II - Chapitre 12 (suite)
Apologie de Raymond Sebond (12e partie)
411. Si la nature enferme aussi dans les limites de son cours naturel, comme elle le fait pour toutes autres choses, les croyances, les jugements et les opinions des hommes, et s’ils ont leur cycle, leurs saisons, leur naissance et leur mort, comme il en est des choux; si le ciel les ébranle et les fait se mouvoir à sa guise, comment pouvons-nous leur attribuer ainsi une autorité magistrale et permanente? Si l’expérience nous fait toucher du doigt le fait que notre forme propre dépend de l’air, du climat et du terroir où nous naissons; et non seulement le teint, la taille, la complexion et les attitudes, mais jusqu’aux facultés de l’esprit: « Le climat ne façonne pas seulement la vigueur du corps, mais aussi celle de l’esprit.» dit Végèce. Et la déesse fondatrice de la ville d’Athènes choisit pour son emplacement un climat propre à rendre les hommes sages, comme les prêtres égyptiens l’enseignèrent à Solon: «à Athènes, l’air est subtil et c’est pour cette raison que les athéniens sont réputés avoir l’esprit plus délié; l’air de Thèbes est épais, et ses habitants passent donc pour être grossiers et vigoureux.» C’est ainsi que, de même que les fruits et les animaux naissent différents, les hommes naissent aussi plus ou moins belliqueux, justes, tempérants et dociles: ici ils sont portés sur le vin, ailleurs voleurs ou paillards; ici enclins à la superstition, ailleurs à l’irréligion1
; ici à la liberté, là à la servitude; doués pour la science ou les arts, grossiers ou subtils, obéissants ou rebelles; bons ou mauvais, selon l’influence du lieu où ils se trouvent, et adoptant une nouvelle attitude si on les change de place, comme les arbres. Ce fut pour cette raison que Cyrus ne voulut pas permettre aux Perses d’abandonner leur pays rude et montagneux pour s’établir dans un autre doux et plat: il leur dit que les terres grasses et molles font des hommes mous, et les fertiles des esprits infertiles. Si nous voyons tantôt fleurir un art, une opinion, et tantôt une autre, du fait de quelque influence céleste; tel siècle produire telles sortes d’individus et prédisposer le genre humain à prendre tel ou tel comportement; l’esprit des hommes être tantôt généreux tantôt maigrichon, comme nos champs... Que deviennent alors toutes ces belles prérogatives de quoi nous ne cessons de nous flatter? Puisqu’un homme sage peut se tromper, de même que cent hommes voire beaucoup de peuples et que la nature humaine elle-même, selon nous, peut se fourvoyer pendant des siècles sur ceci ou cela, quelle certitude pouvons nous bien avoir que parfois elle cesse de le faire, et qu’elle ne se trompe en ce moment même?
412. Entre autres témoignages de notre bêtise, en voilà un, me semble-t-il, qui mérite de n’être pas oublié: le fait que, même dans ce qu’il désire, l’homme ne sache pas trouver ce qu’il lui faut; que nous ne puissions nous accorder sur ce dont nous avons besoin pour notre contentement, et cela non seulement pour ce dont nous jouissons véritablement, mais même dans ce que nous imaginons et souhaitons. Laissons donc notre pensée tailler et coudre à sa guise: elle ne pourra même pas désirer ce qui lui est destiné, et s’en satisfaire.
... est-ce la raison qui gouverne nos craintes et nos désirs?
Quel projet formez-vous sous d’assez bons auspices
Pour n’avoir pas à le regretter, même s’il réussit?2
C’est pourquoi Socrate ne demandait rien d’autre aux dieux que ce qu’ils savaient être bon pour lui3
. Et la prière des Lacédémoniens, en public comme en privé demandait seulement que les choses bonnes et belles leurs fussent octroyées, s’en remettant à la discrétion de la puissance divine pour en faire le tri et le choix.
