L’Oriental
« Quand
l’homme ne tue pas l’homme, il tue ce qu’il peut,
c’est-à-dire ce qui l’entoure. Il sort de son cadre, veut
prendre la place des forêts et des animaux, souille les
rivières, pollue l’air, se multiplie sans raison, se bâtit
un enfer et s’étonne ensuite naïvement de n’y pouvoir
vivre. »
René Fallet
Au
pays du Levant
« Trop
à l'Est, il y a l'Ouest. »
Proverbe anglais
Au Maroc, la meseta est un domaine structural qui se
manifeste de part et d’autre de l’ossature plissée et
faillée des Moyen et Haut Atlas, tant à l’ouest pour ce qui
concerne les plates-formes atlantiques, qu’à l’est pour ce
qui est des Hauts Plateaux communs avec l’Oranais et
généralement désignés au Maroc sous le vocable générique de
l’Oriental. Cette région de l'Oriental se situe dans la
partie est et nord-est du pays, délimitée à l’ouest par
l’Oued Moulouya, au nord par la Méditerranée et au sud par
les limites de la courbe isohyète saharienne 100 mm, voire
celle plus significative des 150 mm. La frontière
sud-orientale de cette écorégion peut donc se situer aux
alentours de la Plaine de Tamlelt (région de Bouârfa) ou du
Djebel Krouz limitrophe avec l’Algérie voisine, et celle
sud-occidentale aux limites avec le Haut Atlas. Ces hautes
terres partagées avec l’Algérie sont souvent désignées sous
le vocable restrictif des Plateaux du Dahra. La Meseta
orientale couvre une superficie totale d'environ 82.000
km2,
soit 11,6 % de la superficie globale du Royaume. Oujda,
Berkane, Nador, Jerada, Taourirt et Figuig (déjà sous
influence saharienne avec un univers oasien) en sont les
principales villes.
Cet panorama mésétien est parfois rehaussé ou bordé d’un
système collinéen, notamment dans sa partie
septentrionale : ce sont alors les Monts de
l’Oriental, lesquels, du point de vue orographique, peuvent
être déjà attribués à l’Atlas Tellien (ou Tell algérien),
aussi nommé Sahel oranais. Cette chaîne prend la suite de
la Cordillère rifaine depuis la Moulouya jusqu’au Cap Bon
(Tunisie) pour former en façade méditerranéenne le
continuum de l’ossature frontale du Maghreb. Ayant délaissé
à l’ouest le Moyen Atlas, ou franchissant plus au nord
l’étroit couloir de Taza qui sépare le versant atlantique
de celui méditerranéen, le voyageur pénètre dans l’Oriental
une fois passé le fleuve Moulouya qui en est la frontière
naturelle. Et c’est aussi la porte d’entrée dans un nouveau
monde très particulier pour qui visite les écosystèmes
puisqu’il
est immédiatement identifié par la steppe à
Alfa : cette
grande Graminée qui a perte de vue imprime au paysage une
morne physionomie et dont elle représente la figure
climacique.
C’est aussi un vaste univers de terres de parcours
extensifs.
La structure lithologique de ce « no man’s land »
se réparti sommairement entre Jurassique et Crétacé
(calcaires, dolomies avec gabbros, dolérites et basaltes),
et des sédiments néogènes et quaternaires. Les sols des
hautes plaines sont bruns, de croûte calcaire,
caractéristiques du bioclimat semi-aride. Sur les modestes
reliefs, avec de meilleures précipitations, les sols
deviennent de type brun fersialitique.
Région de faible humidité, les précipitations ne sont que
de quelques 300 mm sur la meseta et parviennent très
localement à l’isohyète 600 mm sur les monts, notamment
ceux privilégiés de Beni-Snassen, îlot de bioclimat
subhumide au milieu de cet horizon semi-aride avec
variantes à hivers frais et froid, voire aride ou per-aride
plus au sud en se rapprochant du saharien. Exception faite
de la frange méditerranéenne, le climat est franchement
continental, avec des vents d’est et du sud à effet
desséchant et causant une évapotranspiration dommageable.
L’enneigement est partout nul ou très rare. L’essentiel de
l’Oriental et de ses hautes plaines maroco-oranaises
appartient au mésoméditerranéen, sauf les reliefs et le
littoral qui s’encartent dans le thermoméditerranéen. Cette
écorégion à gradient bioclimatique relativement sec est
celle où prédominent les formations steppiques et quelques
forêts sclérophylles.
Au Maroc et hors milieux de cultures, les principaux types
de végétations sont la forêt, le matorral, l’erme et la
steppe. Dans le vaste Oriental, ces quatre types se
manifestent très inégalement et impriment au paysage une
particulière physionomie, résultant de l’accumulation
majoritaire de tel ou tel végétal, au sein d’une faible
diversité. Floristiquement, l’ensemble s’inclut dans la
région méditerranéenne avec un contingent d’entités de
souche irano-touranienne.
La division physionomique proposée se résume ici aux Hauts
Plateaux de la steppe à Alfa et aux Monts de Beni-Snassen,
avec un bref regard sur la plaine de la Moulouya et ses
écosystèmes dunaires maritimes à halophytes d’estuaire.
Les Hauts Plateaux : un océan d’Alfa
L’Alfa
Le
genre
Stipa rassemble des
Graminées vivaces, hautes et puissantes, propres à l’aride
mais non sahariennes. La plus connue car prééminente
est
Stipa tenacissima (Alfa) dont le
nom latin évoque le sens de la résistance et de la lutte.
L’Alfa possède des rhizomes courts et fortement ramifiés,
munis de racines adventives. Ses tiges robustes peuvent
atteindre 150 cm de hauteur et sont coiffées par des épis
de graines.
L’Alfa occupe sept millions d’hectares en Afrique du Nord
et la superficie nationale marocaine de cette herbe est
estimée à trois millions d’hectares (bilan douteux
car ce même chiffre est repris depuis le
protectorat !), dont l’essentiel couvre les sols bien
drainés et à texture grossière des hautes plaines
orientales. L’Alfa fit l’objet d’une forte exploitation
désormais en complète désuétude. Plus de 50.000 tonnes
étaient par exemple exportés, notamment vers la Grande
Bretagne, jusque dans les années 60. L’Alfa est parfois
aussi désigné sous le nom de Sparte, notamment dans bien
des dictionnaires, mais le vrai Sparte est
Lygeum spartum (halfa
mahboula, Alfa fou),
d’écologie plus gypsophyte bien que souvent présent dans
les mêmes formations alfatières, se distinguant facilement
par ses inflorescences entourées d’une large spathe
enveloppant les épillets. Après rouissage, le Sparte et
l’Alfa sont utilisés en « sparterie », art de
fabriquer des cordes, nattes, tapis, paniers, corbeilles,
chaussures du type espadrille, etc. D’autres utilisations
de l’Alfa à partir des feuilles adultes sont celles pseudo
industrielles d'une pâte de papier d’imprimerie et de
tissus grossiers. Il sert également au rembourrage. Les
jeunes feuilles ont un intérêt pastoral.
La steppe alfatière et sa phytocénose
Les formations à Graminées sont souvent induites par des
facteurs anthropozoogènes et représentent alors un
processus de dégradation, notamment par la substitution du
matorral (stade initial de transformation) en une steppe
herbacée mieux adaptée à la xéricité stationnelle. Elles
peuvent aussi dériver de formations présteppiques. Mais en
montagne ou en haute plaine et sous climat aride ou
saharien, grâce à un ensemencement soutenu, voire par la
fragmentation des touffes,
la formation herbacée stabilisée devient une véritable
expression climatique : il en
est ainsi de la steppe alfatière. Un aspect de cette steppe
graminéenne est parfois chétivement arbustif ou arboré par
la présence de Jujubiers, de rares Genévriers oxycèdres ou
de Thuyas.
L’Alfa couvre presque uniformément l’essentiel des Hauts
Plateaux situés à l’ouest d’une ligne reliant Melilla à
Er-Rachidia où la grande Graminée trouve son optimum
bioclimatique. Elle prend aussi part à la végétation de
quelques secteurs des collines de cette même région,
notamment à l’est du Massif de Debdou, en piémont
occidental des Monts de Beni-Snassen et sur la plus grande
partie des reliefs ondulés qui s’étendent d’El-Aïoun à
Jerada et à la frontière algérienne. Plus au sud, la steppe
alfatière cède alors la place à des figures nettement
sahariennes et de bien moindre couvert, du type steppes
claires de regs plus ou moins ensablés, formations à
Aristida obtusa (excellente
plante pastorale et bonne fixatrice du sol), steppes
ligneuses à
Fredolia, à
Haloxylon scoparium, mais
Stipa tenacissima est encore bien
présent sur quelques secteurs très avancés entre Boudnib et
Figuig. Certains massifs subsahariens dominant la haute
plaine s’avèrent très favorisés, c’est par exemple le cas
du Djebel Krouz, immédiatement à l’ouest de Figuig, qui
abrite une riche diversité végétale avec quelques
endémiques comme
Lyautea ahmedi (Fabacée) et où
se développe une juniperaie rouge (Juniperus
phoenicea).
