II - Chapitre 12 - suite.

Apologie de Raymond Sebond (8e partie)



     253. Notre organisation naturelle ne concerne pas que nous; par l’usage que nous en faisons, elle concerne aussi le service de Dieu et des hommes: il n’est pas convenable de lui porter atteinte sciemment, comme de nous tuer pour quelque prétexte que ce soit. Il semble que ce soit une grande lâcheté et une grande trahison que de perturber et d’empêcher les fonctions du corps, même stupides et inférieures, pour épargner à l’esprit le souci d’avoir à les gouverner raisonnablement.
« En quoi craignent-ils la colère des dieux, ceux qui achètent ainsi leur faveur? Des hommes ont été émasculés pour servir aux plaisirs des rois; mais jamais personne n’a porté la main sur soi pour le faire, même sur l’ordre d’un maître. »
[saint Augustin, La cité de Dieu, VI, 10]

     254. Les hommes mêlaient donc à leur religion bien des actes abominables.

...trop souvent, c’est la religion elle-même
Qui a enfanté des actes impies et criminels.

[Lucrèce, I, 82]

     Ainsi rien d’humain ne peut-il égaler ou même approcher en quoi que ce soit de la nature divine, sans venir la tacher et lui apporter des imperfections. Cette beauté, cette puissance, cette bonté infinie, comment supporterait-elle quelque correspondance ou similitude avec une chose aussi abjecte que celle que nous sommes, sans en subir un dommage et une déchéance extrêmes?

     Car la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes,
     Et la folie de Dieu plus sage qu’eux.

     [Saint Paul, Épître aux Corinthiens, I, 1, 25]

     255. Le philosophe Stilpon, interrogé sur la question de savoir si les dieux se réjouissent des honneurs que nous leur rendons et des sacrifices que nous faisons pour eux, répondit: « Vous êtes indiscrets; si vous voulez parler de cela, retirons-nous à l’écart. »
     Mais cependant, nous traçons des limites à Dieu, et sa puissance est sans cesse mise en cause par nos raisonnements, car nous voulons l’asservir aux manifestations futiles et chétives de notre intelligence, lui qui nous a faits et a fait notre intelligence! Et j’appelle « raisonnement » nos rêveries et nos chimères, avec la caution de la philosophie, qui déclare que même le fou et le méchant usent de la raison en montrant leur folie, mais une raison d’un type particulier.

     256.  « Puisque rien ne peut se faire à partir de rien, Dieu n’a pu construire le monde sans matériau.

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 » Nous aurait-il pour cela mis en mains les clefs et les ultimes ressorts de sa puissance? Se serait-il astreint à ne pas dépasser les bornes de notre savoir? Admettons, ô homme, que tu aies pu observer ici-bas quelque trace de ses interventions: penses-tu qu’il ait employé à cela tout ce dont il est capable, qu’il y ait mis toutes ses conceptions, toutes ses idées? Tu ne vois que l’ordre et l’organisation de cette petite cave où tu es logé, si toutefois tu les vois; mais la juridiction de sa divinité est infinie, et s’étend bien au-delà: cette partie n’est rien au regard du Tout.

     Tout cela, même avec le ciel, même avec la mer,
     N’est rien au regard de la somme des sommes du grand Tout.

     [Lucrèce, VI, 678-79]

     257. C’est une loi locale que tu allègues, car tu ne connais pas ce qu’est la loi universelle. Occupe-toi de ce qui te regardes, et non de ce qui le regarde Lui: il n’est ni ton confrère, ni ton concitoyen, ni ton compagnon. S’il a pu se faire connaître de toi, ce n’est pas pour se ravaler à ta petitesse, ni pour te permettre de contrôler son pouvoir. Le corps humain ne peut s’élever jusqu’aux nues: cela te concerne. Le soleil ne s’arrête jamais dans sa course; les bornes des mers et de la terre ne peuvent se confondre; l’eau est instable et sans solidité; un corps solide ne peut traverser un mur sans y faire une brèche; l’homme ne peut rester en vie dans les flammes, et ne peut être à la fois sur la terre et au ciel, ne peut être physiquement en mille endroits en même temps... C’est à ton intention que Dieu a édicté ces règles: c’est toi qu’elles enchaînent. Il a montré aux chrétiens qu’il les a toutes transgressées quand il l’a voulu. Et en effet, pourquoi donc lui, tout-puissant, aurait-il restreint ses forces dans certaines limites? Au nom de quoi aurait-il dû renoncer à son privilège? Ta raison n’a jamais plus de vraisemblance et n’est jamais mieux fondée que quand elle te persuade de la pluralité des mondes:

     La terre, le soleil, la lune, la mer, et tout ce qui existe,
     Ne sont pas uniques, mais en nombre infini!

     [Lucrèce, II, 1085]

     258. Les plus fameux esprits du temps passé ont cru cela, et même certains du nôtre, abusés par la vraisemblance que lui confère la raison humaine, d’autant plus que dans ce bâtiment, il n’y a rien qui soit seul et unique, on le voit bien,

     Car il n’y a dans l’ensemble des choses rien
     Qui naisse unique et unique grandisse,

     [Lucrèce, II, 1077-78]

     et comme on voit aussi que toutes les espèces se sont multipliées, il ne semble donc pas vraisemblable que Dieu ait fait cette œuvre seule, sans lui donner de compagnon, et que le matériau de ce projet ait été épuisé entièrement pour ce seul individu.

     C'est pourquoi je le répète encore, il y a nécessairement ailleurs
     D'autres assemblages de matière semblables à notre monde
     Que l'éther embrasse d'une avide étreinte.

