II - Chapitre 12 (suite)
Apologie de Raymond Sebond (11e partie)
384. Laissons de côté cette infinie confusion d’opinions que l’on rencontre chez les philosophes eux-mêmes, et ce débat perpétuel et universel à propos de la connaissance. Car on a tout à fait raison de penser que les hommes — et je parle ici des savants les plus respectables, les plus capables — ne sont d’accord entre eux sur rien, pas même sur le fait que le ciel soit au-dessus de notre tête; car ceux qui doutent de tout doutent même de cela. Et ceux qui nient que nous puissions comprendre quoi que ce soit disent que nous n’avons pas compris que le ciel est au-dessus de notre tête. Et ces deux opinions sont sans conteste les plus fréquentes.
385. Outre cette diversité et cette division infinie, le trouble qu’il provoque en nous et l’incertitude que chacun en ressent montrent bien que notre jugement ne repose pas sur des bases solides. Ne portons-nous pas des jugements bien différents sur les choses? Combien de fois changeons-nous d’opinion? Ce que je soutiens aujourd’hui, ce que je crois, je le soutiens et je le crois de toute ma foi; toutes mes facultés et toutes mes forces s’emparent de cette opinion et me la garantissent du mieux qu’elles peuvent: je ne saurais adopter et conserver aucune vérité avec plus de force que je ne le fais pour celle-ci. Je lui appartiens tout entier, et je lui appartiens vraiment. Mais ne m’est-il pas arrivé, et pas seulement une fois, mais cent fois, mille fois, et même tous les jours d’avoir adopté un point de vue de la même façon, dans les mêmes conditions, et de l’avoir ensuite considéré comme faux? Tirer les leçons de ses erreurs est la moindre des choses! Si je me suis souvent trouvé trahi en prenant tel ou tel parti, si ma pierre de touche s’avère bien souvent fallacieuse, et ma balance mentale imprécise et peu juste, quelle certitude puis-je en tirer cette fois-ci plutôt qu’une autre? N’est-il pas stupide de me laisser berner tant de fois par mon guide? Même si le hasard nous fait changer cinq cents fois d’avis, même s’il ne fait que vider et remplir sans cesse notre conviction d’opinions toujours changeantes, comme dans un seau, la présente et dernière est toujours celle qui est « certaine » et « infaillible ». Et pour cette idée-là, il faut abandonner ses biens, sa vie, son honneur - tout:
La dernière trouvaille discrédite les précédentes
Et modifie ce qu’on pensait d’elles.
[Lucrèce, V, vv. 1413-1414]
386. Quoiqu’on nous prêche, et quoi que nous apprenions, nous devrions toujours nous souvenir de ceci: c’est l’homme qui donne, c’est l’homme qui reçoit. C’est une main mortelle qui nous le présente, et c’est une main mortelle qui l’accepte. Les choses qui nous viennent du ciel sont les seules qui aient le droit et l’autorité nécessaires pour nous convaincre, les seules qui portent la marque de la vérité. Et cette vérité, nous ne la voyons pas de nos propres yeux, nous ne la recevons pas par nos propres moyens: cette grande et sainte image ne pourrait tenir dans un endroit aussi restreint, si Dieu ne le préparait à cet usage, s’il ne le transformait et renforçait par sa grâce et sa faveur spéciale et surnaturelle. Notre misérable condition devrait au moins nous amener à nous comporter plus modestement, et avec plus de retenue dans nos changements [d’opinion]. Nous devrions nous souvenir que dans tout ce qui parvient à notre entendement, il y a souvent des choses fausses, et qu’elles nous sont parvenues par les même moyens que les autres: des outils qui se détraquent et se trompent souvent.