Ce que nous demandons: une épouse et des enfants;
Mais seul un dieu peut savoir qui sera l’épouse,
Et ce que seront ces enfants-là. 4
413. Le chrétien supplie Dieu que sa volonté soit faite pour ne pas tomber dans les difficultés que les poètes évoquent à propos du roi Midas. Celui-ci avait demandé aux dieux de lui accorder le pouvoir de transformer en or tout ce qu’il toucherait; sa prière fut exaucée: son vin était en or, son pain aussi, les plumes de sa couche, sa chemise et ses vêtements en or aussi... Il se trouva accablé par la réalisation de ce qu’il avait désiré; l’avantage espéré se révélait tellement insupportable qu’il lui fallut reprendre à l’envers ses prières:
Atterré par un mal inattendu, indigent et riche à la fois,
Il veut fuir ses richesses et ce qu’il a voulu lui fait horreur. 5
414. Mais parlons de moi-même. Étant jeune, j’espérais que le destin m’apporterait, entre autres choses, l’Ordre de saint Michel, car c’était la distinction honorifique la plus haute de la noblesse française, et qu’elle était fort rare. Il me l’a accordé de façon plaisante. Au lieu de me pousser en avant et de me hisser depuis ma place pour l’atteindre, il m’a traité bien plus aimablement: il l’a rabaissé et descendu jusqu’à mes épaules et même en-dessous.
415. Cléobis et Biton, Trophonius et Agamède, ayant demandé, les uns à leur déesse, les autres à leur dieu, une récompense digne de leur piété, reçurent la mort en guise de cadeau, tant les opinions célestes sur ce qu’il nous faut sont différentes des nôtres. Dieu pourrait parfois nous octroyer la richesse, les honneurs, la vie et même la santé, à notre détriment, car tout ce qui est plaisant ne nous est pas toujours salutaire. Si au lieu de guérison, il nous envoie la mort, ou l’aggravation de nos maux — «ta verge et ton bâton m’ont consolé6
» — il le fait selon ce que lui dicte sa providence, qui évalue ce qui nous est dû certainement bien mieux que nous ne pouvons le faire. Et nous devons prendre cela comme un bienfait, comme quelque chose qui vient d’une main très sage et très amie.
Croyez-moi, il faut laisser les dieux juger
De ce qui est bon et qui convient à nos affaires:
L’homme leur est plus cher qu’il ne l’est à lui-même. 7
Car leur réclamer des honneurs, de hautes fonctions, c’est leur demander qu’ils vous jettent en pleine bataille, au jeu de dés, ou dans toute autre situation dont l’issue vous est inconnue et le bénéfice douteux.
416. Il n’est point de combat aussi violent ou si rude, entre les philosophes, que celui qu’ils se livrent sur la question du «souverain bien de l’homme». Selon le calcul de Varron, il en est résulté deux cent quatre-vingt sectes. «Si l’on est en désaccord sur le souverain bien, on l’est sur toute la philosophie.8
»
Je crois voir trois convives se disputant pour avoir chacun à son goût
Trois mets bien différents. Que faut-il leur servir ou ne pas leur servir?
Vous refusez ce que veut l’un, et ce que vous demandez,
Les deux autres le trouvent aigre et répugnant.9
La nature devrait donc répondre à leurs contestations, à leurs débats? Les uns disent que notre bien réside dans la vertu, d’autres, dans la volupté; d’autres, à laisser faire la nature; qui en la science, qui à ne pas souffrir; qui à se laisser porter par les apparences, et c’est à cela que semble se rallier Pythagore l’Ancien:
Ne s’étonner de rien, Numacius, est presque le seul
Et unique moyen qui donne et conserve le bonheur. 10
C’est là l’objectif ultime de la secte Pyrrhonienne. Aristote considère que ne s’étonner de rien est une preuve de grandeur d’âme. "Archésilas", que le bien consiste à résister et maintenir droit et inflexible son jugement, tandis que les vices et les maux viennent de ce que l’on consent et accepte. Il est vrai qu’en énonçant ceci comme un axiome catégorique, il s’éloignait du Pyrrhonisme. Car les pyrrhoniens, quand ils disent que le souverain bien, c’est l’ataraxie11
, qui est l’immobilité du jugement, n’entendent pas dire cela de façon affirmative: ce mouvement de leur âme qui leur fait fuir les précipices et se préserver de la fraîcheur du soir, c’est celui-là même qui leur fait aussi accepter une opinion et en repousser une autre.
417. Combien je voudrais, que tant que je suis encore en vie, quelqu’un comme Juste Lipse (le plus savant homme que nous ayons encore, esprit très cultivé et judicieux, vraiment proche de mon cher Turnèbe12
), eût assez de volonté, de santé et de loisir pour établir un registre précis et sincère selon leurs divisions et leurs parties, des opinions de l’ancienne philosophie, telles que nous pouvons les connaître, au sujet de nos mœurs et de nos façons d’être; avec les controverses, les succès et le devenir des écoles, la façon dont les chefs de file et leurs élèves ont suivi leurs propres préceptes lors de circonstances mémorables et exemplaires! Le bel et utile ouvrage que cela ferait!
