II - Chapitre 12 (suite)

Apologie de Raymond Sebon (9e partie)


     308. Mais comment une impression, qui relève de l’esprit, peut-elle pénétrer dans un corps solide et massif? Quelle est la nature de la liaison et de l’agencement de ces différents ressorts

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? Jamais personne ne l’a su

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. « Tout cela est impénétrable à la raison humaine et demeure caché dans la majesté de la Nature » dit Pline

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; et saint Augustin, de son côté, déclare: « L’union des âmes et des corps est une merveille qui dépasse l’entendement humain; et c’est pourtant cela qui fait l’homme lui-même

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. »

     309. On ne met pourtant pas cela en doute, car les opinions humaines dérivent de croyances anciennes, qui font autorité et ont du crédit, comme s’il s’agissait de religion ou d’un texte de loi. Et l’on considère comme un langage secret ce qui est communément admis; on reçoit cette vérité avec son cortège d’arguments et de preuves, comme quelque chose de ferme et de solide, qu’on ne peut plus ébranler, ni juger. Au contraire, chacun s’en va replâtrant et consolidant à qui mieux mieux cette croyance reçue, en y mettant toute son intelligence, outil malléable et que l’on peut contourner, adaptable à tous les cas de figure. Ainsi le monde se remplit-il de fadaises et de mensonges

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, et en devient-il comme confit.

     310. Ce qui fait qu’on ne met presque rien en doute, c’est que l’on ne met jamais à l’épreuve les opinions communes. On n’en sonde pas la base, là où justement résident leur faiblesse et leur fausseté: on ne débat qu’à propos de leurs branches; on ne se demande pas si cela est vrai, mais si cela a été compris ainsi ou autrement. On ne se demande pas si Galien a dit quoi que ce soit qui vaille, mais s’il l’a dit ainsi, ou autrement. Il était donc bien normal, que cette façon de brider et contraindre nos jugements, cette tyrannie due à nos croyances, s’étendissent jusqu’aux Écoles et aux Arts.

     311. Le dieu de la scolastique, c’est Aristote; c’est un péché que de discuter ses décrets, comme celui de Lycurgue à Sparte. Sa doctrine nous sert de loi fondamentale — et elle est peut-être aussi fausse qu’une autre... Je ne vois pas pourquoi je n’approuverais pas aussi bien les idées de  Platon, ou les atomes d’Épicure, ou le plein et le vide de Leucippe et de Démocrite, ou l’eau de Thalès, ou l’infinité de la nature d’Anaximandre, ou l’air de Diogène, ou les nombres et la symétrie de Pythagore, ou l’infini de Parménide, ou l’Un de Musée, ou l’eau et le feu d’Apollodore, ou les parties similaires d’Anaxagore, ou la discorde et l’amitié d’Empédocle, ou le feu d’Héraclite, ou toute autre opinion — dans cette confusion infinie d’avis et de sentences que produit cette belle raison humaine par sa certitude et sa clairvoyance, dans toutes les choses dont elle se mêle! — je ne vois pas, dis-je, pourquoi je n’approuverais pas tout cela aussi bien que l’opinion d’Aristote concernant les principes des choses naturelles, principes qu’il construit à partir de trois éléments: matière, forme, privation.

     312. Est-il d’ailleurs quelque chose de plus stupide que de faire de l’inanité elle-même la cause qui produit les choses? La privation est une notion négative; comment a-t-il pu en faire la cause et l’origine des choses existantes? Personne n’oserait toutefois agiter cette question, sauf en tant qu’exercice de logique. On y débat en effet, non pas pour mettre quoi que ce soit en doute, mais pour défendre le fondateur de l’École

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contre les objections étrangères: son autorité est le but au-delà duquel il n’est pas permis de poser de questions.

     313. Il est certes facile de bâtir ce que l’on veut sur des fondements reconnus par tous, car en fonction des principes et énoncés de ce commencement, le reste des pièces du bâtiment se construit aisément, et sans contradiction. De cette façon, nous trouvons notre raison bien fondée, et nous pouvons discuter en toute quiétude. C’est que nos maîtres occupent et prennent d’avance autant d’espace dans notre croyance qu’il leur en faut pour en tirer ensuite les conclusions qu’ils souhaitent, comme le font les géomètres avec leurs postulats: le consentement et l’approbation que nous leur accordons leur donne le moyen de nous traîner à droite et à gauche, et de nous faire faire des pirouettes à leur guise. Celui à qui l’on accorde ses présupposés est notre maître et notre Dieu: il donnera à ses fondations un plan si ample et si commode que grâce à elles, il pourra nous faire monter, s’il le veut, jusqu’aux nues.

