L’Oriental

« Quand l’homme ne tue pas l’homme, il tue ce qu’il peut, c’est-à-dire ce qui l’entoure. Il sort de son cadre, veut prendre la place des forêts et des animaux, souille les rivières, pollue l’air, se multiplie sans raison, se bâtit un enfer et s’étonne ensuite naïvement de n’y pouvoir vivre. »
René Fallet

Au pays du Levant

« Trop à l'Est, il y a l'Ouest. »
Proverbe anglais

Au Maroc, la meseta est un domaine structural qui se manifeste de part et d’autre de l’ossature plissée et faillée des Moyen et Haut Atlas, tant à l’ouest pour ce qui concerne les plates-formes atlantiques, qu’à l’est pour ce qui est des Hauts Plateaux communs avec l’Oranais et généralement désignés au Maroc sous le vocable générique de l’Oriental. Cette région de l'Oriental se situe dans la partie est et nord-est du pays, délimitée à l’ouest par l’Oued Moulouya, au nord par la Méditerranée et au sud par les limites de la courbe isohyète saharienne 100 mm, voire celle plus significative des 150 mm. La frontière sud-orientale de cette écorégion peut donc se situer aux alentours de la Plaine de Tamlelt (région de Bouârfa) ou du Djebel Krouz limitrophe avec l’Algérie voisine, et celle sud-occidentale aux limites avec le Haut Atlas. Ces hautes terres partagées avec l’Algérie sont souvent désignées sous le vocable restrictif des Plateaux du Dahra. La Meseta orientale couvre une superficie totale d'environ 82.000 km
2, soit 11,6 % de la superficie globale du Royaume. Oujda, Berkane, Nador, Jerada, Taourirt et Figuig (déjà sous influence saharienne avec un univers oasien) en sont les principales villes.

Cet panorama mésétien est parfois rehaussé ou bordé d’un système collinéen, notamment dans sa partie septentrionale : ce sont alors les Monts de l’Oriental, lesquels, du point de vue orographique, peuvent être déjà attribués à l’Atlas Tellien (ou Tell algérien), aussi nommé Sahel oranais. Cette chaîne prend la suite de la Cordillère rifaine depuis la Moulouya jusqu’au Cap Bon (Tunisie) pour former en façade méditerranéenne le continuum de l’ossature frontale du Maghreb. Ayant délaissé à l’ouest le Moyen Atlas, ou franchissant plus au nord l’étroit couloir de Taza qui sépare le versant atlantique de celui méditerranéen, le voyageur pénètre dans l’Oriental une fois passé le fleuve Moulouya qui en est la frontière naturelle. Et c’est aussi la porte d’entrée dans un nouveau monde très particulier pour qui visite les écosystèmes puisqu’
il est immédiatement identifié par la steppe à Alfa : cette grande Graminée qui a perte de vue imprime au paysage une morne physionomie et dont elle représente la figure climacique. C’est aussi un vaste univers de terres de parcours extensifs.

La structure lithologique de ce « no man’s land » se réparti sommairement entre Jurassique et Crétacé (calcaires, dolomies avec gabbros, dolérites et basaltes), et des sédiments néogènes et quaternaires. Les sols des hautes plaines sont bruns, de croûte calcaire, caractéristiques du bioclimat semi-aride. Sur les modestes reliefs, avec de meilleures précipitations, les sols deviennent de type brun fersialitique.

Région de faible humidité, les précipitations ne sont que de quelques 300 mm sur la meseta et parviennent très localement à l’isohyète 600 mm sur les monts, notamment ceux privilégiés de Beni-Snassen, îlot de bioclimat subhumide au milieu de cet horizon semi-aride avec variantes à hivers frais et froid, voire aride ou per-aride plus au sud en se rapprochant du saharien. Exception faite de la frange méditerranéenne, le climat est franchement continental, avec des vents d’est et du sud à effet desséchant et causant une évapotranspiration dommageable. L’enneigement est partout nul ou très rare. L’essentiel de l’Oriental et de ses hautes plaines maroco-oranaises appartient au mésoméditerranéen, sauf les reliefs et le littoral qui s’encartent dans le thermoméditerranéen. Cette écorégion à gradient bioclimatique relativement sec est celle où prédominent les formations steppiques et quelques forêts sclérophylles.

Au Maroc et hors milieux de cultures, les principaux types de végétations sont la forêt, le matorral, l’erme et la steppe. Dans le vaste Oriental, ces quatre types se manifestent très inégalement et impriment au paysage une particulière physionomie, résultant de l’accumulation majoritaire de tel ou tel végétal, au sein d’une faible diversité. Floristiquement, l’ensemble s’inclut dans la région méditerranéenne avec un contingent d’entités de souche irano-touranienne.

La division physionomique proposée se résume ici aux Hauts Plateaux de la steppe à Alfa et aux Monts de Beni-Snassen, avec un bref regard sur la plaine de la Moulouya et ses écosystèmes dunaires maritimes à halophytes d’estuaire.


Les Hauts Plateaux : un océan d’Alfa

L’Alfa

Le genre Stipa rassemble des Graminées vivaces, hautes et puissantes, propres à l’aride mais non sahariennes. La plus connue car prééminente est Stipa tenacissima (Alfa) dont le nom latin évoque le sens de la résistance et de la lutte. L’Alfa possède des rhizomes courts et fortement ramifiés, munis de racines adventives. Ses tiges robustes peuvent atteindre 150 cm de hauteur et sont coiffées par des épis de graines. L’Alfa occupe sept millions d’hectares en Afrique du Nord et la superficie nationale marocaine de cette herbe est estimée à trois millions d’hectares (bilan douteux car ce même chiffre est repris depuis le protectorat !), dont l’essentiel couvre les sols bien drainés et à texture grossière des hautes plaines orientales. L’Alfa fit l’objet d’une forte exploitation désormais en complète désuétude. Plus de 50.000 tonnes étaient par exemple exportés, notamment vers la Grande Bretagne, jusque dans les années 60. L’Alfa est parfois aussi désigné sous le nom de Sparte, notamment dans bien des dictionnaires, mais le vrai Sparte est Lygeum spartum (halfa mahboula, Alfa fou), d’écologie plus gypsophyte bien que souvent présent dans les mêmes formations alfatières, se distinguant facilement par ses inflorescences entourées d’une large spathe enveloppant les épillets. Après rouissage, le Sparte et l’Alfa sont utilisés en « sparterie », art de fabriquer des cordes, nattes, tapis, paniers, corbeilles, chaussures du type espadrille, etc. D’autres utilisations de l’Alfa à partir des feuilles adultes sont celles pseudo industrielles d'une pâte de papier d’imprimerie et de tissus grossiers. Il sert également au rembourrage. Les jeunes feuilles ont un intérêt pastoral.


La steppe alfatière et sa phytocénose

Les formations à Graminées sont souvent induites par des facteurs anthropozoogènes et représentent alors un processus de dégradation, notamment par la substitution du matorral (stade initial de transformation) en une steppe herbacée mieux adaptée à la xéricité stationnelle. Elles peuvent aussi dériver de formations présteppiques. Mais en montagne ou en haute plaine et sous climat aride ou saharien, grâce à un ensemencement soutenu, voire par la fragmentation des touffes,
la formation herbacée stabilisée devient une véritable expression climatique : il en est ainsi de la steppe alfatière. Un aspect de cette steppe graminéenne est parfois chétivement arbustif ou arboré par la présence de Jujubiers, de rares Genévriers oxycèdres ou de Thuyas.

L’Alfa couvre presque uniformément l’essentiel des Hauts Plateaux situés à l’ouest d’une ligne reliant Melilla à Er-Rachidia où la grande Graminée trouve son optimum bioclimatique. Elle prend aussi part à la végétation de quelques secteurs des collines de cette même région, notamment à l’est du Massif de Debdou, en piémont occidental des Monts de Beni-Snassen et sur la plus grande partie des reliefs ondulés qui s’étendent d’El-Aïoun à Jerada et à la frontière algérienne. Plus au sud, la steppe alfatière cède alors la place à des figures nettement sahariennes et de bien moindre couvert, du type steppes claires de regs plus ou moins ensablés, formations à
Aristida obtusa (excellente plante pastorale et bonne fixatrice du sol), steppes ligneuses à Fredolia, à Haloxylon scoparium, mais Stipa tenacissima est encore bien présent sur quelques secteurs très avancés entre Boudnib et Figuig. Certains massifs subsahariens dominant la haute plaine s’avèrent très favorisés, c’est par exemple le cas du Djebel Krouz, immédiatement à l’ouest de Figuig, qui abrite une riche diversité végétale avec quelques endémiques comme Lyautea ahmedi (Fabacée) et où se développe une juniperaie rouge (Juniperus phoenicea).