Sur des aires au sol plus riche et à recouvrement non
jointif, viennent s’infiltrer des chaméphytes, ligneux de
taille modeste, comme l’Armoise blanche
(Artemisia
herba-alba) vulnérabilisée
par une forte appétabilité pour le cheptel, et des Thyms
comme
Thymus ciliatus. Des
Légumineuses thérophytes variées émergent, fleurissent et
grainent en un temps record dans les espaces les moins
garnis, voire sur des terrains lacunaires, dès qu’une pluie
favorable annonce une providence pour ces plantes
opportunistes.
Un certain nombre d’autres végétaux peuvent se fourvoyer de
façon parcellaire ou constituer des sous-strates au sein de
la nappe alfatière qui néanmoins reste floristiquement
pauvre et peu diversifiée. En voici un bref aperçu
hétérogène, inspiré de localités variées des Hauts Plateaux
et agrémenté de quelques autres plantes vasculaires de
l’Oriental tabulaire.
AIZOACEAE :
Aizoon
hispanicum
APIACEAE :
Brachyapium graveolens,
Deverra sp.
ASTERACEAE :
Atractylis humilis,
Carbina involucrata,
Centaurea lagascae,
Onopordon acaule,
Santolina rosmarinifolia
BRASSICACEAE :
Malcomia
africana
CARYOPHYLLACEAE
:
Paronychia argentea
CHENOPODIACEAE :
Anabasis aretioides,
Atriplex dimorphostegia,
A. glauca,
Halogeton alopecuroides,
H. sativus,
Noaea mucronata,
Nucularia perrini,
Polycnemun fontanesii,
Salsola tetrandra,
S. gemmascens,
Suaeda mollis
CISTACEAE :
Fumana thymifolia,
Helianthemum apertum,
H. cinereum,
H hirtum,
H. lipii,
H. syriacum,
H. virgatum
CONVOLVULACEAE :
Convolvulus
valentinus
DIPSACACEAE :
Scabiosa stellata
EUPHORBIACEAE :
Euphorbia
calyptrata,
E. serrata
FABACEAE :
Coronilla juncea,
Cronanthus biflorus,
Ebenus pennata,
Genista ramosissima,
Hippocrepis scabra,
Lotus corniculatus
GLOBULARIACEAE :
Globularia alypum
LAMIACEAE :
Rosmarinus officinalis,
Teucrium polium,
Thymus ciliatus
POACEAE :
Bromus rubens,
Stipa parviflora,
Lygeum spartum, etc.
PLANTAGINACEAE :
Plantago albicans
RANUNCULACEAE :
Delphinium peregrinum
RUBIACEAE :
Asperula cynanchica
THYMELAEACEAE :
Thymelaea microphylla,
Th. virescens
Sur les Hauts Plateaux, quelques autres types d’écosystèmes
subsidiaires et spacialement restreints peuvent venir
rompre la physionomie graminéenne plutôt monotone. Il
s’agit alors de la ripisylve à Lauriers-roses, à Saules ou
à Tamaris (il existe entre-autres une tamariçaie linéaire
de grande vigueur peu à l’ouest d’Aïn-Benimathar), de la
pistaciaie à
Pistacia atlantica, élément
irano-touranien dont les boisements ont été détruits pour
la fabrication de l’huile de cade et qui ne subsiste que
sous protections traditionnelle et maraboutique (un beau
défilé de sujets puissants se maintient de part et d’autre
de la route entre le Col de Jerada et Aïn-Benimathar), etc.
Enfin, quelques indices très dégradés de l’arganeraie
(Argania
spinosa) persistent au
pied des Monts de Debdou, en piémont nord-ouest des
Beni-Snassen et au sud d’El-Aïoun où la station est
quasiment éteinte. Ces isolats témoignent d’un lointain
passé chorographique outre-Souss de l’Arganier.
Parmi les cryptogames les plus remarquables du Maroc que
sont les Ascomycètes hypogés ou Truffes
(terfass),
plusieurs espèces sont propres aux nappes aflatières, il
s’agit de
Tirmania pinoyi et de
T. nivea, associées
à
Helianthemum hirtum, ainsi
que
Terfezia boudieri,
T. claveryi et
Picoa juniperi associées
à
Helianthemum lipii et
H. apertum.
Zoocénose
La
grande faune sur le déclin
L’Hyène rayée semble avoir pris la tangente du Maroc
oriental puisqu’on est sans nouvelle du Carnivore dans
cette immensité depuis une vingtaine d’années. Il en
restait au Maroc un millier d’individus (évaluation des
années 90), concentrés bien loin d’ici sur le littoral
saharien atlantique, où les garnisons militaires
stationnées dans ces régions n’ont probablement pas dû
représenter les conditions d’une symbiose adéquate !
Bilan peut-être moins pessimiste pour le Lynx caracal dont
les derniers signalements de la région d’Oujda
correspondent à des localisations de 1987 à 1995, hélas
sans actualisation depuis. Pour ce qui est des Gazelles, la
région de Missour (notamment Outat-El-Haj) reste l’un des
secteurs marocains d’observations de la Gazelle de Cuvier,
et plus épisodiquement de la Gazelle dorcas. Là aussi, la
pression pastorale hypothèque gravement la bonne
optimisation de maintien et l’entièreté d’une zone minimale
de 10.000 ha devrait être soustraite au pacage si l’on veut
en maintenir le pool génétique. La Gazelle de Cuvier n'est
pas une espèce du désert proprement dit et fréquente des
zones montagneuses (jusqu’à 2100 m d’altitude) et boisées
où elle vit en petits troupeaux de cinq à six individus.
Dans l’Oriental, elle se nourrit notamment d'Alfa. Si
la Gazelle dorcas ne semble se maintenir difficilement que
dans la région d’Outat-El-Haj et sur le Djebel Grouz, la
Gazelle de Cuvier possède des groupes çà et là sur tous les
Haut Plateaux, mais l’effectif général tend à
s’amenuiser. Le Mouflon à manchettes a disparu du Maroc
nord-oriental (un programme de réintroduction existe dans
les Monts de Beni-Snassen) et n’en finit plus de régresser
dans tout l’Oriental, où l’on ne recense déjà plus qu’une
vingtaine de sujets en réserves. Le Renard roux et le
Chacal se maintiennent globalement tout en payant un lourd
tribut aux fatales campagnes d’empoisonnement et plus
sporadiquement aux épandages – toujours chimiques – contre
les invasions acridiennes. Quant au Lièvre du Cap, il est
particulièrement à l’aise dans l’océan d’Alfa où l’on ne
manque pas d’admirer les prouesses de sa course.
La gent trotte-menu
« Je
suis oiseau : voyez mes ailes (...)
je suis souris, vivent les rats. ! »
La Fontaine
Par leur
« profil bas », le petit monde des Rongeurs et
des Insectivores est parfaitement adapté à cet univers
steppique, en témoignent pour le visiteur les innombrables
terriers que l’on peut y constater, champs par places
véritablement minés. Le Rat de sable diurne est à cet effet
un véritable « Rongeur » du sol et se complait
notamment dans le labyrinthe des touffes de Chenopodiacées
dont il se nourrit. Si la densité habituelle ne dépasse
guère la centaine d’individus à l’hectare, il peut
connaître des acmés populationels et la pullulation est
alors un peu alarmante. Diurne comme l’Écureuil de
Barbarie, il est d’observation très aisée. Les Mériones et
les Gerbilles, nocturnes et essentiellement granivores,
peuvent causer quelques ravages aux cultures céréalières
alentours, stockant à n’en plus finir des réserves dans
leurs terriers. Les Gerbillidés ne colonisent que des
milieux naturels et ne sont pas des commensaux comme les
Rats et les Souris. On peut reconnaître sur les Hauts
Plateaux : le Mérione de Shaw (Meriones
shawi), le Mérione à
queue rouge (Meriones
libycus), le Mérione du
désert (Meriones
crassus), la Petite
Gerbille de sable (Gerbillus
gerbillus), la Petite
Gerbille à queue courte (Dipodillus
simoni), la Gerbille
champêtre (Gerbillus
campestris), le Rat de
sable diurne (Psammomys
obesus), le
Pachyuromys à queue en massue (Pachyuromys
duprasi), la Grande
Gerboise (Jaculus
orientalis), la Petite
Gerboise (Jaculus
jaculus), le Goundi
d’Afrique du Nord (Ctenodactylus
goundi), le Porc-épic
(Hystrix
cristata), l’Écureuil de
Barbarie (Atlantoxerus
getulus), le Lérot
(Eliomys
quercynus), le Mulot
(Apodemus
sylvaticus), le Rat noir
(Rattus
rattus), la Souris
grise (Mus
musculus), le Hérisson
d’Algérie (Erinaceus
algerus), le Rat à
trompe (Elephantilus
rozeti), liste à
laquelle s’ajoutent quelques rares chiroptères en quête
d’abris.