     314. Dans cette façon de pratiquer et de négocier la science, nous avons pris pour argent comptant le mot de Pythagore selon lequel tout expert doit être cru dans son domaine. Le dialecticien s’en remet au grammairien pour le sens des mots. Le rhétoricien emprunte au dialecticien les sujets de ses arguments. Le poète prend au musicien ses mesures. Le géomètre, les proportions de l’arithméticien. Les métaphysiciens prennent pour fondement les conjectures de la physique. Chaque science, en effet, a ses principes présupposés, par lesquels le jugement humain se trouve bridé de toutes parts. Si vous vous en prenez à cette barrière qui constitue l’erreur fondamentale, ils ont aussitôt cette maxime à la bouche: « il ne faut pas discuter avec ceux qui nient les principes. »

     315. Or il ne peut y avoir d’autres principes pour les hommes que ceux que la divinité leur a révélés; le commencement, le milieu et la fin de tout le reste, ce n’est que songe et fumée. À ceux qui combattent avec des présupposés il faut opposer l’axiome lui-même qui est l’objet du débat, mais renversé. Car tout ce que l’homme pose comme énoncé ou comme axiome a autant d’autorité qu’un autre si la raison ne vient établir de différence entre eux. Il faut donc les mettre tous en question, et d’abord les plus généraux, ceux qui nous tyrannisent. Le sentiment de certitude est un indice de folie et d’extrême incertitude. Personne n’est plus fou, et moins philosophe, que les Philodoxes

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de  Platon. Il faut savoir si le feu est chaud, si la neige est blanche, s’il y a des choses dures ou molles dans ce que nous savons

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.

     316. Et les réponses faites à ce propos, telles qu’on les trouve dans les textes anciens, comme de dire à celui qui mettait en doute la chaleur de se jeter dans le feu, ou à celui qui niait la froideur de la glace de s’en mettre dans le giron, elles sont tout à fait indignes de la profession de philosophe. Si ces gens nous avaient laissé dans notre état naturel, recevant les impressions extérieures telles qu’elles se présentent à nous à travers nos sens, et nous avaient laissés conduire par nos simples désirs et notre condition de naissance

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, ils auraient raison de parler ainsi. Mais ce sont eux qui nous appris à nous faire juges du monde; c’est d’eux que nous tenons cette idée

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que la raison humaine doit tout embrasser, tout ce qui se trouve au dehors comme au dedans de la voûte céleste, qu’elle peut tout, que c’est par elle qu’on sait tout, par elle que tout est connu.

     317. Cette sorte de réponse

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serait bonne chez les Cannibales, qui jouissent du bonheur d’une longue vie, tranquille et paisible, sans les préceptes d’Aristote et sans même connaître le nom de la Physique. Elle vaudrait mieux, peut-être, et aurait plus de solidité que toutes celles qu’ils tireront de leur raison et de leur imagination. Les animaux et tous les êtres qui sont encore régis par la pure et simple loi naturelle pourraient la comprendre avec nous - mais eux y ont renoncé. Il ne faut pas qu’ils me disent: « c’est vrai, puisque vous le voyez et le sentez ainsi ». Il faut qu’ils me disent au contraire si ce que je crois ressentir, je le ressens bien en effet, et si je le ressens, qu’ils me disent alors pourquoi je le ressens, et comment, et ce que c’est; qu’ils m’en disent le nom, l’origine, les tenants et aboutissants de la chaleur et du froid; les qualités de celui qui agit et de celui qui subit. Ou alors, qu’ils renoncent à leur credo, qui consiste à ne rien admettre ni approuver que par la voie de la raison: c’est leur « pierre de touche » pour toutes sortes d’essais; mais c’est une « pierre de touche » bien fallacieuse, pleine d’erreurs, de faiblesses et de défauts.

     318. Et comment mieux la mettre à l’épreuve, cette raison, que par elle-même? Si on ne peut la croire quand elle parle d’elle, comment serait-elle apte à juger des autres choses? si elle a connaissance de quelque chose, ce doit être au moins ce qu’elle est et son domicile. Elle réside dans l’âme, c’est une partie ou un effet de celle-ci; mais la véritable Raison, la Raison essentielle, celle de qui nous empruntons abusivement le nom, celle-là loge dans le sein de Dieu. C’est là son gîte et sa retraite, c’est de là qu’elle part, quand il plaît à Dieu de nous en faire voir quelque rayon, comme quand Pallas jaillit de la tête de son père pour se révéler au monde.

     319. Voyons donc ce que la raison humaine nous a appris sur elle-même et sur l’âme: non pas sur l’âme en général, à laquelle presque tous les philosophes font participer les corps célestes et les éléments premiers; ni de celle que Thalès attribuait aux choses elles-mêmes, que l’on considère comme inanimées, poussé à cela par son observation de l’aimant; mais de celle qui nous appartient, que nous devons le mieux connaître.