418. Au demeurant, si c’est de nous-mêmes que nous tirons la loi qui régit nos mœurs, dans quelle confusion nous plongeons-nous! Car ce que notre raison nous conseille de plus vraisemblable en cette matière, c’est bien que chacun obéisse aux lois de son pays, selon l’avis de Socrate, avis qui lui fut inspiré (dit-il) par un conseil divin. Et de ce fait, que veut-elle dire, cette règle, sinon que notre devoir n’a pas d’autre règle que fortuite?
419. La vérité doit avoir toujours le même visage, universel. Si l’homme rencontrait la droiture et la justice incarnées et avec une existence réelle, il ne les attacherait pas à l’état des coutumes de telle ou telle contrée; ce ne serait pas de la fantaisie des Perses ou des Indiens que la vertu tirerait sa forme, car il n’est rien qui soit plus sujet à un changement continuel que les lois. Depuis que je suis né, j’ai vu celles de nos voisins les Anglais changer trois ou quatre fois, non seulement dans le domaine politique, qui est celui pour lequel on ne s’attend guère à la stabilité, mais sur le sujet le plus important qui soit, à savoir: la religion. Et j’en éprouve de la honte et du dépit, d’autant qu’il s’agit là d’une nation avec laquelle ceux de chez moi ont eu autrefois des relations si étroites qu’il reste encore dans ma maison quelques traces de notre ancien cousinage. Et j’ajoute que chez nous, ici même, j’ai vu des choses considérées comme des crimes méritant la peine capitale devenir légitimes. Et nous qui en tenons d’autres pour légitimes, nous pourrions bien, du fait de l’incertitude de la fortune des armes, être considérés un jour comme coupables de crimes de lèse-majesté humaine et divine, si notre justice tombe à la merci de l’injustice et prend, en l’espace de peu d’années, une signification opposée. Comment ce dieu antique13
aurait-il pu stigmatiser plus clairement l’absence du divin dans la connaissance humaine, et apprendre aux hommes que leur religion n’était que leur invention destinée à assurer la cohésion de la société, qu’en déclarant, comme il le fit à ceux qui attendaient ses instructions devant son trépied, que le vrai culte, pour chacun, était celui qu’il pouvait observer dans les usages du pays où il se trouvait? Ô Dieu! Quelle obligation n’avons-nous pas envers la bienveillance de notre souverain créateur, pour avoir déniaisé notre foi de ces dévotions multiples et arbitraires, et l’avoir installée sur la base éternelle de sa sainte parole!
420. Que peut nous dire ici la philosophie? De suivre les lois de notre pays, c'est-à-dire cette mer fluctuante des opinions d’un peuple, ou d’un prince, qui me peindront la justice d’autant de couleurs, et lui donneront autant de visages qu’il y aura en eux de changements de passion? Je ne puis me contenter d’un jugement aussi flexible. Quelle valeur a cette chose, que je voyais hier en crédit et qui demain ne l’est plus? Ou que le tracé d’une rivière change en crime? Quelle vérité est-ce là, qui devient mensonge au-delà des montagnes qui la bornent14
?
421. Mais ils sont plaisants, ces philosophes quand, pour donner quelque certitude aux lois, ils disent qu’il en est certaines qui sont fermes, perpétuelles, et immuables, et qu’ils nomment naturelles, qui sont inscrites dans le genre humain du fait même de leur essence propre. Et de celles-là, il en est qui en comptent trois, d’autres quatre, les uns plus, les uns moins: signe que c’est là une marque aussi douteuse que le reste! Or ils sont si malchanceux — car comment appeler, sinon malchance, le fait que dans un nombre infini de lois, on n’en trouve même pas une seule à qui la chance et l’audace du sort aient permis d’être universellement reconnue par tous les peuples? — ils sont si malchanceux, dis-je, que des trois ou quatre lois qu’ils ont choisies, il n’en est pas une seule qui ne soit désavouée, et pas seulement par un peuple, mais plusieurs. Et pourtant, l’approbation universelle est bien le seul critère vraisemblable sur lequel fonder l’existence de lois naturelles: car ce que la nature nous aurait vraiment ordonné, nous le suivrions sans aucun doute d’un commun accord. Et c’est non seulement tout peuple, mais tout individu qui ressentirait la force et la violence que lui ferait subir celui qui voudrait le pousser à transgresser cette loi. Qu’ils m’en présentent donc une de ce genre!