La reptation dans la steppe alfatière
« Il
était un pauvre serpent qui collectionnait toutes ses
peaux. C’était l’homme. »
Jean Giraudoux
Exception faite de quelques doux poètes très en marge,
l’Homme semble n’avoir que deux regards sur le
vivant : ce qu’il pourchasse et détruit pour trop
l’apprécier, comme la Gazelle ou l’Outarde, et ce qu’il
pourchasse et détruit pour l’exécrer comme dans le cas
irrationnel des Reptiles. Les Serpents des Hauts Plateaux
n’ont pas fait exception, d’autant plus que dans ce vaste
observatoire morne et tranquille, le berger est un
redoutable prédateur au quotidien qui tôt ou tard saura
vaincre le Reptile repéré. Comme dans l’arganeraie ou le
Sahara, de nombreuses espèces sont également pourchassées
pour leur usage dans la pharmacopée traditionnelle ou
consommées par les populations locales, sans parler de la
non moindre prédation pour la vente aux touristes. L’animal
le plus traqué et symbole de cet acharnement
« pluridisciplinaire » est sans doute le
Fouette-queue, qui plus est fréquemment écrasé sur les
routes et les pistes. Sur les plateaux ou les petits
reliefs de cet écosystème un peu mystérieux, les espèces
suivantes sont, selon les cas, encore observables ou
seulement signalées et difficilement repérables : la
Tarente commune, le Sténodactyle de Maurétanie, le
Saurodactyle de Maurétanie (géonémie occidentale), le
Caméléon commun (condamné au sol et souvent découvert dans
sa vaine tentative de chercher à se hisser au plus haut des
Graminées ployant sous le poids de l’animal...), l’Agame de
Bibron, l’Agame changeant, le Fouette-queue
(dob),
le Psammodrome algire (limite occidentale), le Psammodrome
de Blanc, le Lézard à oeil de serpent (un indigène exclusif
des lieux puisque sa chorologie se limite à la zone
alfatière entre Debdou et Aïn-Benimathar), l’Érémias
d’Olivier, l’Érémias à gouttelettes, l’Acanthodactyle
commun, l’Acanthodactyle-panthère, l’Acanthodactyle
rugueux, l’Acanthodactyle de Duméril (pressenti mais très
en marge dans les formations aréneuses), le Seps ocellé, le
Petit Seps tridactyle, l’Eumécès d’Algérie, le Trogonophis
jaune (très étrange Amphisbénien), le Boa javelot
(rarissime et seul représentant du genre
Eryx au Maroc, de
mœurs souterraines, il a été observé ça et là sur les Haut
Plateaux), la Couleuvre fer à cheval, la Couleuvre à
capuchon, la Couleuvre vipérine, la Couleuvre de
Montpellier, la Couleuvre de Schokar, la Vipère de
Mauritanie, la Vipère à cornes (présence probable) et la
Couleuvre fouisseuse à diadème (il n’existe qu’un seul
signalement des Hauts Plateaux de cette petite espèce
saharienne).
Des arbres pour les Caméléons !
Le Caméléon est un petit animal fascinant à de nombreux
points de vue, tant dans son habitus que dans son
éthologie. Il porte sur lui une certaine signature
ancestrale et sa lenteur légendaire lui confère un aspect
de « je-m’en-foutisme » eu égard à l’échelle des
temps. Le premier caractère qui nous interpelle est
évidemment son aptitude cryptique à changer de teintes,
modification due aux cellules pigmentaires de sa peau.
Cette capacité est aussi utilisée en cas de danger. Son
système oculaire n’est pas banal non plus. Ses yeux
s’orientent dans toutes les directions et bougent
indépendamment l’un de l’autre, ce qui lui procure un champ
de vision très opérationnel. Autre trait remarquable est sa
langue protractile et collante, démesurément longue (la
moitié de la longueur de son corps) et qui jaillit pour
capturer les proies. Enfin, son adaptation à la vie
arboricole est un prodige de formatage évolutif : des
pattes longues et fines munies de doigts soudés les uns aux
autres pour servir comme une pince. La queue est préhensile
et lui permet de s’accrocher puissamment. Tout concourt
ainsi à l’efficacité... sauf que dans la steppe marocaine
de l’Oriental où l’animal a persisté, tout arbre ou presque
en a disparu ! Le Caméléon devra t’il attendre de
nouveau quelques millions d’années pour un nouvel
« équipement » ou va t’il plus logiquement
disparaître « à force de se casser la
gueule » ? Toujours est-il que le voir progresser
un pas en avant, deux en arrière, dans les touffes d’Alfa
quand il tente d’en escalader les tiges est un spectacle
désolant. Tout comme celui de ces Caméléons, stimulés par
un rafraîchissement de fin de saison, qui avaient escaladé
début octobre les piquets d’une clôture de périmètre en
défends (plantation d’Atriplex)
dans la région d’Enjil. Une pluie de fin d’été ne suffit
pas à reconstruire la forêt perdue ! Nous en avions
« décrochés » une vingtaine de ces ersatz
d’arbustes, chacun semblant tourner en haut de son piquet
comme un animal de cirque. Trois années plus tard, les gens
du coin ne croyant plus ni au futur, ni à la régénération,
avaient démoli la clôture, reconverti les piquets en
calories dendro-énergétiques (!), récupéré les barbelés,
pour se réapproprier l’espace et les Caméléons n’avaient
plus d’ascension possible. Faut pas rêver !
Un Boa au Maroc ?
Rien de bien
constricteur chez ce Boa des sables dont la taille fort
modeste est d’une cinquantaine de centimètres et qui mène
une vie souterraine dans le sol meuble d’où il n’en sort
que le soir pour chasser les petits Rongeurs. Le Boa
javelot (Eryx
jaculus) est rarissime
dans l’Oriental (les seules stations connues en sont :
Outat-Oulad-el-Haj, Tigri et Zaïao), tout comme en général
en Méditerranée (Afrique du Nord, Balkans, Asie Mineure,
Proche-Orient).
Des racines et des ailes...
Avec un modeste
inventaire d’une quarantaine d’espèces nidificatrices, les
Oiseaux de ce monde uniforme tout en bromes, en touffes et
en racines sont évidemment spécialisés et en sont d’autant
plus intéressants. Pour la steppe à Alfa, on peut
citer : l’Outarde houbara (nicheuse régulière, tout
autant « protégée » que pourchassée par une
chasse acharnée), le Hibou grand-duc, le Courvite isabelle,
le Sirli du désert, le Traquet à tête grise, le Pluvier
guignard (en hiver) et le Sirli de Dupont qui est un
habitant fidèle de cet écosystème. Dans les zones à
Armoises (Artemisia
spp.), tel le
secteur de Fouchal-Matarka, sur des sols plus riches que
ceux où se développe
Stipa tenacissima, on note
aussi : la Perdrix gambra, le Sirli de Dupont,
l’Alouette de Clot-Bey, l’Alouette bilophe, ainsi que des
espèces propres au biome saharien comme : l’Ammomane
du désert, l’Ammomane élégante, le Bouvreuil githagine que
viennent compléter bien des espèces communes aux espaces
alfatiers. Les Gangas unibande et cata sont signalés comme
potentiellement abondants, avec des pics d’invasions
épisodiques pouvant réunir 100.000 Gangas catas et 1000
Gangas unibandes.
Savoir tremper sa plume
L'apparition des plumes dans la lignée reptilienne qui est
à l'origine des Oiseaux demeure énigmatique. Dans l’échelle
évolutive, l’homéothermie ayant devancée l’acquisition du
vol, leur fonction initiale semble avoir été plutôt cette
régulation thermique du corps par le maintien d’une couche
d’air isolante. Les compétences à voler seraient advenues
ultérieurement, précédant encore les remarquables
transformations des plumes des ailes et de la queue à
l’usage des contraintes aérodynamiques. Pour exemple les
Manchots, inaptes au vol mais excellents nageurs, dont le
corps est recouvert de plumes écaillées. Production cutanée
de kératine minéralisée, en dépit des apparences la plume
ne pousse qu’en des zones bien précises que l’on nomme les
ptyrélies. Le plumage fait office de couche protectrice
contre le froid, de moyen de communication visuel et de
plan de sustentation dans l'air. Correspondant à 5 % du
poids d’un Oiseau, il y a 1000 plumes sur le corps d’un
Rouge-gorge et 25.000 sur celui d’un Cygne. Le nombre de
rémiges et leur longueur étant invariable à l’intérieur de
chaque espèce, cette formule alaire tient lieu de critère
identitaire et distinctif en ornithologie. Deux substances
permettent la toilette et l'imperméabilisation : une poudre
cireuse issue de plumes déterminées et une huile secrétée
par la glande uropygienne.
Parmi les nombreuses plumes spécialisées, les plumes
ventrales des Gangas des zones arides assurent le transport
de l'eau pour abreuver les poussins. Sur le Plateau de
l’Oriental, ces colombiformes grégaires vivent parfois à
plusieurs dizaines de kilomètres des points d'eau qu’ils
regagnent un bref instant matin et soir pour y tremper
leurs plumes ventrales qui absorbent spontanément le
liquide comme des éponges, puis s’en retournent ravitailler
leurs petits.
