II - Chapitre 12 (suite)

Apologie de Raymond Sebond (10e partie)


     348. L’homme est très soucieux d’allonger son existence; il y emploie toutes ses facultés. Pour conserver son corps, il a la sépulture; pour conserver son nom, la gloire.
Ne pouvant supporter sa condition, il a employé toute son intelligence à se reconstruire et à s’étayer par ses inventions. L’âme ne pouvant se tenir debout du fait de son trouble et de sa faiblesse, cherche sans cesse et partout des consolations, des espérances et des fondements, ou des circonstances extérieures auxquelles s’attacher et se greffer. Et si chimériques et peu solides que soient celles que son imagination les lui forge, elle s’y repose plus sûrement qu’en elle-même, et plus volontiers.

     349. Mais ceux qui sont les plus obstinés dans cette idée si juste et si claire de l’immortalité de nos esprits, il est étonnant de voir comment ils se sont trouvés incapables et impuissants à l’établir par leurs seules forces humaines. « Rêves d’un homme qui désire, mais ne prouve rien » disait un Ancien

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. L’homme peut comprendre par là que c’est par le seul fait du destin et du hasard qu’il découvre la vérité par lui-même, puisque lorsqu’il l’a sous la main, il ne parvient même pas à la saisir et à la conserver, et que sa raison n’a pas la force d’en tirer parti

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. Toutes les choses produites par notre capacité à connaître et à juger, vraies ou fausses, sont incertaines et prêtent à discussion. C’est pour nous punir de notre fierté, nous instruire de notre misère et de notre impotence, que Dieu causa le trouble et la confusion de l’antique tour de Babel.

     350. Tout ce que nous entreprenons sans son aide, tout ce que nous voyons sans être éclairé par sa grâce n’est que vanité et déraison. L’essence même de la vérité, uniforme et constante, quand le hasard nous permet de la détenir, nous l’altérons et la corrompons par notre faiblesse. Quel que soit le comportement adopté par l’homme, Dieu fait toujours en sorte qu’il aboutisse à cette confusion dont il nous donne une image si vive avec celle du juste châtiment dont il frappa l’orgueil démesuré de Nemrod, et anéantit ses vaines tentatives pour bâtir sa pyramide

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. « Je confondrai la sagesse des sages et réprouverai la prudence des prudents

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. » La diversité des idiomes et des langues par laquelle il perturba cette construction, est-ce autre chose que cette perpétuelle discordance des points de vue et des arguments qui accompagne et embrouille les vains efforts pour bâtir la science humaine? Et inutilement... Qu’est-ce qui pourrait nous retenir, si nous avions seulement un grain de connaissance? Ce que dit ce saint m’a fait grand plaisir: « Les ténèbres qui entourent ce qui nous est utile sont un exercice d’humilité pour nous et un frein pour notre orgueil

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.
 » Jusqu’à quel point de présomption et d’insolence portons-nous notre aveuglement et notre sottise?

     351. Mais pour en revenir à mon sujet: il est bien normal que la vérité d’une aussi noble croyance nous ne la devions qu’à Dieu lui-même et à sa grâce, puisque c’est de son seul bon vouloir que nous recevons le fruit de l’immortalité, à savoir la jouissance de la béatitude éternelle.

     352. Reconnaissons sincèrement que Dieu seul nous l’a dit, et la foi aussi: ce n’est pas un enseignement fourni par la nature ni par notre raison. Et celui qui analysera et sondera son Être et ses forces, intérieurement et extérieurement, sans ce divin privilège, celui qui observera l’homme sans l’embellir n’y verra ni valeur ni capacité qui sente autre chose que la terre et la mort. Plus nous donnons, et devons, et rendons à Dieu, plus nous nous conduisons chrétiennement.

     353. Ce que ce philosophe stoïcien dit tenir de l’acquiescement fortuit de l’opinion populaire

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, n’aurait-il pas mieux valu qu’il le tînt de Dieu? « Quand nous discutons de l’immortalité de l’âme, le consentement unanime des hommes qui craignent les dieux infernaux ou les honorent n’est pas un argument de peu de poids. Je tire parti de cette conviction générale.