     [Lucrèce, II, 1063]

     259. Et notamment s’il s’agit d’un être animé, ses mouvements rendent cette idée plausible au point que Platon l’affirme, et que plusieurs des nôtres

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le confirment ou n’osent l’infirmer; ils n’osent pas non plus s’opposer à cette idée ancienne selon laquelle le ciel, les étoiles et les autres éléments du monde sont des créatures composées d’un corps et d’une âme, mortelles du fait de leur composition, mais immortelles par la volonté du Créateur. Mais alors, s’il y a plusieurs mondes, comme Démocrite, Épicure, et presque tous les philosophes l’ont pensé

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, savons-nous si les principes et les règles à l’œuvre dans celui-ci s’appliquent aux autres? Ils ont peut-être un aspect différent et une autre organisation?

     260. Épicure pense qu’il peut en être de semblables et d’autres différents. Nous voyons dans ce monde lui-même une infinité de différences et de variétés entre divers lieux, simplement à cause de la distance qui les sépare. Ni le blé, ni le vin, ni aucun de nos animaux ne se rencontrent, par exemple, dans cette nouvelle partie du monde que nos pères ont découverte: tout y est différent de chez nous. Et dans les temps anciens, voyez comment le raisin de Bacchus et le blé de Cérès étaient inconnus dans bien des pays!

     261. Si l’on en croit Pline l’Ancien et Hérodote, il y a en certaines contrées des espèces d’hommes qui ont fort peu de ressemblance avec la nôtre. Il y a des formes métissées et ambiguës, qui tiennent de l’homme et de l’animal. Il est des pays où les hommes naissent sans tête, avec les yeux et la bouche sur la poitrine, d’autres où ils sont tous androgynes; où ils marchent à quatre pattes; où ils n’ont qu’un seul œil au front, avec une tête qui ressemble plus à celle d’un chien qu’à la nôtre; où ils sont à moitié poisson par le bas, et vivent dans l’eau; où les femmes accouchent au bout de cinq ans, et ne vivent que huit ans; où ils ont la tête et la peau du front si dure que le fer de l’épée ne peut y mordre et s’y émousse; où les hommes n’ont pas de barbe. Certains peuples ne connaissent pas le feu

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. Chez certains autres, le sperme est noir.

     262. Et que dire de ceux qui se changent spontanément en loups, en juments, puis redeviennent des hommes? Si l’on en croit Plutarque, en une contrée des Indes, il y a des hommes sans bouche, qui se nourrissent de certaines odeurs: parmi nos descriptions, combien y en a-t-il alors de fausses? S’il peut exister des homme qui ne sont plus capables de rire, ni peut-être de raisonner ou de vivre en société, alors l’idée que nous nous faisons de nous mêmes devient, en grande partie, fausse!

     263. Et de plus, voyez combien nous connaissons de choses qui combattent ces belles règles que nous avons façonnées pour la nature, et que nous lui avons prescrites! Et nous prétendrions y assujettir Dieu lui-même? Que de choses appelons-nous miraculeuses et contre-nature! C’est en fonction de chaque homme et de chaque peuple, à la mesure de son ignorance. Combien trouvons-nous de propriétés occultes et de quintessences? C’est que selon nous, le cours naturel des choses est celui que peut suivre notre intelligence, et que nous pouvons voir: ce qui est au-delà est monstrueux

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, et déréglé. Mais à ce compte-là, pour les plus avisés et les plus habiles, tout sera donc « monstrueux »! Car leur raison les a persuadés qu’elle n’a elle-même ni base ni fondement, qu’elle ne peut même pas garantir que la neige soit blanche (Anaxagore la disait noire!), pas plus qu’elle ne peut dire s’il y a quelque chose plutôt que rien, s’il y a science ou ignorance - ce que Métrodore de Chio considérait comme impossible pour l’homme. Et même si nous vivons: Euripide se demandait si la vie que nous vivons est vraiment la vie, ou si ce n’est pas plutôt ce que nous appelons la mort qui serait la vie.

     grec-II-12-263 picture
     [Stobée,Sermo,cxix

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]

     264. Et ce n’est pas sans quelque apparence de vérité. pouvons-nous en effet prétendre à l’existence à cause de cet instant qui n’est qu’un éclair dans le cours infini d’une nuit éternelle, une si brève interruption dans notre condition naturelle et perpétuelle, alors que la mort en occupe tout l’avant et l’après, et même une bonne partie de ce moment-là? Certains, comme les successeurs de Melissos

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affirment qu’il n’y a pas de mouvement, que rien ne bouge, car si l’UN existe seul, il ne peut avoir de mouvement circulaire, ni se déplacer d’un point à un autre comme le montre Platon

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. Ils affirment aussi qu’il ne peut y avoir ni génération ni corruption dans la nature.

     265. Protagoras dit que seul le doute existe. Que l’on peut s’interroger sur tout, et même à propos de savoir si on peut le faire. Nausiphane

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, lui, déclare que des choses qui nous semblent exister, on ne peut dire si elles sont ou ne sont pas, et que la seule certitude est celle de l’incertitude. Parménide considère que des choses qui nous apparaissent il n’en est aucune qui ait une valeur universelle, et que seul l’UN existe. Zénon prétend même que l’UN n’existe pas, et qu’il n’y a rien du tout. Si l’UN existait, il existerait en lui-même ou en un autre. Mais si c’était en un autre, ils seraient deux; et s’il existait en lui-même, ils seraient encore deux: le contenant et le contenu. Selon ces théories, le monde

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n’est qu’une ombre, ou fausse ou vide

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.