Sur des aires au sol plus riche et à recouvrement non jointif, viennent s’infiltrer des chaméphytes, ligneux de taille modeste, comme l’Armoise blanche (
Artemisia herba-alba) vulnérabilisée par une forte appétabilité pour le cheptel, et des Thyms comme Thymus ciliatus. Des Légumineuses thérophytes variées émergent, fleurissent et grainent en un temps record dans les espaces les moins garnis, voire sur des terrains lacunaires, dès qu’une pluie favorable annonce une providence pour ces plantes opportunistes.

Un certain nombre d’autres végétaux peuvent se fourvoyer de façon parcellaire ou constituer des sous-strates au sein de la nappe alfatière qui néanmoins reste floristiquement pauvre et peu diversifiée. En voici un bref aperçu hétérogène, inspiré de localités variées des Hauts Plateaux et agrémenté de quelques autres plantes vasculaires de l’Oriental tabulaire.

AIZOACEAE :
Aizoon hispanicum
APIACEAE :
Brachyapium graveolens, Deverra sp.
ASTERACEAE :
Atractylis humilis, Carbina involucrata, Centaurea lagascae, Onopordon acaule, Santolina rosmarinifolia
BRASSICACEAE :
Malcomia africana
CARYOPHYLLACEAE :
Paronychia argentea
CHENOPODIACEAE :
Anabasis aretioides, Atriplex dimorphostegia, A. glauca, Halogeton alopecuroides, H. sativus, Noaea mucronata, Nucularia perrini, Polycnemun fontanesii, Salsola tetrandra, S. gemmascens, Suaeda mollis
CISTACEAE :
Fumana thymifolia, Helianthemum apertum, H. cinereum, H hirtum, H. lipii, H. syriacum, H. virgatum
CONVOLVULACEAE :
Convolvulus valentinus
DIPSACACEAE :
Scabiosa stellata
EUPHORBIACEAE :
Euphorbia calyptrata, E. serrata
FABACEAE :
Coronilla juncea, Cronanthus biflorus, Ebenus pennata, Genista ramosissima, Hippocrepis scabra, Lotus corniculatus
GLOBULARIACEAE :
Globularia alypum
LAMIACEAE :
Rosmarinus officinalis, Teucrium polium, Thymus ciliatus
POACEAE :
Bromus rubens, Stipa parviflora, Lygeum spartum, etc.
PLANTAGINACEAE :
Plantago albicans
RANUNCULACEAE :
Delphinium peregrinum
RUBIACEAE :
Asperula cynanchica
THYMELAEACEAE :
Thymelaea microphylla, Th. virescens

Sur les Hauts Plateaux, quelques autres types d’écosystèmes subsidiaires et spacialement restreints peuvent venir rompre la physionomie graminéenne plutôt monotone. Il s’agit alors de la ripisylve à Lauriers-roses, à Saules ou à Tamaris (il existe entre-autres une tamariçaie linéaire de grande vigueur peu à l’ouest d’Aïn-Benimathar), de la pistaciaie à
Pistacia atlantica, élément irano-touranien dont les boisements ont été détruits pour la fabrication de l’huile de cade et qui ne subsiste que sous protections traditionnelle et maraboutique (un beau défilé de sujets puissants se maintient de part et d’autre de la route entre le Col de Jerada et Aïn-Benimathar), etc. Enfin, quelques indices très dégradés de l’arganeraie (Argania spinosa) persistent au pied des Monts de Debdou, en piémont nord-ouest des Beni-Snassen et au sud d’El-Aïoun où la station est quasiment éteinte. Ces isolats témoignent d’un lointain passé chorographique outre-Souss de l’Arganier.

Parmi les cryptogames les plus remarquables du Maroc que sont les Ascomycètes hypogés ou Truffes (
terfass), plusieurs espèces sont propres aux nappes aflatières, il s’agit de Tirmania pinoyi et de T. nivea, associées à Helianthemum hirtum, ainsi que Terfezia boudieri, T. claveryi et Picoa juniperi associées à Helianthemum lipii et H. apertum.


Zoocénose

La grande faune sur le déclin

L’Hyène rayée semble avoir pris la tangente du Maroc oriental puisqu’on est sans nouvelle du Carnivore dans cette immensité depuis une vingtaine d’années. Il en restait au Maroc un millier d’individus (évaluation des années 90), concentrés bien loin d’ici sur le littoral saharien atlantique, où les garnisons militaires stationnées dans ces régions n’ont probablement pas dû représenter les conditions d’une symbiose adéquate ! Bilan peut-être moins pessimiste pour le Lynx caracal dont les derniers signalements de la région d’Oujda correspondent à des localisations de 1987 à 1995, hélas sans actualisation depuis. Pour ce qui est des Gazelles, la région de Missour (notamment Outat-El-Haj) reste l’un des secteurs marocains d’observations de la Gazelle de Cuvier, et plus épisodiquement de la Gazelle dorcas. Là aussi, la pression pastorale hypothèque gravement la bonne optimisation de maintien et l’entièreté d’une zone minimale de 10.000 ha devrait être soustraite au pacage si l’on veut en maintenir le pool génétique. La Gazelle de Cuvier n'est pas une espèce du désert proprement dit et fréquente des zones montagneuses (jusqu’à 2100 m d’altitude) et boisées où elle vit en petits troupeaux de cinq à six individus. Dans l’Oriental, elle se nourrit notamment d'Alfa. Si la Gazelle dorcas ne semble se maintenir difficilement que dans la région d’Outat-El-Haj et sur le Djebel Grouz, la Gazelle de Cuvier possède des groupes çà et là sur tous les Haut Plateaux, mais l’effectif général tend à s’amenuiser. Le Mouflon à manchettes a disparu du Maroc nord-oriental (un programme de réintroduction existe dans les Monts de Beni-Snassen) et n’en finit plus de régresser dans tout l’Oriental, où l’on ne recense déjà plus qu’une vingtaine de sujets en réserves. Le Renard roux et le Chacal se maintiennent globalement tout en payant un lourd tribut aux fatales campagnes d’empoisonnement et plus sporadiquement aux épandages – toujours chimiques – contre les invasions acridiennes. Quant au Lièvre du Cap, il est particulièrement à l’aise dans l’océan d’Alfa où l’on ne manque pas d’admirer les prouesses de sa course.


La gent trotte-menu

« Je suis oiseau : voyez mes ailes (...)
je suis souris, vivent les rats. ! »
La Fontaine

Par leur « profil bas », le petit monde des Rongeurs et des Insectivores est parfaitement adapté à cet univers steppique, en témoignent pour le visiteur les innombrables terriers que l’on peut y constater, champs par places véritablement minés. Le Rat de sable diurne est à cet effet un véritable « Rongeur » du sol et se complait notamment dans le labyrinthe des touffes de Chenopodiacées dont il se nourrit. Si la densité habituelle ne dépasse guère la centaine d’individus à l’hectare, il peut connaître des acmés populationels et la pullulation est alors un peu alarmante. Diurne comme l’Écureuil de Barbarie, il est d’observation très aisée. Les Mériones et les Gerbilles, nocturnes et essentiellement granivores, peuvent causer quelques ravages aux cultures céréalières alentours, stockant à n’en plus finir des réserves dans leurs terriers. Les Gerbillidés ne colonisent que des milieux naturels et ne sont pas des commensaux comme les Rats et les Souris. On peut reconnaître sur les Hauts Plateaux : le Mérione de Shaw (Meriones shawi), le Mérione à queue rouge (Meriones libycus), le Mérione du désert (Meriones crassus), la Petite Gerbille de sable (Gerbillus gerbillus), la Petite Gerbille à queue courte (Dipodillus simoni), la Gerbille champêtre (Gerbillus campestris), le Rat de sable diurne (Psammomys obesus), le Pachyuromys à queue en massue (Pachyuromys duprasi), la Grande Gerboise (Jaculus orientalis), la Petite Gerboise (Jaculus jaculus), le Goundi d’Afrique du Nord (Ctenodactylus goundi), le Porc-épic (Hystrix cristata), l’Écureuil de Barbarie (Atlantoxerus getulus), le Lérot (Eliomys quercynus), le Mulot (Apodemus sylvaticus), le Rat noir (Rattus rattus), la Souris grise (Mus musculus), le Hérisson d’Algérie (Erinaceus algerus), le Rat à trompe (Elephantilus rozeti), liste à laquelle s’ajoutent quelques rares chiroptères en quête d’abris.