387. Or il n’est pas étonnant qu’ils se détraquent, se laissant si facilement plier et tordre par de futiles événements. Il est certain que notre façon d’appréhender les choses, notre jugement, et les facultés de notre âme en général sont affectés par les mouvements et les altérations du corps, altérations qui sont continuelles. Notre esprit n’est-il pas plus éveillé, notre mémoire plus prompte, notre pensée plus vive quand nous sommes en bonne santé que quand nous sommes malades? La joie et la gaieté ne nous font-elles pas voir les sujets qui se présentent à notre âme sous un tout autre jour que ne le font le chagrin et la mélancolie? Pensez-vous que les vers de Catulle ou de Sapho sont plaisants pour un vieillard avare et renfrogné comme ils le sont pour un jeune homme vigoureux et ardent? Cléomène, fils d’Anaxandridès, étant malade, ses amis lui reprochaient d’avoir des idées et des attitudes nouvelles, inhabituelles: « Je le crois bien, dit-il, car je ne suis pas le même que quand je suis en bonne santé; et comme je suis autre, mes idées et mes goûts sont différents aussi. »
388. Dans les chicanes qui emplissent nos palais de Justice, on dit souvent pour parler des criminels qui tombent sur des juges bien disposés, doux et bienveillants: « qu’il jouisse de cette chance ». Car il est certain que les jugements sont parfois plus enclins à la condamnation, plus acerbes et plus sévères, et parfois plus indulgents, plus amènes, plus enclins à l’excuse. Celui qui vient de chez lui avec la douleur que lui cause la goutte, plein de jalousie ou ayant dans l’idée le larcin commis par son valet, l’âme obscurcie et envahie par la colère, il ne faut pas douter que son jugement s’en ressentira dans ce sens. Le vénérable Sénat de l’Aréopage1
jugeait la nuit, de peur que la vue des plaignants ne corrompe ses jugements. L’air lui-même, et la sérénité du ciel provoquent en nous quelques changements, comme le disent ces vers grecs que l’on trouve chez Cicéron:
Les pensées des hommes ressemblent à ces rayons
Changeants dont Jupiter a fécondé la terre.
[Odyssée, XVIII-135-136]2
389. Il n’y a pas que la fièvre, la boisson et les accidents graves qui renversent notre jugement: les moindres événements le tourneboulent; il ne fait pas de doute, même si on ne le sent pas, que si la fièvre continue peut terrasser notre esprit, la fièvre tierce n’y apporte quelque altération selon sa mesure et son importance. Si l’apoplexie diminue et même annule complètement notre intelligence, il ne fait pas de doute non plus qu’un coup de froid3
ne l’aveugle. Par conséquent, rares sont les moments de la vie où notre jugement se trouve bien dans son assiette, notre corps étant soumis à tant de changements continuels, et actionné par de tant de sortes de ressorts que j’en crois volontiers les médecins quand ils disent qu’il est bien rare s’il n’est pas toujours un qui tire de travers!
390. D’ailleurs, cette maladie ne se découvre pas si aisément, si elle n’en est à ses extrémités et irrémédiable. Comme la raison est toujours un peu tortueuse, boiteuse et déhanchée, vis-à-vis du mensonge comme de la vérité, il est donc malaisé de se rendre compte de son malaise et de son dérèglement. J’appelle toujours « raison » cette sorte de réflexion que chacun se fait pour lui-même; mais cette « raison » dont il peut y avoir cent apparences contraires à propos du même sujet, est un instrument de plomb et de cire, que l’on peut allonger, ployer, accommoder de toutes les façons et à toutes les dimensions: il suffit de savoir comment la contourner. Quel que soit le bon dessein d’un juge, il doit prêter une grande attention — ce que la plupart négligent — aux penchants, à l’amitié, à la parenté, à la beauté et à la vengeance, et même en dehors de choses aussi importantes, à cette impression fortuite qui nous pousse à favoriser une chose plutôt qu’une autre, et qui nous fait choisir sans que la raison s’en mêle entre deux sujets semblables, ou tout autre mobile aussi vague... Car tout cela peut introduire à son insu, dans son jugement, la faveur ou la défaveur pour la cause dont il s’agit, et ainsi faire pencher la balance.
391. Moi qui m’observe de près, qui ai les yeux sans cesse dirigés sur moi, comme quelqu’un qui n’a pas grand-chose à faire ailleurs,
Peu soucieux de savoir quel roi règne
Aux pays de l’Ourse glacée,
Et ce qui peut faire trembler Tyridate.
[Horace, Odes, I, xxvi, 3]
c’est à peine si j’oserais dire la mesquinerie et la faiblesse que je trouve chez moi. J’ai le pied si instable et si mal assuré, je le trouve tellement porté à trébucher et à vaciller, ma vue est si déréglée que je me sens très différent à jeun de ce que je suis en sortant de table4
. Si ma santé est florissante et le temps beau et clair, me voilà un honnête homme; si j’ai un cor au pied, me voilà renfrogné, ronchon et fuyant. Une même allure de cheval me semble tantôt rude, tantôt aisée; un chemin cette fois-ci plus court, et une autre fois plus long; une même forme tantôt plus, tantôt moins agréable. Je suis tantôt porté à tout faire, tantôt à ne rien faire. Ce qui me plaît en ce moment me déplaira plus tard. Je suis le siège de mille mouvements impromptus et capricieux. C’est la mélancolie qui me prend, ou bien la colère; et sous son autorité particulière, c’est le chagrin qui à tel moment prédomine en moi, ou bien l’allégresse. Quand j’ouvre un livre, une fois je trouve dans tel passage des beautés remarquables qui frappent mon âme. Et une autre fois, si j’y reviens, j’ai beau le tourner et retourner, j’ai beau le plier et le manipuler, c’est une masse inconnue et informe pour moi.