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 »

     354. Or la faiblesse des arguments humains sur ce sujet se manifeste notamment par les circonstances fabuleuses qu’ils ont associées à cette idée, pour trouver de quelle nature était cette immortalité qui est la nôtre. Laissons de côté les Stoïciens: «  Ils nous accordent une longue durée de vie, comme aux corneilles; ils disent que nos âmes doivent durer longtemps, mais pas éternellement.

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 » Ils donnent aux âmes une vie qui s’étend au-delà de celle-ci, mais limitée. L’idée la plus universelle, la plus communément admise, et qui est parvenue jusqu’à nous, a été celle dont on a dit que l’auteur était Pythagore, non qu’il en ait été le premier inventeur, mais parce qu’elle tira un grand poids et un grand crédit du fait de son approbation, qui faisait alors autorité. Elle dit que les âmes, quand elles nous ont quitté, ne font que passer d’un corps à l’autre, d’un lion à un cheval, d’un cheval à un Roi, allant ainsi sans cesse d’une demeure à l’autre

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.

     355. Et lui-même disait se souvenir d’avoir été Æthalidès, puis Euphorbe, puis Hermotime, et enfin, de Pyrrhus, être passé dans Pythagore, ayant ainsi le souvenir de lui-même depuis deux cent six ans

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. Et certains ajoutaient que ces âmes remontent parfois au ciel, et en redescendent encore:
Ô mon père faut-il croire que des âmes s’élèvent jusqu’au ciel
Et revêtent de nouveau des corps pesants?
Qui peut inspirer à ces malheureux
Un aussi violent désir de vivre?

[Virgile, Énéide, VI, 719]

     356. Origène les fait osciller sans cesse du bon au mauvais état

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. Varron prétend qu’au bout de quatre cent quarante ans de ces changements, elles rejoignent leur premier corps. Chrysippe, lui, pense que cela doit se produire après un certain laps de temps, inconnu et non limité. Platon dit tenir de Pindare et de la poésie ancienne cette idée des vicissitudes infinies des mutations auxquelles l’âme est prédestinée, n’ayant à attendre que des souffrances et des récompenses temporaires dans l’autre monde, puisque sa vie dans celui-ci n’est que temporaire également, conclut de tout cela qu’elle possède une exceptionnelle connaissance des affaires du ciel, de l’enfer, et d’ici-bas, où elle a passé, repassé, et séjourné à plusieurs reprises — ce qui lui donne matière à réminiscence.

     357. Voici ce qu’il dit encore ailleurs

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de ces transformations: « Celui qui a vécu dans le bien rejoint l’astre qui lui a été assigné. Celui qui a vécu dans le mal passe dans le corps d’une femme. Et si, même alors il ne se corrige pas, il se transforme en un animal correspondant à son comportement vicieux; et il ne verra la fin de sa punition que lorsqu’il reviendra à sa constitution naturelle, quand il se sera détaché par un effort de sa raison des traits grossiers, stupides et rudimentaires qui étaient en lui. »

     358. Je ne veux pourtant pas négliger l’objection faite par les Épicuriens à cette transmigration d’un corps en un autre, car elle est plaisante: ils demandent ce qui se passerait, si la foule des mourants venait à être plus grande que celle de ceux qui naissent? Les âmes délogée de leur gîte en seraient à se bousculer pour prendre la première place dans une nouvelle enveloppe

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. Ils demandent aussi à quoi elles passeraient leur temps en attendant qu’un logis leur soit disponible... Ou encore, à l’inverse, s’il naissait plus d'êtres vivants qu’il n’en mourait, ils disent que les corps seraient dans un mauvais pas en attendant qu’une âme leur soit infusée, et que certains d’entre eux mourraient avant même d’avoir été vivants!
N’est-il pas ridicule de supposer que les âmes attendent
Leur tour au moment des accouplements suscités par Vénus
Et la naissance des bêtes sauvages, et que ces immortelles
Se bousculent pour avoir des organes mortels,
Qu’il se fait une course pour être la première?