422. Pour Protagoras et Ariston il n’y avait pas d’autre essence à la justice des lois que celle de l’autorité et de l’opinion du législateur: cela mis à part, le bon et l’honnête perdaient leurs qualités et n’étaient plus que des noms vains de choses indifférentes. Dans Platon, Trasymaque estime que le droit n’est pas autre chose que ce qui plaît à son supérieur. Il n’y a rien au monde qui soit si varié que les coutumes et les lois. Telle chose qui est ici abominable est estimable ailleurs, comme à Lacédémone, l’adresse mise à se dérober. Les mariages entre proches sont rigoureusement défendus chez nous, et ils sont à l’honneur ailleurs:
On dit qu’il est des pays où la mère
S’unit à son fils et le père à sa fille,
Et où l’affection familiale est redoublée par l’amour. 15
Le meurtre des enfants, celui des pères, la communauté des femmes, le commerce d’objets volés, la licence en toutes sortes de voluptés — il n’est rien, en somme, de si extrême qui ne soit accepté dans les usages de quelque peuple16
.
423. On peut penser qu’il y a des lois naturelles, comme on le voit chez d’autres créatures, mais que pour nous, elles sont perdues; c’est que la belle raison humaine se mêle de tout maîtriser et commander, brouillant et mélangeant l’apparence des choses, de par sa vanité et son inconstance. «Rien ne demeure qui soit vraiment nôtre; ce que j’appelle “nôtre” n’est qu’un effet de l’art»17
. On voit les choses de divers points de vue et on leur attache plus ou moins d’importance: c’est essentiellement de là que viennent les divergences d’opinions. Un peuple les voit sous un certain jour, un autre sous un autre.
424. Il n’est rien de si horrible à imaginer que de manger son père. Les peuples qui avaient autrefois cette coutume la considéraient toutefois comme un témoignage de piété et de grande affection, et cherchaient par là à donner à leurs géniteurs la sépulture la plus digne et la plus honorable en logeant le corps de leurs pères et leurs reliques en leur propre corps et jusque dans leur moëlle, les vivifiant en quelque sorte, et les régénérant par la transmutation de leur chair vive, en s’en nourrissant et en les digérant. On peut facilement imaginer quelle cruauté et abomination c’eût été pour des gens imprégnés par cette superstition que de jeter la dépouille de leurs parents à pourrir dans la terre et devenir la nourriture des bêtes et des vers!
425. Lycurgue prit en compte dans le fait de voler quelqu’un, d’une part la vivacité, la hardiesse et l’adresse avec lesquels on parvient à soustraire quelque chose à son voisin, et d’autre part l’utilité que cet acte a dans le public, en amenant les gens à se soucier plus de la conservation de ce qui leur appartient. Il estima que cette double éducation: attaquer et se défendre, était utile à la discipline militaire (qui était pour lui la science et la vertu principales, et ce à quoi il voulait amener son peuple), et plus importante encore que le désordre et l’injustice causés par le fait de s’approprier le bien d’autrui. Denys, tyran de Syracuse, offrit à Platon une robe faite à la mode perse, longue, damasquinée et parfumée; Platon la refusa en disant qu’étant né homme, il n’avait pas envie de se vêtir en femme. Mais Aristippe l’accepta, lui, disant que nul accoutrement ne pouvait corrompre un chaste cœur. Et comme ses amis le morigénaient pour sa lâcheté, parce qu’il avait pris si peu à cœur le fait que Denys lui eût craché au visage, il répondit: « les pêcheurs supportent bien d’être baignés par les flots de la mer, depuis la tête jusqu’aux pieds, pour attraper un goujon! » Diogène lavait ses choux, et, le voyant passer, lui dit: «Si tu savais vivre de choux, tu ne ferais pas la cour à un tyran.» A quoi Aristippe répondit: «Si tu savais vivre parmi les hommes, tu ne laverais pas de choux.» Voilà comment la raison peut montrer certaines choses sous des aspects différents: c’est un vase à deux anses, que l’on peut saisir par celle de gauche ou celle de droite18
.
