Présentation du Lauréat du Prix Interbrew pour l’Environnement 2004.

 

Il est assez commun de dire, lors de la remise d’un prix tel que celui-ci, que la tâche du Jury fut ardue, tant la valeur des dossiers présentés était remarquable. Pourtant, il ne s’agit ici certainement pas d’une simple formule oratoire.

 

Les membres du Jury ont visité, sur le terrain, de nombreux projets, très variés, magnifiquement défendus par leur dépositaires et témoignant tous d’une même ardeur à défendre des habitats ou des espèces.

Parmi tous ces projets, nous avons souhaité nominer deux réalisations et, à travers elles, leurs promoteurs. Nous avons également décerné un diplôme d’honneur.

 

Qui dit tâche ardue dit aussi nécessité du choix final d’un lauréat.

 

Le projet de Monsieur Jules Delacre a retenu l’attention du Jury pour une série de raisons que nous nous ferons un plaisir de vous décrire après la vision de cette brève vidéo due aux talents de cinéaste d’Eric Heymans et qui décrit, on ne peut mieux, les objectifs poursuivis, sur sa propriété par Monsieur Delacre, lauréat du Prix Interbrew 2004.

 

 

Jules DELACRE est né à Châtelet le 21 juin 1919. Il se passionne très tôt pour la nature et devient rapidement un naturaliste - entomologiste amateur, au sens étymologique du terme. La propriété de la famille, d’une superficie de 70 ha, à Doische est le cadre premier de toute la démarche engagée en faveur de ce papillon diurne, le Damier de la Succise ou Aurinia et de sa plante hôte : la Succise des Prés.

Avec son fils Jean et son petit-fils François, il constate à quel point la population de ce papillon autrefois abondant tend à s’éteindre et combien la fermeture du milieu forestier peut lui être préjudiciable.

C’était précéder ou à tout le moins accompagner de façon totalement volontaire une semblable inquiétude européenne qui classe l’Aurinia dans l’Annexe 2 de la Directive 92/43, appelée Directive Faune-Flore-Habitats.

La démarche suivie par la famille Delacre est apparue exemplative à plusieurs égards au yeux du Jury.

 

Tout d’abord par son caractère de gestion intégrée d’une propriété forestière privée. Une des vocations de ce patrimoine reste clairement économique. La forêt de chênes de Doische est gérée pour produire des bois de qualité qui puisse garantir une viabilité à la propriété.

Traditionnellement chasse familiale, « le Trou des Gattes » est aménagé pour permettre le prélèvement annuel d’un quota de chevreuils nécessaire au maintien des équilibres. L’ouverture de layons, en bordure des chemins qui encadrent la propriété garantit tout à la fois des facilités d’exploitation sylvicole, des zones de gagnages pour les chevreuils et des sites de développement de la plante hôte de l’Aurinia ainsi qu’un corridor de déplacements pour le papillon vers des sites identiquement favorables dans la région. Sylviculture, cynégétique et conservation de la nature tirent toutes profits de cette stratégie d’ouverture créée par les layons forestiers. Des vocations forestières qu’on a souvent trop tendance à opposer peuvent ici se réconcilier et trouver un profit commun à ce type de gestion.

 

Ensuite ce projet nous semble digne d’être mis en évidence pour la procédure qui l’a initié.

Chacun sur ce qui fait son environnement, quelle qu’en soit la taille, peut, à l’endroit où il se trouve participer au recul ou au redéploiement de la biodiversité. Quelques éléments peuvent y concourir : une grande curiosité d’abord, générée par des sens toujours en éveil. Voir, admirer, chercher à comprendre, étudier, se renseigner pour mieux agir. Le sentiment purement esthétique qui naît de la contemplation du vol léger d’un papillon peut faire naître toute cette démarche qui se concrétisera, dans l’action, par le bruit de la tronçonneuse ou de la débroussailleuse.

L’intelligence aussi de s’entourer d’une expertise, des conseils avisés de spécialistes fait partie intégrante de la réussite d’une telle démarche. Que Violaine Fichefet et Philippe Goffard du CRNFB trouvent dans ces mots la gratitude d’un papillon à leur égard.

 

L’envie encore de sortir des limites de sa propre propriété, de son environnement strict immédiat pour aller à la rencontre d’autres partenaires, des autorités communales, des gestionnaires de la forêt publique voisine pour assurer la continuité des corridors de migration, pour garantir la viabilité d’une population réservoir proche, pour faire profiter de son expérience, pour étendre son combat. Un combat original pour la défense d’un papillon dont presque tous ignore même jusqu’à l’existence. Combat original mené avec tant d’ardeur qu’il finit par poser débat chez les édiles communaux et par faire vaciller une majorité. Qui disait que le simple battement d'aile d'un papillon pouvait provoquer des changements météorologiques aux antipodes …

 

 

Et puis il y a encore la passion sans laquelle rien de vraiment grand jamais n’existe. La passion qui fait que les heures de débroussaillage ne sont jamais calculées, qui fait qu’on soulève des montagnes d’indifférence, qu’on arrive à s’amuser des sourires qui se veulent polis des interlocuteurs étonnés par ce Monsieur Papillon.

 

Il y a enfin et surtout l’extraordinaire fragilité de l’objet de ce combat. Son caractère absolument gratuit, désintéressé, presque incompréhensible dans un monde où tout acte est jaugé à l’aune de la rentabilité. Mais pourquoi donc se battre pour un papillon ? Notre société vivrait-elle plus mal sans Aurinia ? On touche là, en dehors de toute réflexion utilitariste qui met l’homme au centre de la raison d’exister des autres êtres vivants à la dimension la plus vive du respect de la biodiversité. Une espèce a le légitime droit d’exister en dehors de toute autre considération.

 

Sur cette planète qu’on dit bleue, des peuples ont eu cette conscience aigue du caractère sacré du vivant. En 1854, Seattle, chef d’une tribu indienne de la côte nord ouest de ce qui s’appelait très fraîchement les Etats-Unis l’exprimait avec une force désespérée : « Chaque parcelle de cette terre est sacrée, chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte est sacré. » Et pour ceux qui, à tout prix, cherchent un sens pour l’homme dans l’existence d’autres êtres vivants, il ajoutait : « Qu’est ce que l’homme sans les bêtes ? Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit ».

 

Il ne fait aucun doute que celui qui a du apparaître à beaucoup comme « l’Indien de Doische » partage, avec une intense profondeur, ces propos d’une brûlante actualité.

 

Que le vol léger de l’Aurinia (nom féminin en latin, pour accroître encore sa légèreté), tous les prochains printemps, dans les layons ensoleillés « du trou des Gattes » vous soit, Monsieur Delacre, le témoignage le plus solide de la beauté de l’action qu’ont voulu souligner ici les membres du Jury.

 

 

Gérard Jadoul.

Président d’Interenvironnement- Wallonie.

Président du Jury de sélection pour l’attribution du Prix interbrew pour l’Environnement 2004.