[Lucrèce, III, 777]

     359. Certains penseurs ont assujetti l’âme au corps des trépassés: c’est elle qui anime les serpents, vers et autres bêtes qui sont engendrés, dit-on, par la corruption de nos membres et même de nos cendres. D’autres la divisent en une partie mortelle, et une autre immortelle. D’autres encore considèrent qu’elle est corporelle, mais néanmoins immortelle. Quelques-uns la font immortelle, sans qu’elles aient un savoir et incapables de connaître. Il en est même, parmi les chrétiens

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qui ont estimé que des âmes des condamnés naissaient des diables, comme Plutarque pense que naissent des dieux de celles qui sont sauvées. Car il y a peu de choses que cet auteur affirme de façon aussi catégorique que celle-ci, alors qu’il conserve partout ailleurs une attitude dubitative et ambiguë.

     360. « Il faut penser, dit-il, et croire fermement, que les âmes des hommes vertueux selon la nature et la justice divine, deviennent des saints, les saints des demi-dieux; et les demi-dieux, après avoir été parfaitement nettoyés et purifiés comme on le fait dans les cérémonies de purification, délivrés de toute possibilité de souffrir, et de tout risque de mourir, deviennent alors, non par le fait d’une ordonnance civile, mais véritablement et de façon très vraisemblable, des dieux complets et parfaits, en recevant une fin très heureuse et très glorieuse. » Mais si quelqu’un veut le voir, lui qui est pourtant parmi les plus retenus et les plus modérés de la troupe des auteurs, s’escrimer avec plus de hardiesse et nous raconter des miracles sur la question, je le renvoie à son traité « Sur la Lune »

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et à celui du « Démon de Socrate », là où, de façon plus évidente que partout ailleurs, on peut voir comment les mystères de la philosophie ont bien des choses étranges en commun avec celles de la poésie. C’est que l’entendement humain se perd à vouloir sonder et contrôler toutes les choses jusqu’en leur extrémité, de la même façon que nous, qui retombons en enfance quand nous sommes fatigués et tourmentés par la longue course de notre vie.
Voilà donc les beaux et sûrs enseignements que nous pouvons tirer de la connaissance humaine à propos de l’âme.

     361. Ce qu’elle nous apprend sur le corps n’est pas moins hasardeux. Choisissons-en un ou deux exemples, car autrement nous nous perdrions dans cette mer vaste et trouble des erreurs médicales... Voyons si l’on s’accorde au moins sur le point de savoir comment les hommes se reproduisent. En ce qui concerne leur production originelle, il n’est pas étonnant que pour un événement si important et si ancien l’entendement humain se trouble et se disperse. Archélaos, le naturaliste, dont Socrate fut le disciple et le mignon, disait (selon Aristoxène) que les hommes, comme les animaux, avaient été faits avec un limon laiteux produit par la chaleur de la terre. Pythagore dit que notre semence est l’écume de notre meilleur sang; Platon, qu’elle provient de l’écoulement de la moelle de la colonne vertébrale, et il appuie cela sur le fait que c’est l’endroit où se ressent en premier la fatigue du coït. Alcméon pense que c’est une partie de la substance du cerveau, et il en veut pour preuve que la vue se trouble chez ceux qui s’adonnent par trop à cet exercice. Pour Démocrite, il s’agit d’une substance provenant du corps tout entier.

     362. Épicure pense que la semence provient de l’âme et du corps. Aristote, que c’est une excrétion de ce qui alimente le sang, et la dernière qui se répand dans nos membres. D’autres pensent que c’est du sang cuit et transformé par la chaleur des génitoires, s’appuyant sur le fait que dans les efforts extrêmes, on rend du sang pur. Cette dernière opinion semble la plus probable, si toutefois on peut tirer quelque probabilité d’une confusion aussi complète.