392. Même dans mes propres écrits, je ne retrouve pas toujours l’air de ma première inspiration: je ne sais plus ce que j’ai voulu dire, et je me mords souvent les doigts à vouloir corriger et ajouter un nouveau sens, parce que j’ai perdu le souvenir du premier qui valait pourtant mieux. Je ne fais qu’aller et venir: mon jugement ne va pas toujours de l’avant, il flotte et erre,
Comme un frêle esquif surpris en pleine mer
Par un vent furieux.
[Catulle, XXV, 12]
et bien souvent, comme il m’arrive de le faire volontiers, quand j’ai pris le parti, à titre d’exercice et de distraction, de soutenir une opinion contraire à la mienne, mon esprit s’applique et se tourne de ce côté-là, et m’y attache si bien que je ne retrouve plus la raison de mon premier avis, et que je l’abandonne. Je me laisse entraîner, en somme, du côté où je penche, quel qu’il soit, et me voilà emporté par mon propre poids.
393. Chacun pourrait en dire à peu près autant de lui-même s’il s’observait comme je le fais. Les prêcheurs savent que l’émotion qui leur vient en parlant les incite à la foi; sous le coup de la colère nous nous attachons bien plus à défendre notre idée, nous l’imprimons en nous, et nous la faisons nôtre avec plus de véhémence et d’approbation que nous ne le ferions si nous étions calme et de sang froid. Vous exposez simplement une cause à un avocat: il vous répond, hésitant et indécis; vous sentez qu’il lui est égal de soutenir l’un ou l’autre parti: l’avez-vous assez bien payé pour qu’il y morde et la prenne à cœur? Commence-t-il à s’y intéresser, son esprit s’est-il excité à son sujet? Sa raison et sa science s’échauffent en même temps: voilà une vérité évidente et indubitable qui se fait jour dans son esprit; il y découvre une lumière toute nouvelle, il le croit en toute conscience, et s’en persuade. Je me demande même si l’ardeur qui naît de l’irritation et de l’obstination contre la pression et la violence exercées par l’autorité et le danger encouru, ou encore le souci de la réputation, n’ont pas quelquefois poussé un homme à soutenir jusqu’au bûcher une opinion pour laquelle, vis-à-vis de ses amis, et en toute liberté, il n'eût même pas pris le risque de se brûler le bout du doigt.
394. Les passions corporelles provoquent des secousses et des ébranlements qui ont beaucoup d’influence sur notre âme; mais plus grande encore est l’influence qu’elle doit à ses propres passions: elle leur est si fortement soumise que l’on dirait qu’elle n’a pas d’autre allure ni mouvement que ceux qui lui viennent de ses propres vents, et que sans leur agitation elle demeurerait inerte, comme un navire en pleine mer que les vents abandonnent. Et celui qui soutiendrait ce point de vue, conforme aux idées des Péripatéticiens, ne nous causerait guère de tort, puisqu’il est bien connu que la plupart des belles actions de l’âme ont besoin de l’impulsion donnée par les passions, et qu’elles y trouvent même leur source. La vaillance, dit-on, ne peut être atteinte sans l’aide de la colère.
Ajax fut toujours brave, mais surtout quand il devint fou.