La reptation dans la steppe alfatière

« Il était un pauvre serpent qui collectionnait toutes ses peaux. C’était l’homme. »
Jean Giraudoux

Exception faite de quelques doux poètes très en marge, l’Homme semble n’avoir que deux regards sur le vivant : ce qu’il pourchasse et détruit pour trop l’apprécier, comme la Gazelle ou l’Outarde, et ce qu’il pourchasse et détruit pour l’exécrer comme dans le cas irrationnel des Reptiles. Les Serpents des Hauts Plateaux n’ont pas fait exception, d’autant plus que dans ce vaste observatoire morne et tranquille, le berger est un redoutable prédateur au quotidien qui tôt ou tard saura vaincre le Reptile repéré. Comme dans l’arganeraie ou le Sahara, de nombreuses espèces sont également pourchassées pour leur usage dans la pharmacopée traditionnelle ou consommées par les populations locales, sans parler de la non moindre prédation pour la vente aux touristes. L’animal le plus traqué et symbole de cet acharnement « pluridisciplinaire » est sans doute le Fouette-queue, qui plus est fréquemment écrasé sur les routes et les pistes. Sur les plateaux ou les petits reliefs de cet écosystème un peu mystérieux, les espèces suivantes sont, selon les cas,  encore observables ou seulement signalées et difficilement repérables : la Tarente commune, le Sténodactyle de Maurétanie, le Saurodactyle de Maurétanie (géonémie occidentale), le Caméléon commun (condamné au sol et souvent découvert dans sa vaine tentative de chercher à se hisser au plus haut des Graminées ployant sous le poids de l’animal...), l’Agame de Bibron, l’Agame changeant, le Fouette-queue (
dob), le Psammodrome algire (limite occidentale), le Psammodrome de Blanc, le Lézard à oeil de serpent (un indigène exclusif des lieux puisque sa chorologie se limite à la zone alfatière entre Debdou et Aïn-Benimathar), l’Érémias d’Olivier, l’Érémias à gouttelettes, l’Acanthodactyle commun, l’Acanthodactyle-panthère, l’Acanthodactyle rugueux, l’Acanthodactyle de Duméril (pressenti mais très en marge dans les formations aréneuses), le Seps ocellé, le Petit Seps tridactyle, l’Eumécès d’Algérie, le Trogonophis jaune (très étrange Amphisbénien), le Boa javelot (rarissime et seul représentant du genre Eryx au Maroc, de mœurs souterraines, il a été observé ça et là sur les Haut Plateaux), la Couleuvre fer à cheval, la Couleuvre à capuchon, la Couleuvre vipérine, la Couleuvre de Montpellier, la Couleuvre de Schokar, la Vipère de Mauritanie, la Vipère à cornes (présence probable) et la Couleuvre fouisseuse à diadème (il n’existe qu’un seul signalement des Hauts Plateaux de cette petite espèce saharienne).


Des arbres pour les Caméléons !

Le Caméléon est un petit animal fascinant à de nombreux points de vue, tant dans son habitus que dans son éthologie. Il porte sur lui une certaine signature ancestrale et sa lenteur légendaire lui confère un aspect de « je-m’en-foutisme » eu égard à l’échelle des temps. Le premier caractère qui nous interpelle est évidemment son aptitude cryptique à changer de teintes, modification due aux cellules pigmentaires de sa peau. Cette capacité est aussi utilisée en cas de danger. Son système oculaire n’est pas banal non plus. Ses yeux s’orientent dans toutes les directions et bougent indépendamment l’un de l’autre, ce qui lui procure un champ de vision très opérationnel. Autre trait remarquable est sa langue protractile et collante, démesurément longue (la moitié de la longueur de son corps) et qui jaillit pour capturer les proies. Enfin, son adaptation à la vie arboricole est un prodige de formatage évolutif : des pattes longues et fines munies de doigts soudés les uns aux autres pour servir comme une pince. La queue est préhensile et lui permet de s’accrocher puissamment. Tout concourt ainsi à l’efficacité... sauf que dans la steppe marocaine de l’Oriental où l’animal a persisté, tout arbre ou presque en a disparu ! Le Caméléon devra t’il attendre de nouveau quelques millions d’années pour un nouvel « équipement » ou va t’il plus logiquement disparaître « à force de se casser la gueule » ? Toujours est-il que le voir progresser un pas en avant, deux en arrière, dans les touffes d’Alfa quand il tente d’en escalader les tiges est un spectacle désolant. Tout comme celui de ces Caméléons, stimulés par un rafraîchissement de fin de saison, qui avaient escaladé début octobre les piquets d’une clôture de périmètre en défends (plantation d’
Atriplex) dans la région d’Enjil. Une pluie de fin d’été ne suffit pas à reconstruire la forêt perdue ! Nous en avions « décrochés » une vingtaine de ces ersatz d’arbustes, chacun semblant tourner en haut de son piquet comme un animal de cirque. Trois années plus tard, les gens du coin ne croyant plus ni au futur, ni à la régénération, avaient démoli la clôture, reconverti les piquets en calories dendro-énergétiques (!), récupéré les barbelés, pour se réapproprier l’espace et les Caméléons n’avaient plus d’ascension possible. Faut pas rêver !


Un Boa au Maroc ?

Rien de bien constricteur chez ce Boa des sables dont la taille fort modeste est d’une cinquantaine de centimètres et qui mène une vie souterraine dans le sol meuble d’où il n’en sort que le soir pour chasser les petits Rongeurs. Le Boa javelot (Eryx jaculus) est rarissime dans l’Oriental (les seules stations connues en sont : Outat-Oulad-el-Haj, Tigri et Zaïao), tout comme en général en Méditerranée (Afrique du Nord, Balkans, Asie Mineure, Proche-Orient).


Des racines et des ailes...

Avec un modeste inventaire d’une quarantaine d’espèces nidificatrices, les Oiseaux de ce monde uniforme tout en bromes, en touffes et en racines sont évidemment spécialisés et en sont d’autant plus intéressants. Pour la steppe à Alfa, on peut citer : l’Outarde houbara (nicheuse régulière, tout autant « protégée » que pourchassée par une chasse acharnée), le Hibou grand-duc, le Courvite isabelle, le Sirli du désert, le Traquet à tête grise, le Pluvier guignard (en hiver) et le Sirli de Dupont qui est un habitant fidèle de cet écosystème. Dans les zones à Armoises (Artemisia spp.), tel le secteur de Fouchal-Matarka, sur des sols plus riches que ceux où se développe Stipa tenacissima, on note aussi : la Perdrix gambra, le Sirli de Dupont, l’Alouette de Clot-Bey, l’Alouette bilophe, ainsi que des espèces propres au biome saharien comme : l’Ammomane du désert, l’Ammomane élégante, le Bouvreuil githagine que viennent compléter bien des espèces communes aux espaces alfatiers. Les Gangas unibande et cata sont signalés comme potentiellement abondants, avec des pics d’invasions épisodiques pouvant réunir 100.000 Gangas catas et 1000 Gangas unibandes.


Savoir tremper sa plume

L'apparition des plumes dans la lignée reptilienne qui est à l'origine des Oiseaux demeure énigmatique. Dans l’échelle évolutive, l’homéothermie ayant devancée l’acquisition du vol, leur fonction initiale semble avoir été plutôt cette régulation thermique du corps par le maintien d’une couche d’air isolante. Les compétences à voler seraient advenues ultérieurement, précédant encore les remarquables transformations des plumes des ailes et de la queue à l’usage des contraintes aérodynamiques. Pour exemple les Manchots, inaptes au vol mais excellents nageurs, dont le corps est recouvert de plumes écaillées. Production cutanée de kératine minéralisée, en dépit des apparences la plume ne pousse qu’en des zones bien précises que l’on nomme les ptyrélies. Le plumage fait office de couche protectrice contre le froid, de moyen de communication visuel et de plan de sustentation dans l'air. Correspondant à 5 % du poids d’un Oiseau, il y a 1000 plumes sur le corps d’un Rouge-gorge et 25.000 sur celui d’un Cygne. Le nombre de rémiges et leur longueur étant invariable à l’intérieur de chaque espèce, cette formule alaire tient lieu de critère identitaire et distinctif en ornithologie. Deux substances permettent la toilette et l'imperméabilisation : une poudre cireuse issue de plumes déterminées et une huile secrétée par la glande uropygienne.

Parmi les nombreuses plumes spécialisées, les plumes ventrales des Gangas des zones arides assurent le transport de l'eau pour abreuver les poussins. Sur le Plateau de l’Oriental, ces colombiformes grégaires vivent parfois à plusieurs dizaines de kilomètres des points d'eau qu’ils regagnent un bref instant matin et soir pour y tremper leurs plumes ventrales qui absorbent spontanément le liquide comme des éponges, puis s’en retournent ravitailler leurs petits.