     363. Et pour expliquer comment cette semence atteint son but, combien d’opinions contraires! Aristote et Démocrite considèrent que les femmes n’ont pas de sperme, et que ce qu’elles émettent sous l’empire de la chaleur et du plaisir n’est qu’une sécrétion qui n’est en rien utile à la génération. Galien et ses successeurs, au contraire, pensent que sans la rencontre des semences, la génération ne peut avoir lieu. Voilà donc les médecins, les philosophes, les juristes et les théologiens aux prises pêle-mêle avec nos femmes sur le fait de savoir à quel terme les femmes portent leur fruit. Et moi, me fondant sur ma propre expérience, j’appuie ceux qui estiment la durée de la grossesse à onze mois. Le monde s’appuie sur cette expérience, et il n’est petite femme si simplette qu’elle ne puisse donner son avis dans ce débat et de ce fait nous ne saurions tomber tous d’accord.

     364. Cela suffit pour démontrer que l’homme n’en sait pas plus sur lui-même quand il s’agit de son corps que quand il s’agit de son esprit. Nous l’avons confronté à lui-même, et sa raison à elle-même, pour voir ce qu’elle nous en dirait. Et il me semble avoir suffisamment montré à quel point elle se comprend peu elle-même. Et celui qui ne se comprend pas lui-même, que peut-il bien comprendre? « Comme si l’on pouvait mesurer quelque chose quand on ne sait pas se mesurer soi-même! »

     365. En vérité, Protagoras nous en contait de belles, quand il faisait de l’homme la mesure de toutes choses, lui qui ne sut jamais seulement quelle était la sienne! Et si ce n’est lui, sa dignité ne permet pourtant pas qu’une autre créature ait sur lui cet avantage. Or il est tellement en contradiction avec lui-même, chacun de ses jugements en renversant sans cesse un autre, cette proposition positive n’était qu’une simple plaisanterie, nous conduisant nécessairement à conclure à la nullité de l’instrument comme de l’arpenteur. Quand Thalès estime que la connaissance de l’homme est très difficile pour l’homme lui-même, il lui montre que toute autre connaissance lui est du même coup impossible.

     366. Vous

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pour qui j’ai pris la peine de faire un si long exposé, contrairement à mes habitudes, vous ne manquerez pas de soutenir votre Sebon par la façon ordinaire d’argumenter à laquelle vous êtes entraînée chaque jour, et vous exercerez ce faisant et votre esprit et votre étude; car cette dernière passe d’escrime que je viens d’évoquer, il ne faut l’employer que comme ultime remède. C’est un coup désespéré, par lequel vous abandonnez vos armes pour faire perdre les siennes à votre adversaire, une botte secrète dont il faut se servir rarement, et parcimonieusement. Car il est très téméraire de vous perdre vous-même pour causer la perte d’un autre.

     367. Il ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme le fit Gobrias

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. Celui-ci était aux prises dans un combat corps à corps avec un seigneur de Perse, quand Darius survint, l’épée au poing, mais craignant de frapper, de peur d’atteindre Gobrias lui-même. Ce dernier lui cria de frapper hardiment, quand bien même il devrait les transpercer tous les deux!

     368. J’ai vu réprouver comme injustes des armes et des conditions de combat singulier si désespérées, que celui qui s’y offrait se mettait en situation de périr inévitablement

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avec son adversaire. Les Portugais prirent dans la mer des Indes quelques Turcs

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qu’ils firent prisonniers. Ne supportant plus leur captivité, ceux-ci prirent une résolution qui leur réussit: en frottant l’un contre l’autre des clous de navire, ils provoquèrent une étincelle au-dessus de barils de poudre qui se trouvaient dans leur geôle, et ainsi embrasèrent et mirent en cendre à la fois eux-mêmes, leurs maîtres et le vaisseau

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.

     369. Nous nous heurtons ici aux limites et frontières ultimes des sciences: l’excès en est mauvais, tout comme pour la vertu. Demeurez sur la voie commune: il n’est pas bon de vouloir être si subtil et si fin. Souvenez-vous du proverbe toscan: « Qui trop s’amincit se brise

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. » Dans vos opinions et vos pensées, comme dans votre comportement et en toute autre chose d’ailleurs, je vous conseille la modération et la mesure. Fuyez le nouveau et l’insolite: les chemins détournés me déplaisent. Vous qui de par l’autorité que votre grandeur vous procure, et plus encore du fait de vos qualités personnelles, pouvez d’un clin d’œil commander à qui vous plaît, vous auriez dû donner cette charge à quelqu’un qui fît profession de lettré, et qui eût bien autrement renforcé et enrichi ces idées-là. En voici pourtant suffisamment pour ce que vous avez à en faire.