C’est la guerre que tu portes, ô terre hospitalière,
Tes chevaux y sont préparés, et c’est d’elle qu’ils nous menacent;
Mais ils furent d’abord à des chars attelés, et marchèrent sous le joug;
Il reste donc un espoir pour la paix!19
426. On disait à Solon de ne pas répandre de larmes impuissantes et inutiles sur la mort de son fils. «C’est bien pour cela, répondit-il, parce qu’elles sont inutiles et impuissantes, que je les verse d’autant plus légitimement.» La femme de Socrate renforçait sa douleur en s’exclamant: «Que ces juges sont méchants de le faire mourir injustement!» Et lui de répondre: «Aimerais-tu mieux que ce fût justement?»
Nous nous perçons les oreilles; les Grecs tenaient cela pour une marque de servitude. Nous nous cachons pour faire l’amour avec nos femmes; les Indiens font cela en public. Les Scythes immolaient les étrangers dans leurs temples; ailleurs les temples sont des lieux d’asile.
De là viennent les fureurs populaires, de ce que chaque pays
Déteste les dieux de ses voisins, car il pense que les siens
Sont les seuls qui soient les vrais.20
427. J’ai entendu parler d’un juge qui, lorsqu’il se trouvait devant un conflit sévère entre Bartolus et Baldus21
ou un point de droit très vivement controversé, inscrivait en marge dans son registre: «Question pour l’ami», ce qui signifiait que la vérité était si embrouillée et débattue que dans ce cas il pourrait favoriser l’une des parties comme bon lui semblerait. S’il eût fait preuve de plus d’habileté et de compétence, il eût pu mettre partout: «Question pour l’ami». Les avocats et les juges, à notre époque, trouvent dans toutes les affaires suffisamment de failles pour les accommoder à leur guise. Dans un domaine aussi vaste, tellement soumis à tant d’opinions, et tellement arbitraire, il se fait une très grande confusion de jugements, et il ne saurait en être autrement. Aussi n’y a-t-il pas de procès, si clair soit-il, dans lequel les avis ne se partagent: ce qu’une cour a jugé, une autre le jugera en sens contraire, et se contredira elle-même la fois suivante. Nous en voyons couramment des exemples, à cause de ce laisser-aller qui gâche terriblement la cérémonieuse autorité de notre justice et son éclat, et qui consiste à ne pas s’en tenir aux arrêts rendus, mais à courir sans cesse après de nouveaux juges pour statuer sur la même affaire.
428. Quant à la liberté des opinions philosophiques, à propos du vice et de la vertu, c’est là quelque chose sur quoi il n’est pas besoin de s’étendre, et sur quoi il y a des avis divers, qu’il vaut mieux taire que faire connaître aux esprits faibles. "Archésilas" disait que si on était paillard, peu importait de quel côté et par où on l’était. «Et en ce qui concerne les plaisirs de l’amour, si la nature les exige, il n’y faut tenir compte ni de la race , ni du lieu, ni du rang, mais de la grâce, de l’âge, de la beauté, comme le pense Épicure.22
» «Ils [les stoïciens] pensent même que des amours saintement réglées ne sont pas inconvenants pour un sage.23
» «Voyons jusqu’à quel âge il est bien d’aimer les jeunes gens.24
» Ces deux derniers passages des Stoïciens, et sur ce sujet, le reproche que fit Dicéarque à Platon lui-même, montrent combien la plus saine philosophie tolère un laxisme fort éloigné de l’usage commun, et excessif.