Sortes de Pigeons des sables, granivores et essentiellement sédentaires, il existe au Maroc cinq espèces de Gangas aux robes variées comme le Ganga cata (
Pterocles alchata), le Ganga unibande (Pterocles orientalis), le Ganga couronné (Pterocles coronatus), le Ganga tacheté (Pterocles senegallus) et la Ganga de Lichtenstein (Pterocles lichtensteinii).


Des limicoles dans un désert

Les limicoles sont les Oiseaux qui vivent et se nourrissent sur la vase, grâce à leurs pattes et à leurs becs adaptés à ce milieu humide. On les rencontre donc sur les rivages.

Pourtant, la steppe alfatière de l’Oriental abrite deux limicoles du désert, peut-être victimes d’un mirage prolongé ! Il s’agit du Pluvier guignard (
Charadrius morinellus), petit Échassier dont le trait le plus remarquable est constitué par les lignes blanches qui partant des yeux se rejoignent en « v » sur la nuque. Il a choisi les Hauts Plateaux comme aire d’hivernage et sur cette steppe il se nourrit d’Insectes. L’autre, nettement plus répandu dans toutes les zones arides marocaines où il est sédentaire, est l’élégant et véloce Courvite isabelle (Cursorius cursor), de couleur sable (jaune isabelle), la face inférieure de ses ailes noire quand il vole.


Les Arthropodes de la steppe : une faunule tenace

La faunule s’en tire à bon compte car elle n’est guère repérable. Celle de la steppe à Alfa se tient tapissée, terrassée, enfouie sous couvert des croûtes et des rochers, pour ne sortir qu’à la faveur des moments de fraîcheur que peuvent apporter la nuit ou la pluie. Quelques Scorpions (
Androctonus aenas liouvillei est un Scorpion noir connu de la région d’Oujda) et de nombreuses Araignées en sont les symboliques représentants. Parmi les Insectes, ce sont surtout des Coléoptères comme les Ténébrions, voire quelques Carabiques spécialisés, qui hantent les trouées d’Alfa et les oueds temporaires.


Les Papillons de la steppe

Les steppes même arides ne sont pas vides de vie comme pourrait le croire le grand public mais leur monotonie spécifique est réelle. Du point de vue entomologique et à l’image des sombres futaies monospécifiques, le peu de diversité floristique entraîne une version minimaliste du cortège, laquelle n’est pas une banalisation car les entités spécialisées y sont souvent de grande valeur. Il est ainsi aisé de comprendre qu’une haute plaine monospécifique à
Stipa tenacissima va n’engendrer qu’une entomofaune tributaire de la grande Graminée et des quelques plantes qui viennent s’y fourvoyer, à la faveur notamment des rares accidents de terrain favorisant l’établissement de précieux refuges.

Les Papillons de jour ayant les Poacées comme ressource trophique de leur vie larvaire appartiennent à la sous-famille des Satyrines (
Nymphalidae Satyrinae), Papillons d’été généralement bruns, d’ordinaire avec des ocelles nets au verso de l’aile postérieure, et un ou davantage, plus visible, dans la zone apicale de l’aile antérieure. Ces ocelles tendent à effrayer les Oiseaux et les Lézards prédateurs, ou plus subtilement à préserver les parties vitales du corps en détournant l’attention sur les ailes. Fuyant la lumière, leurs chenilles sont nocturnes et comme les Graminées sont pauvres en protéines, la croissance larvaire est à longue échéance (plusieurs mois). Berberia abdelkader (Le Grand Nègre berbère) est l’indicateur prioritaire et presque universel des nappes alfatières d’Afrique du Nord, exception faite des trop vastes platitudes de terrain car ce grand volateur ne s’établit que sur des versants ou des systèmes collinéens où les courants d’airs dynamisent son vol ascensionnel. C’est toujours un étonnant spectacle que de contempler l’élégante chorégraphie d’un groupe de ces noirs Papillons monter et descendre inlassablement au vent leur pan d’Alfa, à la recherche de leurs femelles indolentes et blotties dans les immenses touffes, un peu comme le font les blancs apollons des montagnes alpines. A la première alerte, au moindre nuage, ou une fois accompli le temps de vol, ils s’abattent à l’unisson dans l’océan d’Alfa et y disparaissent. Compte tenu de l’insolation extrême de l’habitat, c’est tôt le matin puis aussi en fin de journée qu’ont lieu les vols. L’animal doit se protéger des trop fortes ardeurs solaires et l’effet sciaphile de la grande Graminée est alors très efficace. La parade nuptiale des Berberia est assez raffinée : le mâle poursuit au sol la femelle dénichée et prétendue, laquelle fait d’abord fi de la persécution ; puis le couple virevolte, les ailes frémissantes, avec parfois l’appui d’un second mâle comme rabatteur de la femelle récalcitrante ; ce ballet peut durer de très longues minutes, après quoi le couple enfin soudé s’immobilise un certain temps. La femelle ne pond ses oeufs que sur des jeunes tiges, tendres et consommables par les chenilles néonates. Une grande race (la ssp. taghzefti) habite les collines alfatières les plus occidentales, depuis la Moulouya jusqu’à l’écotone intra-atlasique, entre le versant méridional du Moyen Atlas central et le Haut Atlas oriental (région de Missour et Midelt). A l’est de la Moulouya, on retrouve la forme nominative algérienne, notamment dans les steppes alfatières du sud d’Oujda. Une trop forte pression du pastoralisme ou une suite d’années de stress hydrique biffe le Grand Nègre berbère du paysage de l’Oriental. La mise à sac de la steppe à Alfa tenacissima par sa surexploitation entraîne irrémédiablement le recul puis l’extinction du Papillon.

Quelques autres Satyrines d’une même biologie et aux exigences similaires peuvent être les compagnons de vol de l’emblématique Berberia. Il s’agit de la Fausse Coronide (Hipparchia hansii), plus rupicole et tardive (septembre), cantonnée aux modestes affleurements et calottes pierreuses dominant la plaine alfatière ; et surtout du Grand Hermite (Chazara prieuri kebira), Lépidoptère rare et sensible, chaque fois plus exceptionnel, dont l’aire marocaine se limite à la moitié ouest de l’Oriental (bien qu’il existe en Algérie).

Une grande Fabacée se rencontre parfois au cœur de la nappe alfatière : c’est
Coronilla juncea, très prisée par le cheptel et donc d’un maintien toujours hypothétique. Elle entraîne la présence de deux fines espèces de Zygènes endémiques, indicatrices d’un bon équilibre : Zygaena excelsa (seulement quelques colonies marocaines sont connues, toutes limitées à l’Oriental) et Z. algira qui peut présenter des effectifs très fournis. Ces splendides Hétérocères volent dans la région de Midelt, de Missour et de Jerada. La dernière localité semble avoir été détruite il y a une dizaine d’années par un broutage excessive de la Coronille en jonc.


Menaces et état des lieux

Des Oiseaux et des émirs

« 
Que peuvent les lois, là où ne règne que l’argent ? »
Pétrone

Tous les observateurs et acteurs de ce milieu s’accordent à constater que l’impact anthropique irraisonné, notamment le surpacage des parcours collectifs, est à l’origine de la régression des habitants les plus emblématiques des systèmes steppiques de l’Oriental marocain. C‘est notamment le cas de l’Outarde houbara (ou Petite Outarde huppée) (
Chlamydotis undulata), ce bel Oiseau d’Afrique du Nord (et des Iles Canaries) à la parade nuptiale extraordinaire et dont l’écologie est par ailleurs encore assez méconnue. Sédentaire, se nourrissant d'Insectes et de graines, cet Otididé habite des zones ouvertes, semi-désertiques, plus ou moins plates ou ondulées, la steppe alfatière constituant au Maroc son meilleur réservoir. Outre le dérangement dans les lieux de nidification par les troupeaux, l’anéantissement parfois irrémédiable de l’habitat, voire le petit braconnage comme le prélèvement d’œufs, il faut aussi désigner la surchasse comme facteur majeur de la raréfaction de l’Oiseau, tout autant proie de prédilection des chasseurs fortunés des émirats arabes, que strictement protégé par des textes nationaux et internationaux. Mais que peuvent les lois là où sévit la fortune ? Qui parcourt les hautes plaines depuis Missour jusqu’à Aïn-Benimathar va immanquablement croiser des postes d’assistance installés à l’année par certains émirats ayant jeté leur dévolu sur l’Oiseau. De telles unités sont officiellement en place sur tout le territoire concerné pour veiller sur l’univers convoité. Il est fréquent de croiser une escouade de ces chasseurs, se déplaçant en cortège d’une dizaine de véhicules tous terrains et de camions, souvent immatriculés en Arabie Saoudite. Une véritable économie locale vit des retombées de cette activité pour le moins équivoque puisque officiellement tolérée et favorisée par des décideurs nationaux, nonobstant des critères tant diplomatiques qu’économiques bien compréhensifs dans le cadre des aléas politiques. Il en va de même dans les steppes algérienne et tunisienne où les mêmes émirs exercent une semblable pression, l’Outarde arabique ayant été éradiquée dans leurs propres pays. Des tableaux de chasse affligeants de plusieurs centaines, voire milliers d’Outardes sont rapportés d’Algérie et les tueries marocaines sont censément du même ordre. Cette prédation effrénée est due à la prédilection bien connue des émirs fauconniers pour cet Oiseau. C’est un paradoxe et l’avenir de l’Outarde houbara, partout décimée pour les mêmes raisons, semble tout autant compromis au Maroc où sa protection rigoureuse reste à l’ordre du jour dans les couloirs de certains ministères, tandis que d’autres sont chargés de l’accueil des « braconniers officiels ». L’un de ces intrépides chasseurs y a même laissé la vie en Algérie : « L'émir qui avait été accidentellement blessé par un militaire dans le sud algérien est décédé. Le défunt était venu avec une grande délégation de son pays braconner l'outarde et la gazelle nationales. Emporté par sa passion, il s'était aventuré dans une zone militaire. L'un de nos braves djounoud voyant un homme en kamis arriver sur lui n'a pas réfléchi longtemps. On ne réfléchit pas quand on croit avoir un terroriste en face de soi. L'émir a finalement succombé à ses blessures. » (Le Matin, Alger, 17 janvier 2004).