     Car on ignore la nature de l’âme;
     Naît-elle avec le corps, ou y vient-elle à la naissance?
     Périt-elle en même temps que nous, détruite par la mort?
     Ou au contraire va-t-elle dans les gouffres d’Orcus,
     Ou bien émigre-t-elle dans d’autres animaux?

     [Lucrèce, I, vv. 113 sq.]

     320. Pour Cratès et Dicéarque, la raison dit qu’il n’y a pas du tout d’âme, mais que le corps se met en branle par un mouvement naturel

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. Pour  Platon, c’est une substance qui se meut d’elle-même; pour Thalès, une nature sans repos; pour Asclépiade, un exercice des sens; pour Hésiode et Anaximandre, une chose composée de terre et d’eau; pour Parménide, de terre et de feu; pour Empédocle, de sang:

     Il vomit son âme de sang.
     [Virgile, Énéide, IX, v. 349]

Pour Possidonios, Cléanthe et Galien, une chaleur ou une disposition chaude,

     Les âmes ont la vigueur du feu par leur origine céleste.
     [Lucrèce, VI, v. 730]

Pour Hippocrate, c’est un esprit répandu dans le corps; pour Varron, un air reçu par la bouche, réchauffé dans le poumon, tempéré dans le cœur, et répandu dans tout le corps; pour  Zénon, la quintessence des quatre éléments; pour Héraclide du Pont, la lumière; pour Xénocrate et les Égyptiens, un nombre variable

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; pour les Chaldéens, une force sans forme déterminée:

     Une façon d’être des corps vivants,
     Nommée par les Grecs « harmonie ».

     [Lucrèce, III, v. 100]


     321. N’oublions pas  Aristote: pour lui, [la raison lui a appris que] l’âme est ce qui fait naturellement mouvoir le corps, et il la nomme entéléchie

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. C’est une invention aussi stérile

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que les autres, car il ne parle ni de l’essence, ni de l’origine, ni de la nature de l’âme, mais se contente d’en noter les effets. Lactance, Sénèque, et la plupart des philosophes dogmatiques, ont reconnu que c’était quelque chose qu’ils ne comprenaient pas. Et après avoir dressé ce catalogue d’opinions, Cicéron écrit: « De toutes, c’est à Dieu de juger quelle est la vraie

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. »

     322. « Je sais pour ma part combien Dieu est incompréhensible, dit saint Bernard, puisque je ne puis comprendre les éléments de mon être lui-même. » Héraclite, qui considérait que tout être était plein d’âmes et de démons, prétendait pourtant qu’on a beau progresser dans la connaissance de l’âme, on ne pourra jamais y parvenir vraiment, tellement son essence est profonde.

     323. L’endroit où elle loge ne fait pas moins débat. Hippocrate et Hiérophile la situent dans le ventricule

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du cerveau. Démocrite et  Aristote, dans tout le corps:

     De même qu’on dit souvent qu’on « a la santé »
     Sans dire par là qu’elle est une partie du corps.

     [Lucrèce, III, v. 103]

Pour Épicure, elle est dans l’estomac:

     Car c’est là qu’on tressaille de peur et de crainte,
     Là qu’on ressent les caresses de la joie.

     [Lucrèce, III, v. 140]

Pour les stoïciens, elle est autour et dans le cœur. Érasistrate

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la met tout près de la membrane qui enveloppe le crâne. Empédocle, dans le sang, comme Moïse, qui pour cette raison défendit de manger le sang des animaux, auquel leur âme est associée. Galien a pensé que chaque partie du corps avait son âme propre. Straton l’a logée entre les deux sourcils. « Ce qu’est la figure de l’âme, en quel lieu elle réside, il ne faut pas chercher à le savoir » dit Cicéron

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. Je lui laisse volontiers ses propres termes. Pourquoi irais-je déformer son éloquence? D’autant plus qu’on a peu d’intérêt à lui voler ses idées: elles sont peu nombreuses, plutôt faibles, et bien connues.

     324. Mais l’argument qui conduit Chrysippe à placer l’âme autour du cœur, comme les autres philosophes de son école, mérite d’être retenu: « Quand nous voulons certifier quelque chose, dit-il, nous portons la main à la poitrine; et quand nous voulons prononcer Grec-II-12-324 picture, qui signifie moi, nous abaissons vers la poitrine la mâchoire d’en bas. » On ne peut lire ce passage sans noter la légèreté d’un si grand personnage: outre que ces considérations sont elles-mêmes infiniment légères, si la dernière peut constituer une preuve que l’âme est à cet endroit, ce ne peut être que pour les Grecs. Il n’y a pas de jugement humain, si sérieux soit-il, qui ne soit parfois engourdi.