[Cicéron, Tusculanes, IV, 23]
395. On ne s’en prend pas aux méchants et aux ennemis assez vigoureusement si l’on n’est pas courroucé5
. On veut aussi que l’avocat suscite le courroux des juges pour obtenir justice. Les passions ont animé Thémistocle et Démosthène, elles ont poussé les philosophes à travailler, à veiller, à voyager; elles nous conduisent vers ces fins utiles que sont l’honneur, le savoir, la santé. Et cette lâcheté de l’âme qui nous fait supporter les ennuis, les contrariétés, nourrit dans notre conscience la pénitence et le repentir, comme elle nous fait ressentir les fléaux que Dieu nous envoie pour notre châtiment, et ceux des contraintes imposées par l’état. La compassion sert d’aiguillon à la clémence. Et la sagesse de nous gouverner et de nous conserver est suscitée par notre crainte: combien de belles actions sont causées par l’ambition? Ou par la présomption? Il n’est en fin de compte aucune vertu éminente et vigoureuse qui ne s’accompagne de quelque agitation désordonnée. Ne serait-ce pas là une des raisons qui auraient conduit les épicuriens à décharger Dieu de tout souci et de toute sollicitude pour nos affaires, parce que sa bonté ne pouvait s’exercer envers nous sans déranger le repos de notre âme par le biais des passions, qui sont comme des piqûres et des sollicitations la conduisant vers les actions vertueuses?7
A moins qu’ils ne les aient considérées autrement, comme des tempêtes qui arrachent malencontreusement l’âme à sa tranquillité? « De même que le calme de la mer nous assure qu’aucun souffle, si léger soit-il, ne vient rider la surface de l’eau, de même on est sûr que l’âme est calme et en paix quand nulle passion ne vient à l’émouvoir8
. »
396. Quelles variations de sens et de jugement, quels conflits de pensées la diversité de nos passions ne nous offre-t-elle pas? Quelle assurance pouvons-nous donc tirer d’une chose aussi instable et aussi mobile, sujette au trouble par sa condition, et ne marchant jamais que d’un pas contraint et emprunté? Si notre jugement est influencé par la maladie elle-même, ou simplement par ce qui nous affecte, si c’est par le biais de la folie et de la précipitation qu’il perçoit les choses, comment pourrions-nous lui faire confiance?
397. N’est-il pas bien osé, de la part de la philosophie, de considérer que les hommes produisent leurs plus grands effets et sont les plus proches de la divinité quand ils sont hors d’eux-mêmes, frénétiques et insensés? C’est quand nous mettons « en veilleuse » notre raison, quand nous nous en passons, que nous nous améliorons. Les deux voies naturelles pour entrer dans la société des dieux et y prévoir le cours de nos destinées sont la « fureur divine » et le sommeil. Voilà qui est amusant: par le dérèglement que les passions produisent dans notre raison, nous devenons vertueux; par son extirpation, due à l’exaltation frénétique ou à l’image de la mort, nous devenons prophètes ou devins. Jamais je n’ai cru plus volontiers cela: c’est cette sorte d’enthousiasme radical, que la sainte Vérité a insufflé dans l’esprit philosophique, qui le contraint à admettre que cet état tranquille et serein, le plus sain dans lequel la philosophie puisse placer notre âme, n’est pas le meilleur qui soit. Nous sommes plus endormis quand nous veillons que quand nous dormons; notre sagesse est moins sage que notre folie; nos songes valent mieux que nos raisonnements. Et la pire place que nous puissions prendre, c’est en nous-mêmes.
Mais la philosophie ne pense-t-elle pas que nous puissions avoir l’intelligence de remarquer ceci: cette parole qui déclare l’esprit si grand et si clairvoyant quand il est détaché de l’homme, et qui le considère comme tellement terre à terre, ignorant et enténébré quand il est en lui, c’est une parole qui provient pourtant elle-même de l’esprit de l’homme terrestre, ignorant et enténébré; c’est donc une parole à laquelle on ne peut croire ni se fier!
398. Étant plutôt d’un tempérament mou et lourd, je n’ai pas une grande expérience de ces violentes émotions qui généralement s’emparent subitement de notre âme sans lui donner le temps de se reprendre. Mais la passion [amoureuse] qui est, dit-on, produite au cœur des hommes jeunes par l’oisiveté, même si elle se développe sans hâte et de façon mesurée, montre avec la plus grande évidence à ceux qui ont essayé de s’y opposer, la force de cette transformation et altération que subit alors notre jugement. J’ai tenté autrefois de me tenir prêt à soutenir son assaut et le vaincre — car il s’en faut de beaucoup que je sois de ceux qui appellent les vices, et je ne les suis que s’ils parviennent à m’entraîner. Je la sentais naître, croître, et se développer en dépit de ma résistance, et enfin, pleinement vivant et conscient pourtant, s’emparer de moi et me posséder, de sorte que je voyais les choses ordinaires autrement que d’habitude, comme si j’étais sous l’effet de l’ivresse. Je voyais évidemment grossir et se développer les avantages de l’objet de mes désirs, ils grandissaient et enflaient sous l’effet de mon imagination, tandis que les difficultés de l’entreprise, au contraire, s’amenuisaient et s’aplanissaient et que ma raison et ma conscience, elles, passaient à l’arrière-plan. Mais ce feu une fois éteint, mon âme reprit en un instant, comme à la clarté d’un éclair, une tout autre vision des choses, un état différent et un autre jugement: la difficulté de battre en retraite m’apparut grande et même insurmontable, et les mêmes choses se présentaient maintenant à moi avec un goût et un aspect bien différents de ceux sous lesquels l’ardeur du désir me les avait présentés. Lequel de ces deux états est le plus proche de la vérité? Pyrrhon lui-même n’en sait rien.
