laissent surprendre ! Le surpris, cétait
toujours moi ! Et quand, nous avions approché un sujet à moins de cinq
mètres sans le savoir, quelle émotion devant le démarrage turbo de
lanimal ! Moi qui connais bien les sangliers pour les côtoyer souvent, je
navais jamais vu un animal dun tel poids détaler avec la vivacité de cet
énorme mouflon qui, dans un fracas de branches brisées, disparaît
instantanément, me laissant pantois et désolé de navoir pu même lever mon
téléobjectif. Le terrain est difficile, très accidenté et dascension assez
dangereuse. Mohamed, lui, sautait alertement dun rocher à lautre comme un vrai mouflon, mais moi, sur ces
sols pentus, écorchés et au substrat instable, je suivais tant bien que mal,
plutôt mal et non sans peur. Quelques chutes sans gravité me rappelaient à
lordre de la prudence en ressaut de ces falaises et en surplomb des profondes
ravines. Exténué et assoiffé, après plusieurs heures descalade et de
poursuite, me voici de nouveau au contact de ces trois mâles majestueux que
jéternise sur ma pellicule dans des conditions pas vraiment optimales. Mission
accomplie ! Javais consacré lune des journées antérieures au dragonnier
du Haut Massa et bien que laccès navait déjà rien dune partie de rigolade,
jen arrivais à regretter ces plantes qui mattendaient imperturbablement
enracinées à vie sur les vires de leur haute falaise !
Retour fourbu à la Land-Rover où jallais
enfin pouvoir me réhydrater. Mais point de Saïd, pas de second gardien et pour
le comble les clefs de ma voiture dans la poche du premier ! Une heure
interminable dattente la gorge sèche, jenvisageais vraiment de balancer un
bloc de pierre pour briser une vitre et pouvoir accéder à lélément liquide.
Saïd revint enfin... Il avait dû ruser pour empêcher lautre gardien de
mimportuner en me suivant comme un mouton de Panurge, pour comme la veille
menacer le succès de mon approche photographique. Jen ris maintenant mais sur
place, il valait mieux ne pas me parler.
Dans son français approximatif, et avec des
gestes explicites, au fil des heures passées en sa compagnie, Mohamed ma fait
profiter de son immense connaissance du terrain. Les traces, les salines
naturelles, les effluves et les senteurs envoûtantes de la montagne, les
pierres, les plantes, et les magnifiques circaètes-Jean-le-Blanc nourrissant
leurs jeunes avec des serpents nombreux dans la réserve, rien nétait ignoré,
dans le plus grand plaisir dun silence partagé.
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Mouflons en tous genres, chèvres et moutons... : faisons
le point !
Le mouflon à manchettes (Ammotragus
lervia)
peuple lEgypte, la Libye, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Soudan, le
Tchad, le Maroc, lAlgérie et la Tunisie. Cette espèce classée vulnérable qui
voit ses effectifs en baisse en raison des modifications de son environnement
et dune chasse abusive, a été introduite dans les îles Canaries, dans le
sud-ouest des États-Unis et au Mexique. Sa robe est fauve clair, son poil est
demi-long et épais sur le corps, extrêmement long sur les pattes antérieures et
sur toute la longueur du dessous du cou, le mâle mesure un mètre au garrot pour
un poids de 115 kg. Comme chez tous les bovidés et contrairement aux cervidés,
ses cornes sont permanentes. Elles sont remarquablement développées chez le
sexe masculin. Durant la saison des amours, les mâles se montrent agressifs et
leurs combats sont très spectaculaires. Après une gestation de 170 jours, la
femelle met un ou deux petits au monde. La durée de vie de lanimal est dune
quinzaine dannées. Également connu sous le nom d'aoudad, le mouflon à
manchettes est un excellent grimpeur des zones escarpées, notamment
subsahariennes. Son régime est très frugal, se nourrissant de plantes herbacées
et de broussailles. Il peut vivre sans boire, se contentant de la rosée. Il
évolue plutôt en petits groupes familiaux, composés d'un mâle adulte et de deux
à cinq femelles, chacune accompagnée de sa progéniture. Cest un bovidé du
genre Ammotragus qui n'est représenté que par cette seule espèce, intermédiaire
entre le mouton et la chèvre. Cest pourquoi il appartient à la sous-famille
des caprinés (comme le chamois ou le bouquetin du genre Capra). Au Maroc,
leffectif du mouflon à manchette est estimé à plus dun millier danimaux, la
plupart au sein de figures de protection. En dehors des réserves, survivent des
petites populations très menacées. Quasiment éteint du Moyen Atlas (quelques
sujets subsistent peut-être dans la région dOutat-Oulad-El-Haj...), en recul
dans lAnti-Atlas et les Atlas sahariens, leffectif le plus fourni reste celui
des populations du Haut Atlas.