     325. Qu’avons-nous peur de dire? Voilà les stoïciens, pères de la sagesse humaine, qui découvrent que l’âme d’un homme écrasé par un éboulement se traîne et s’efforce longtemps pour sortir, ne pouvant se libérer de la charge; comme une souris prise au piège. Certains pensent que le monde fut fait pour punir les esprits déchus par leur faute de la pureté dans laquelle ils avaient été créés, en leur donnant un corps — car la première création avait seulement été incorporelle. C’est pourquoi, selon qu’ils se sont plus ou moins éloignés de leur spiritualité initiale, on les intègre dans des corps plus ou moins légers ou pesants, et c’est de là que provient la diversité de tant de matière créée. Mais l’esprit, qui reçut pour sa punition le corps du soleil, devait avoir commis une faute bien extraordinaire et exceptionnelle... Au terme de notre enquête, on aboutit toujours à l’aveuglement. Comme le dit Plutarque à propos de l’origine des histoires que l’on raconte: il en est pour elles comme sur les cartes de géographie, où les confins des terres connues sont occupés par des marais, des forêts profondes, des déserts et des lieux inhabitables. C’est pour cela que les plus grossières et les plus puériles fantaisies se rencontrent chez ceux qui traitent des choses les plus élevées, et le plus à fond: elles s’effondrent d’elles-mêmes dans leur curiosité et leur prétention.

     326. Le début et la fin de la connaissance se retrouvent ainsi dans une même sottise. Voyez comment  Platon s’envole sur ses nuages poétiques, voyez chez lui le langage secret des dieux. Mais à quoi pensait-il, quand il définit l’homme comme un animal à deux pieds, et sans plumes? Il fournissait ainsi à ceux qui voulaient se moquer de lui une excellente occasion de le faire... Car ayant plumé tout vif un chapon, ils le promenaient en l’appelant « l’homme de  Platon »!

     327. Quant aux Épicuriens... ne furent-ils pas assez sots pour imaginer d’abord que leurs atomes, qu’ils disaient être des corps ayant un certain poids, et animés d’un mouvement naturel vers le bas, aient pu bâtir le monde? Du moins jusqu’à ce qu’ils aient été avisés par leurs adversaires que s’il en était ainsi, alors il n’était pas possible qu’ils viennent à se rejoindre et s’attacher les uns aux autres, puisque leur chute étant verticale et rectiligne, elle se faisait nécessairement sur des trajectoires parallèles! Ils se trouvèrent donc contraints d’ajouter un mouvement de côté, dû au hasard; et ils furent encore amenés à doter leurs atomes de queues courbes et crochues pour les rendre capables de s’attacher et s’assembler.

     328. Et même avec cela, les voilà bien ennuyés par ceux qui leur opposent cette autre considération: si les atomes ont par le simple effet du hasard composé tant de sortes de formes, comment se fait-il qu’ils ne soient jamais parvenus à composer une maison ou un soulier? Et pourquoi pense-t-on qu’un nombre infini de lettres grecques déversées sur une place ne sauraient produire le texte de l’Iliade? « Ce qui est capable de raison, dit Zénon [de Citium], est meilleur que ce qui n’en est pas capable. Or il n’y a rien de mieux que le monde; il est donc doué de raison. » La même argumentation a conduit Cotta

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a faire le monde mathématicien. Ou bien encore musicien et organiste en suivant cet autre argument de Zénon: « le tout est plus que la partie; nous sommes capables de sagesse, et nous faisons partie du monde; le monde est donc sage. »

     329. On voit une infinité d’exemples du même genre, basés sur des arguments non seulement faux, mais stupides, inconsistants, et montrant chez leurs auteurs, non pas tant de l’ignorance que de la sottise

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, dans les critiques que les philosophes s’adressent les uns aux autres sur leurs divergences d’opinions et d’écoles

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. Qui rassemblerait habilement une brassée d’âneries de la « sagesse » humaine ferait merveille. J’en fais moi-même une sorte de collection, selon un point de vue qui n’est pas moins utile à considérer que celui des opinions courantes et modérées

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. On peut juger par là ce qu’il faut penser de l’homme, de son esprit et de sa raison, puisque chez les grands personnages qui ont porté au plus haut point les possibilités humaines, on trouve des défauts si visibles et si grossiers. En ce qui me concerne, j’aime mieux croire qu’ils ont traité de la science à l’occasion, comme s’il s’agissait d’un simple jouet

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, et se sont servis de la raison comme on le ferait d’un instrument anodin et quelconque, proposant toutes sortes d’idées et de visions tantôt rigoureuses, tantôt vagues.