     266. Il m’a toujours semblé que pour un chrétien cette façon de parler était pleine de prétention

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et d’irrespect: « Dieu ne peut mourir, Dieu ne peut se dédire, Dieu ne peut faire ceci ou cela » Je ne trouve pas bon d’enfermer ainsi la puissance divine dans les lois qui régissent notre expression. Et ce que nous entendons par là

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devrait être exprimé plus religieusement, et avec plus de déférence.

     267. Notre langage a ses faiblesses et ses défauts, comme tout le reste, et les questions de langage sont à l’origine de la plupart des troubles qui agitent le monde. Car nos procès ne naissent que des débats à propos de l’interprétation des lois, et la plupart des guerres de cette incapacité à pouvoir clairement exprimer les conventions et les traités passés entre les Princes. Combien de querelles — et de quelle importance! — ont été produites par le doute sur le sens de cette simple syllabe: Hoc!

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     268. Prenons la proposition que la logique elle-même présente comme la plus claire. Si vous dites « Il fait beau », et que vous disiez la vérité, il fait donc beau. Ne voilà-t-il pas une façon de parler bien rigoureuse? Et cependant, elle peut nous tromper; pour le vérifier, voici un exemple: si vous dites « je mens », et que vous disiez vrai, c’est donc que vous mentez

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. La démarche, le raisonnement, la force de cette autre proposition sont les mêmes que pour la précédente, et pourtant nous voilà embourbés! Je vois bien que les philosophes pyrrhoniens ne peuvent parvenir à exprimer leur conception d’ensemble par aucune manière de parler: ce qu’il leur faudrait, c’est un nouveau langage. Le nôtre en effet est totalement constitué de propositions affirmatives qui sont totalement contraires à leurs idées. De sorte que quand ils disent « Je doute », on les prend aussitôt à la gorge, pour leur faire avouer qu’au moins ils savent et sont sûrs d’une chose: qu’ils doutent. On les a donc contraints à chercher du secours dans cet argument tiré de la médecine, sans lequel leur attitude serait inexplicable: quand ils disent « j’ignore » ou « je doute », ils disent donc que cette proposition s’évacue d’elle-même, an même temps que le reste, ni plus ni moins que la rhubarbe, qui fait sortir les mauvaises humeurs, et du coup, s’évacue elle-même!

     269. Cette idée est mieux rendue par une interrogation: « Que sais-je? » telle que je la porte, avec le symbole d’une balance

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.

     270. Voyez maintenant comme on se prévaut de cette façon de parler pleine d’irrespect. Dans les polémiques qui ont cours maintenant dans notre religion, si vous harcelez trop vos adversaires, ils vous diront tout bonnement que Dieu n’est pas en mesure de faire que son corps soit en même temps au paradis et sur la terre, et en plusieurs lieux à la fois. Et ce vieux moqueur de Pline, voyez comme il en fait son profit: « Au moins, dit-il, n’est-ce pas une petite consolation pour l’homme que de voir que Dieu ne peut pas tout. Car il ne peut pas se tuer même s’il le voulait, ce qui est pourtant le plus grand avantage de notre condition humaine. Il ne peut pas transformer les mortels en immortels, ni ressusciter les trépassés, ni faire que celui qui a vécu n’ait point vécu, que celui qui a reçu des honneurs ne les ait point reçus, car il n’a pas d’autre pouvoir sur le passé que l’oubli. » Et pour confirmer encore par un exemple plaisant le rapport de l’homme avec Dieu, il ajoute que ce dernier ne peut faire que deux fois dix ne fassent pas vingt. Voilà ce que dit Pline, et qu’un chrétien devrait éviter de dire, alors que, au contraire, il semble que les hommes recherchent cette folle impertinence de langage pour ramener Dieu à leur mesure.

     Que demain Jupiter couvre le ciel d’un noir nuage
     Ou que d’un soleil pur il le fasse briller,
     Il ne pourra défaire ce qui est advenu, ni changer
     Ce que le temps a emporté, comme si rien ne s’était produit.

     [Horace, Odes, III, 29]

     271. Quand nous disons que l’infinité des siècles passés ou à venir, pour Dieu, n’est qu’un instant, et que sa bonté, sa sagesse, sa puissance ne font qu’un avec son essence, nous prononçons ces paroles sans que notre intelligence puisse les comprendre. Et pourtant, notre orgueil voudrait faire passer la divinité par notre étamine

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: de là proviennent toutes les folies et les erreurs qui s’emparent du monde, quand il veut ramener à lui et peser sur sa balance une chose aussi éloignée de son poids. « Étonnante, l’arrogance du cœur de l’homme, quand un petit succès l’encourage. » [Pline, Hist. nat., II, 23]

     272. Avec quelle insolence les Stoïciens rabrouent Épicure lorsque celui-ci soutient que seul Dieu peut être véritablement bon et heureux, et que l’homme sage ne peut percevoir de cet état qu’une ombre vaguement ressemblante! Comme ils ont été téméraires de vouloir que Dieu soit soumis au Destin! (Et je voudrais qu’aucun de ceux que l’on nomme « chrétiens » ne fasse une telle erreur). Thalès, Platon, Pythagore l’on asservi à la fatalité. Cette prétention à vouloir découvrir Dieu avec nos propres yeux a fait qu’un grand personnage de notre religion a donné à la divinité une forme corporelle.