Sortes de Pigeons des sables, granivores et essentiellement
sédentaires, il existe au Maroc cinq espèces de Gangas aux
robes variées comme le Ganga cata (Pterocles
alchata), le Ganga
unibande (Pterocles
orientalis), le Ganga
couronné (Pterocles
coronatus), le Ganga
tacheté (Pterocles
senegallus) et la Ganga de
Lichtenstein (Pterocles
lichtensteinii).
Des limicoles dans un désert
Les limicoles sont les Oiseaux qui vivent et se nourrissent
sur la vase, grâce à leurs pattes et à leurs becs adaptés à
ce milieu humide. On les rencontre donc sur les rivages.
Pourtant, la steppe alfatière de l’Oriental abrite deux
limicoles du désert, peut-être victimes d’un mirage
prolongé ! Il s’agit du Pluvier guignard
(Charadrius
morinellus), petit
Échassier dont le trait le plus remarquable est constitué
par les lignes blanches qui partant des yeux se rejoignent
en « v » sur la nuque. Il a choisi les Hauts
Plateaux comme aire d’hivernage et sur cette steppe il se
nourrit d’Insectes. L’autre, nettement plus répandu dans
toutes les zones arides marocaines où il est sédentaire,
est l’élégant et véloce Courvite isabelle
(Cursorius
cursor), de couleur
sable (jaune isabelle), la face inférieure de ses ailes
noire quand il vole.
Les Arthropodes de la steppe : une faunule tenace
La faunule s’en tire à bon compte car elle n’est guère
repérable. Celle de la steppe à Alfa se tient tapissée,
terrassée, enfouie sous couvert des croûtes et des rochers,
pour ne sortir qu’à la faveur des moments de fraîcheur que
peuvent apporter la nuit ou la pluie. Quelques Scorpions
(Androctonus
aenas liouvillei est un Scorpion
noir connu de la région d’Oujda) et de nombreuses Araignées
en sont les symboliques représentants. Parmi les Insectes,
ce sont surtout des Coléoptères comme les Ténébrions, voire
quelques Carabiques spécialisés, qui hantent les trouées
d’Alfa et les oueds temporaires.
Les Papillons de la steppe
Les steppes même arides ne sont pas vides de vie comme
pourrait le croire le grand public mais leur monotonie
spécifique est réelle. Du point de vue entomologique et à
l’image des sombres futaies monospécifiques, le peu de
diversité floristique entraîne une version minimaliste du
cortège, laquelle n’est pas une banalisation car les
entités spécialisées y sont souvent de grande valeur. Il
est ainsi aisé de comprendre qu’une haute plaine
monospécifique à
Stipa tenacissima va n’engendrer
qu’une entomofaune tributaire de la grande Graminée et des
quelques plantes qui viennent s’y fourvoyer, à la faveur
notamment des rares accidents de terrain favorisant
l’établissement de précieux refuges.
Les Papillons de jour ayant les Poacées comme ressource
trophique de leur vie larvaire appartiennent à la
sous-famille des Satyrines (Nymphalidae
Satyrinae), Papillons
d’été généralement bruns, d’ordinaire avec des ocelles nets
au verso de l’aile postérieure, et un ou davantage, plus
visible, dans la zone apicale de l’aile antérieure. Ces
ocelles tendent à effrayer les Oiseaux et les Lézards
prédateurs, ou plus subtilement à préserver les parties
vitales du corps en détournant l’attention sur les ailes.
Fuyant la lumière, leurs chenilles sont nocturnes et comme
les Graminées sont pauvres en protéines, la croissance
larvaire est à longue échéance (plusieurs mois).
Berberia abdelkader (Le Grand Nègre
berbère) est l’indicateur prioritaire et presque universel
des nappes alfatières d’Afrique du Nord, exception faite
des trop vastes platitudes de terrain car ce grand volateur
ne s’établit que sur des versants ou des systèmes
collinéens où les courants d’airs dynamisent son vol
ascensionnel. C’est toujours un étonnant spectacle que de
contempler l’élégante chorégraphie d’un groupe de ces noirs
Papillons monter et descendre inlassablement au vent leur
pan d’Alfa, à la recherche de leurs femelles indolentes et
blotties dans les immenses touffes, un peu comme le font
les blancs apollons des montagnes alpines. A la première
alerte, au moindre nuage, ou une fois accompli le temps de
vol, ils s’abattent à l’unisson dans l’océan d’Alfa et y
disparaissent. Compte tenu de l’insolation extrême de
l’habitat, c’est tôt le matin puis aussi en fin de journée
qu’ont lieu les vols. L’animal doit se protéger des trop
fortes ardeurs solaires et l’effet sciaphile de la grande
Graminée est alors très efficace. La parade nuptiale
des
Berberia est assez
raffinée : le mâle poursuit au sol la femelle dénichée
et prétendue, laquelle fait d’abord fi de la
persécution ; puis le couple virevolte, les ailes
frémissantes, avec parfois l’appui d’un second mâle comme
rabatteur de la femelle récalcitrante ; ce ballet peut
durer de très longues minutes, après quoi le couple enfin
soudé s’immobilise un certain temps. La femelle ne pond ses
oeufs que sur des jeunes tiges, tendres et consommables par
les chenilles néonates. Une grande race (la ssp.
taghzefti) habite les
collines alfatières les plus occidentales, depuis la
Moulouya jusqu’à l’écotone intra-atlasique, entre le
versant méridional du Moyen Atlas central et le Haut Atlas
oriental (région de Missour et Midelt). A l’est de la
Moulouya, on retrouve la forme nominative algérienne,
notamment dans les steppes alfatières du sud d’Oujda. Une
trop forte pression du pastoralisme ou une suite d’années
de stress hydrique biffe le Grand Nègre berbère du paysage
de l’Oriental.
La mise à sac de la steppe à
Alfa tenacissima
par sa surexploitation entraîne irrémédiablement le recul
puis l’extinction du Papillon.
Quelques autres
Satyrines d’une même biologie et aux exigences similaires
peuvent être les compagnons de vol de l’emblématique
Berberia. Il s’agit de
la Fausse Coronide (Hipparchia
hansii), plus rupicole
et tardive (septembre), cantonnée aux modestes
affleurements et calottes pierreuses dominant la plaine
alfatière ; et surtout du Grand Hermite
(Chazara
prieuri kebira), Lépidoptère
rare et sensible, chaque fois plus exceptionnel, dont
l’aire marocaine se limite à la moitié ouest de l’Oriental
(bien qu’il existe en Algérie).
Une grande Fabacée se rencontre parfois au cœur de la nappe
alfatière : c’est
Coronilla juncea, très prisée
par le cheptel et donc d’un maintien toujours hypothétique.
Elle entraîne la présence de deux fines espèces de Zygènes
endémiques, indicatrices d’un bon équilibre :
Zygaena excelsa (seulement
quelques colonies marocaines sont connues, toutes limitées
à l’Oriental) et
Z. algira qui peut
présenter des effectifs très fournis. Ces splendides
Hétérocères volent dans la région de Midelt, de Missour et
de Jerada. La dernière localité semble avoir été détruite
il y a une dizaine d’années par un broutage excessive de la
Coronille en jonc.
Menaces et état des lieux
Des
Oiseaux et des émirs
« Que
peuvent les lois, là où ne règne que
l’argent ? »
Pétrone
Tous les observateurs et acteurs de ce milieu s’accordent à
constater que l’impact anthropique irraisonné, notamment le
surpacage des parcours collectifs, est à l’origine de la
régression des habitants les plus emblématiques des
systèmes steppiques de l’Oriental marocain. C‘est notamment
le cas de l’Outarde houbara (ou Petite Outarde huppée)
(Chlamydotis
undulata), ce bel Oiseau
d’Afrique du Nord (et des Iles Canaries) à la parade
nuptiale extraordinaire et dont l’écologie est par ailleurs
encore assez méconnue. Sédentaire, se nourrissant
d'Insectes et de graines, cet Otididé habite des zones
ouvertes, semi-désertiques, plus ou moins plates ou
ondulées, la steppe alfatière constituant au Maroc son
meilleur réservoir. Outre le dérangement dans les lieux de
nidification par les troupeaux, l’anéantissement parfois
irrémédiable de l’habitat, voire le petit braconnage comme
le prélèvement d’œufs, il faut aussi désigner la surchasse
comme facteur majeur de la raréfaction de l’Oiseau, tout
autant proie de prédilection des chasseurs fortunés des
émirats arabes, que strictement protégé par des textes
nationaux et internationaux. Mais que peuvent les lois là
où sévit la fortune ? Qui parcourt les hautes plaines
depuis Missour jusqu’à Aïn-Benimathar va immanquablement
croiser des postes d’assistance installés à l’année par
certains émirats ayant jeté leur dévolu sur l’Oiseau. De
telles unités sont officiellement en place sur tout le
territoire concerné pour veiller sur l’univers convoité. Il
est fréquent de croiser une escouade de ces chasseurs, se
déplaçant en cortège d’une dizaine de véhicules tous
terrains et de camions, souvent immatriculés en Arabie
Saoudite. Une véritable économie locale vit des retombées
de cette activité pour le moins équivoque puisque
officiellement tolérée et favorisée par des décideurs
nationaux, nonobstant des critères tant diplomatiques
qu’économiques bien compréhensifs dans le cadre des aléas
politiques. Il en va de même dans les steppes algérienne et
tunisienne où les mêmes émirs exercent une semblable
pression, l’Outarde arabique ayant été éradiquée dans leurs
propres pays. Des tableaux de chasse affligeants de
plusieurs centaines, voire milliers d’Outardes sont
rapportés d’Algérie et les tueries marocaines sont
censément du même ordre. Cette prédation effrénée est due à
la prédilection bien connue des émirs fauconniers pour cet
Oiseau. C’est un paradoxe et l’avenir de l’Outarde houbara,
partout décimée pour les mêmes raisons, semble tout autant
compromis au Maroc où sa protection rigoureuse reste à
l’ordre du jour dans les couloirs de certains ministères,
tandis que d’autres sont chargés de l’accueil des
« braconniers officiels ». L’un de ces intrépides
chasseurs y a même laissé la vie en Algérie :
« L'émir qui avait été accidentellement blessé par
un militaire dans le sud algérien est décédé. Le défunt
était venu avec une grande délégation de son pays braconner
l'outarde et la gazelle nationales. Emporté par sa passion,
il s'était aventuré dans une zone militaire. L'un de nos
braves djounoud voyant un homme en kamis arriver sur lui
n'a pas réfléchi longtemps. On ne réfléchit pas quand on
croit avoir un terroriste en face de soi. L'émir a
finalement succombé à ses blessures. »
(Le
Matin, Alger, 17 janvier 2004).