     330.  Platon lui-même, qui définit l’homme comme une poule, dit ailleurs, après Socrate, qu’en vérité il ne sait pas ce qu’est l’homme, et que c’est l’un des éléments du monde les plus difficiles à comprendre. Par cette variété et instabilité de leurs opinions, ils nous prennent en somme par la main pour nous conduire tacitement à cette conclusion qu’ils n’ont pas d’opinion arrêtée. Ils ont pour habitude de ne pas toujours présenter leur avis à visage découvert, et bien visible; ils le dissimulent tantôt dans l’obscurité de fables poétiques, tantôt sous d’autres masques. C’est que notre imperfection comporte aussi cela: les aliments crus ne conviennent pas toujours à notre estomac, il nous faut les sécher, les modifier, les transformer. Les philosophes font la même chose: ils obscurcissent parfois leurs opinions et leurs jugements véritables et les déforment pour s’adapter à l’usage courant. Pour ne pas effrayer les enfants, ils ne veulent pas faire expressément profession d’ignorance et montrer la faiblesse de la raison humaine, mais ils nous la révèlent pourtant sous les traits d’une science trouble et peu solide.


     331. Étant en Italie, j’ai conseillé ceci à quelqu’un qui ne parvenait pas à parler l’italien, s’il ne cherchait qu’à se faire comprendre sans vouloir briller: qu’il emploie seulement les premiers mots latins, français, espagnols, ou gascons qui lui viendraient à la bouche; en y ajoutant la terminaison italienne, il ne manquerait jamais de rencontrer quelque idiome du pays, toscan, romain, vénitien, piémontais ou napolitain, et le mot se confondrait ainsi avec l’une ou l’autre de ces formes si nombreuses! Je dis la même chose de la philosophie: elle a tant de visages et de variétés, elle a dit tant de choses, que l’on peut y retrouver tous nos songes et toutes nos rêveries! L’imagination humaine ne peut rien concevoir, en bien ou en mal, qui n’y soit déjà: « On ne peut rien dire, si absurde que ce soit, qu’on ne puisse le retrouver chez quelque philosophe

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. » Et je m’en autorise pour laisser un peu aller mes caprices en public: bien qu’ils soient nés chez moi, et sans modèle, je sais qu’il s’établira un lien entre eux et quelque opinion d’un Ancien, et qu’il ne manquera pas de se trouver quelqu’un pour dire: « Voilà où il a pris cela. »

     332. Mes mœurs sont naturelles. Je n’ai appelé à mon secours pour les établir, aucun enseignement. Mais si simplettes soient-elles, quand l’envie m’a pris de les évoquer, et que pour les présenter un peu plus décemment au public, je me suis mis en devoir de les étayer par des raisonnements et des exemples, je me suis étonné moi-même de découvrir sans le vouloir qu’elles étaient conformes à tant d’exemples de discours philosophiques. De quelle espèce était ma vie, je ne l’ai appris qu’après l’avoir pratiquée et accomplie.
Une nouvelle figure du philosophe: imprévu et imprévisible.

     333. Mais pour en revenir à notre âme, quand Platon a placé la raison dans le cerveau, la colère dans le cœur et la cupidité dans le foie, il est probable que ce fut plutôt en interprétant les mouvements de l’âme qu’en cherchant à faire une distinction et une séparation comme on le fait pour le corps et les membres. Et la plus vraisemblable des opinions des philosophes sur ce sujet est que c’est toujours une seule et même âme qui raisonne, se souvient, comprend, juge, désire et exerce toutes ses autres activités, en se servant des divers instruments du corps, comme le navigateur dirige son navire en fonction de son expérience, tantôt tendant ou relâchant un cordage, tantôt dressant l’antenne

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ou maniant le gouvernail

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, produisant divers effets par le même effort. C’est aussi qu’elle loge dans le cerveau, comme on le voit du fait que les blessures et accidents qui concernent cet organe, mettent aussitôt à mal les facultés de l’âme. Mais il n’est pas surprenant qu’à partir de là elle se répande par tout le reste du corps,

     Le soleil ne quitte jamais sa route au milieu du ciel;
     Et pourtant il éclaire tout de ses rayons.

     [Claudien, Le sixième consulat d’Honorius, V, 411]

comme le soleil répand depuis le ciel sa lumière et sa force, et en remplit le monde,

     Le reste de l’âme, dispersé dans le corps tout entier,
     Obéit et suit les injonctions et mouvements de l’esprit.