     370. Épicure disait des lois que les pires d’entre elles étaient si nécessaires que sans elles, les hommes s'entre-dévoreraient. Et Platon confirme

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lui aussi que sans lois nous vivrions comme des animaux. Notre esprit est un outil vagabond, dangereux et téméraire: il est difficile d’y introduire de l’ordre et de la mesure. Aujourd’hui, ceux qui ont quelque supériorité sur les autres et une vivacité d’esprit particulière, nous les voyons s’affranchir presque tous des règles communes en matière d’opinion et de mœurs: c’est bien rare si l’on en trouve un qui soit mesuré et sociable.

     371. On a raison de donner à l’esprit humain des barrières aussi étroites que possible. Dans l’étude comme dans le reste, ses pas doivent être comptés et réglés comme il faut; il faut définir méthodiquement les limites de son terrain de chasse. On le bride et le garrotte avec des religions, des lois, des coutumes, des sciences, des préceptes, des peines et des récompenses, mortelles et immortelles; et l’on voit que malgré tout, du fait de son instabilité et de sa mobilité, il échappe à tous ces liens. C’est un corps évanescent

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, qu’on ne sait par où saisir et comment diriger; un corps divers et multiforme, sur lequel on ne peut faire de nœud ni avoir de prise. Certes, il est bien peu d’âmes qui soient assez rigoureuses, fortes et bien nées pour qu’on puisse se fier à leur propre conduite, et qui puissent aller en voguant avec modération et sans témérité sur la liberté de leurs jugements, au-delà des opinions communes. Il est plus commode de les placer sous tutelle.

     372. C’est un glaive dangereux que l’esprit, et pour son possesseur lui-même, s’il ne sait pas en user avec méthode et discernement. Il n’y a aucun animal à qui il faille donner avec plus de raison des œillères pour maintenir son regard fixé sur ses pas, et l’empêcher de divaguer ici ou là, en dehors des ornières que lui tracent l’usage et les lois. Il vous siéra donc mieux de vous en tenir aux sentiers battus, quels qu’ils soient, plutôt que de vous laisser aller vers une licence effrénée. Mais si l’un de ces nouveaux docteurs

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entreprend de faire étalage de sa science en votre présence, aux dépens de son salut et du vôtre, pour vous débarrasser de cette dangereuse peste qui se répand chaque jour un peu plus dans vos cours, en cas d’extrême nécessité, ce système de prévention

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empêchera que la contagion de ce poison vienne nuire à vous-même et à votre entourage.

     373. La liberté et l’audace d’esprit des Anciens faisaient naître dans la philosophie et les sciences humaines plusieurs écoles ayant des opinions différentes, chacun s’efforçant de juger et de choisir avant de prendre parti. Mais à présent que les hommes vont tous du même pas, « attachés et voués à certaines opinions fixes et déterminés, jusqu’à en être réduits à défendre même les points de vue qu’ils n’approuvent pas », que la culture nous est imposée par l’autorité civile, que les écoles n’ont plus qu’un seul modèle, le même enseignement et une doctrine bien arrêtée, on ne regarde plus ce que les pièces de monnaie pèsent et valent, mais chacun à son tour en accepte le prix que le commun accord et le cours leur attribuent: on ne les juge plus sur leur valeur intrinsèque, mais seulement sur leur usage, et ainsi toutes choses se valent. On accepte la médecine

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comme on le fait de la géométrie. Et les tours de passe-passe, les enchantements, les « nouements d’aiguillette », la communication avec les esprits des trépassés, les prévisions de l’avenir, les horoscopes et jusqu’à cette ridicule poursuite de la « pierre philosophale », tout est admis sans contestation.