Pour faire amende honorable, un Emirates Center for
Wildlife Propagation (ECWP) fut créé en octobre 1995 par le
Président des Émirats Arabes Unis avec l’initiative
d’élever l’Outarde houbara pour en assurer une
réintroduction et un repeuplement dans tout l’Est marocain.
Il s’agit en fait et sans euphémisme d’acquérir un
potentiel de reproduction pour assurer des lâchers destinés
à la chasse, ainsi qu’on le fait ailleurs pour les Perdrix
ou les Faisans. Un premier centre d’élevage apte à gérer
40.000 km2 est opérationnel dans la région de Missour, un
autre est en cours de finalisation dans la vallée d’Enjil.
La production annuelle est encore
expérimentale puisqu’en dépit des efforts, elle n’a
atteint que 793 oisillons en 2002. L’objectif escompté pour
2008 consiste en un lâcher annuel de 5000 spécimens. Ce qui
serait un minimum pour suppléer au carnage supputé par les
observateurs de ce « sport ». En Arabie Saoudite,
l’Autruche, l’Outarde arabique et l’Houbara bénéficient de
tels projets et il est dit que le programme de reproduction
des deux premières espèces citées a donné de si bons
résultats qu’on les relâche maintenant dans certaines zones
« protégées ». Il est à espérer soit que la chasse
puisse reprendre à domicile ou bien que de pareils
résultats soient obtenus au Maroc pour faire de l’Outarde
houbara un trophée de chasse non sauvage.
Dans ce cas, comme dans celui de l’extinction finale, c’est
dans l’éthique naturaliste exactement synonyme d’une même
perte pour la biodiversité sauvage.
Le beurre et l’argent du beurre
ou
la politique de l’Autruche au service de l’Outarde
De toute façon, la pantomime n’a guère séduit l’institution
protectrice (IUCN) qui n’est pas dupe. En voici pour preuve
l’une des dernières résolutions :
« CONSTATANT avec vif regret qu’en dépit de la
Recommandation 1.27
Protection de l’outarde houbara, adoptée par le
Congrès mondial de la nature à la 1ère Session (Montréal
1996), l’outarde houbara (Chlamydotis
undulata) continue à
être chassée illégalement sur l’ensemble de son aire de
répartition en Afrique ;
PRÉOCCUPÉ par la chasse illicite et non durable, y compris
l’utilisation de moyens perfectionnés, qui met de plus en
plus en péril l’outarde houbara et d’autres espèces rares,
menacées d’extinction ;
NOTANT que la plupart des pays de l’aire de répartition, en
Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, notamment en
tant que Parties à la Convention sur le commerce
international des espèces de faune et de flore sauvages
menacées d’extinction (CITES), à la Convention sur les
espèces migratrices (CMS ou Convention de Bonn) et à la
Convention sur la diversité biologique (CDB) se sont
engagés à protéger l’outarde houbara ;
RAPPELANT que selon la communauté scientifique
internationale, il existe deux espèces d’outarde
houbara : une espèce nord-africaine
(Chlamydotis
undulata) et une espèce
asiatique (Chlamydotis
macqueenii) ;
Le Congrès mondial de la nature, réuni du 4 au 1 octobre
2000 à Amman, Jordanie, pour sa 2e Session :
PRIE instamment les États d’Afrique du Nord et d’Afrique
subsaharienne :
a) d’honorer leurs engagements internationaux et
d’appliquer leurs législations nationales respectives en
n’autorisant plus la chasse des populations d’outardes
houbara aujourd’hui menacées d’extinction en Afrique du
Nord et en Afrique subsaharienne ; et
b) de mettre en oeuvre des plans de gestion pertinents dans
le but de développer l’utilisation durable de cette
espèce. »
Vœu
pieu.
L'Emirates Center for Wildlife Propagation communique...
présenté par
Frédéric Lacroix, Directeur exécutif.
« L’Emirates Center for Wildlife Propagation (ECWP) a
été créé en Octobre 1995 par Sa Majesté le Sheikh Zayed Bin
Sultan Al Nahyan, Président des Émirats Arabes Unis, avec
pour objectif prioritaire la définition et la mise en œuvre
d’une stratégie de gestion rationnelle de l’Outarde houbara
(Chlamydotis
undulata undulata) dans
l’Oriental marocain, stratégie associant la restauration et
la conservation de populations naturelles d’Outarde et le
maintien d’une activité de chasse traditionnelle au Faucon.
Contexte
L’Outarde houbara est un Oiseau adapté au milieu
désertique, vivant dans les plaines arides, les steppes,
généralement au couvert végétal pauvre et dont la
pluviométrie se situe entre 50 mm et 200 mm par an. Les
populations se reproduisant en Asie Centrale sont
migratrices alors que celles du Moyen Orient, d’Afrique, du
Pakistan et de l’Inde sont non migratrices mais effectuent
de petits déplacements en réponse aux variations de
ressources alimentaires locales.
L’Outarde houbara appartient à la famille des Otididés. On
distingue deux espèces :
C. undulata (plumes de
parade de cou noires, plumes de la huppe blanches), séparée
en deux sous-espèces :
C. undulata undulata dont l’aire de
distribution comprend toute l’Afrique du Nord jusqu’au
Sinaï et
C. undulata fuertaventurae dont l’aire de
distribution se limite aux Iles Canaries ;
C. macqueenii (plumes de
parade de cou noires et blanches, plumes de la huppe
blanches avec un centre noir), espèce asiatique répartie
depuis le Sinaï jusqu’à la Mongolie.
L’Oiseau est de taille moyenne, mesurant 55-65 cm de
hauteur et 135-170 cm d’envergure. Le poids corporel des
mâles est de 1500-2300 g alors que celui des femelles est
de 900-1700 g. La face dorsale de l’Oiseau est de
coloration sable ponctuée de noir. Des plumes de
parade noires encadrent le cou. La face inférieure est
blanche. Le vol laisse apparaître les tâches noires des
ailes. L’Outarde houbara a la faculté physiologique de
pouvoir se passer d’eau libre et de se contenter de l’eau
contenue dans les aliments. Cette particularité, associée à
des capacités exceptionnelles de thermorégulation en milieu
extrême, font de cet Oiseau un modèle d’adaptation au
milieu désertique et une richesse naturelle irremplaçable
pour l’Oriental marocain.
L’Outarde houbara a toujours constitué le gibier de choix
pour la chasse traditionnelle au Faucon pratiquée par les
fauconniers arabes. Les récentes mutations sociales et
économiques provoquées dans ces pays par les revenus
pétroliers ont encore accentué, dans les années 70, le
caractère emblématique de l’Oiseau. La chasse au Faucon de
l’Outarde houbara revêt désormais un caractère culturel et
identitaire fort, et est vécue par beaucoup, princes ou
non, comme la célébration de traditions ancestrales.
Malheureusement, les revenus pétroliers ont aussi permis
une augmentation importante de l’effort de chasse. La
chasse intensive, conjuguée à une forte dégradation des
habitats causée par l’exploration pétrolière, le
surpâturage et les programmes d’aménagement agricole,
expliquent le rapide déclin, à partir des années 70, des
populations d’Outarde houbara dans toute leur aire de
distribution, depuis le Maroc au Sinaï pour l’espèce
nord-africaine et du Sinaï jusqu’en Mongolie en passant par
les steppes d’Asie centrale pour l’espèce asiatique.