Pour faire amende honorable, un Emirates Center for Wildlife Propagation (ECWP) fut créé en octobre 1995 par le Président des Émirats Arabes Unis avec l’initiative d’élever l’Outarde houbara pour en assurer une réintroduction et un repeuplement dans tout l’Est marocain. Il s’agit en fait et sans euphémisme d’acquérir un potentiel de reproduction pour assurer des lâchers destinés à la chasse, ainsi qu’on le fait ailleurs pour les Perdrix ou les Faisans. Un premier centre d’élevage apte à gérer 40.000 km2 est opérationnel dans la région de Missour, un autre est en cours de finalisation dans la vallée d’Enjil. La production annuelle est encore expérimentale puisqu’en dépit des efforts, elle n’a atteint que 793 oisillons en 2002. L’objectif escompté pour 2008 consiste en un lâcher annuel de 5000 spécimens. Ce qui serait un minimum pour suppléer au carnage supputé par les observateurs de ce « sport ». En Arabie Saoudite, l’Autruche, l’Outarde arabique et l’Houbara bénéficient de tels projets et il est dit que le programme de reproduction des deux premières espèces citées a donné de si bons résultats qu’on les relâche maintenant dans certaines zones « protégées ». Il est à espérer soit que la chasse puisse reprendre à domicile ou bien que de pareils résultats soient obtenus au Maroc pour faire de l’Outarde houbara un trophée de chasse non sauvage.
Dans ce cas, comme dans celui de l’extinction finale, c’est dans l’éthique naturaliste exactement synonyme d’une même perte pour la biodiversité sauvage.


Le beurre et l’argent du beurre
ou la politique de l’Autruche au service de l’Outarde

De toute façon, la pantomime n’a guère séduit l’institution protectrice (IUCN) qui n’est pas dupe. En voici pour preuve l’une des dernières résolutions :

« CONSTATANT avec vif regret qu’en dépit de la Recommandation 1.27
Protection de l’outarde houbara, adoptée par le Congrès mondial de la nature à la 1ère Session (Montréal 1996), l’outarde houbara (Chlamydotis undulata) continue à être chassée illégalement sur l’ensemble de son aire de répartition en Afrique ;
PRÉOCCUPÉ par la chasse illicite et non durable, y compris l’utilisation de moyens perfectionnés, qui met de plus en plus en péril l’outarde houbara et d’autres espèces rares, menacées d’extinction ;
NOTANT que la plupart des pays de l’aire de répartition, en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne, notamment en tant que Parties à la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES), à la Convention sur les espèces migratrices (CMS ou Convention de Bonn) et à la Convention sur la diversité biologique (CDB) se sont engagés à protéger l’outarde houbara ;
RAPPELANT que selon la communauté scientifique internationale, il existe deux espèces d’outarde houbara : une espèce nord-africaine (
Chlamydotis undulata) et une espèce asiatique (Chlamydotis macqueenii) ;

Le Congrès mondial de la nature, réuni du 4 au 1 octobre 2000 à Amman, Jordanie, pour sa 2e Session :
PRIE instamment les États d’Afrique du Nord et d’Afrique subsaharienne :
a) d’honorer leurs engagements internationaux et d’appliquer leurs législations nationales respectives en n’autorisant plus la chasse des populations d’outardes houbara aujourd’hui menacées d’extinction en Afrique du Nord et en Afrique subsaharienne ; et
b) de mettre en oeuvre des plans de gestion pertinents dans le but de développer l’utilisation durable de cette espèce. »

Vœu pieu.


L'Emirates Center for Wildlife Propagation communique...
présenté par Frédéric Lacroix, Directeur exécutif.

« L’Emirates Center for Wildlife Propagation (ECWP) a été créé en Octobre 1995 par Sa Majesté le Sheikh Zayed Bin Sultan Al Nahyan, Président des Émirats Arabes Unis, avec pour objectif prioritaire la définition et la mise en œuvre d’une stratégie de gestion rationnelle de l’Outarde houbara (
Chlamydotis undulata undulata) dans l’Oriental marocain, stratégie associant la restauration et la conservation de populations naturelles d’Outarde et le maintien d’une activité de chasse traditionnelle au Faucon.

Contexte

L’Outarde houbara est un Oiseau adapté au milieu désertique, vivant dans les plaines arides, les steppes, généralement au couvert végétal pauvre et dont la pluviométrie se situe entre 50 mm et 200 mm par an. Les populations se reproduisant en Asie Centrale sont migratrices alors que celles du Moyen Orient, d’Afrique, du Pakistan et de l’Inde sont non migratrices mais effectuent de petits déplacements en réponse aux variations de ressources alimentaires locales.

L’Outarde houbara appartient à la famille des Otididés. On distingue deux espèces :
C. undulata (plumes de parade de cou noires, plumes de la huppe blanches), séparée en deux sous-espèces : C. undulata undulata dont l’aire de distribution comprend toute l’Afrique du Nord jusqu’au Sinaï et C. undulata fuertaventurae dont l’aire de distribution se limite aux Iles Canaries ; C. macqueenii (plumes de parade de cou noires et blanches, plumes de la huppe blanches avec un centre noir), espèce asiatique répartie depuis le Sinaï jusqu’à la Mongolie.

L’Oiseau est de taille moyenne, mesurant 55-65 cm de hauteur et 135-170 cm d’envergure. Le poids corporel des mâles est de 1500-2300 g alors que celui des femelles est de 900-1700 g. La face dorsale de l’Oiseau est de coloration sable ponctuée de noir.
Des plumes de parade noires encadrent le cou. La face inférieure est blanche. Le vol laisse apparaître les tâches noires des ailes. L’Outarde houbara a la faculté physiologique de pouvoir se passer d’eau libre et de se contenter de l’eau contenue dans les aliments. Cette particularité, associée à des capacités exceptionnelles de thermorégulation en milieu extrême, font de cet Oiseau un modèle d’adaptation au milieu désertique et une richesse naturelle irremplaçable pour l’Oriental marocain.

L’Outarde houbara a toujours constitué le gibier de choix pour la chasse traditionnelle au Faucon pratiquée par les fauconniers arabes. Les récentes mutations sociales et économiques provoquées dans ces pays par les revenus pétroliers ont encore accentué, dans les années 70, le caractère emblématique de l’Oiseau. La chasse au Faucon de l’Outarde houbara revêt désormais un caractère culturel et identitaire fort, et est vécue par beaucoup, princes ou non, comme la célébration de traditions ancestrales. Malheureusement, les revenus pétroliers ont aussi permis une augmentation importante de l’effort de chasse. La chasse intensive, conjuguée à une forte dégradation des habitats causée par l’exploration pétrolière, le surpâturage et les programmes d’aménagement agricole, expliquent le rapide déclin, à partir des années 70, des populations d’Outarde houbara dans toute leur aire de distribution, depuis le Maroc au Sinaï pour l’espèce nord-africaine et du Sinaï jusqu’en Mongolie en passant par les steppes d’Asie centrale pour l’espèce asiatique.