     374. Il suffit de savoir que « le lieu de Mars » se situe au milieu du triangle de la main

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, celui de Vénus au pouce, et de Mercure au petit doigt, et que si la « ligne de cœur » coupe le tubercule de l’index, c’est un signe de cruauté; mais que quand elle tombe sous le médius et que la ligne de chance fait un angle au même endroit avec la ligne de vie, c’est le signe d’une mort malheureuse; et enfin que si, chez une femme, la ligne de chance est ouverte et ne ferme pas l’angle avec la ligne de vie, cela indique qu’elle ne sera guère chaste. Je vous prends vous-même à témoin: avec cette science, un homme ne peut-il s’acquérir réputation et faveurs dans toutes les assemblées?

     375. Théophraste disait que la connaissance humaine, véhiculée par les sens, pouvait juger des choses jusqu’à un certain point, mais que, parvenue aux causes dernières et premières, il lui fallait s’arrêter et que sa pointe s’y émoussait, à cause de sa faiblesse et de la difficulté de ces choses-là. C’est une idée modérée et agréable de penser que notre capacité nous rend capables d’aller jusqu’à la connaissance de certaines choses, mais qu’elle a néanmoins ses limites, au-delà desquelles il est téméraire de vouloir l’utiliser. C’est un point de vue acceptable, et soutenu par des gens conciliants. Mais il est malaisé de donner des bornes à notre esprit: il est curieux et avide, et n’a pas plus de raison de s’arrêter à mille pas qu’à cinquante.

     376. J’ai constaté par expérience que ce sur quoi l’un achoppait l’autre y parvenait; que ce qui était inconnu à un siècle donné, le siècle suivant le révélait; que les sciences et les arts ne sortent pas d’un moule mais qu’on leur donne forme et apparence peu à peu, en les maniant et les polissant à plusieurs reprises, comme les ours donnent forme à leurs petits à force de les lécher

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. Ce que ma force ne peut parvenir à faire, je ne cesse pourtant de l’éprouver et essayer: en tâtant et pétrissant cette nouvelle matière, en la manipulant et la réchauffant, je donne à celui qui viendra après moi un peu plus de facilité pour en jouir à son aise, et la lui rendre plus souple et plus maniable:
Comme s’amollit au soleil la cire de l’Hymette,
Et pétrie sous le pouce prend mille formes
Et devient plus utile à force d’être maniée.

[Ovide, Métamorphoses, X, 284]

     377. Et celui qui viendra ensuite en fera autant pour le troisième: ce qui fait que la difficulté ne doit pas me désespérer, non plus que mon incapacité, car ce n’est que la mienne. L’homme est capable de tout comme de rien

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. S’il reconnaît, comme le dit Théophraste, être dans l’ignorance des causes premières et des principes, qu’alors il m’épargne carrément tout le reste de sa science: si la base lui manque, son argumentation tombe par terre. La discussion et la recherche n’ont pas d’autre but ni de terme que les principes: si cette fin ne borne pas leur course, les voilà lancés dans une incertitude perpétuelle. « Une chose ne peut pas être plus ou moins comprise qu’une autre, car il n’y a pour toutes choses qu’une seule façon de comprendre

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. »

     378. Or il est vraisemblable que si l’âme savait quelque chose, elle se connaîtrait d’abord elle-même; et si elle connaissait quelque chose en dehors d’elle, ce serait son corps et ce qui la contient, avant toute autre chose. Si l’on voit jusqu’à nos jours les dieux de la médecine se disputer à propos de notre anatomie

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,
Vulcain était contre Troie, et pour Troie, Apollon.
[Ovide, Tristes, I, 2, v. 5]

quand pensons-nous qu’ils tomberont d’accord? Nous sommes plus proches de nous-mêmes que nous ne le sommes de la blancheur de la neige, ou de la pesanteur de la pierre. Si l’homme ne se connaît pas lui-même, comment connaîtrait-il ses fonctions et ses forces? Il n’est pas impossible que quelque notion véritable ne réside en nous, mais alors c’est par hasard. Et comme c’est par une même voie, de la même façon, et par le même moyen que les erreurs s’infiltrent dans notre âme, elle ne peut parvenir à les distinguer, ni discerner la vérité du mensonge.