Cette situation a poussé les organisations internationales
de conservation à réviser le statut de l’Oiseau pour
inciter les différentes parties concernées (pays et
chasseurs) à prendre des mesures garantissant une
utilisation durable de l’espèce. Ainsi, un certain nombre
de fauconniers arabes ont compris, à partir du milieu des
années 80, que l’avenir de la fauconnerie arabe passait par
la mise en œuvre effective de programmes de conservation de
l’Outarde. Plusieurs initiatives ont alors été lancées en
Arabie en 1986 avec la création du National Wildlife
Research Center (NWRC), à Abu Dhabi en 1990 avec la
création du National Avian Research Center (NARC), et en
Octobre 1995, au Maroc, avec la création de l’ECWP par Sa
Majesté le Sheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan.
Le projet ECWP résulte ainsi de la volonté commune des
autorités marocaines et du Président des Émirats Arabes
Unis de développer un programme visant à stopper le déclin
des populations d’outarde houbara dans l’Oriental marocain
tout en permettant à l’art traditionnel de la fauconnerie
arabe de se maintenir sur le long terme.
Organisation et objectifs
L’ECWP est basé à Missour, Province de Boulemane et gère
une zone de 40 000 km² répartie entre les Provinces de
Boulemane, Figuig et Taourirt, dans le nord-est du Maroc
(région de l’Oriental marocain). Le projet se compose de
deux stations d’élevage et de plusieurs stations de terrain
réparties sur l’ensemble du territoire d’étude.
Les premières années ont été utilement mises à profit pour
structurer les installations, développer les ressources
humaines, évaluer les potentialités locales et ont permis
de formuler, fin 1999, une stratégie de développement sur
10 ans, adaptée au contexte local, et permettant
d’atteindre l’objectif ultime énoncé précédemment.
Cette stratégie combine de front différentes
approches :
L’établissement d’un élevage en captivité capable de
produire annuellement et sur le long terme des surplus
d’Oiseaux pour assurer des opérations de renforcement de
populations naturelles. L’élevage de
l’Outarde houbara est un processus long et complexe. Seule
la reproduction par insémination artificielle d’Oiseaux
parfaitement imprégnés permet d’envisager des résultats de
production significatifs. L’ECWP a atteint un haut niveau
d’expertise dans les techniques d’élevage de l’Outarde
houbara. La production d’Oiseaux progresse régulièrement
depuis 1999 (151 poussins ont été produits en 1999, 2147 en
2004), l’objectif étant de produire 5000 Outardes par an à
partir de 2008.
L’étude écologique des populations naturelles d’Outarde
houbara afin de proposer des mesures pertinentes de
conservation et de gestion durable de l’espèce.
La
conservation des populations naturelles d’Outarde a été
reconnue, dés le début, comme une condition essentielle au
succès du projet. Cependant, les informations sur
l’écologie et la biologie de l’Outarde nord-africaine
restaient très limitées et, en particulier, les données sur
la situation des populations naturelles dans l’Oriental
marocain faisaient cruellement défaut. C’est pourquoi, dés
1996, l’ECWP a mis en place un ambitieux programme de
recherche visant : 1) à évaluer le statut, la
distribution et la dynamique des populations naturelles, 2)
à mieux comprendre l’écologie de cette espèce emblématique
des steppes désertiques. Des partenariats avec des
structures de recherche internationales ont été
conclus :
Avec le Muséum d’Histoire Naturelle (MNHN) de Paris, pour
étudier le domaine vital et l’utilisation de l’habitat afin
d’identifier les facteurs clés du milieu importants pour la
survie des Oiseaux,
Avec l’Institut Méditerranéen d’Écologie et de
Paléoécologie (IMEP) de Marseille, pour étudier, à
l’échelle du paysage, à l’aide d’un système d’information
géographique, la structure et l’évolution de l’habitat et
ses répercussions sur la distribution de l’outarde.
Une première zone de 1000 km² abritant une population
reproductrice importante a été totalement protégée dés
1997. Puis en Février 2002, sur la base des résultats du
programme écologique, un réseau complémentaire d’aires
protégées de 14 000 km² a été mis en place. De même, 4
sites principaux de relâcher ont été identifiés et équipés
d’installations à cette fin.
Parallèlement, des actions concrètes de protection de
l’environnement ont été initiées. Une pépinière de plantes
sauvages de l’Oriental marocain est développée depuis 2001.
Les plantes produites servent à la réhabilitation des zones
cultivées dégradées et abandonnées et au reboisement dans
le cadre d’un programme de mise en défens défini en
collaboration avec l’Administration des Eaux et Forêts
marocaine. Enfin, un programme d’éducation environnemental
destiné en priorité aux fauconniers et aux écoles locales
et expliquant les actions du projet mais aussi des enjeux
environnementaux plus généraux a été mis en place en 2002.
La conduite d’opérations de relâcher en différents endroits
de la zone gérée par l’ECWP et le suivi de ces
Oiseaux. L’ECWP a
développé des techniques d’élevage spécifiques aux Oiseaux
destinés au relâcher. Les exigences physiques,
physiologiques et comportementales propres à ce groupe
d’Oiseaux sont optimisées. De même, une attention
particulière est accordée aux contraintes génétiques et
sanitaires inhérentes à toute opération de retour à la
nature d’animaux issus d’élevage.
Un total de 598 Oiseaux a été relâché entre 1998 et 2003,
toujours en petits groupes afin d’ajuster les procédures.
Tous les Oiseaux ont été équipés d’émetteurs pour suivre la
survie, la dispersion et le succès reproducteur. Les
techniques sont désormais au point et garantissent une
survie comprise entre 50 % et 70 % à un an, selon la
période et le lieu du relâcher. De même, les premiers
succès reproducteurs ont été enregistrés en 2001 (une
femelle couvant un nid de 2 œufs et plusieurs mâles
observés en parade). Depuis, ces premiers résultats
encourageants n’ont pas été démentis : la saison 2004
a vu 35 femelles relâchées se reproduire en nature (132
œufs en 54 pontes et 35 poussins éclos ont été
comptabilisés).
Le programme d’élevage en captivité ayant atteint sa
maturité, les opérations de relâcher vont désormais
constituer une activité majeure du projet. 800 Oiseaux
seront relâchés en 2004.
Pour conclure
L’ECWP a un objectif environnemental prioritaire qui est la
conservation de l’Outarde houbara. La stratégie retenue
associe :
La restauration et la conservation de populations
naturelles d’Outardes au sein de vastes réserves
soustraites à la chasse ;
L’organisation de la chasse traditionnelle au Faucon en
priorité sur des Oiseaux issus d’élevage dans des zones
gérées spécialement pour la chasse.
Cependant, les retombées du projet débordent largement la
simple conservation de l’espèce : conserver l’Outarde,
c’est valoriser une ressource renouvelable, c’est aussi
gérer, conserver le milieu qui l’abrite, et donc conserver
les autres composantes de la faune sauvage ainsi que les
activités humaines qui dépendent de la qualité de ce
milieu. L’ECWP est donc un acteur à part entière du
développement local qui, par ses programmes et son
fonctionnement, contribue à l’effort de recherche global
sur le fonctionnement écologique, économique et social du
territoire. Son influence s’exerce essentiellement à deux
niveaux :
Impact économique direct par la création d’emplois et
indirect en sollicitant les acteurs économiques locaux.
Impact environnemental grâce à la mise en place d’outils
divers de surveillance continue de l’écosystème dont les
résultats sont diffusés auprès de tous les acteurs du
développement local.
Ainsi, le projet ECWP est un véritable projet intégré,
contribuant au développement socio-économique de la région
qu’il occupe grâce à la valorisation d’une ressource
naturelle, en l’occurrence l’Outarde houbara. Dans toutes
les régions du monde, certaines ressources naturelles,
faunistiques ou floristiques, peuvent faire l’objet d’une
mise en valeur en s’appuyant sur les exigences d’une
utilisation durable, pour peu que l’on prenne soin de s’y
intéresser. Ces espèces sont alors source de
diversification économique, mais aussi la garantie du
maintien des grands équilibres écologiques. En effet,
l’utilisation durable des espèces sauvages entraîne moins
de perturbation des écosystèmes et moins de perte de
diversité biologique que la transformation d’espaces
naturels en pâturages ou en terres agricoles. La
valorisation de la faune sauvage peut ainsi contribuer
significativement à la lutte contre la désertification dans
les régions aux écosystèmes fragiles. »
Revenons
à nos moutons : le pastoralisme...
« Voilà
ce que c’est que les moutons. Ils obéissent aux chiens qui
obéissent aux bergers qui obéissent aux astres. »
Charles Albert
Cingria
Sur un mode collectif de droit coutumier soumis au régime
pastoral national, le mode d’utilisation de ces terres se
résume aux pratiques de l’élevage sur les parcours. La
population en tire l’essentiel de son revenu.