399. Nous ne sommes jamais exempts de maladie: les fièvres ont leur chaud et leur froid, et après avoir connu les effets d’une passion ardente, nous retombons dans ceux d’une passion frileuse. Autant je m’étais lancé en avant, autant je me rejette maintenant en arrière:
Ainsi la mer dans son va-et-vient,
Tantôt se jette sur la terre et recouvre les rochers en écumant,
S’enfonçant jusqu’aux derniers creux du sable,
Tantôt, entraînant avec elle les galets dans son repli,
Fuit, et s’abaissant, laisse la plage à découvert.
[Virgile, Énéide, XI, vv. 624 sq.]
Parce que je connais mon instabilité, il se trouve que j’en ai tiré une certaine constance dans mes opinions, et que je n’ai guère modifié les premières que j’ai eues naturellement. Car malgré l’attrait de la nouveauté, je ne change pas facilement, de peur de perdre au change. Et comme je ne suis pas capable de choisir, j’adopte le choix des autres, et je m’en tiens à l’état dans lequel Dieu m’a placé. Sinon, je serais bien incapable de m’empêcher de rouler sans cesse. C’est de cette façon que je suis resté entièrement attaché, Dieu merci, sans agitation ni trouble de conscience, aux anciennes croyances de notre religion, au travers de toutes les sectes et divisions que notre époque a produites. Les écrits des anciens (je parle ici des bons, denses et solides) m’attirent et m’amènent à peu près là où ils le veulent; celui que je viens d’entendre me semble toujours le plus fort. Il me semble qu’ils ont tous raison tour à tour, bien qu’ils se contredisent. L’aisance dont font preuve les bons esprits pour rendre vraisemblable tout ce qu’ils veulent, et le fait que rien ne soit assez étrange pour qu’ils n’entreprennent de lui donner assez de couleur pour tromper un simple d’esprit comme moi, tout cela montre évidemment combien sont faibles les preuves qu’ils avancent.
400. Le ciel et les étoiles ont changé de place pendant trois mille ans; tout le monde l’avait cru, jusqu’au jour où Cléanthe de Samos ou (selon Théophraste) Nicétas de Syracuse s’avisa de soutenir que c’était la terre qui se déplaçait en tournant autour de son axe, selon le cercle oblique du Zodiaque. Et de nos jours, Copernic a si bien établi cette théorie, qu’il l’utilise couramment pour tous les calculs astronomiques. Que peut-on tirer de cela, sinon que peu nous importe de savoir lequel de ces deux points de vue est le bon? Et qui sait d’ailleurs si dans mille ans, un troisième ne viendra pas réfuter les deux précédents?
Ainsi le temps change les choses dans sa course;
Celle qu’on aimait est méprisée; une autre la remplace,
Et sort de la disgrâce, plus recherchée de jour en jour.
La nouveauté reçoit toutes les louanges, et parmi les mortels,
Obtient maintenant une étonnante estime.
[Lucrèce, V, vv 1275 sq.]
401. Ainsi quand quelque théorie nouvelle se présente à nous, nous avons bien des motifs de nous en défier, et de considérer qu’avant qu’elle ne soit élaborée, c’était la théorie contraire qui était en vogue: comme elle a été renversée par celle-ci, il pourrait en apparaître dans l’avenir une troisième qui viendrait de même abattre la seconde. Avant que les principes d’Aristote ne fussent mis à l’honneur, d’autres satisfaisaient la raison humaine, comme ceux-ci nous contentent maintenant. Quelles lettres de créance, quel privilège particulier ont-ils pour que le cours de notre invention s’arrête à eux, et qu’en eux nous ayons foi pour les temps à venir? Ils courent tout autant le risque d’être jetés dehors que leurs devanciers. Quand on me harcèle avec un nouvel argument, je dois considérer que ce à quoi je ne puis m’opposer de façon satisfaisante, un autre y parviendra. Car c’est une grande faiblesse d’esprit que de croire à toutes les apparences dont nous ne parvenons pas à nous défaire. De ce fait, la croyance de tous les gens du commun — et nous sommes tous des gens du commun — serait comme une girouette, car leur âme faible et sans résistance serait sans cesse soumise à telle et telle impression, la dernière effaçant toujours la trace de la précédente. Selon les règles du droit, celui qui se considère comme en état d’infériorité doit en référer à son avocat-conseil, ou s’en remettre aux plus sages que lui, à qui il doit son instruction.