     379. Les philosophes de « l’Académie »

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acceptaient quelque souplesse dans le jugement, et trouvaient trop catégorique de dire qu’il n’est pas plus vraisemblable que la neige soit blanche que noire, et que nous ne sommes pas plus certains du mouvement d’une pierre que nous lançons à la main que de celui de la huitième sphère céleste. Et pour éluder cette difficulté et cette bizarrerie, qui ne peuvent guère, en vérité, parvenir à se faire une place dans notre esprit, après avoir affirmé que nous ne sommes nullement capables de connaître les choses, et que la vérité est enfouie au fond de profonds abîmes où le regard humain ne peut pénétrer, ils admettaient pourtant, qu’il y avait des choses plus vraisemblables les unes que les autres, et ils admettaient dans leurs jugements la faculté de pouvoir pencher plutôt vers telle apparence que telle autre. Ils autorisaient cette propension en lui interdisant de trancher.

     380. La position des Pyrrhoniens est plus hardie, et en même temps, plus proche de la vérité

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. Car ce penchant « académique », cette tendance à privilégier une proposition plutôt qu’une autre, n’est-ce pas reconnaître que la vérité est plus apparente dans celle-ci que dans celle-là? Si notre entendement était capable de percevoir la forme, les lignes générales, le port de tête et le visage même de la vérité, il la verrait toute entière aussi bien qu’à moitié, naissante et imparfaite. Cette apparence de ressemblance avec la vérité, qui les fait pencher plutôt à gauche qu’à droite, augmentez-la; cette pincée de ressemblance qui fait s’incliner la balance, multipliez-la par cent, par mille: il en résultera finalement que la balance penchera tout à fait, et marquera un choix et une vérité complète.

     381. Mais comment peuvent-ils se laisser porter vers ce qui ressemble au vrai s’ils ne savent pas ce qui est vrai? Comment peuvent-ils reconnaître quelque chose dont ils ne connaissent pas l’essence? Ou bien nous pouvons juger tout à fait, ou bien nous ne le pouvons pas. Si nos facultés intellectuelles et nos sens sont sans fondement ni base, si elles ne font que flotter au gré du vent, ne laissons pour rien au monde notre jugement se porter vers quelque chose qui est soumis à leur action, quelque apparence de vérité qu’elle semble nous présenter. Et la position la plus sûre pour notre entendement, la plus favorable, ce serait celle dans laquelle il se maintiendrait calme, droit, inflexible, sans mouvement et sans agitation. « Entre les apparences vraies ou fausses, rien qui puisse déterminer le jugement

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. »

     382. Nous voyons bien que les choses ne sont pas installées en nous sous leur vraie forme et avec leur nature réelle, et qu’elles n’y viennent pas de leur propre gré et avec leurs propres forces. S’il en était ainsi en effet, nous les recevrions telles quelles: le vin serait dans la bouche du malade tel qu’il est dans la bouche de l’homme bien portant. Celui qui a des crevasses aux doigts, ou qui a les doigts gourds, trouverait la même dureté au bois ou au fer qu’il manipule que n’importe qui d’autre. Les objets extérieurs se soumettent donc entièrement à nous, ils s’installent en nous comme il nous plaît.

     383. Or, si de notre côté nous admettions quelque chose sans l’altérer, si l’homme avait une prise assez puissante et assez ferme sur les choses pour saisir la vérité par ses propres moyens, comme ces moyens seraient communs à tous les hommes, on se transmettrait alors cette vérité de main en main, et de l’un à l’autre. Au moins y aurait-il une chose au monde parmi toutes celles qui y sont, qui ferait l’objet d’un accord général parmi les hommes. Mais le fait qu’il n’y ait aucune thèse qui ne fasse l’objet d’un débat ou d’une controverse entre nous, ou qui ne puisse en être l’occasion, cela montre bien que notre jugement naturel ne saisit pas bien clairement ce qu’il saisit; puisque mon propre jugement ne peut se faire accepter par celui de mon compagnon, c’est bien le signe que je l’ai saisi autrement que par un pouvoir naturel, qui serait en moi comme chez tous les hommes.