Le pastoralisme est un système extensif d'exploitation de
grands espaces peu productifs ou peu habités, où la
tyrannie de l’eau est primordiale et qui utilise des
animaux se nourrissant d'une végétation naturelle spontanée
et dispersée. Cette végétation est en partie potentielle
puisqu’elle peut disparaître durant des ans ou des
décennies suite à une surexploitation ou à une succession
d’années sèches. Les conditions impliquent le déplacement
saisonnier (parcours d’hiver, parcours d’été) plus ou moins
long, régulier ou irrégulier, des animaux sous la garde des
bergers. Cette circulation du cheptel est planifiée pour
une ou plusieurs années et tient compte du type de
végétation et de son état, moyennant quelques distinctions
d’usage. Comme toute activité agricole, ces espaces
pastoraux et l’activité dont ils sont l’objet s’appuient
théoriquement sur une politique définie, avec des
interdits, mais aussi des aides sous forme de subventions
ou de diverses incitations (appuis techniques, crédits,
organisation de coopératives). Mais la pratique laisse
accroire que la société pastorale de l’Oriental se retrouve
soumise à une autarcie libertaire résultant d’une démission
de tutelle. Le mode de vie (tente, mobilité) et
l’organisation sociale (tribu, territoire collectif)
semblent bien adaptés à ce laxisme mais la conservation du
milieu pâti visiblement de l’absence de plans directeurs.
Surexploité,
Stipa tenacissima a déjà disparu
de vastes territoires et la mobilité des troupeaux est
accrue. L’interaction du pastoralisme avec l’environnement
est tel qu’il nécessite un plan de veille, a fortiori dans
le cadre d’écosystèmes aussi fragiles et capricieux.
Le pastoralisme est ainsi le moyen le plus efficace
d'utiliser les ressources sur des terres sèches, marginales
et impropres à l’agriculture, où sévit la rareté de
l’abreuvement, sans application de techniques agronomiques.
A toute chose malheur est bon et les pasteurs nomades, bien
qu’esclaves de la nature, sont souvent mieux nantis que les
agriculteurs sédentaires puisqu’en déplaçant leurs bêtes
pour suivre les pluies, ils fondent leur sécurité sur la
mobilité et peuvent ainsi rebondir dans l’échec. Mais ils
sont le plus souvent les premières victimes du stress
environnemental prolongé que représentent les périodes de
longue sécheresse propre à cette typologie de terres. Le
bétail est ici la base même de l’existence, mais base
précaire car les pertes en années sèches peuvent atteindre
50 % du troupeau. L’Orge, qui supporte mieux que le Blé les
affres de l’absence d’eau, est cultivé en terre sèche (bour
ou agriculture pluviale) de superficie limitée, après un
labour de semailles très superficiel effectué après les
pluies. Ne pouvant donc pallier les irrégularités des
précipitations, la céréaliculture, quand elle existe, est
ainsi totalement à la merci des aléas.
Comme on le voit et à l’instar de la pâture dans la forêt
de Cèdres, il s’agit de pratiques traditionnelles éloignées
de la moindre gestion concertée et dont la vacuité en
initiation au développement durable est totale. Bien que le
pâturage soit l’évident responsable de l’altération de la
végétation et de l’érosion de telles régions, on peut
affirmer que la méthode a jusqu’ici assez bien fonctionné
et que les bergers semi-nomades, champions d’usages
collectifs qui ne sont pas sans rappeler ceux de la vaine
pâture, autogéraient l’état de déséquilibre des parcours
résultant de l’amplitude des variations écoclimatiques. Il
n’en va plus de même depuis quelques décennies en raison de
la croissance démographique et de la naissance de nouveaux
besoins ayant évidemment entraîné un considérable
accroissement du nombre de têtes. Sous une forme ou sous
une autre, le consumérisme est aussi au seuil de la tente
berbère (thahvamt, rhaima) des transhumants et participe à
la perte des structures traditionnelles de plus en plus
sapées et dévoyées, à une moindre prépondérance des jemâa
(assemblée des anciens). Le durable est pour l’instant
l’affaire des administrations, des colloques protocolaires
en hôtels étoilés, d’une politique ambiguë, souvent
dédaigneuse et tout au moins froidement déconnectée des
réalités quotidiennes des agriculteurs et des bergers du
fin fond de l’Oriental.
L’âpreté du quotidien et l’analphabétisme les contraignent
à mille astuces dont l’effet global est de ronger le
biopatrimoine et de couper la branche sur laquelle est
assis leur semblant de devenir. Comment
affronter la mondialisation et ses marchés depuis l’an
1000... ? Quel est l’avenir d’un petit berger de 7 ans
qui ne connaîtra que la mer alfatière comme horizon
« balnéaire » ? Encore une fois la dualité
Nord-Sud bredouille et se répète : espaces pastoraux
sous-exploités sous bilans hydriques favorables en Europe,
niveau critique du surpâturage des steppes dans les pays du
Maghreb.
Pour tout un chacun, notamment observateur septentrional
accoutumé à la luxuriante biomasse des vertes vallées, il
n’est pas évident de découvrir la fine et inévaluable
chevelure d’annuelles ou les discrètes inflorescences
blotties au cœur de la touffe d’Alfa qui servent de
maigre pâture sur un sol scalpé ! Le drame devient
crucial quand en période de grande disette on assiste à
l’arrachement des touffes réalisé par le berger pour faire
pâturer les systèmes racinaires. Ces touffes sont par
ailleurs épisodiquement incendiées par les bergers, car les
jeunes pousses sont mieux consommées par le bétail. La
dégradation avancée des pâturages steppiques qui est la
conséquence de cette utilisation anarchique des ressources
pastorales est désignée par l’euphémisme de « tragédie
des communes ».
Les spécialistes la nomment disclimax, soit une
disparité entre les ressources et les besoins, et le
déséquilibre entraîne une spécialisation non productive par
l’installation d’un cortège de plantes envahissantes et non
appétables jusqu’au dénuement du couvert et à la complète
et irréversible érosion. Car le pouvoir de récupération a
des limites, même chez les végétaux de forte résilience.
Quand l’Armoise si appréciée des Ovins et qui couvrait le
plateau a disparu, pourquoi ne pas espérer revégétaliser en
la faisant repousser ? Il y a désormais des solutions
très viables pour remédier à certains de ces problèmes.
Depuis les années 70, il y a 120.000 ha gérés de façon
exemplaire dans la steppe syrienne où les droits de
pâturage et de culture de l’Orge sont assortis à
l’obligation de planter de l’Atriplex.
Et ça marche très bien ! Les
Atriplex (Pourpiers,
Arroches) sont de bonnes plantes fourragères. Deux espèces
sont bien adaptées à l’aridité :
Atriplex halimus (le Pourpier de
mer) et
A. glauca (le Pourpier
glauque). Une troisième,
A. nummularia, exige des sols
plus profonds.
Dans l’Oriental, le scénario qui se profile à l’horizon est
celui du renforcement d’une catégorie de gros éleveurs
(1000 à 3000 brebis), pour la plupart notables ruraux
adaptés au contexte et cultivant une année sur quatre ou
cinq sur les meilleures terres de grandes étendues
céréalières. Leurs fils s’exilent dans les agglomérations
et délèguent la conduite du troupeau à des bergers réduits
à l’état de salariés, éleveurs déchus qui n’auront pu
résister.
Et pour conclure ce thème, rappelons que l’élevage des
animaux domestiques repose sur la transformation de
matières organiques végétales en matières organiques
animales, réalisant un flux trophique entre des producteurs
primaires (les végétaux) et des consommateurs primaires
(les Herbivores) et que
personne n’a jamais répondu à la question de savoir si les
plantes avaient un quelconque intérêt à être mangées !
L’impact d’un sabot
Au niveau du
piétinement dont l’effet semble à prime à bord négligeable,
il n’est pas anecdotique de rapporter succinctement les
chiffres d’une récente étude concernant les Bovins et
le Burkina Faso, étude qu’il serait aisé de transposer aux
Ovins et au Maroc. Compte tenu de la surface d’un sabot de
Bovin et qu’en élevage extensif un animal parcourt quelques
5 km/jour, à raison de un pas par mètre, on obtient une
surface annuellement compactée de l’ordre de 22.000
m2/animal. Dans cet exemple du Burkina Faso qui compte 4
millions de têtes, la surface piétinée correspond alors à
32 % de la surface totale du pays et 88 % de celle des
pâturages permanents.
État des lieux
Il résulte de ce
qui vient d’être trop brièvement énoncé sur la
problématique actuelle du pastoralisme - devenu synonyme de
surpâturage - que l’activité est dorénavant en distorsion
avec les ressources de l’écosystème qui lui sert de
support.
Outre l’inestimable érosion du stock végétal par broutage
et piétinement, le pastoralisme outrancier est aussi
responsable du recul des grands animaux et de l’éradication
de la faune sauvage pour des raisons de concurrence
primaire (utilisation des sources trophiques, pollution des
eaux par les troupeaux et recouvrement des habitats), ainsi
que par effarouchement ou prédation (persécution du
Chacal).
Dans l’Oriental comme ailleurs, le pastoralisme et l’usage
des parcours sont toujours régis par des règles
coutumières. Cependant, le manque de respect croissant de
ces règles leur confère une caducité relative sans que cet
abandon ne conduise à l’adoption de nouvelles dispositions.
Des lois, codes pastoraux ou forestiers existent mais ne
sont pas appliqués.