     [Lucrèce, III, 144]

     334. Certains on dit qu’il y avait une âme générale, comme un grand corps, dont proviendraient toutes les âmes particulières, et où elles retourneraient, rejoignant sans cesse cette matière universelle:

     Car le dieu se répand partout, dans les terres,
     Au sein des mers, au plus profond des cieux.
     C’est de lui que bétail, troupeaux, hommes et bêtes sauvages,
     Empruntent en naissant leur principe vital;
     C’est à lui qu’ils reviennent quand ils sont dissous:
     Ici la mort n’a pas de place.

     [Virgile, Géorgiques, IV, 221-26]

D’autres ont dit que ces âmes ne faisaient que s’y retrouver et s’y rattacher; d’autres qu’elles étaient produites par la substance divine; d’autres encore par les anges, avec du feu et de l’air. Certains disent qu’elles existent depuis toujours; d’autres qu’elles ont été créées à l’instant même où le besoin s’en est fait sentir. Certains pensent qu’elles sont descendues du disque de la lune, et qu’elles y retournent.

     335. La plupart des auteurs antiques considèrent qu’elles s’engendrent de père en fils, de la même manière et par le même genre de création que toutes les autres choses naturelles: ils se fondent pour dire cela sur la ressemblance des enfants avec leur père...

     La vertu de ton père t’a été transmise...
     Les courageux naissent de pères courageux et valeureux.

     [Horace, Odes, IV, 4, 29 - le 2e vers]

...et sur le fait que l’on voit passer du père aux enfants non seulement les caractères physiques, mais aussi une ressemblance entre les façons d’être, les tempéraments, les penchants.

     Pourquoi la race cruelle des lions est-elle vouée à la violence?
     Pourquoi la ruse se transmet-elle aux renards,
     Et l’instinct de la fuite aux cerfs, que la peur rend agiles?
     Chaque âme a son germe propre — et se développe ensuite.

     [Lucrèce, III, 741]

     336. Il disent encore que c’est là-dessus que se fonde la justice divine, qui punit dans les enfants la faute commise par les pères, d’autant que la contagion des vices paternels est parfois inscrite dans l’âme des enfants, et que le dérèglement de leur volonté les atteint aussi. Et encore: si les âmes provenaient d’autre chose que d’une succession naturelle, et qu’elles eussent été quelque chose qui fût situé en dehors du corps, elles devraient se souvenir de leur première existence, étant données les facultés naturelles qui sont les leur de réfléchir, de raisonner, et de se souvenir.

     Si l’âme s’introduit dans le corps à la naissance,
     Pourquoi n’avons pas de souvenir de notre vie précédente?
     Pourquoi ne nous reste-t-il rien de ce que nous avons fait?

     [Lucrèce, III, 671]

     337. Car pour donner sa valeur à la condition de nos âmes, comme nous le souhaitons, il nous faut supposer qu’elles sont extrêmement savantes alors même qu’elles sont dans leur simplicité et pureté naturelles. Et de ce fait, étant dispensées de la prison du corps, elles auraient été avant d’y entrer, comme nous voulons qu’elles soient après en être sorties. Et il faudrait nécessairement qu’elles aient conservé le souvenir de ce savoir une fois entrées dans un corps, comme le disait  Platon: « ce que nous apprenons n’est qu’une réminiscence de ce que nous savions déjà. » Ce qui est faux, comme chacun peut le vérifier

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. D’abord parce qu’on ne se souvient précisément que de ce que nous avons appris. Et que si la mémoire jouait vraiment son rôle

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, elle nous suggérerait au moins quelque chose de plus que ce que nous avons appris. D’autre part, si ce que la mémoire savait, étant encore dans sa pureté originelle, était une véritable connaissance, due à sa divine intelligence, des choses telles qu’elles sont, alors qu’ici-bas ce sont le mensonge et le vice qu’on lui fait retenir, quand on l’en instruit. Elle ne peut donc pas employer sa réminiscence, puisque cette image et cette conception n’ont jamais résidé chez elle.

     338. Quant à dire que la prison du corps étouffe ses facultés innées au point qu’elles sont complètement éteintes en elle, cela est premièrement contraire à cette croyance selon laquelle ses forces sont immenses, et aux effets que les hommes en perçoivent en cette vie, tellement admirables, que l’on en a conclu à sa divinité et son éternité dans le passé, et à son immortalité dans l’avenir

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:

     Car si ses facultés sont tellement altérées,
     Que l’âme ait perdu tout souvenir de ce qu’elle fit,
     Cet état n’est guère différent, je crois, de celui de la mort.