Cette situation a poussé les organisations internationales de conservation à réviser le statut de l’Oiseau pour inciter les différentes parties concernées (pays et chasseurs) à prendre des mesures garantissant une utilisation durable de l’espèce. Ainsi, un certain nombre de fauconniers arabes ont compris, à partir du milieu des années 80, que l’avenir de la fauconnerie arabe passait par la mise en œuvre effective de programmes de conservation de l’Outarde. Plusieurs initiatives ont alors été lancées en Arabie en 1986 avec la création du National Wildlife Research Center (NWRC), à Abu Dhabi en 1990 avec la création du National Avian Research Center (NARC), et en Octobre 1995, au Maroc, avec la création de l’ECWP par Sa Majesté le Sheikh Zayed bin Sultan Al Nahyan.

Le projet ECWP résulte ainsi de la volonté commune des autorités marocaines et du Président des Émirats Arabes Unis de développer un programme visant à stopper le déclin des populations d’outarde houbara dans l’Oriental marocain tout en permettant à l’art traditionnel de la fauconnerie arabe de se maintenir sur le long terme.


Organisation et objectifs

L’ECWP est basé à Missour, Province de Boulemane et gère une zone de 40 000 km² répartie entre les Provinces de Boulemane, Figuig et Taourirt, dans le nord-est du Maroc (région de l’Oriental marocain). Le projet se compose de deux stations d’élevage et de plusieurs stations de terrain réparties sur l’ensemble du territoire d’étude.

Les premières années ont été utilement mises à profit pour structurer les installations, développer les ressources humaines, évaluer les potentialités locales et ont permis de formuler, fin 1999, une stratégie de développement sur 10 ans, adaptée au contexte local, et permettant d’atteindre l’objectif ultime énoncé précédemment.

Cette stratégie combine de front différentes approches :


L’établissement d’un élevage en captivité capable de produire annuellement et sur le long terme des surplus d’Oiseaux pour assurer des opérations de renforcement de populations naturelles.
L’élevage de l’Outarde houbara est un processus long et complexe. Seule la reproduction par insémination artificielle d’Oiseaux parfaitement imprégnés permet d’envisager des résultats de production significatifs. L’ECWP a atteint un haut niveau d’expertise dans les techniques d’élevage de l’Outarde houbara. La production d’Oiseaux progresse régulièrement depuis 1999 (151 poussins ont été produits en 1999, 2147 en 2004), l’objectif étant de produire 5000 Outardes par an à partir de 2008.


L’étude écologique des populations naturelles d’Outarde houbara afin de proposer des mesures pertinentes de conservation et de gestion durable de l’espèce.
La conservation des populations naturelles d’Outarde a été reconnue, dés le début, comme une condition essentielle au succès du projet. Cependant, les informations sur l’écologie et la biologie de l’Outarde nord-africaine restaient très limitées et, en particulier, les données sur la situation des populations naturelles dans l’Oriental marocain faisaient cruellement défaut. C’est pourquoi, dés 1996, l’ECWP a mis en place un ambitieux programme de recherche visant : 1) à évaluer le statut, la distribution et la dynamique des populations naturelles, 2) à mieux comprendre l’écologie de cette espèce emblématique des steppes désertiques. Des partenariats avec des structures de recherche internationales ont été conclus :
Avec le Muséum d’Histoire Naturelle (MNHN) de Paris, pour étudier le domaine vital et l’utilisation de l’habitat afin d’identifier les facteurs clés du milieu importants pour la survie des Oiseaux,
Avec l’Institut Méditerranéen d’Écologie et de Paléoécologie (IMEP) de Marseille, pour étudier, à l’échelle du paysage, à l’aide d’un système d’information géographique, la structure et l’évolution de l’habitat et ses répercussions sur la distribution de l’outarde.

Une première zone de 1000 km² abritant une population reproductrice importante a été totalement protégée dés 1997. Puis en Février 2002, sur la base des résultats du programme écologique, un réseau complémentaire d’aires protégées de 14 000 km² a été mis en place. De même, 4 sites principaux de relâcher ont été identifiés et équipés d’installations à cette fin.

Parallèlement, des actions concrètes de protection de l’environnement ont été initiées. Une pépinière de plantes sauvages de l’Oriental marocain est développée depuis 2001. Les plantes produites servent à la réhabilitation des zones cultivées dégradées et abandonnées et au reboisement dans le cadre d’un programme de mise en défens défini en collaboration avec l’Administration des Eaux et Forêts marocaine. Enfin, un programme d’éducation environnemental destiné en priorité aux fauconniers et aux écoles locales et expliquant les actions du projet mais aussi des enjeux environnementaux plus généraux a été mis en place en 2002.


La conduite d’opérations de relâcher en différents endroits de la zone gérée par l’ECWP et le suivi de ces Oiseaux.
L’ECWP a développé des techniques d’élevage spécifiques aux Oiseaux destinés au relâcher. Les exigences physiques, physiologiques et comportementales propres à ce groupe d’Oiseaux sont optimisées. De même, une attention particulière est accordée aux contraintes génétiques et sanitaires inhérentes à toute opération de retour à la nature d’animaux issus d’élevage.

Un total de 598 Oiseaux a été relâché entre 1998 et 2003, toujours en petits groupes afin d’ajuster les procédures. Tous les Oiseaux ont été équipés d’émetteurs pour suivre la survie, la dispersion et le succès reproducteur. Les techniques sont désormais au point et garantissent une survie comprise entre 50 % et 70 % à un an, selon la période et le lieu du relâcher. De même, les premiers succès reproducteurs ont été enregistrés en 2001 (une femelle couvant un nid de 2 œufs et plusieurs mâles observés en parade). Depuis, ces premiers résultats encourageants n’ont pas été démentis : la saison 2004 a vu 35 femelles relâchées se reproduire en nature (132 œufs en 54 pontes et 35 poussins éclos ont été comptabilisés).

Le programme d’élevage en captivité ayant atteint sa maturité, les opérations de relâcher vont désormais constituer une activité majeure du projet. 800 Oiseaux seront relâchés en 2004.


Pour conclure

L’ECWP a un objectif environnemental prioritaire qui est la conservation de l’Outarde houbara. La stratégie retenue associe :
La restauration et la conservation de populations naturelles d’Outardes au sein de vastes réserves soustraites à la chasse ;
L’organisation de la chasse traditionnelle au Faucon en priorité sur des Oiseaux issus d’élevage dans des zones gérées spécialement pour la chasse.

Cependant, les retombées du projet débordent largement la simple conservation de l’espèce : conserver l’Outarde, c’est valoriser une ressource renouvelable, c’est aussi gérer, conserver le milieu qui l’abrite, et donc conserver les autres composantes de la faune sauvage ainsi que les activités humaines qui dépendent de la qualité de ce milieu. L’ECWP est donc un acteur à part entière du développement local qui, par ses programmes et son fonctionnement, contribue à l’effort de recherche global sur le fonctionnement écologique, économique et social du territoire. Son influence s’exerce essentiellement à deux niveaux :
Impact économique direct par la création d’emplois et indirect en sollicitant les acteurs économiques locaux.
Impact environnemental grâce à la mise en place d’outils divers de surveillance continue de l’écosystème dont les résultats sont diffusés auprès de tous les acteurs du développement local.

Ainsi, le projet ECWP est un véritable projet intégré, contribuant au développement socio-économique de la région qu’il occupe grâce à la valorisation d’une ressource naturelle, en l’occurrence l’Outarde houbara. Dans toutes les régions du monde, certaines ressources naturelles, faunistiques ou floristiques, peuvent faire l’objet d’une mise en valeur en s’appuyant sur les exigences d’une utilisation durable, pour peu que l’on prenne soin de s’y intéresser. Ces espèces sont alors source de diversification économique, mais aussi la garantie du maintien des grands équilibres écologiques. En effet, l’utilisation durable des espèces sauvages entraîne moins de perturbation des écosystèmes et moins de perte de diversité biologique que la transformation d’espaces naturels en pâturages ou en terres agricoles. La valorisation de la faune sauvage peut ainsi contribuer significativement à la lutte contre la désertification dans les régions aux écosystèmes fragiles. »


Revenons à nos moutons : le pastoralisme...

« Voilà ce que c’est que les moutons. Ils obéissent aux chiens qui obéissent aux bergers qui obéissent aux astres. »
Charles Albert Cingria

Sur un mode collectif de droit coutumier soumis au régime pastoral national, le mode d’utilisation de ces terres se résume aux pratiques de l’élevage sur les parcours. La population en tire l’essentiel de son revenu.