     273. Et c’est là l’origine de ce qui nous arrive tous les jours, à savoir: attribuer à Dieu spécialement les événements importants. Parce qu’ils ont de l’importance pour nous, nous pensons qu’ils en ont pour lui aussi, et qu’il y prête plus d’attention qu’aux événements qui nous importent peu, ou qui sont sans grandes conséquences. « Les dieux s’occupent des grandes choses et non des petits détails

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. » Voyez son raisonnement sur cet exemple: « Les rois non plus ne s’occupent pas des petits détails de gouvernement

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. »

     274. Comme si pour ce roi-là il y avait une différence entre déplacer un empire ou la feuille d’un arbre! Et comme si sa providence s’exerçait autrement s’agissant d’influencer le saut d’une puce ou l’issue d’une bataille. La main avec laquelle il exerce son autorité s’applique à toutes choses de la même façon, avec la même force et le même ordre; l’intérêt que nous lui portons n’y change rien: nos mouvements et nos appréciations lui sont indifférents.

     275. « Dieu, grand ouvrier pour les grandes choses ne l’est pas moins pour les petites

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. » Notre arrogance nous conduit toujours à cette attitude blasphématoire qui consiste à nous comparer à Lui. Et parce que nos occupations nous sont une charge, Straton a exempté les dieux de toute obligation, comme il en est pour leurs prêtres. Pour lui, c’est la Nature qui produit et entretient toutes choses, et avec les poids et les mouvements de celle-ci, il construit les différentes parties du monde, déchargeant du même coup à la nature humaine de la crainte des jugements divins. « Parce qu’il est heureux et éternel, il n’a pas de soucis et n’en cause à personne

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. »

     276. La Nature veut que si des choses ont entre elles une relation, celles qui leur sont semblables ont la même entre elles

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. Au nombre infini des mortels correspond donc un nombre infini d’immortels. Comme les âmes des dieux, sont sans langue, sans yeux, et sans oreilles, mais qu’elles sentent entre elles chacune ce que l’autre sent, et jugent nos pensées, ainsi les âmes des hommes, quand elles sont libres et délivrées du corps par le sommeil ou quelque extase, devinent, prophétisent, et voient des choses qu’elles ne sauraient voir quand elles sont liées au corps.
« Les hommes, dit saint Paul, sont devenus fous en croyant être sages, et ont transformé la gloire de Dieu incorruptible en une image d’homme corruptible

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. »

     277. Voyez donc un peu cette farce des déifications antiques! Après la grande et superbe pompe de l’enterrement, au moment où le feu commençait à prendre au sommet de la pyramide, et s’attaquait au lit du trépassé, ils laissaient au même moment s’échapper un aigle qui, s’envolant, signifiait que l’âme s’en allait au Paradis. Nous avons conservé mille médailles, et notamment celle de l’honnête Faustine, sur lesquelles cet aigle est représenté emportant sur son dos vers le ciel ces âmes déifiées.

     278. Il est pitoyable de voir comment nous sommes dupes de nos propres singeries et inventions,

     Ils craignent ce qu’ils ont inventé!
     [Lucain, La Pharsale, I, 486]

comme les enfants qui s’effraient de leur propre visage, quand ils l’ont barbouillé et noirci pour leurs camarades. « Rien de plus malheureux que l’homme esclave de ses chimères

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! »

     279. Auguste eut droit à plus de temples que Jupiter, et ils étaient servis avec autant de dévotion et de croyance en ses miracles. Les Thasiens

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, en récompense des bienfaits q’ils avaient reçus d’Agésilas, vinrent lui dire qu’ils l’avaient canonisé. « Votre nation, leur dit-il, a-t-elle le pouvoir de faire un dieu de qui bon lui semble? Faites donc un dieu avec l’un d’entre vous, et quand j’aurai vu comment il s’en sera trouvé, je vous dirai un grand merci pour ce que vous m’offrez. »
     L’homme est vraiment insensé. Il est incapable de faire un ciron, et il fabrique des dieux à la douzaine!

     280. Ecoutez ce que dit Trismégiste, qui loue ainsi nos capacités: « De toutes les choses admirables, la plus haute est le fait que l’homme ait pu trouver la divine nature, et la réaliser. »

     Voici des arguments empruntés à la philosophie elle-même,
     Qui seule peut connaître les dieux et les puissances célestes,
     Et la seule à savoir qu’on ne peut les connaître.

     [Lucain, La Pharsale, I, 452]

     Si Dieu est, c’est un être vivant; si c’est un être vivant, il a un sens, et s’il a un sens, il est sujet à l’anéantissement. S’il est sans corps, il est sans âme, et par conséquent sans action; et s’il a un corps, il est périssable. Quel beau triomphe, en vérité!

     281. Nous sommes incapables d’avoir fait le monde: il y a donc une entité supérieure qui y a mis la main. Ce serait une sotte arrogance que de nous considérer comme la chose la plus parfaite de cet univers. Il y a donc quelque chose de meilleur que nous, et ce quelque chose, c’est Dieu. Quand vous voyez une demeure riche et luxueuse, même si vous ne savez pas qui en est le maître, vous ne direz pas qu’elle a été faite pour des rats. Et quand nous voyons la divine architecture du palais céleste, comment ne pas croire que ce soit le logis de quelque maître plus grand que nous ne le sommes? Ce qui est le plus élevé n’est-il pas toujours le plus digne? Et nous, nous sommes placés au plus bas.