402. Depuis combien de temps la médecine existe-t-elle? On dit qu’un nouveau venu, qu’on appelle Paracelse, change et bouleverse toutes ses règles anciennes, et prétend que jusqu’ici, elle n’a servi qu’à faire mourir les hommes. Il me semble qu’il démontrera cela facilement! Mais de là à soumettre ma vie à sa jeune expérience...17
Je trouve que ce ne serait pas très prudent. Il ne faut pas croire n’importe qui, dit le proverbe, car n’importe qui peut dire n’importe quoi. Un homme qui fait profession d’être à l’affût des nouveautés et des transformations dans le domaine des sciences physiques me disait il n’y a pas si longtemps que tous les auteurs anciens s’étaient notoirement trompés sur la nature et le mouvement des vents, et qu’il me ferait toucher cela du doigt si je voulais bien l’écouter. Après avoir patiemment écouté ses arguments, qui avaient tous quelque chose de vraisemblable, je lui dis: « Comment faisaient donc ceux qui, suivant les lois de Théophraste, allaient en Occident? Mettaient-ils le cap sur l’Orient? Allaient-ils de côté ou à reculons? — C’est un heureux hasard, me répondit-il, mais de toutes façons, ils se trompaient. » Je lui rétorquai alors que j’aimais mieux m’en remettre aux faits qu’aux raisonnements.
403. Or ce sont bien là des choses qui se contredisent souvent. On m’a dit qu’en Géométrie (discipline qui pense avoir atteint le plus haut degré de certitude entre toutes les sciences), il se trouve des démonstrations irréfutables, allant contre les faits que l’on observe dans l’expérience. Jacques Pelletier me disait ainsi quand il était chez moi9
qu’il avait trouvé deux lignes se dirigeant l’une vers l’autre comme pour se rencontrer10
, et qu’il pouvait cependant démontrer qu’elles ne pourraient jamais le faire, même à l’infini. Les arguments et les raisonnements des Pyrrhoniens, d’ailleurs, ne servent qu’à ruiner ce que l’expérience semblent montrer; et il est étonnant de voir jusqu’où la souplesse de notre raison les a suivis dans leur dessein de combattre l’évidence des faits. Ils démontrent en effet que nous ne nous déplaçons pas, que nous ne parlons pas, qu’il n’y a pas de choses pesantes ni chaudes, avec la même force dans l’argumentation que celle que nous employons pour prouver les choses les plus vraisemblables.
404. Ptolémée, qui a été un grand savant, avait établi les bornes de notre monde. Tous les philosophes de l’antiquité ont cru qu’ils le connaissaient dans toute son étendue, sauf quelques îles lointaines qui pouvaient leur avoir échappé. C’eût été pyrrhoniser, il y a mille ans, que de mettre en doute la géographie, et les opinions que tout un chacun en avait fait siennes. C’était une hérésie que de reconnaître qu’il y eût des antipodes; et voilà que de nos jours vient d’être découverte une immense étendue de terre ferme, pas simplement une île ou une contrée particulière, mais une partie à peu près aussi grande que celle que nous connaissions. Les géographes de ce temps ne manquent pourtant pas d’affirmer que désormais tout a été découvert, et qu’on a tout vu.
Car ce que nous avons sous la main nous plaît,
Et nous semble préférable à tout.
[Lucrèce, V, v. 1541]
Reste à savoir, puisque Ptolémée s’est trompé là-dessus autrefois en faisant confiance à sa raison, si ce ne serait pas une sottise de ma part que de me fier à ce qu’on en dit maintenant, et s’il n’est pas plus vraisemblable que ce grand corps, que nous appelons le monde, est une chose bien différente de ce que nous en jugeons.