Le pastoralisme est un système extensif d'exploitation de grands espaces peu productifs ou peu habités, où la tyrannie de l’eau est primordiale et qui utilise des animaux se nourrissant d'une végétation naturelle spontanée et dispersée. Cette végétation est en partie potentielle puisqu’elle peut disparaître durant des ans ou des décennies suite à une surexploitation ou à une succession d’années sèches. Les conditions impliquent le déplacement saisonnier (parcours d’hiver, parcours d’été) plus ou moins long, régulier ou irrégulier, des animaux sous la garde des bergers. Cette circulation du cheptel est planifiée pour une ou plusieurs années et tient compte du type de végétation et de son état, moyennant quelques distinctions d’usage. Comme toute activité agricole, ces espaces pastoraux et l’activité dont ils sont l’objet s’appuient théoriquement sur une politique définie, avec des interdits, mais aussi des aides sous forme de subventions ou de diverses incitations (appuis techniques, crédits, organisation de coopératives). Mais la pratique laisse accroire que la société pastorale de l’Oriental se retrouve soumise à une autarcie libertaire résultant d’une démission de tutelle. Le mode de vie (tente, mobilité) et l’organisation sociale (tribu, territoire collectif) semblent bien adaptés à ce laxisme mais la conservation du milieu pâti visiblement de l’absence de plans directeurs. Surexploité,
Stipa tenacissima a déjà disparu de vastes territoires et la mobilité des troupeaux est accrue. L’interaction du pastoralisme avec l’environnement est tel qu’il nécessite un plan de veille, a fortiori dans le cadre d’écosystèmes aussi fragiles et capricieux.

Le pastoralisme est ainsi le moyen le plus efficace d'utiliser les ressources sur des terres sèches, marginales et impropres à l’agriculture, où sévit la rareté de l’abreuvement, sans application de techniques agronomiques. A toute chose malheur est bon et les pasteurs nomades, bien qu’esclaves de la nature, sont souvent mieux nantis que les agriculteurs sédentaires puisqu’en déplaçant leurs bêtes pour suivre les pluies, ils fondent leur sécurité sur la mobilité et peuvent ainsi rebondir dans l’échec. Mais ils sont le plus souvent les premières victimes du stress environnemental prolongé que représentent les périodes de longue sécheresse propre à cette typologie de terres. Le bétail est ici la base même de l’existence, mais base précaire car les pertes en années sèches peuvent atteindre 50 % du troupeau. L’Orge, qui supporte mieux que le Blé les affres de l’absence d’eau, est cultivé en terre sèche (bour ou agriculture pluviale) de superficie limitée, après un labour de semailles très superficiel effectué après les pluies. Ne pouvant donc pallier les irrégularités des précipitations, la céréaliculture, quand elle existe, est ainsi totalement à la merci des aléas.

Comme on le voit et à l’instar de la pâture dans la forêt de Cèdres, il s’agit de pratiques traditionnelles éloignées de la moindre gestion concertée et dont la vacuité en initiation au développement durable est totale. Bien que le pâturage soit l’évident responsable de l’altération de la végétation et de l’érosion de telles régions, on peut affirmer que la méthode a jusqu’ici assez bien fonctionné et que les bergers semi-nomades, champions d’usages collectifs qui ne sont pas sans rappeler ceux de la vaine pâture, autogéraient l’état de déséquilibre des parcours résultant de l’amplitude des variations écoclimatiques. Il n’en va plus de même depuis quelques décennies en raison de la croissance démographique et de la naissance de nouveaux besoins ayant évidemment entraîné un considérable accroissement du nombre de têtes. Sous une forme ou sous une autre, le consumérisme est aussi au seuil de la tente berbère (thahvamt, rhaima) des transhumants et participe à la perte des structures traditionnelles de plus en plus sapées et dévoyées, à une moindre prépondérance des jemâa (assemblée des anciens). Le durable est pour l’instant l’affaire des administrations, des colloques protocolaires en hôtels étoilés, d’une politique ambiguë, souvent dédaigneuse et tout au moins froidement déconnectée des réalités quotidiennes des agriculteurs et des bergers du fin fond de l’Oriental.
L’âpreté du quotidien et l’analphabétisme les contraignent à mille astuces dont l’effet global est de ronger le biopatrimoine et de couper la branche sur laquelle est assis leur semblant de devenir. Comment affronter la mondialisation et ses marchés depuis l’an 1000... ? Quel est l’avenir d’un petit berger de 7 ans qui ne connaîtra que la mer alfatière comme horizon « balnéaire » ? Encore une fois la dualité Nord-Sud bredouille et se répète : espaces pastoraux sous-exploités sous bilans hydriques favorables en Europe, niveau critique du surpâturage des steppes dans les pays du Maghreb.

Pour tout un chacun, notamment observateur septentrional accoutumé à la luxuriante biomasse des vertes vallées, il n’est pas évident de découvrir la fine et inévaluable chevelure d’annuelles ou les discrètes inflorescences blotties au cœur de la touffe d’Alfa qui servent de maigre pâture sur un sol scalpé ! Le drame devient crucial quand en période de grande disette on assiste à l’arrachement des touffes réalisé par le berger pour faire pâturer les systèmes racinaires. Ces touffes sont par ailleurs épisodiquement incendiées par les bergers, car les jeunes pousses sont mieux consommées par le bétail. La dégradation avancée des pâturages steppiques qui est la conséquence de cette utilisation anarchique des ressources pastorales est désignée par l’euphémisme de « tragédie des communes ».
Les spécialistes la nomment disclimax, soit une disparité entre les ressources et les besoins, et le déséquilibre entraîne une spécialisation non productive par l’installation d’un cortège de plantes envahissantes et non appétables jusqu’au dénuement du couvert et à la complète et irréversible érosion. Car le pouvoir de récupération a des limites, même chez les végétaux de forte résilience. Quand l’Armoise si appréciée des Ovins et qui couvrait le plateau a disparu, pourquoi ne pas espérer revégétaliser en la faisant repousser ? Il y a désormais des solutions très viables pour remédier à certains de ces problèmes. Depuis les années 70, il y a 120.000 ha gérés de façon exemplaire dans la steppe syrienne où les droits de pâturage et de culture de l’Orge sont assortis à l’obligation de planter de l’Atriplex. Et ça marche très bien ! Les Atriplex (Pourpiers, Arroches) sont de bonnes plantes fourragères. Deux espèces sont bien adaptées à l’aridité : Atriplex halimus (le Pourpier de mer) et A. glauca (le Pourpier glauque). Une troisième, A. nummularia, exige des sols plus profonds.

Dans l’Oriental, le scénario qui se profile à l’horizon est celui du renforcement d’une catégorie de gros éleveurs (1000 à 3000 brebis), pour la plupart notables ruraux adaptés au contexte et cultivant une année sur quatre ou cinq sur les meilleures terres de grandes étendues céréalières. Leurs fils s’exilent dans les agglomérations et délèguent la conduite du troupeau à des bergers réduits à l’état de salariés, éleveurs déchus qui n’auront pu résister.

Et pour conclure ce thème, rappelons que l’élevage des animaux domestiques repose sur la transformation de matières organiques végétales en matières organiques animales, réalisant un flux trophique entre des producteurs primaires (les végétaux) et des consommateurs primaires (les Herbivores) et que
personne n’a jamais répondu à la question de savoir si les plantes avaient un quelconque intérêt à être mangées !


L’impact d’un sabot

Au niveau du piétinement dont l’effet semble à prime à bord négligeable, il n’est pas anecdotique de rapporter succinctement les chiffres d’une récente étude concernant les Bovins et le Burkina Faso, étude qu’il serait aisé de transposer aux Ovins et au Maroc. Compte tenu de la surface d’un sabot de Bovin et qu’en élevage extensif un animal parcourt quelques 5 km/jour, à raison de un pas par mètre, on obtient une surface annuellement compactée de l’ordre de 22.000 m2/animal. Dans cet exemple du Burkina Faso qui compte 4 millions de têtes, la surface piétinée correspond alors à 32 % de la surface totale du pays et 88 % de celle des pâturages permanents.


État des lieux

Il résulte de ce qui vient d’être trop brièvement énoncé sur la problématique actuelle du pastoralisme - devenu synonyme de surpâturage - que l’activité est dorénavant en distorsion avec les ressources de l’écosystème qui lui sert de support. Outre l’inestimable érosion du stock végétal par broutage et piétinement, le pastoralisme outrancier est aussi responsable du recul des grands animaux et de l’éradication de la faune sauvage pour des raisons de concurrence primaire (utilisation des sources trophiques, pollution des eaux par les troupeaux et recouvrement des habitats), ainsi que par effarouchement ou prédation (persécution du Chacal).

Dans l’Oriental comme ailleurs, le pastoralisme et l’usage des parcours sont toujours régis par des règles coutumières. Cependant, le manque de respect croissant de ces règles leur confère une caducité relative sans que cet abandon ne conduise à l’adoption de nouvelles dispositions. Des lois, codes pastoraux ou forestiers existent mais ne sont pas appliqués.
Il en résulte une gestion non respectueuse et illégitime de ces steppes, réservoirs de pâturages pourtant irremplaçables pour la production animale. Les pouvoirs publics détiennent la clé du drame de la terre dénudée mais elle semble rangée au rayon des oubliettes.