     282. Il n’y a rien qui, sans âme ni raison, puisse produire un être vivant doué de raison. Or le monde nous produit: il a donc âme et raison

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. Chaque élément de nous-même est moins que nous, et nous sommes un élément du monde. Le monde dispose donc de sagesse et de raison bien plus que nous n’en avons. C’est une belle chose que d’avoir un grand gouvernement. Le gouvernement du monde appartient donc à un être bienheureux. Les astres ne nous font pas de mal: ils sont donc pleins de bonté. Nous avons besoin de nourriture, les dieux aussi, et ils se nourrissent des vapeurs d’ici-bas. Les biens de ce monde ne sont pas des biens pour Dieu: ce ne sont donc pas des biens pour nous. Blesser quelqu’un et être blessé sont tous deux des preuves de faiblesse: c’est donc folie que de craindre Dieu

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. Dieu est bon par sa nature, l’homme par ce qu’il fait

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, ce qui est bien supérieur. La sagesse divine et la sagesse humaine sont semblables, sauf que la première est éternelle. Or, la durée n’ajoute rien à la sagesse: nous voilà donc égaux sur ce plan. Nous possédons la vie, la raison, la liberté, nous prisons la bonté, la charité, la justice: ces qualités sont donc en lui

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.

     283. En somme, la construction ou non de la divinité et ses traits spécifiques sont forgées par l’homme en fonction de ce qu’il est lui-même. Quel patron, quel modèle! Étirons, élevons, grossissons les qualités humaines tant qu’il nous plaira; enfle toi, pauvre homme, encore, encore, et encore,

     Non, pas même si tu en crevais, dit-il.
     [Horace, Satires, II, iii, 318]

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     « Certes les hommes, croyant se représenter Dieu qu’il ne peuvent concevoir, ne font que se représenter eux-mêmes; c’est eux qu’ils voient, et non pas lui; ce qu’ils comparent, c’est eux, et non à lui, mais à eux-mêmes

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. »
     Dans la nature, les effets ne révèlent qu’à demi leurs causes. Que dire donc de celle de Dieu? Elle est au-dessus de l’ordre de la nature; sa condition est trop élevée, trop éloignée, et trop souveraine pour accepter que nos conclusions l’attachent et l’entravent. Ce n’est pas par nous qu’on peut l’atteindre: notre route est trop basse. Et nous ne sommes pas plus près du ciel sur le Mont-Cenis qu’au fond de la mer: vous pouvez le vérifier avec votre astrolabe

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!

     284. On rabaisse Dieu jusqu’à lui prêter un commerce charnel avec des femmes: combien de fois? pour combien d’enfants? Paulina, femme de Saturninus, matrone célèbre à Rome, pensant coucher avec le dieu Sérapis

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, se retrouva entre les bras d’un des ses amoureux, par l’entremise des prêtres de ce temple. Varron, le plus subtil et le plus savant des auteurs latins, écrit dans ses ouvrages de théologie que le sacristain du temple d’Hercule, tirant au sort d’une main pour lui, de l’autre pour Hercule, joua contre ce dieu un souper et une fille: s’il gagnait, ce serait aux dépens des offrandes, et s’il perdait, à ses propres dépens. Il perdit, et dut payer son souper et la fille. Cette fille s’appelait Laurentine; elle se vit la nuit entre les bras du dieu qui lui dit de surcroît que le lendemain, le premier homme qu’elle rencontrerait la paierait de façon mirifique. Et ce fut Taruntius, jeune homme riche, qui l’emmena chez lui, et plus tard la fit son héritière. Alors elle à son tour, espérant faire quelque chose qui fût agréable à ce dieu, fit du peuple romain son héritier: raison pour laquelle on lui attribua des honneurs divins.

     285. Comme s’il n’était pas suffisant que Platon fût d’origine divine par ses deux lignées, et que Neptune ait été l’ancêtre de sa race, on tenait pour certaine à Athènes cette histoire: Ariston ayant voulu jouir de la belle Perictionè, n’avait pu y parvenir, et il avait été averti en songe par le dieu Apollon de la laisser pure et intacte jusqu’à ce qu’elle eût accouché. Or Ariston et Perictionè étaient les père et mère de Platon! Combien y en a-t-il, dans les livres, de ces histoires de tromperies, fomentées par les dieux contre les pauvres humains! Et de maris injustement dénigré au profit de leurs enfants!

     286. Dans la religion musulmane, les croyances du peuple font que l’on trouve quantité de Merlins, c'est-à-dire d’enfants « sans père », enfants « spirituels », nés divinement dans le ventre de jeunes filles; et ils portent un nom qui a ce sens dans leur langue.

     287. Il faut remarquer que pour toute créature, il n’est rien de plus important et plus estimable qu’elle-même (le lion, l’aigle, le dauphin considèrent qu’il n’y a rien au-dessus de leur espèce), et chacune d’elles rapporte les qualités de toutes les autres aux siennes propres. Nous pouvons bien étendre ou raccourcir nos qualités, mais c’est tout. Notre esprit ne peut dépasser ce rapport et ce principe, il ne peut rien envisager d’autre, il lui est impossible de sortir de là et d’aller au-delà. Et c’est ce qui fonde ces anciennes affirmations: « de toutes les formes, la plus belle est celle de l’homme. Dieu a donc cette forme. » Ou: « Nul ne peut être heureux sans la vertu, ni la vertu exister sans la raison; et aucune raison ne peut résider ailleurs que dans la forme humaine; Dieu revêt donc la forme humaine

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. »
« Notre esprit est ainsi fait que quand il pense à Dieu, il lui prête aussitôt forme humaine

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. »