405. Platon prétend que le monde change de toutes sortes de façons, que le ciel, les étoiles et le soleil inversent parfois le mouvement que nous leur connaissons, faisant passer l’Orient à l’Occident. Les prêtres égyptiens ont dit à Hérodote que depuis leur premier roi, soit sur une durée de onze mille ans (et ils lui ont montré les statues de tous ces rois faites d’après le modèle vivant), le soleil avait changé de cours quatre fois; que la mer et la terre se changent alternativement l’une en l’autre; que l’époque de la naissance du monde est indéterminée. Aristote et Cicéron ont dit la même chose. Et quelqu’un11
, parmi nous les chrétiens, a dit que le monde existe de toute éternité, mourant et renaissant sans cesse; il en a pris à témoin Salomon et Isaïe, pour éviter les objections disant que Dieu a été un créateur sans créature, qu’il fut un temps oisif, et qu’il s’est délivré de cette oisiveté en s’attelant à cet ouvrage, et que celui-ci est par conséquent sujet au changement.
406. Pour la plus fameuse des Écoles grecques12
, le monde est considéré comme un dieu conçu par un autre dieu plus grand, et composé d’un corps et d’une âme logée en son centre, se développant selon des proportions musicales jusqu’à sa circonférence; et ce monde est divin, bienheureux, très grand et très sage, et éternel. En son sein résident d’autres dieux: la Terre, la Mer, les Astres, qui entretiennent entre eux une perpétuelle et harmonieuse agitation, une sorte de danse divine, tantôt se rencontrant, tantôt s’éloignant, se cachant, se montrant, dans un ordre changeant, tantôt devant, tantôt derrière.
407. Héraclite considérait que le monde était formé de feu, et que selon l’ordre des choses, il devait s’embraser et se transformer en feu quelque jour, pour ensuite renaître. Et Apulée dit à propos des hommes qu’ils sont: « mortels en tant qu’individus, mais immortels en tant qu’espèce.13
» Alexandre écrivit à sa mère pour lui rapporter la narration d’un prêtre égyptien figurant sur l’un de leurs monuments, prouvant que l’antiquité de ce peuple était infinie, et décrivant14
la naissance et le développement des autres pays de façon véridique. Cicéron et Diodore ont en leur temps déclaré que les Chaldéens conservaient la trace de quelque quatre cent mille ans d’histoire. Aristote, Pline, et d’autres, prétendent que Zoroastre vivait six mille ans avant l’époque de Platon. Et Platon, de son côté, que les gens de la ville de Saïs, avaient des documents écrits s’étendant sur huit mille ans, et que la ville d’Athènes fut bâtie mille ans avant celle de Saïs. Épicure, quant à lui, dit que les choses telles que nous les voyons ici sont en même temps, et exactement semblables, en plusieurs autres mondes. Et il l’eût dit avec encore plus d’assurance s’il eût pu voir les étranges exemples de similitude et analogie entre le nouveau monde des Indes occidentales et le nôtre, présent et passé.
408. En vérité, en considérant ce qui est parvenu à notre connaissance sur l’évolution de nos sociétés terrestres, je me suis souvent étonné de voir comment un si grand nombre d’opinions populaires, et de mœurs et croyances sauvages peuvent se ressembler si bien alors qu’elle sont tellement éloignées dans l’espace et dans le temps, et qu’elles ne semblent pourtant en aucune façon relever de notre raison naturelle. C’est vraiment un grand artisan de miracles que l’esprit humain; mais ces coïncidences ont encore je ne sais quoi de plus hétéroclite: on en retrouve jusque dans les noms et en mille autres choses. Car il est des peuples qui, pour autant que nous le sachions, n’ont jamais entendu parler de nous, et chez lesquels la circoncision était à la mode; où de grands états et de grandes villes étaient dirigés par des femmes, et sans hommes; où nos jeûnes et notre carême avaient cours aussi, avec en plus l’abstinence envers les femmes; où nos croix étaient prisées de diverses façons: ici on en honorait les sépultures, là on les utilisait — et notamment celles de Saint-André — pour se défendre contre les visions nocturnes, et sur les lits des enfants pour les protéger des sortilèges; ailleurs, on en trouva une, faite de bois, et de grande hauteur, adorée comme dieu de la pluie, et très loin à l’intérieur des terres. On trouva aussi des hommes qui étaient vraiment à l’image de nos confesseurs; de même que l’usage des mitres, le célibat des prêtres, l’art de la divination par les entrailles des animaux sacrifiés; l’abstinence de toute sorte de chair et de poisson pour leur nourriture; la même façon, chez les prêtres, d’utiliser dans leurs offices une langue particulière, et non la langue courante; et encore cette idée que le premier dieu fut chassé par un autre qui était son frère puîné; que les hommes furent créés avec toutes sortes d’avantages qui leur ont été retirés depuis à cause de leurs péchés: leur territoire changé, leur condition naturelle dégradée; le fait qu’autrefois ils ont été submergés par une inondation venue du ciel, que seul un petit nombre de familles en réchappèrent en se réfugiant dans les grottes de montagnes élevées, dont ils bouchèrent l’entrée, de telle façon que l’eau ne put y entrer, après y avoir enfermé plusieurs sortes d’animaux. Quand la pluie vint à cesser, ils en firent sortir des chiens, et voyant que ceux-ci revenaient bien propres et mouillés, ils en conclurent que l’eau n’avait pas encore beaucoup baissé. Mais quand ils en eurent fait sortir d’autres et qu’ils les virent revenir tout crottés, alors ils sortirent repeupler le monde qui leur apparut alors seulement rempli de serpents15
.