Le bilan final est l’érosion hydrique et éolienne du sol dépourvu du pouvoir d’absorption et protecteur que lui confère la state végétale. La télédétection permet un constat cartographique et approximatif de ces dégâts, et une évaluation régulière de la désertification des terres de parcours.


Les Monts de l’Oriental

Au nord des mornes hautes plaines surgissent quelques massifs, refuges salutaires et protecteurs d’une flore et d’une faune nettement plus riches et variées. Exception faite de quelques périmètres en défends, le cheptel monte hélas à l’assaut de ces « arches de Noé » plantés au-dessus de l’horizon d’Alfa.

Le premier de ces reliefs, aux glacis largement entaillés et aux escarpements spectaculaires, reçoit la réserve de Chekhar où sur 10.000 ha irrégulièrement boisés (Thuya, Chêne kermès, Chêne vert) en marge de la nappe à Alfa, la Gazelle dorcas et l’Outarde houbara donnaient encore signe de vie il y a quelques années. Surplombant au nord du Plateau du Rekkam et à l’est de la plaine de Tafrata, le Massif de Debdou (1615 m) et sa gaada (iliçaie, tétraclinaie, pinède à Pin d’Alep, importantes rosmarinaies) abrite un écocomplexe de grande valeur (dont une herpétofaune remarquable) mais excessivement meurtri par une pression pastorale où sédentaires et transhumants s’associent pour le pire (nombreuses observations personnelles de graves éradications de la flore et de la faunule sur une décennie). Plus au nord-est, le petit Djebel Kouali qui culmine à 1726 m semble d’un moindre intérêt bioécologique en dépit d’une chênaie arbustive très dense. Encore plus à l’est et jusqu’à la frontière avec l’Algérie, le climat redevient sévère et l’unité collinéenne formée par plusieurs petits djebels est alors dépourvue tant de forêt que de matorral pour n’être qu’investie par la steppe alfatière qui y reprend ses droits, rarement arborée de quelques Arganiers tout autant abroutis que relictuels (sud d’El-Aïoun), Genévriers, Lentisques,
doums et Pistachiers. Le Baguenaudier de l’Atlas ou qboura (Colutea atlantica), rare Légumineuse arborescente dont nous connaissions de beaux pans aux abords du Djebel Bou-Keltoum (Jerada), a été liquidé par les Caprins dans les années 90.

Plus au nord, au-delà du couloir Taourirt-Oujda qui recèle des terres arables et où les secteurs les plus azoïques ont été boisés d’Eucalyptus xérophyles (
Eucalyptus torquata, E. woodwardi, E. salmonophloia), s’élèvent les Monts de Beni-Snassen, relief culminant de toute cette région (1532 m à Ras-Fonghal). Enserré entre la Moulouya et la plaine des Angad, le chaînon est favorisé par une proximité maritime lui assurant une bénéfique hygrométrie : il y a cinquante jours de pluie sur la station d’Aïn-Almou. La plaine alluviale (basse Moulouya) et fertile de Triffa, qui s’étale au pied du versant méditerranéen, est le domaine d’une production agricole irriguée assez intense dont l’agrumiculture est le fer de lance. La ville de Berkane en est le centre de production. Carrefour biogéographique très original entre les domaines altlasique, rifain et oranais, sous bioclimats subhumide à hiver frais ou froid selon les stations et leur exposition, le massif calcaire jurassique des Beni-Snassen et le bassin versant du Zegzel offrent une géomorphologie très attrayante par la présence de gorges profondes et de hautes falaises, de grottes, d’avens, de cascades et d’escarpements boisés. C’est un panel de grande qualité paysagère qui n’aurait rien pour déplaire à l’écotouriste solidaire si une structure d’accueil adéquate pouvait être imaginée dans le contexte. Mais l’imagination… Dans les calcaires karstifiés, les gouffres et les grottes (Grotte du Chameau, des Pigeons) sont des sites de première importance préhistorique. Les spécialistes y déterrèrent plus de 100.000 outils en pierre taillée, des restes d'animaux et surtout 180 sépultures d'individus appartenant à une race autochtone qui est à l'origine des populations berbères actuelles. Leur rituel funéraire laisse supposer que les Épipaléolithiques avaient des sentiments religieux. L’« Homme de Taforalt » (12.000 ans) montre une trépanation chirurgicale datant du Néolithique et ayant permis la survie du sujet.

Au XVIe siècle, les Beni-Snassen étaient « 
couverts de nombreux bois qui produisaient une grande quantité de caroube », à en croire les écrits toujours très instructifs de Léon L’Africain (Jean-Léon de Médicis, né vers 1490 à Grenade sous le nom d’Al Hassan ibn Muhammad al Wazzan az Zaydite al Fasi, mort probablement à Tunis aux alentours de 1554, fils adoptif du pape Léon X et voyageur arabe). Rappelons au passage que ce sont les graines du Caroubier (Ceratonia siliqua), kharroub ou karat, qui, servant de mesures de poids en bijouterie, donnèrent naissance à l’universel et toujours contemporain « carat ». La lente dégradation du couvert végétal semble s’accélérer à partir du XIXe siècle avec l’accroissement des occupations humaines.

En ce début de XXIe siècle, çà et là dans le massif, on peut encore contempler des formations assez dynamiques à
Tetracinis articulata (il s’agit de l’une des mieux conservées du Royaume), à Quercus rotundifolia, à Q. coccifera (en grave régression au Maroc), à Ceratonia siliqua, à Arbutus unedo, des vigoureuses ripisylves et une flore hygrophile sur rochers calcaires humides d’un intérêt majeur. En fin d’été et dès les premières pluies même infimes, une remarquable floraison de bulbeuses se manifeste un peu partout en discontinu, entre cultures en terrasses et matorrals dégradés. Dans cette erme ouverte à Urginée (Urginea maritima) (âansal, bsal l-khenzir, timzirt) se mêlent parfois de splendides Safrans sauvages (Crocus salzmannii) (zaâfran, zedduti, sektana), suivis de Narcisses aux prémices de l’année nouvelle. Il s’agit alors d’un décor floristique du plus bel effet. D’autres bulbeuses comme les Asphodèles (sakkum) relaient l’Urginée en fin d’hiver. Cette remarquable phytocénose reçoit un non moins négligeable monde animal, le tout déjà très étudiée par les spécialistes, ce qui donne l’occasion d’en développer le thème. Sur une amplitude de plus de 7000 ha, c’est le seul paysage sylvatique de qualité de tout l’Oriental recelant une telle mosaïque de formations. On y choisira la tétraclinaie comme écosystème d’identification.


Le Thuya de Berbérie

Tetraclinis articulata (ârâar, azuka, amelzi), résineux de la famille des Cupressacées (incluant au Maroc les Genévriers et le Cyprès), vicariant du genre Callitris de l’hémisphère sud (Australie, Nouvelle Calédonie, Afrique du Sud), est confiné en Méditerranée occidentale. Le Maroc en abrite les derniers peuplements importants (600.000 ha), lesquels se développent ça et là et sur tous substrats dans les régions nord-atlasiques. Arbre à large spectre associatif puisqu’il organise de multiples cortèges spécifiques (on en connaît une quinzaine d’associations) depuis les rives atlantiques des Haha et des Ida-Outanane jusqu’aux Monts de l’Oriental, en passant par les vallées du Haouz. C’est une essence propre aux basses altitudes et au semi-aride tempéré et chaud. Dans l’Oriental, les Massifs de Beni-Snassen et de Debdou en sont les mieux lotis. Les tétraclinaies sont souvent préforestières et rarement pures, garnies de taillis assez denses. En futaie, le Thuya peut atteindre une vingtaine de mètres. Il offre un tronc rectiligne habillé d’un rhytidome gris plus ou moins clair, un feuillage diffus, aux rameaux formés de petites branches aplaties, vertes et articulées selon la disposition du feuillage en aiguilles bleutées. La graine est petite, contient des poches de résine et présente deux ailes latérales.

Espèce à forte résilience, sa régénération naturelle est assez spontanée si bien que son écosystème peut renaître des affres de son dur vécu, car l’Homme ne l’a guère épargné. Sa faculté de souche est unique chez les Conifères et, une fois coupé, l’arbre rejette avec vigueur. C’est un végétal sans rancune, peut-être parce qu’il ne connaît guère d’ennemis naturels ! Le Thuya est un arbre à large spectre d’utilisations. Le bois moucheté, chatoyant et pratiq