     288. C’est pourquoi Xénophane disait plaisamment que si les animaux s’inventent des dieux, comme il est vraisemblable qu’ils le fassent, il les imaginent certainement à leur image, et se glorifient comme nous. Pourquoi alors un oison ne dirait-il pas: « Tous les éléments de l’univers sont faits à mon intention: la terre me sert à marcher, le soleil à m’éclairer, les étoiles à me fournir leur influence; je tire profit des vents, j’en tire aussi des eaux; il n’est rien que la voûte céleste ne regarde aussi favorablement que moi; je suis l’enfant chéri de la Nature. N’est-ce pas l’homme qui me nourrit, qui me loge, qui me sert? C’est pour moi qu’il fait semer et moudre; s’il me mange, il mange aussi l’homme qui est son compagnon, et moi je mange les vers qui le tuent et qui le mangent. » Une grue pourrait en dire autant, et plus orgueilleusement encore, elle qui vole où elle veut, et qui règne sur ce domaine, beau et élevé: « Nature est tant aimable, concilatrice et douce à ce qu’elle crée

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. »

     289. Si l’on suit ce raisonnement, le destin est tracé pour nous, c’est pour nous que le monde brille et tonne; le créateur et ses créatures, tout est fait pour nous. Voilà le but et le point vers lequel tend l’universalité des choses. Regardez le registre que la philosophie a tenu pendant deux mille ans et plus, des affaires célestes: on dirait que les dieux n’ont agi, n’ont parlé que pour l’homme; elle ne leur attribue pas d’autres préoccupations, pas d’autres fonctions. Les voilà, par exemple, en guerre contre nous:

     Les voilà domptés par la main d’Hercule,
     Les Titans, fils de la Terre, qui ont fait trembler
     La brillante demeure du vieux Saturne.

     [Horace, Odes, II, 12, v. 6]

Et voilà qu’ils prennent parti dans nos dissensions, pour nous rendre la pareille de ce que si souvent nous nous sommes mêlés des leur...

     Neptune, de son long trident, ébranle les murailles,
     Secoue les fondations, et renverse la Ville

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de fond en comble.
     Mais Junon l’implacable, s’est emparée, elle, des Portes Scées.

     [Virgile, Énéide, II, v. 610]

     290. Les Cauniens

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, pour préserver jalousement la domination de leurs propres dieux, se chargent de leurs armes le jour où ils vont faire leurs dévotions, parcourent les environs de la ville en frappant l’air par-ci, par-là de leurs glaives, et pourchassent ainsi les dieux étrangers et les bannissant de chez eux.

     291. Les pouvoir des dieux leurs sont attribués en fonction de nos besoins: l’un guérit les chevaux, l’autre les hommes, celui-ci la peste, cet autre la toux, qui une sorte de gale, qui une autre: « Car la superstition met des dieux jusque dans les plus petites choses

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. » En voilà un qui fait naître le raisin, cet autre l’ail; celui-ci veille sur la paillardise, l’autre sur la marchandise. Pour chaque sorte d’artisan, un dieu: celui-ci a son territoire et ses croyants en Orient, cet autre en Occident:

     Ici les armes de Junon, et là son char

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.
     [Virgile, Énéide, II, v. 16]

     Ô saint Apollon, toi qui réside au nombril du monde

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!
     [Cicéron, De la divination, II, 56]

     Les fils de Cécrops vénèrent Pallas, la Crête de Minos, Diane.
     Ceux du pays d’Hypsipyle

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, Vulcain;
     A Sparte et Mycènes, cité des Pélopides, c’est Junon;
     Faunus

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règne sur les pins du Mont Ménale,
     Et Mars est vénéré dans le Latium.

     [Ovide, Fastes, III, vv. 81 sq.]

     292. Tel dieu n’est chez lui que dans un bourg ou dans une seule famille. Tel autre vit seul, tel autre en compagnie, volontairement, ou par obligation.

     Et le temple du petit-fils est accolé à celui de l’aïeul.
     [Ovide, Fastes, I, 294]

     Il en est de si humble condition et si basse (car leur nombre s’élève à trente six mille!), qu’il faut bien en appeler cinq ou sixx à la rescousse pour faire pousser un seul épi de blé

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, et portent des noms liés à leurs attributions. Il en faut trois pour une porte: un pour les planches, un pour les gonds, un pour le seuil. Ils sont quatre pour un enfant; un qui veille sur son maillot, un autre sur ce qu’il boit, un troisième sur ce qu’il mange, un quatrième sur sa tétée. Il en est qui sont sûrs, d’autres incertains et douteux. Certains n’entrent pas encore en Paradis:

     Puisqu’ils ne sont pas encore dignes d’être au ciel,
     Laissons-les habiter les terres que nous leurs avons données.

     [Ovide, Métamorphoses, I, 194]

     293. Il y a des dieux scientifiques, des dieux poètes, des dieux juristes. Certains, intermédiaires entre les deux natures divine et humaine, sont les médiateurs, les intermédiaires entre Dieu et nous. Ils sont un peu de second ordre, et révérés comme tels: ils ont des titres et des fonctions en nombre infini, et les uns sont bons, les autres mauvais. Il y en a de vieux que l’âge a brisé, et même des mortels. Chrysippe estimait en effet que les dieux devraient disparaître dans l’embrasement final du monde, sauf Jupiter. L’homme fabrique décidément mille associations drôlatiques entre lui et Dieu. Mais n’est-il pas son compatriote?