     Lucrèce, III, 674]

     En outre, c’est ici-bas, chez nous et non ailleurs, que l’on doit examiner la force et les effets de l’âme: ses autres perfections sont pour elle vaines et inutiles, car c’est pour son état présent qu’elle doit être reconnue et payée de retour par l’immortalité, elle n’est comptable que de la vie de l’homme. Car ce serait une injustice que de lui avoir ôté ses moyens et sa force, de l’avoir en quelque sorte désarmée, pour ensuite se fonder sur le temps de sa captivité

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, de sa faiblesse et de sa maladie, sur cette époque où elle aurait été forcée et contrainte, pour en tirer un jugement et une condamnation pour une durée infinie. Ce serait une injustice encore de s’en tenir à un temps si court, peut-être une ou deux heures, ou au plus, d’un siècle — ce qui, au regard de l’éternité n’est qu’un instant —, et de ne tenir compte que de ce moment-là pour statuer définitivement sur ce qu’elle est. Ce serait vraiment une disproportion inique que de tirer une appréciation éternelle d’une si courte vie.

     339. Pour esquiver cette difficulté,  Platon estime que les paiements futurs doivent se limiter à cent ans, en relation avec la durée de la vie humaine, et chez les penseurs de notre époque, nombreux sont ceux qui ont fixé également des limites temporelles. En conséquence de quoi, les philosophes ont estimé que la génération de l’âme, tout comme sa vie elle-même, se conformait à la condition ordinaire des choses humaines; c’est l’opinion d’Épicure et de Démocrite qui a été la mieux reçue, du fait de ses belles apparences: on pouvait en effet voir naître l’âme dans un corps, dans la mesure où celui-ci en était capable, on pouvait observer le développement de ses forces tout comme pour les forces corporelles, on pouvait reconnaître la faiblesse de son enfance par rapport à l’époque où elle atteignait la vigueur de la maturité, et à la fin, constater son déclin.

     Nous sentons bien que l’âme naît avec le corps,
     Qu’elle croît et vieillit avec lui.

     [Lucrèce, III, 446]

     340. Ils constataient qu’elle était susceptible d’éprouver diverses passions et d’être agitée de mouvements pénibles, qui la faisaient sombrer dans la lassitude et les douleurs, qu’elle était capable d’altération et de changement, d’allégresse, d’assoupissement et de langueur, qu’elle était sujette à ses propres maladies et blessures, tout comme l’estomac ou le pied:

     On voit que l’esprit guérit comme le corps,
     Et peut être traité par la médecine.

     [Lucrèce, III, 505]

Elle peut aussi être étourdie et troublée par l’effet du vin, mise hors de son état normal par les vapeurs d’une fièvre chaude, endormie par l’usage de certains médicaments, et réveillée par d’autres:

     On voit bien que l’âme est matérielle,
     Puisqu’elle ressent des chocs corporels et en souffre.

     [Lucrèce, III, 176]

     341. On a observé que toutes ses facultés pouvaient être frappées de stupeur par la seule morsure d’un chien malade, et qu’aucune vigueur de pensée, aucune ressource, aucune vertu ni résolution philosophique, aucune tension de ses forces, si grandes soient-elles, ne pouvaient l’empêcher d’être soumise à ces accidents: la salive d’un malheureux mâtin, tombée sur la main de Socrate, suffit à démolir toute sa sagesse et toutes ses grandes idées bien construites, les anéantir au point qu’il ne reste plus aucune trace de sa connaissance originelle.

     L’âme est bouleversée,
     Et elle se divise, ses éléments se défont,
     Sous l’action de ce poison.

     [Lucrèce, III, 498]

     342. Et ce poison ne peut pas trouver plus de résistance en cette âme qu’en celle d’un enfant de quatre ans; c’est un poison capable de faire devenir toute la philosophie, si elle avait un corps matériel, démente et furieuse; c’est ainsi que Caton, qui se moquait du destin et de la mort elle-même, ne put supporter la vue d’un miroir, ou de l’eau, saisi d’épouvante et d’effroi, en s’imaginant avoir été contaminé par un chien enragé, et avoir contracté la maladie que les médecins nomment « hydrophobie »

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.

     En se répandant par tous les membres, le mal,
     Déchire l’âme et la tourmente, elle écume,
     Comme les flots bouillonnent sous les vents violents.

     Lucrèce, III, 494-96]

     343. Sur ce point, on peut dire que la philosophie a bien armé l’homme pour supporter tous les autres accidents, en lui donnant la constance, ou si elle est trop pénible à obtenir, une parade infaillible qui consiste à échapper à toute sensation

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. Mais ce sont des moyens utiles à une âme maîtresse d’elle-même, en pleine possession de ses forces, capable de réfléchir et de raisonner — et non dans la situation fâcheuse où l’âme du philosophe devient celle d’un fou, troublée, bouleversée, égarée. Et cet état peut se produire en plusieurs occasions, comme dans le cas d’une agitation trop violente que l’âme peut engendrer d’elle-même sous le coup d’une extrême passion, ou du fait d’une blessure sur certaines parties du corps, ou en provenance de l’estomac qui produit des éblouissements et des vertiges,

     L’esprit s’égare souvent quand le corps est malade;
     Il déraisonne et tient des discours insensés;
     Parfois c’est une léthargie qui s’empare de l’âme,
     La plonge dans un état d’assoupissement perpétuel,
     Tandis que les yeux se ferment et que la tête retombe.