429. Les lois tirent leur autorité de leur existence et de leur usage: il est dangereux de les ramener à leur naissance; elles grossissent et s’ennoblissent en roulant, comme font nos rivières. Suivez-les vers l’amont jusqu’à leur source: ce n’est qu’un petit filet d’eau à peine reconnaissable qui s’enorgueillit ainsi, et se fortifie en vieillissant. Voyez les antiques considérations qui ont mis en mouvement ce fameux torrent, plein de dignité, d’horreur et de révérence: vous les trouverez si légères et si délicates qu’il n’est pas étonnant si les philosophes qui soupèsent tout, examinent tout à la lumière de la raison, qui n’acceptent rien par autorité et réputation, portent là-dessus des jugements souvent très éloignés de l’opinion courante. Comme ils prennent pour modèle l’image de la nature originelle, il n’est pas étonnant que la plupart de leurs opinions se démarquent de l’opinion commune. Peu d’entre eux, par exemple, eussent approuvé les conditions qui sont imposées à nos mariages, et la plupart ont souhaité la communauté des femmes, sans liens contraignants. Ils refusaient nos convenances: Chrysippe ne disait-il pas qu’un philosophe serait prêt à faire une douzaine de culbutes en public, et même sans pantalon, pour une douzaine d’olives? Il est peu probable qu’il eût conseillé à Clisthène de refuser la belle Agariste sa fille à Hippoclidès parce qu’il lui avait vu faire «l’arbre fourchu» sur une table. Métroclès avait lâché peu discrètement un pet en discutant en présence de ses disciples et, honteux, se tenait depuis caché dans sa maison, jusqu’à ce que Cratès vienne lui rendre visite: ajoutant ses raisonnements à ses consolations et l’exemple de sa propre liberté, se mettant à péter à l’envi avec lui, il lui ôta ce scrupule. Et de plus, il lui fit quitter pour son école stoïcienne, plus franche, l’école péripatéticienne plus policée qu’il avait suivie jusqu’alors.
430. Ce que nous appelons «décence», le fait de n’oser faire à découvert ce que nous trouvons «décent» de faire caché, ils disaient que c’était une sottise; et ils estimaient que c’était un vice que de ruser pour taire et démentir les actions que la nature, l’usage et notre désir manifestent publiquement; ils considéraient que c’était profaner les mystères de Vénus que de les enlever au sanctuaire secret de son temple pour les exposer à la vue de tous, et que ramener ses jeux devant le rideau, c’était les perdre25
. Que c’est une sorte de poix que la honte26
et que la dissimulation, la retenue, la contrainte, sont des éléments de l’estime que l’on a pour quelque chose. Que la volupté, sous le masque de la vertu, insistait très habilement pour ne pas être prostituée au milieu des carrefours, foulée aux pieds et livrée aux yeux de la foule, regrettant la dignité et la commodité de ses endroits habituels.

431. D’aucuns tirent argument de cela pour dire que supprimer les bordels publics ne conduirait pas seulement à répandre partout la paillardise confinée jusqu’alors en ces lieux-là, mais inciterait les hommes vagabonds et oisifs à ce vice, en le rendant plus difficile à satisfaire.
Autrefois mari d’Aufidie, te voilà son amant, Corvinus;
Et le mari d’aujourd’hui était autrefois ton rival.
Pourquoi te plaît-elle mieux en épouse d’un autre
Quand elle te déplaisait quand elle était la tienne?
La sécurité te rendrait-elle impuissant?27
Cette expérience prend mille formes:
Personne, dans toute la ville, ne voulait toucher ta femme,
Cecilianus, lorsqu’on était libre de l’approcher;
Mais maintenant que tu as placé des gardes autour d’elle
Une foule de galants l’assiègent... Habile homme! 28
432. On demanda à un philosophe qu’on surprit en pleine action, ce qu’il faisait. Il répondit très tranquillement: «Je plante un homme», ne rougissant pas plus d’être trouvé en train de faire cela que si on l’eût trouvé en train de planter des aulx. J’estime que c’est trop de bienveillance et de respect de la part d’un grand auteur religieux29
que de considérer que cet acte-là doit nécessairement être secret et pudique: dans la licence des embrassements auxquels se livraient les Cyniques, il ne parvenait pas à admettre que l’acte sexuel allait à son terme, mais pensait qu’ils se contentaient de faire des mouvements lascifs pour manifester l’impudence que professait leur école. Il pensait que pour donner libre cours à ce que la honte empêche et retient, ils avaient encore besoin de se cacher. Il n’avait pas vu d’assez près leur débauche: Diogène, quand il se masturbait en public, déclarait à ceux qui étaient là qu’il aimerait pouvoir aussi contenter son estomac en le frottant ainsi. Et à ceux qui lui demandaient pourquoi il ne cherchait pas un lieu plus commode pour manger qu’en pleine rue, il répondit: «C’est parce que j’ai faim en pleine rue.» Les femmes philosophes qui se joignaient à leur école se joignaient aussi à eux-mêmes, en tout lieu, et librement. Hipparchia ne fut admise dans la société de Cratès qu’à la condition de suivre en toutes choses les us et coutumes que la règle de son école imposait. Ces philosophes attachaient grand prix à la vertu, et refusaient toutes les sciences sauf la morale, mais accordaient l’autorité suprême aux choix faits par leur sage, qu’ils plaçaient au-dessus des lois, et ne fixaient d’autres limites aux voluptés que la modération et le respect de la liberté d’autrui30
.