     Crète, berceau de Jupiter,
     [Ovide, Métamorphoses, VIII, 99]

     294. Sur ce sujet, voici la justification que fournissent à leur époque, le Grand Pontife Scevola

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, et Varron, grand théologien: il est nécessaire que le peuple ignore beaucoup de choses vraies et en croie beaucoup de fausses

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. « Au lieu de lui présenter la vérité qui doit le sauver, [la religion] estime qu’il faut le tromper pour son bien

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. »

     295. L’œil humain ne peut apercevoir que les choses qu’il est capable de reconnaître

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. Et nous avons oublié dans quelle chute fut précipité le pauvre Phaëton pour avoir voulu tenir, lui un mortel, les rênes des chevaux de son père

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. Notre esprit retombe dans de semblables abîmes, s’écrase et se détruit de la même façon du fait de sa témérité. Si vous demandez à la philosophie de quelle matière est faite le soleil, que peut-elle vous répondre, sinon « de fer » ou avec Anaxagore

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, de pierre, ou de telle autre matière dont nous nous servons?

     296. Si l’on demande à Zénon ce qu’est la nature, il répondra: « Un feu, mais un feu artiste, capable d’engendrer, et qui procède méthodiquement. » Archimède, maître de cette science qui se veut prééminente entre toutes en matière de vérité et de certitude, déclare, lui: « Le soleil est un dieu de fer enflammé. » Ne voilà-t-il pas une belle idée sortie tout droit de la rigueur des démonstrations géométriques? Elle n’est pourtant pas si utile ni si inévitable que Socrate n’ait pu estimer quant à lui qu’il suffisait de savoir ce qu’il faut pour pouvoir mesurer la terre qu’on donnait ou que l’on recevait; et Polyen

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connu pourtant comme un docteur fameux et illustre de ladite science, traita ces démonstrations avec dédain, les considérant comme fausses et pleines de vanité, quand il eut goûté aux doux fruits émollients des jardins d’Épicure.

     297. Dans Xénophon

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, Socrate déclare à propos d’Anaxagore (que l’antiquité plaçait au-dessus de tous les autres en matière de choses célestes et divines), que celui-ci se troubla le cerveau, comme le font tous les hommes qui cherchent exagérément à pénétrer des choses qui sont au-delà de leurs possibilités. Quand Anaxagore tenait le soleil pour une pierre ardente, il ne tenait pas compte du fait qu’une pierre ne brille pas dans le feu, et pire encore, qu’elle s’y consume. Quand il faisait une seule et même chose du soleil et du feu, il ne s’avisait pas non plus de ce que le feu ne noircit pas ceux qu’il regarde; que nous pouvons regarder fixement le feu, et que le feu tue les plantes et les herbes. A en croire Socrate, et à mon avis aussi, la façon la plus sage de juger du ciel est de ne pas en juger.

     298. Quand Platon parle des démons

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dans le Timée, il dit ceci: « C’est une question qui dépasse nos capacités. Il faut croire les Anciens qui ont prétendu descendre d’eux. Il n’y a aucune raison de ne pas prêter foi aux enfants des dieux — encore que leurs dires ne soient pas établis par des raisons nécessaires ni même la vraisemblance — puisqu’ils prétendent nous parler de choses familiales et familières.

     299. Voyons maintenant si nous avons un peu plus de clartés à propos des choses humaines et naturelles.

     N’est-ce pas là une entreprise ridicule pour des choses auxquelles, de notre propre aveu, notre connaissance ne peut parvenir, que de leur fabriquer un autre corps en leur attribuant des formes sorties tout droit de notre imagination? On le voit par exemple à propos du mouvement des planètes: comme notre esprit ne peut parvenir jusque-là, ni imaginer quelle peut être son déroulement naturel, nous prêtons à ces planètes, de notre propre initiative, des causes matérielles, pesantes et concrètes.

     Le timon était en or, en or aussi les cercles des roues,
     En argent les rayons.

     [Ovide, Métamorphoses, II, v. 107]

     300. On dirait que des cochers, des charpentiers, des peintres, sont allés là-haut pour installer des machines avec des mécanismes divers, et disposer les rouages et les engrenages des corps célestes aux couleurs bigarrées, « autour de l’axe de la nécessité », comme le dit Platon

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.

     Le monde est une immense demeure, cerclée de cinq zones,
     Et bordée de douze signes rayonnants d’étoiles,
     Qui reçoit le char à deux chevaux de la Lune.

     [Varron, vers rapportés par V. Probius, in Notes sur la 6e églogue de Virgile

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]


     Tout cela n’est que rêves et délires. Quel dommage que la Nature ne veuille pas nous ouvrir sa porte et nous montrer vraiment comment elle agit et ordonne, pour y préparer nos yeux! Ô Dieu! Quels abus et quelles erreurs nous trouverions dans notre pauvre savoir! Me tromperai-je en disant: traite-t-elle une seule chose comme il faut? Et je partirai d’ici-bas plus ignorant de toute autre chose que de mon ignorance.

     301. N’ai-je pas vu dans Platon cette remarquable formule selon laquelle la nature n’est rien d’autre qu’une poésie énigmatique, une sorte de peinture voilée et ténébreuse sous une infinie variété de mauvais éclairages, et propre à susciter nos conjectures?

     « Toutes ces choses sont enveloppées dans les plus épaisses ténèbres, et l’esprit humain n’est pas assez perçant pour pouvoir pénétrer le ciel ou les profondeurs de la terre. »
     [Cicéron, Académiques, III, 39]

     302. Certes, la philosophie n’est elle aussi qu’une sorte de poésie à l’usage des sophistes. D’où ces auteurs antiques tient-ils leur autorité, sinon des poètes? D’ailleurs les premiers philosophes furent eux-mêmes des poètes, et parlèrent de philosophie en poètes. Platon n’est qu’un poète à part des autres: Timon et toutes les sciences humaines se drapent dans le discours poétique

56

.