     [Lucrèce, III, 464]

     344. Les philosophes, me semble-t-il, n’ont guère prêté attention à cette question, non plus qu’à une autre de même importance. Pour nous faire supporter notre condition humaine, ils ont toujours ce dilemme à la bouche: ou l’âme est mortelle, ou elle est immortelle. Si elle est mortelle, elle n’aura rien à subir. Et si elle est immortelle, elle ira en s’améliorant. Mais ils ne s’occupent jamais de l’autre possibilité: qu’en sera-t-il, si elle va en empirant? Ils abandonnent aux poètes la menace des souffrances futures, et par là se donnent beau jeu. Ce sont deux omissions qui m’apparaissent souvent dans leurs ouvrages. Je reviens sur la première.

     345. Cette âme perd alors l’usage du souverain bien des stoïciens, qui requiert constance et fermeté. Il faut que notre belle sagesse humaine admette cela, et rende les armes sur ce point. Au demeurant, ils considéraient également, du fait de la vanité de la raison humaine, que le mélange et la coexistence de deux éléments aussi opposés que le mortel et l’immortel est inimaginable.

     Car unir le mortel et l’immortel, et croire
     Qu’ils ressentent de même, et s’entraident, c’est folie.
     Quoi de plus contradictoire, de plus incompatible,
     Que ces deux substances, la mortelle et l’éternelle,
     Et comment prétendre ainsi les unir
     Pour les soumettre ensemble aux terribles tempêtes?

     [Lucrèce, III, 801]

     Et ils sentaient bien que l’âme s’engageait dans la mort tout comme le corps:

     Elle s’affaisse avec lui sous le poids des ans;
     [Lucrèce, III, 549]

     346. C’est bien ce que, selon Zénon, l’image du sommeil nous montre clairement, car il considère qu’il s’agit là d’une défaillance et d’un effondrement de l’âme aussi bien que du corps. « Il voit dans le sommeil une contraction, et comme une prostration, et un affaissement de l’âme

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. » Et le fait que l’on observe chez certains que sa force et sa vigueur se maintiennent à la fin de la vie, ils l’attribuent à la diversité des maladies, de la même façon que l’on voit des hommes en cette dernière extrémité conserver, qui un sens, qui un autre, qui l’ouïe, qui l’odorat, et sans qu’ils soient altérés; et on ne voit pas d’affaiblissement si universel qu’il ne subsiste quelques parties intactes et vigoureuses:

     De même que les pieds peuvent être malades
     Sans que la tête éprouve aucune douleur.

     [Lucrèce, III, 111]

     La vision de notre jugement est dans le même rapport à la vérité que l’œil du chat-huant envers l’éclat du soleil, comme le dit Aristote. Comment pourrions-nous mieux le démontrer que par un tel aveuglement dans une lumière aussi éclatante?

     347. Car l’opinion contraire, celle de l’immortalité de l’âme qui, selon Cicéron, a été d’abord introduite, au moins selon ce qu’en disent les livres, par Phérécyde de Syros du temps du roi Tullus (mais d’autres en attribuent l’invention à Thalès, et d’autres à d’autres encore), c’est la partie de la science humaine qui a été traitée avec le plus de circonspection et de doute. Les dogmatiques les plus fermes sont contraints, principalement sur cette question, de se mettre à couvert sous les ombrages de l’Académie. Nul ne sait ce qu’Aristote a établi sur ce sujet, non plus que tous les Anciens en général, qui s’en servent avec une confiance vacillante: « C’est une chose très agréable, qu’ils promettent plus qu’ils ne prouvent

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. »  Aristote s’est caché sous un nuage de paroles et de sens peu clairs et peu intelligibles, et il a laissé ses adeptes débattre aussi bien sur son jugement que sur la question elle-même. Deux choses à leurs yeux rendaient cette opinion plausible: l’une, que sans l’immortalité des âmes, on ne pourrait plus établir les vaines espérances de la gloire, ce qui est pourtant d’une extrême importance dans ce monde; l’autre que c’est une idée très utile, comme le dit  Platon, que les vices, s’ils peuvent se dissimuler au regard de la justice humaine, demeurent néanmoins toujours en butte à la justice divine, qui le poursuivra même après la mort des coupables.