Il en résulte une gestion non respectueuse et illégitime de
ces steppes, réservoirs de pâturages pourtant
irremplaçables pour la production animale. Les pouvoirs
publics détiennent la clé du drame de la terre dénudée mais
elle semble rangée au rayon des oubliettes.
Le bilan final est l’érosion hydrique et éolienne du sol
dépourvu du pouvoir d’absorption et protecteur que lui
confère la state végétale. La télédétection permet un
constat cartographique et approximatif de ces dégâts, et
une évaluation régulière de la désertification des terres
de parcours.
Les Monts de l’Oriental
Au nord des mornes hautes plaines surgissent quelques
massifs, refuges salutaires et protecteurs d’une flore et
d’une faune nettement plus riches et variées. Exception
faite de quelques périmètres en défends, le cheptel monte
hélas à l’assaut de ces « arches de Noé » plantés
au-dessus de l’horizon d’Alfa.
Le premier de ces reliefs, aux glacis largement entaillés
et aux escarpements spectaculaires, reçoit la réserve de
Chekhar où sur 10.000 ha irrégulièrement boisés (Thuya,
Chêne kermès, Chêne vert) en marge de la nappe à Alfa, la
Gazelle dorcas et l’Outarde houbara donnaient encore signe
de vie il y a quelques années. Surplombant au nord du
Plateau du Rekkam et à l’est de la plaine de Tafrata, le
Massif de Debdou (1615 m) et sa gaada (iliçaie,
tétraclinaie, pinède à Pin d’Alep, importantes
rosmarinaies) abrite un écocomplexe de grande valeur (dont
une herpétofaune remarquable) mais excessivement meurtri
par une pression pastorale où sédentaires et transhumants
s’associent pour le pire (nombreuses observations
personnelles de graves éradications de la flore et de la
faunule sur une décennie). Plus au nord-est, le petit
Djebel Kouali qui culmine à 1726 m semble d’un moindre
intérêt bioécologique en dépit d’une chênaie arbustive très
dense. Encore plus à l’est et jusqu’à la frontière avec
l’Algérie, le climat redevient sévère et l’unité
collinéenne formée par plusieurs petits djebels est alors
dépourvue tant de forêt que de matorral pour n’être
qu’investie par la steppe alfatière qui y reprend ses
droits, rarement arborée de quelques Arganiers tout autant
abroutis que relictuels (sud d’El-Aïoun), Genévriers,
Lentisques,
doums et Pistachiers.
Le Baguenaudier de l’Atlas ou
qboura (Colutea
atlantica), rare
Légumineuse arborescente dont nous connaissions de beaux
pans aux abords du Djebel Bou-Keltoum (Jerada), a été
liquidé par les Caprins dans les années 90.
Plus au nord, au-delà du couloir Taourirt-Oujda qui recèle
des terres arables et où les secteurs les plus azoïques ont
été boisés d’Eucalyptus xérophyles (Eucalyptus
torquata,
E. woodwardi,
E. salmonophloia), s’élèvent les
Monts de Beni-Snassen, relief culminant de toute cette
région (1532 m à Ras-Fonghal). Enserré entre la Moulouya et
la plaine des Angad, le chaînon est favorisé par une
proximité maritime lui assurant une bénéfique
hygrométrie : il y a cinquante jours de pluie sur la
station d’Aïn-Almou. La plaine alluviale (basse Moulouya)
et fertile de Triffa, qui s’étale au pied du versant
méditerranéen, est le domaine d’une production agricole
irriguée assez intense dont l’agrumiculture est le fer de
lance. La ville de Berkane en est le centre de production.
Carrefour biogéographique très original entre les domaines
altlasique, rifain et oranais, sous bioclimats subhumide à
hiver frais ou froid selon les stations et leur exposition,
le massif calcaire jurassique des Beni-Snassen et le bassin
versant du Zegzel offrent une géomorphologie très
attrayante par la présence de gorges profondes et de hautes
falaises, de grottes, d’avens, de cascades et
d’escarpements boisés. C’est un panel de grande qualité
paysagère qui n’aurait rien pour déplaire à l’écotouriste
solidaire si une structure d’accueil adéquate pouvait être
imaginée dans le contexte. Mais l’imagination… Dans les
calcaires karstifiés, les gouffres et les grottes (Grotte
du Chameau, des Pigeons) sont des sites de première
importance préhistorique. Les spécialistes y déterrèrent
plus de 100.000 outils en pierre taillée, des restes
d'animaux et surtout 180 sépultures d'individus appartenant
à une race autochtone qui est à l'origine des populations
berbères actuelles. Leur rituel funéraire laisse supposer
que les Épipaléolithiques avaient des sentiments religieux.
L’« Homme de Taforalt » (12.000 ans) montre une
trépanation chirurgicale datant du Néolithique et ayant
permis la survie du sujet.
Au XVIe siècle, les Beni-Snassen étaient
« couverts
de nombreux bois qui produisaient une grande quantité de
caroube », à en croire
les écrits toujours très instructifs de Léon L’Africain
(Jean-Léon de Médicis, né vers 1490 à Grenade sous le nom
d’Al Hassan ibn Muhammad al Wazzan az Zaydite al Fasi, mort
probablement à Tunis aux alentours de 1554, fils adoptif du
pape Léon X et voyageur arabe). Rappelons au passage que ce
sont les graines du Caroubier (Ceratonia
siliqua),
kharroub ou
karat, qui, servant
de mesures de poids en bijouterie, donnèrent naissance à
l’universel et toujours contemporain « carat ».
La lente dégradation du couvert végétal semble s’accélérer
à partir du XIXe siècle avec l’accroissement des
occupations humaines.
En ce début de XXIe siècle, çà et là dans le massif, on
peut encore contempler des formations assez dynamiques
à
Tetracinis articulata (il s’agit de
l’une des mieux conservées du Royaume), à
Quercus rotundifolia, à
Q. coccifera (en grave
régression au Maroc), à
Ceratonia siliqua, à
Arbutus unedo, des
vigoureuses ripisylves et une flore hygrophile sur rochers
calcaires humides d’un intérêt majeur. En fin d’été et dès
les premières pluies même infimes, une remarquable
floraison de bulbeuses se manifeste un peu partout en
discontinu, entre cultures en terrasses et matorrals
dégradés. Dans cette erme ouverte à Urginée
(Urginea
maritima)
(âansal,
bsal l-khenzir,
timzirt) se mêlent
parfois de splendides Safrans sauvages (Crocus
salzmannii)
(zaâfran,
zedduti,
sektana), suivis de
Narcisses aux prémices de l’année nouvelle. Il s’agit alors
d’un décor floristique du plus bel effet. D’autres
bulbeuses comme les Asphodèles (sakkum)
relaient l’Urginée en fin d’hiver. Cette remarquable
phytocénose reçoit un non moins négligeable monde animal,
le tout déjà très étudiée par les spécialistes, ce qui
donne l’occasion d’en développer le thème. Sur une
amplitude de plus de 7000 ha, c’est le seul paysage
sylvatique de qualité de tout l’Oriental recelant une telle
mosaïque de formations. On y choisira la tétraclinaie comme
écosystème d’identification.
Le Thuya de Berbérie
Tetraclinis
articulata (ârâar,
azuka,
amelzi), résineux de
la famille des Cupressacées (incluant au Maroc les
Genévriers et le Cyprès), vicariant du genre
Callitris de l’hémisphère
sud (Australie, Nouvelle Calédonie, Afrique du Sud), est
confiné en Méditerranée occidentale. Le Maroc en abrite les
derniers peuplements importants (600.000 ha), lesquels se
développent ça et là et sur tous substrats dans les régions
nord-atlasiques. Arbre à large spectre associatif puisqu’il
organise de multiples cortèges spécifiques (on en connaît
une quinzaine d’associations) depuis les rives atlantiques
des Haha et des Ida-Outanane jusqu’aux Monts de l’Oriental,
en passant par les vallées du Haouz. C’est une essence
propre aux basses altitudes et au semi-aride tempéré et
chaud. Dans l’Oriental, les Massifs de Beni-Snassen et de
Debdou en sont les mieux lotis. Les tétraclinaies sont
souvent préforestières et rarement pures, garnies de
taillis assez denses. En futaie, le Thuya peut atteindre
une vingtaine de mètres. Il offre un tronc rectiligne
habillé d’un rhytidome gris plus ou moins clair, un
feuillage diffus, aux rameaux formés de petites branches
aplaties, vertes et articulées selon la disposition du
feuillage en aiguilles bleutées. La graine est petite,
contient des poches de résine et présente deux ailes
latérales.
Espèce à forte résilience, sa régénération naturelle est
assez spontanée si bien que son écosystème peut renaître
des affres de son dur vécu, car l’Homme ne l’a guère
épargné. Sa faculté de souche est unique chez les Conifères
et, une fois coupé, l’arbre rejette avec vigueur. C’est un
végétal sans rancune, peut-être parce qu’il ne connaît
guère d’ennemis naturels ! Le Thuya est un arbre à
large spectre d’utilisations. Le bois moucheté, chatoyant
et pratiq