     303. On sait que les femmes remplacent les dents qui leur manquent par des dents d’ivoire, et se fabriquent un autre teint que le leur avec des matières artificielles, de même qu’elles arrangent leurs cuisses avec du drap et du feutre, qu’elle arrondissent leur embonpoint avec du coton, et au vu et au su de tous, s’attribuent une beauté fausse et contrefaite. Le droit, à ce qu’on dit, use de fictions légales pour asseoir la vérité de sa justice, et la science, de son côté nous propose des choses qu’elle reconnaît avoir inventées. En effet, ces épicycles

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excentriques et concentriques auxquels l’astronomie a recours pour ordonner le mouvement de ses étoiles, elle nous les présente comme ce qu’elle a pu inventer de mieux sur le sujet, et la philosophie, de son côté, nous présente non pas ce qui est ou ce qu’elle pense, mais ce qu’elle forge de plus vraisemblable et de plus attrayant. Platon déclare

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, à propos de l’anatomie humaine comme de celle des animaux: « Que ce que nous avons dit est vrai, nous pourrions en être sûrs si nous avions là-dessus la confirmation d’un oracle; mais nous pouvons seulement assurer que c’est le plus vraisemblable que nous ayons su dire. »

     304. Ce n’est pas seulement dans le ciel que la philosophie place ses cordages, ses machines et ses rouages: voyons un peu ce qu’elle nous dit de nous même et de notre organisation. Il n’y a pas plus de rétrogradation, de trépidation, d’approche, de recul, de renversement

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dans les astres et les corps célestes que les philosophes n’en ont inventé pour ce pauvre petit corps humain. Ils ont donc vraiment eu raison de l’appeler « microcosme », tant ils ont employé de pièces et de formes pour le maçonner et le bâtir. Pour rendre compte des mouvements qu’ils observent dans l’homme, les diverses fonctions et facultés que nous sentons en nous, en combien de parties ont-ils divisé notre âme? En combien d’endroits l’ont-ils logée? En combien de niveaux et d’étages ont-ils distribué ce pauvre homme, en plus de ceux qui sont naturels et perceptibles? En combien de charges et d’emplois? Ils en ont fait une sorte de république imaginaire. C’est un domaine qu’ils tiennent et manipulent: on leur laisse toute latitude pour le démonter, le ranger, le rassembler, l’étoffer, chacun selon sa fantaisie; et pourtant, ils ne le dominent pas encore. Non seulement dans sa réalité, mais même en esprit, ils ne peuvent le régler de telle manière qu’il n’y ait quelque rythme ou quelque son qui échappe à leur architecture, si énorme soit-elle, et rapiécée de mille morceaux faux et imaginaires.

     305. Il n’y a aucune raison de les excuser: nous acceptons des peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les montagnes et les îles lointaines, qu’ils ne nous en donnent que quelque vague impression; et nous nous contentons d’une esquisse plus ou moins imaginaire quand il s’agit de choses qui nous sont inconnues. Mais quand ils peignent d’après nature, ou un sujet qui nous est familier et bien connu, nous exigeons d’eux cette fois une représentation exacte et parfaite des formes et des teintes; et nous n’avons que mépris à leur égard s’ils y échouent.

     305. Je suis reconnaissant à la fille de Milet qui, voyant le philosophe Thalès passer son temps dans la contemplation de la voûte céleste, les yeux constamment levés, mit sur son chemin quelque chose pour le faire trébucher et l’avertir qu’il serait bien temps de penser à ce qui est dans le ciel quand il se serait d’abord occupé de ce qui est à ses pieds. Elle avait bien raison de lui conseiller de regarder plutôt en lui-même qu’au ciel car, comme le dit Démocrite par la voix de Cicéron:
On ne regarde pas ce qui est devant soi, on scrute le ciel.
[Cicéron, De la dicination, II, 13]

     306. Mais c’est le fait de notre condition: la connaissance que nous avons des choses qui sont entre nos mains est aussi éloignée de nous, et tout autant au-delà des nuages que celle des astres. Comme le dit Socrate dans Platon: à quiconque se mêle de philosophie, on peut faire le même reproche que celui que faisait cette femme à Thalès: il ne voit rien de ce qui est devant lui. Car tout philosophe ignore ce que fait son voisin, et même ce qu’il fait lui-même, et ignore aussi ce qu’ils sont tous les deux: des hommes ou des animaux.

     307. Ces gens-là, qui trouvent les raisons de Sebond trop faibles, qui n’ignorent rien, qui gouvernent le monde, et qui savent tout,
Ce qui règne sur la mer et règle les saisons,
Si les étoiles ont leur mouvement propre,
Ou si leur course errante est réglée par ailleurs,
Ce qui fait croître et diminuer le disque de la lune,
Quel est le pouvoir et le but de cette entente
Entre des éléments si discordants.
[Horace, Épîtres, I, 12]
ceux-là n’ont-ils pas quelquefois découvert, au milieu de leurs livres, la difficulté que l’on rencontre à se connaître eux-mêmes? Nous voyons bien que notre doigt peut bouger, le pied de même, que certaines parties se mettent elles-mêmes en mouvement, sans notre autorisation, et que pour d’autres, c’est sur notre ordre qu’elles se meuvent; nous voyons bien qu’une certaine appréhension engendre la rougeur, certaine autre la pâleur, que telle idée agit seulement sur la rate, telle autre sur le cerveau; que l’une nous fait rire, l’autre pleurer, telle autre encore engourdit nos sens ou les excite, et arrête le mouvement de nos membres; que tel objet fait se soulever notre estomac, et tel autre une partie située plus bas...