Parlons donc un peu origines... Lancêtre
de la chèvre domestique (Capra hircus) est la chèvre à bézoard dArménie (Capra
aegagrus). Le bézoard est cette concrétion de lestomac et des intestins
des herbivores à laquelle on attribuait autrefois des vertus médicinales (la
pierre de bézoard était une antidote)). Quant à notre cher mouton domestique (Ovis
aries),
lanalyse cytogénétique confirme quil descend du mouflon dAsie mineure (Ovis
orientalis), la plus petites espèce du genre Ovis et qui possède
aussi 54 chromosomes, avec une influence possible de lurial dArménie (Ovis
vignei).
Selon les naturalistes-historiens et les découvertes archéologiques, la date de
sa domestication oscillerait autour du VIIIe millénaire avant J.-C., juste
après celle du chien et de la chèvre. Depuis la Mésopotamie et le croissant
fertile, la pratique de son élevage se serait étendue vers la Perse puis au
bassin méditerranéen. Plusieurs vagues envahirent lEurope : lurial jusquen
Suisse via les Balkans, le mouflon dAsie Mineure jusquen Grande Bretagne via
lAllemagne et le Danemark, enfin le mouton mésopotamien sur la côte
méditerranéenne via lEgypte. Sachant aussi que des mouflons subsistèrent à
létat sauvage dans lEurope du Moyen Âge, il serait bien hasardeux de
construire la généalogie des races actuelles et la thèse dune origine multicentrique,
provenant tout autant déchanges culturels que de convergence didées, est
celle retenue. Cependant il est acquis que le mouflon corso-sarde (ovis
orientalis musimon) ne mérite pas dêtre qualifié ainsi : il sagit dun scénario
de « marronnage », soit dun mouton ensauvagé après son abandon sur
ces îles. A la fin de lâge de bronze, le mouton de lîle de Soay connaît un
sort identique ! Ces races possèdent en effet une toison laineuse qui trahit
leur domestication antérieure, car chez le mouflon sauvage seule la sous-couche
du pelage est laineuse. Les hommes ont progressivement sélectionné les animaux
afin de réduire le grossier poil de jarre au profit du fin duvet laineux. On dénombre environ 450 races de moutons
domestiques, avec les sélections respectives aux types de pâturages, de climats
et daltitudes, selon une polymorphie très riche (taille, couleur, nombre de
cornes, forme des oreilles, type de toison..) puisquil existe même (non pas un
mouton à cinq pattes...), mais un mouton sans laine ! Fournissant lait,
viande et laine, grégaire et dépourvu dagressivité mais ayant hérité du
mouflon une sensibilité développée (vue aiguisée, ouïe fine, excellent odorat),
le mouton ne pouvait que séduire lhomme. Il faut savoir quil existe le
rapport assez constant dans le monde, dun mouton pour trois humains...
Approcher le Mouflon à manchettes ma bel et bien permis dacquérir la preuve
éthologique quil est le moins « mouton » de tous les mouflons...
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