433. Héraclite et Protagoras, observant que le vin semble amer au malade et agréable à celui qui est en bonne santé, qu’un aviron semble tordu dans l’eau et droit à ceux qui le voient au dehors, et autres apparences contraires dans divers objets, en tirèrent argument pour dire que tous les objets avaient en eux-mêmes les causes de ces apparences, et qu’il y avait dans le vin quelque amertume, en rapport avec le goût du malade, une certaine courbure dans l’aviron, en rapport avec ce que voit celui qui le regarde dans l’eau, et ainsi pour tout le reste. Ce qui est une façon de dire que tout est en tout, et par conséquent que rien n’est en aucune, car il n’y a rien là où il y a tout.
434. Cette façon de voir me remet en mémoire l’expérience que nous avons de ce qu’il n’est aucun aspect, ou droit, ou amer, ou doux, ou courbe, que l’esprit humain ne puisse trouver dans les écrits qu’il entreprend de fouiller. Dans le texte le plus net, le plus pur et le plus parfait qui soit, combien de fausseté et de mensonge a-t-on pu faire apparaître! Quelle hérésie n’y a trouvé assez de fondements et de preuves pour naître et se maintenir en vie? C’est pour cela que les auteurs de telles erreurs ne veulent jamais se départir de cette «preuve» que constitue l’interprétation des mots. Un personnage important, voulant me faire approuver par un argument d’autorité la quête de la pierre philosophale dans laquelle il est plongé, me cita récemment cinq ou six passages de la Bible, sur lesquels il disait qu’il s’était surtout fondé pour décharger sa conscience — car c’est un ecclésiastique. Et en vérité, sa découverte n’était pas seulement amusante, mais très bien adaptée à la défense de cette belle science!...
C’est de cela que les fables divinatrices tirent leur crédibilité. Il n’est pas de prévisionniste, s’il a une autorité telle qu’on daigne le feuilleter et scruter soigneusement tous les replis et recoins de ses paroles, à qui on ne puisse faire dire tout ce que l’on voudra, comme aux Sybilles; il est tant de façons de les interpréter qu’il est peu probable que, directement ou en biaisant un peu, un esprit intelligent n’y trouve, sur un sujet quelconque, quelque chose qui vienne étayer son point de vue.
435. C’est pourquoi un style si nébuleux et si douteux se trouve si fréquemment et si anciennement en usage: l’auteur espère par là attirer et gagner à lui la postérité, ce que le seul talent ne peut lui obtenir et même pas la faveur fortuite rencontrée par le sujet. Au demeurant, peu importe que ce soit par bêtise ou par adresse qu’il s’exprime de façon un peu obscure et contradictoire: nombre d’esprits le blutant et le secouant en tireront quantité de sens conformes ou non à ce qu’il pensait dire, mais qui lui feront tous honneur. Il se verra enrichi grâce à ses disciples, comme le sont les professeurs au moment du Lendit31
.
C’est ce qui a fait valoir plusieurs choses sans valeur, qui a fait le succès de plusieurs ouvrages et les a enrichis de tout ce qu’on a voulu y mettre, une même chose devenant l’objet de mille interprétations différentes et considérations diverses, autant qu’il nous plaît. Est-il possible qu’Homère ait voulu dire tout ce qu’on lui fait dire, et qu’il se soit prêté à des interprétations si nombreuses et diverses que les théologiens, les législateurs, les grands capitaines, les philosophes, et toutes sortes d’autres gens s’appuient sur lui, se réfèrent à lui? Qu’il soit le Maître pour toutes les fonctions, offices, et travaux? Le Conseiller universel pour toutes les entreprises? Quiconque a eu besoin d’oracles et de prévisions en a trouvé chez lui pour son propos. Un personnage savant et de mes amis a suscité bien des découvertes admirables en faveur de notre religion; et il est étonnant de voir qu’il ne peut se défaire de l’idée que ce soit le dessein d’Homère! (Il est vrai que cet auteur lui est aussi familier que s’il vivait à notre époque32
). Et ce qu’il y trouve en faveur de notre religion, bien d’autres l’avaient dans l’antiquité interprété en faveur des leurs!