409. On a même trouvé, dans certains endroits, la croyance au Jugement Dernier, de sorte que les habitants s’offensaient grandement du comportement des Espagnols qui dispersaient les os des trépassés en fouillant les trésors des sépultures, disant que ces os séparés ne pourraient pas facilement être rassemblés; on a rencontré aussi dans ces contrées, un trafic qui se fait par le troc et non autrement, dans des foires et sur des marchés, de nains et d’individus difformes, pour l’ornement des tables des princes; l’usage de la fauconnerie selon la nature des oiseaux; des impôts très lourds; des raffinements dans le jardinage; des danses et des sauts de saltimbanques; de la musique instrumentale; l’usage des armoiries; des jeux de paume, les jeu de dés et de hasard pour lesquels ils se passionnent souvent au point de s’y mettre en jeu eux-mêmes avec leur liberté; une médecine reposant uniquement sur la magie; une façon d’écrire par le moyen de figures; la croyance en un seul premier homme, père de tous les peuples; le culte d’un dieu qui vécut autrefois comme un homme dans une parfaite virginité, dans le jeûne et la pénitence, prêchant la loi de la nature et pratiquant des cérémonies religieuses, et qui disparut du monde sans subir de mort naturelle; la croyance aux géants; l’usage de s’enivrer par des breuvages et de boire le plus possible; celui des ornements religieux peints d’ossements et de têtes de morts; des surplis, de l’eau bénite, des goupillons; des femmes et des serviteurs qui se disputent pour être brûlés et enterrés avec leur maître ou leur mari trépassé; une règle qui veut que les aînés héritent de tous les biens, et que rien ne soit réservé au puîné, si ce n’est l’obéissance16
; une coutume, lors de l’accession à certaines fonctions de grande autorité, qui impose au promu de prendre un nouveau nom et d’abandonner le sien; et celle de verser de la chaux sur le genou du nouveau-né en lui disant: « Tu viens de la poussière, et tu retourneras en poussière. » Et encore: l’art de pratiquer les augures.
410. Ces pâles imitations de notre religion, que l’on a pu voir dans les exemples précédents, témoignent de sa divinité et de sa dignité. Elle ne s’est pas seulement insinuée dans tous les peuples infidèles de ce côté-ci, par une sorte d’imitation, mais également chez ces barbares, comme par l’effet d’une inspiration surnaturelle et commune. On y trouve en effet également la croyance au purgatoire, mais sous une forme nouvelle: ce que nous attribuons au feu, ils le prêtent au froid, et imaginent que les âmes sont purifiées et punies par la rigueur d’un froid extrême; et cet exemple me fait penser à une autre différence amusante: si l’on a trouvé des peuples qui aimaient à dévoiler l’extrémité de leur membre viril, et en retranchaient la peau à la façon des musulmans et des juifs, on en a trouvé d’autres qui craignaient tellement de le montrer qu’ils faisaient en sorte, en l’attachant par de petits cordons, que la peau en fût bien soigneusement étirée et attachée au-dessus, de peur que cette extrémité ne fût à l’air. Et voilà encore une autre différence: alors que nous honorons les rois et les fêtes en revêtant nos meilleurs habits, dans certains pays, pour montrer leur infériorité et leur soumission à leur roi, les sujets se présentent devant lui dans leurs vêtements les plus humbles, et en entrant au palais, enfilent quelque vieille robe déchirée par-dessus la leur, de façon à ce que tout lustre et ornement soit réservé au maître. Mais poursuivons...